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Société de Madagascar.

Ces lieux rappelèrent les souvenirs de M. Laborde, qui nous parla de la charte et du traité Lambert avec Radama II, de la conjuration qui aboutit à la mort de ce prince et à la suite de laquelle M. Laborde dut quitter Madagascar, malgré la vieille reine, son amie.

Radama II était impopulaire ; il fut néanmoins proclamé roi à la mort de sa mère. La France et l’Angleterre envoyèrent des représentants pour féliciter le nouveau monarque. Lambert, Laborde et leurs amis rentrèrent à Madagascar, espérant par leur influence sur le nouveau roi faire triompher leurs idées. On sait combien son règne fut court. Radama II fut assassiné et Rasoherina lui succéda.

M. Laborde, resté à Tananarive, assista de chez lui au drame dont le grand palais était le théâtre. Le premier ministre, en le rassurant sur sa vie et celle de son entourage, ne lui laissa pas ignorer que le roi et ses manamanes (amis de plaisir) étaient attaqués et en danger. La place d’Andohalo, où se tiennent les grandes assemblées, était envahie par le peuple. De temps en temps une victime était arrachée des bras du roi pour être jetée au milieu de la populace irritée. De la maison de M. Laborde qui donne sur cette place, on apercevait le flot d’hommes qui se mouvait avec des cris féroces : c’étaient les manamanes qu’on se passait de mains en mains et criblés de coups de sagaye.

Un morne silence régnait chez le consul et chez les missionnaires, dont la résidence était voisine. De temps en temps le premier ministre envoyait un de ses officiers les rassurer et les faisait prier de ne pas sortir de chez eux. Le roi faisait avec douleur le sacrifice de ses amis qu’on lui arrachait les uns après les autres. On lui demandait avec violence de les livrer et de déchirer les traités qui livraient le pays à l’étranger. Ce prince d’une nature douce, faible, mais libérale, malgré une vie de débauche, avait de bons sentiments et ne voulait pas abandonner ses amis. Les conjurés s’approchent de lui et le menacent ; il se met alors sous la protection de la reine qui essaye un moment de le sauver. Il s’avance sur le balcon qui domine la grande cour du palais et dit au peuple : « Je n’ai jamais versé le sang de mes semblables. » La fureur des meurtriers ne peut se calmer. On lui passa, dit-on, une corde au cou et on l’étrangla. Le sang du roi ne peut être versé ; la règle était respectée.

Le meurtre accompli, on annonça au peuple que la femme de Radama II, Rasoherina, était proclamée reine succédant à Radama qui, rougissant de ses crimes et d’avoir déshonoré la royauté, s’en était allé. Radama had injured the kingdom, dit Ellis dans son ouvrage. Le peuple eut l’air d’être convaincu et se retira. Le consul, invité à se rendre le lendemain chez le premier ministre, qui connaissait son dévouement et sa vieille amitié pour Radama, apprit sa mort et la rupture des traités. « Le roi était parti, dit le premier ministre, et les traités faits par lui devaient disparaître avec lui. » M. Laborde était très-ému en nous faisant ce récit et ne cessait de faire l’éloge de Radama et de regretter les fâcheuses conséquences de sa mort.

Dans l’après-midi, nous reprîmes nos filanzanes pour parcourir les faubourgs, examinant les cases, la population fort laide et d’aspect misérable. Nos porteurs parcouraient ces sentiers, ces difficultés de chemin avec une promptitude effrayante ; ils étaient tellement lancés qu’il fallait à chaque instant les modérer du geste et de la voix ; ils s’excitent les uns les autres quand ils sont en marche jusqu’à devenir fatigants. Leurs cris, leurs rires et leur bavardage vous feraient perdre la tête ; ils éprouvent l’excitation des chevaux qui voyagent ensemble ; à chaque instant nous sommes obligés de prononcer le mot qui les modère : Mouramoura, qui produit un effet magique et les arrête court. Cela veut dire : « doucement, doucement. »

Le 26, nous devions déjeuner à Ambonipo, la ferme que les Pères étaient en train de créer et qui est située à 6 ou 8 kilomètres de la ville. La reine a concédé à la mission catholique un terrain assez ingrat, rocheux, très-sec, ayant un lac considérable à sa base, mais dont l’eau ne peut arriver sur leurs terres qu’à l’aide d’une pompe aspirante. Ce n’est pas une grande faveur que la reine a faite aux Pères, mais leur zèle a déjà transformé ce lieu aride. Une chapelle en terre est en construction, une école de Frères instruit les jeunes Malgaches du voisinage ; ils ont l’espoir de créer à Ambonipo une ferme-modèle où ils récolteront un jour le blé et le vin nécessaires à la mission. Ce jour est encore loin, mais leur persistance, leur volonté finiront, si on leur en laisse le temps, par vaincre tous les obstacles.

Le 27 nous fîmes, avec le Père Ailloud, une grande promenade qui devait être pour moi d’un grand intérêt. Il visitait quelquefois une famille appartenant à la reine par une proche parenté. La présence d’un médecin français avait fait naître le désir de me consulter. La mère était nièce propre de la reine et ses enfants avaient pour père un cousin de Radama. Leur demeure était un vieux château tombant en ruine tout à côté du grand palais. Comme celui-ci nous était interdit, je devais profiter de cette visite pour le voir en le dominant du haut de ce château.

Nous fûmes introduits dans une chambre délabrée où l’on constate les restes d’une ancienne splendeur ; une estrade avec galerie en bois sculpté, quelques dessins représentant Napoléon, son fils et des cavaliers en costume de 1820 à peu près ; ces dessins, coloriés ou copiés par des Malgaches, quoique grossièrement, témoignaient pourtant d’un art naissant, et surtout d’un grand esprit d’imitation. Dans un coin, un grand lit avec baldaquin. Un esclave noir proprement vêtu et d’une figure avenante nous introduisit ; nous montâmes à l’étage par un escalier en spirale tellement délabré qu’il fallait prendre garde de ne pas mettre le pied sur une planche pourrie ou absente ; cet escalier aboutissait à un salon à tapisserie représentant des batailles. Dans un coin, un orgue à main et une énorme grosse caisse. C’était le salon des bals, des fêtes d’autrefois ; on ne s’y tenait jamais. À côté, un corridor étroit, noir et sale servait de gîte à toute la famille. Nous la trouvâmes réunie, assise ou couchée sur des nattes. À l’entrée, un petit foyer dans le genre malgache sert à cuire le riz. Nous échangeâmes des poignées de mains en disant : Veloum, Tanandriaman, que Dieu vous fasse vivre longtemps. Esclaves et maîtres étaient rangés le long d’une cloison. On nous fit asseoir en face sur des tabourets. La mère, encore jeune et d’une jolie figure, avait eu neuf enfants : les deux premiers provenaient du prince son mari ; les autres, d’un type tout différent, étaient nés depuis la mort du mari légitime et passaient tous pour être de sa lignée. La jeune fille, âgée de quinze ans, a une figure ovale, le teint jaune, des yeux bridés, chinois, les cheveux noirs et lisses, les extrémités fines, la tête un peu allongée, le front légèrement fuyant. Son frère, âgé de quatorze ans, a le même type ; tous chiquent du tabac en poudre et le tube en bambou qui le contient passe de temps en temps de main en main ; l’esclave et la maîtresse puisent à la même source, s’en versent dans le creux de la main et puis le jettent dans la bouche en allongeant la lèvre inférieure. Les deux jeunes gens sont malades ; la jeune fille est très-amaigrie par une débauche précoce qui n’a rien que d’ordinaire ; elle doit bientôt se marier. Le jeune homme a des dartres sur le cou et je constate qu’il a un de ses orteils à moitié nécrosé. Il n’y avait jamais fait attention.

Après une conversation prolongée et beaucoup de questions, je demande à voir le grand palais et on me fait monter à une fenêtre d’où je domine tout.

Les portes de ce palais étaient heureusement ouvertes et on entassait dans le grand salon la part douanière prélevée sur les marchandises arrivées à Tamatave et qu’on expédie à la capitale. C’étaient des ballots de toile, de sel, de fer-blanc, etc., tout ce qui vient de l’extérieur. Ce palais en bois, à étage, est très-vaste et entouré d’une double galerie ; sa toiture, très-élevée et finissant par des angles très-aigus, a des fenêtres sur ses faces. La base du toit va en s’élargissant et s’évasant, de manière à dépasser de beaucoup le carré du corps principal ; les angles en sont arrondis et forment un peu voûte. C’est le genre chinois et qui a été adopté pour toutes les maisons de quelque importance. Les colonnes énormes qui soutiennent les étages sont en grande partie en ruine et on est obligé d’épontiller toutes les galeries. La cour est assez grande, entourée d’une palissade en bois épais et d’une hauteur de 4 mètres à peu près, qui la cache complètement aux rues du voisinage. À l’entrée, près de la grande porte à gauche, les tombeaux de Radama et de Rasoherina, construits récemment en forme de pagode ; au-dessus de la grande porte, un aigle aux ailes déployées, tenant une sphère dans ses griffes, et au-dessous une glace ordinaire. La grande salle du rez-de-chaussée, qui comprend presque toute la largeur du palais, présente au milieu une énorme colonne peinte en rouge, avec une table autour ; sur cette table on a placé pêle-mêle des vases d’argent, des pendules de toutes les époques et de nombreux objets donnés en cadeaux, la plupart inférieurs. Du côté de l’Est, plusieurs pavillons simples, ressemblant à des cases vulgaires : c’est un de ceux-là qu’habite la reine1. M. Cameron vient de construire un chalet suisse de jolie apparence ; mais la reine et sa cour préfèrent toujours la demeure sans luxe, sans apparat, où elles se trouvent à leur aise. Quant à ces belles constructions, elles ne sont bonnes que pour les jours de fête, pour les étrangers. Ici les grands comme les petits aiment l’existence sans gêne et même d’apparence dénuée.

La princesse nous invita à venir visiter une autre maison qui lui appartient et qui se trouve sur le versant opposé. Après avoir gravi un labyrinthe d’escaliers, nous fûmes reçus dans une petite chambre tapissée en vert, n’ayant pour meuble qu’une petite table placée dans un coin et des nattes sur lesquelles nous nous assîmes ; sur la table, quelques tasses vulgaires et deux ou trois verres communs. Les jeunes princes qui nous accompagnaient semblent jouir de ce luxe relatif en pensant que nous en étions émerveillés. Une petite fenêtre qui donne sur le palais nous permettait de dominer une plate-forme plantée de quelques arbres et qui se trouve sur le côté opposé du palais que nous avons déjà vu. Un peu plus loin, le palais d’argent, du même style que le premier, mais beaucoup moins grand ; ce nom de palais d’argent lui vient de petites boules d’argent qui terminent les extrémités angulaires du toit ; elles sont si petites qu’il faut en être très-près pour les constater. Au moment de partir, la princesse montrait avec satisfaction au Père les images qu’il lui avait données et qu’elle avait collées à la muraille.

Nous visitâmes ensuite le palais du petit prince Ratimire, enfant rabougri, de race chinoise, qui tient de près à la reine et qui offre le même type que ceux que nous venions de visiter. Cette maison, qui n’a qu’un rez-de-chaussée, est entourée d’un mur en pierre de grès très-belles. Un peu au delà se trouve une ruine appelée la maison de pierre, où Radama II se rendait souvent en compagnie de ses favoris ; l’emplacement en est abandonné : c’est comme un lieu fatal que personne ne veut même toucher. En contournant l’arête de la montagne, on arrive à une chapelle catholique avec une école ; le tout bien modeste, mais tendant à s’accroître. À côté, un temple méthodiste en construction qui domine la roche tarpéienne et toute la plaine. Ce temple, construit en granit jaune, a des portes à colonnes sculptées et un clocher en pyramide très-élevée ; c’est un beau monument et le premier qu’on aperçoit de loin avec le grand palais. Les méthodistes ont là aussi une école encore sous le chaume, en attendant une plus belle construction.

L’ancien sikidi de Ranavalo Ire, qui avait joui d’une grande célébrité, était malade et désirait me recevoir ; sa demeure était sur le versant opposé. Quoiqu’il fût déjà tard, je ne voulus pas perdre cette bonne occasion de voir un personnage aussi célèbre et qui joua un si grand rôle dans le dernier gouvernement. Après un véritable voyage au milieu des roches et une grande gymnastique de jambes et de bras, nous arrivâmes à une modeste case. Une femme d’assez belle apparence nous introduisit ; c’était celle même du sikidi. Couché sur une natte par terre, dans une chambre misérable, l’augure se souleva et nous tendit la main. J’avais devant moi une espèce de monstre, de la taille d’un nain, avec des jambes, des bras écourtés et difformes, une figure diabolique, le tout couvert d’ulcères, d’exostoses. Le malheureux était réduit et n’en pouvait plus ; il avait besoin d’un traitement à fond que le reste de ses forces devait le rendre incapable de supporter. Son influence, due sans doute à sa construction monstrueuse, a beaucoup baissé depuis la mort de la vieille reine et le gouvernement actuel est, dit-on, moins soumis aux décisions des sikidis en général. Cependant, avant d’entreprendre quoi que ce soit, le Malgache consulte toujours ses augures ; on tue un coq, un bœuf ; on fait des sacrifices et les sikidis, les ombiasses, sorte de médecins, prononcent. Le tanghin est aboli, a dit le premier ministre ; mais les superstitions existent encore et seront encore dans les mœurs pendant longtemps.

Il était presque nuit quand nous rentrâmes et je me hâtai de raconter ma bonne fortune à M. Laborde, qui avait beaucoup connu l’ancienne cour et le célèbre sikidi. Il m’assura qu’un grand progrès avait eu lieu et que la vieille reine qu’on a faite si sanguinaire n’obéissait souvent qu’aux ambitieux qui l’entouraient, surtout au vieux parti malgache représenté par Rainisohara qui ne voulait admettre aucun progrès, aucune immixtion d’idées nouvelles. Ainsi, lors de son exil, après l’affaire Lambert en 1857, Ranavalo se souvenant de ses anciens services et de ses bonnes relations, ne voulait pas croire ceux qui le disaient coupable. Le sikidi fut interrogé bien des fois et sa réponse fut toujours : Il est coupable. Il fallut partir, mais à peine M. Laborde eut-il quitté la capitale que la reine ordonna de suspendre son voyage ; elle voulait encore consulter le sikidi. À son arrivée à la côte, avant d’être embarqué, la reine interrogea de nouveau ses augures ; ceux qui avaient intérêt au départ de M. Laborde firent toujours la même réponse et il fut obligé de quitter Madagascar. Mais la reine voulut que ce départ se fît sans contrainte et fût entouré de tous les égards des émissaires du gouvernement. M. Laborde perdit ses biens, ses esclaves, mais put emporter son argenterie, tout ce qui n’était pas attaché au sol. Le Malgache a, du reste, un grand respect pour les blancs. Dans les derniers événements, on a fait partir ceux qu’on croyait dangereux, on a toléré les autres.

Le 28, nous visitâmes l’imprimerie anglaise dont tous les travaux sont exécutés par de jeunes Malgaches sous la direction d’un Anglais qui nous a fait tout visiter avec une grande complaisance. C’est encore la Société des missions qui fait ici tous les frais ; elle augmente son influence et pousse au progrès par tous les moyens. Un magazine vient d’être publié en malgache et paraît tous les deux mois. M. J. Cameron a publié une histoire de Madagascar, et le Dr Davidson une statistique médicale et pathologique du pays. On a imprimé les lois ainsi que les discours de la reine, des grammaires, des dictionnaires, etc. Grâce aux Anglais et aux Français, la langue se forme et se fixe. Le nombre de personnes lisant et écrivant augmente chaque jour. L’imprimerie aidant, les idées, les lumières se répandront forcément et amèneront comme conséquence une transformation dans l’esprit public.

L’île a maintenant un photographe, M. J. Parrette, qui nous a donné gracieusement des vues de Madagascar et du couronnement faites par lui. Il nous présenta à sa femme qui habite un petit appartement près de l’imprimerie. Ces Anglais s’adaptent d’une manière merveilleuse à tous les pays. Les ministres, les employés de toutes sortes acceptent d’emblée leur nouveau séjour ; ils y vont avec femme, enfants et s’installent de suite comme s’ils étaient chez eux, en Angleterre. Nous fûmes reçus dans un salon très-simple mais de bon goût, avec une table garnie de livres, des chaises, une salle à manger d’une grande propreté avec des meubles, une vaisselle simple mais admirablement tenue ; sur les murs, écrites en lettres gothiques, des pensées tirées de la Bible.

Le 29, de très-bonne heure, nous entendîmes le tambour, la musique ; c’était le départ d’une députation de Tananarive pour Ambonimangue. De l’emplacement de M. Laborde, nous pûmes assister aux cérémonies et au défilé des soldats, du peuple. Pendant le séjour de la reine dans la ville des ancêtres, il y a des usages traditionnels. L’un de ceux-ci consiste à porter à la reine les fruits de la terre dont on lui fait hommage. À Ambonimangue on sacrifie beaucoup de bêtes, des bœufs surtout ; il y a fêtes, invocation des bons esprits. Toute la matinée des soldats, des officiers avec musique en tête, des hommes, des femmes du peuple défilaient sur la place d’Andohalo, portant du riz, du manioc, des cannes à sucre, des dindes, des oies, etc. Toutes ces choses devaient être déposées devant la souveraine comme signe, comme témoignage de ses droits sur tout ce qu’on retire de la terre qui lui appartient. À chaque cortège qui passait, nous ôtions nos chapeaux en envoyant nos hommages à la reine. Ces marques de respect sont recommandées et très-appréciées comme signe d’obéissance à son autorité. Ce jour-là le vide se fait à la capitale ; tous ceux qui peuvent vont à Ambonimangue ; c’est une occasion de réjouissances et la reine en profite pour distribuer de la viande de bœuf à ses sujets. Malgré ce pèlerinage qui diminue la population de la capitale, le premier ministre avait cru nécessaire d’y laisser un grand nombre de soldats et ses aides de camp les plus dévoués. On craignait toujours quelques troubles et une conspiration. De 7 heures du soir jusqu’au jour, 1,500 hommes veillaient sur tous les points de la ville et poussaient des cris prolongés. Des rondes, des patrouilles parcouraient les rues, et les sentinelles se faisaient entendre constamment. Nos nuits étaient troublées par ce tapage et cette psalmodie.

Dans l’après-midi, je me rendis à la consultation du Dr Davidson. La cour, les corridors étaient remplis d’hommes, de femmes, d’enfants attendant leur tour de visite. Le docteur les reçoit dans son cabinet et les examine en présence de ses élèves ; un d’eux inscrit le nom du malade et de la maladie sur un registre in-folio, un autre la prescription ; quand il y a un médicament à donner, le malade emporte un billet pour aller prendre à la pharmacie ce qui lui faut. On m’avait dit que la lèpre était très-commune à Madagascar et le Dr Davidson avait bien voulu en réunir plusieurs cas à mon intention. Je n’en ai constaté qu’un seul à forme tuberculeuse, comme nous en voyons à Maurice et à la Réunion. Le plus souvent on donne ce nom à une altération de la peau qui devient rugueuse et rougeâtre : c’est d’un aspect particulier sur ces peaux jaunes ou cuivrées. Les plaques sont toutes sensibles au toucher ; j’ai pensé que cette affection n’était qu’une dégénérescence syphilitique, opinion que n’est pas éloigné d’avoir le docteur anglais. Les cas de lèpre tuberculeuse aux taches blanches, insensibles sont relativement rares et se trouvent plus particulièrement chez la race noire. La phthisie l’est plus encore, mais elle existe à Madagascar, quoi qu’on en ait dit, j’en ai constaté des cas et les registres de l’hôpital anglais en ont aussi relaté. Je ne pense pas que ce soit le climat qui rende cette affection peu fréquente, c’est la vie libre, au grand air, de la plupart des habitants. L’insouciance, le soleil, l’espace, l’exercice, tout se réunit pour laisser les organisations dans le calme. Si n’étaient les maladies vénériennes, ce peuple serait en général d’une belle santé. Mais je ne comprends pas que, rongé comme il l’est, surtout à Tananarive, sans soin d’aucun genre, il puisse conserver la faculté de se reproduire. Aussi l’aspect de ces populations est en général rachitique et si cela continue, dans un temps limité, ce peuple s’en ira en morceaux. Beaucoup de femmes ne peuvent sauver leurs enfants pour cette cause. Une fois la maladie acquise, elle est livrée à elle-même. L’eau qui est rare à la capitale ne sert jamais aux soins de la propreté. On ne la chauffe que pour la boire en mangeant. Le bois y est tellement rare que les riches seuls peuvent en user en le faisant venir à grands frais de très-loin. Le peuple ne se sert pour faire cuire le riz que d’un peu de paille séchée qu’on emploie avec un art infini pour en tirer tout le parti possible. Ils ont bien des simples, mais sans action reconnue. Ils épuisent les pharmacies d’iodure de potassium, de préparations mercurielles et de soufre. Excepté ceux qui peuvent se faire soigner à l’hôpital, tous les autres sont mal soignés et ne guérissent point. Les Pères s’en consolent en pensant que si le corps ne guérit pas, au moins en cherchant à le soulager, ils sauvent parfois des âmes. Mais je ne sais trop si le baptême qu’on leur donne les lave spirituellement plus que la médecine appelée à nettoyer leur corps.

Nous devions repartir le lendemain. Notre commandeur nous procura de nouveaux porteurs, arrangea nos bagages et le soir tout était prêt pour notre route.

Les Pères, les Sœurs, jusqu’au dernier moment, me demandaient des consultations, des notes pour les diriger autant que possible dans leur ministère de charité. Le Père Ailloud voulut avant le dîner me conduire de nouveau chez la princesse que nous avions visitée ensemble. Il m’engagea même à lui laisser un souvenir, et je cherchai dans ma malle un objet quelconque ; j’étais assez embarrassé, ne croyant rien avoir qui pût être convenable. J’avais quelques mouchoirs assez fins. – Apportez-en un, me dit le Père, cela fera plaisir. – En effet, le mouchoir fut accepté avec bonheur. En retour, on voulut me vendre fort cher un vieux lamba de soie usé que je refusai, bien entendu. Le Père me dit, pour me consoler de ce procédé, en partant : – La princesse vous dit que, si vous le désirez, elle fera cuire du riz pour vous et que vous pourrez en manger à vous en rassasier. – Je remerciai et m’en allai. Ce fait est caractéristique, ils sont tous ainsi : prendre, demander sans pudeur et en retour chercher à vous exploiter.

Depuis le départ de la reine pour Ambonimangue, la capitale vivait dans une inquiétude de jour et de nuit ; on se rappelait le mouvement insurrectionnel qui avait eu lieu l’année précédente après le départ de Rasoherina. Des bruits étranges circulaient ; l’ancien premier ministre et ses complices étaient dans les fers ; le vieux Rainisohara était exilé et n’avait guère de représentant actif ; mais leurs partisans pouvaient les délivrer et les ramener sur la scène. Les Pères, M. Laborde, le commissaire répétaient souvent : Ce n’est pas fini et nous entendrons bientôt parler d’une nouvelle révolution de palais. – La nuit, de nombreux soldats veillaient armés et poussaient à chaque instant des cris de sentinelles. Tout autour de notre demeure, ces cris répétés nous tenaient éveillés et inquiets. Notre hôte n’était pas rassuré et nous racontait les derniers événements auxquels il avait assisté, retiré avec la reine, le premier ministre actuel et ses partisans dans une habitation distante de trois heures de la capitale ; il nous parlait avec émotion de cette nuit d’angoisses pendant laquelle des courriers successifs venaient leur apprendre les différentes phases de l’insurrection qui pouvait mettre fin à leurs jours. Ils étaient tous armés, pistolets, fusils chargés et prêts à vendre chèrement leur vie. Heureusement que le chef de la conspiration, le frère du premier ministre actuel, avait mal combiné son complot. Presque toujours en état d’ivresse, ses actions étaient sans suite. D’une nature douce et facile, l’alcool le rendait féroce. Le commandant en chef qu’il somma de partir pour arrêter la reine et ses partisans eut l’air de se soumettre à ses ordres et donna ordre en secret à ses officiers de l’arrêter lui-même. Il fut, en effet, saisi facilement et les combinaisons des révoltés échouèrent. Le jour arriva et apprit à la reine que les conspirateurs, que les révoltés étaient aux fers. Abrutis par l’ivrognerie, la plupart ne pouvaient lutter avec avantage. Ce vice est ou plutôt était une des plaies de Madagascar, car il tend à diminuer, et les dernières lois défendent sous des peines sévères l’usage des boissons excitantes. Le premier ministre actuel est d’une grande sobriété et ne boit jamais d’aucune liqueur. À la capitale et dans l’intérieur où arrivent plus difficilement le rhum, l’absinthe, le vin, on peut jusqu’à un certain point mettre un frein à cette passion ; mais sur la côte où un litre de rhum infect de Maurice se vend 70 cent., on peut en boire à trop bon marché pour que la masse du peuple n’en soit pas victime. Les femmes s’enivrent généralement avec autant d’abandon que les hommes et on en rencontre à chaque pas ayant le teint allumé et les yeux noyés d’ivresse.

Avec le mystère complet qui plane sur toutes choses, les esprits vont souvent au delà de ce qui est du possible et s’attendent à des désordres qui ne sont qu’imaginaires. Nous aurions voulu assister au retour de la reine et de sa suite, mais notre hôte avait une certaine inquiétude et craignait qu’il ne nous restât pas assez de temps pour arriver à Tamatave à l’époque ordinaire de la malle. Il nous pressa de nous mettre en route ; et, le 29 au matin nous fîmes nos adieux à la capitale et reprîmes l’usage des filanzanes, de la vie des bois, des cases en paille, du lit de camp, des chemins difficiles. À 8 heures, après une dernière collation avec nos amis, après avoir dit adieu à toute la France de Tananarive, avec des regrets, émus, car on sympathise facilement et vite dans cet exil éloigné, nous partîmes tous les larmes aux yeux.
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