De la même auteure, à la Bibliothèque








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George Sand

Promenades autour

d’un village



BeQ

Promenades autour

d’un village
par
George Sand

(Aurore Dupin)

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 462 : version 1.0

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Journal d’un voyageur pendant la guerre


Promenades autour d’un village

Édition de référence :

Paris, Michel Lévy frères, 1866.

Photo de la couverture :

La maison de George Sand à Gargilesse, dans l’Indre, E. Bloch-Dano.

I


Dans les derniers jours de juin 1857, je me mis en route avec deux compagnons qui ne demandaient qu’à courir : un naturaliste et un artiste, qui est, en même temps, naturaliste amateur.

Il s’agissait pour eux d’explorer, sous certains rapports, la faune entomologique, en langue vulgaire la nature des insectes qui habitent notre département. N’étant qu’un parfait ignorant pour mon compte, je leur avais seulement promis, en leur servant de guide, un charmant pays à parcourir.

Mais, avant d’aller plus loin, il faut que, pour la facilité de mon récit, je baptise ces deux personnages que j’accompagne. Je leur laisserai les noms dont ils s’étaient gratinés l’un l’autre dans leurs promenades entomologiques.

L’artiste est, à ses moments perdus, grand collectionneur et préparateur de premier ordre. Un charmant petit papillon bleu fort commun était tombé en poussière à la collection, et notre ami est si difficile dans le choix des individus qu’il juge dignes d’y figurer, qu’il n’en trouve pas toujours un sur cent. Il poursuivit donc, durant toute une saison, la jolie lycaenide amyntas. De là le nom bucolique d’Amyntas qu’il porte fort complaisamment et dont je ne vois pas, au reste, qu’il ait sujet de se fâcher.

Le naturaliste, un savant modeste, bien que très connu à Paris de tous les amateurs d’entomologie, était absorbé, depuis quelques jours, dans la recherche des coques de certaines chrysalides sur les branches mortes de certains arbres. De là le nom pompeux de Chrysalidor, gracieusement accepté par notre compagnon.

On partit par une matinée très fraîche, muni de provisions de bouche, à seules fins de gagner du temps en route, car on trouve partout à manger maintenant dans notre bas Berry ; mais on n’y est pas encore très vif. Le Berrichon des plaines n’est jamais pressé, et avec lui il faut savoir attendre.

Or, nous voulions arriver et ne pas perdre les belles heures du jour à voir tourner les broches, lesquelles tournent aussi gravement que les gens du pays. Quant aux tables, je doute qu’elles y tournent jamais, ou ce serait avec une nonchalance si désespérante, que les plus fervents adeptes s’endormiraient au lieu de penser à les interroger.

Nous déjeunâmes donc sur l’herbe, dans les ruines d’une vieille forteresse, et, deux heures après, nous quittions la route pour un chemin vicinal non achevé, et plus gracieux à la vue que facile aux voitures.

Nous avions traversé un pays agréable, des ondulations de terrain fertile, de jolis bois penchés sur de belles prairies, et partout de larges horizons bleus qui rendent l’aspect de la contrée assez mélancolique.

Mais je me rappelais avoir vu par là un site bien autrement digne de remarque, et, quand le chemin se précipita de manière à nous forcer de descendre à pied, j’invitai mes naturalistes, fureteurs de buissons, à jeter les yeux sur le cadre qui les environnait.

Au milieu des vastes plateaux mouvementés qui se donnent rendez-vous comme pour se toucher du pied, en s’abaissant vers une sinuosité cachée aux regards, le sol se déchire tout à coup, et dans une brisure d’environ deux cents mètres de profondeur, revêtue de roches sombres ou de talus verdoyants, coule, rapide et murmurante, la Creuse aux belles eaux bleues rayées de rochers blancs et de remous écumeux.

C’est cette grande brisure qui se découvrait tout à coup au détour du chemin et qui ravissait nos regards par un spectacle aussi charmant qu’inattendu.

En cet endroit, le torrent forme un fer à cheval autour d’un mamelon fertile couvert de blondes moissons. Ce mamelon, incliné jusqu’au lit de la Creuse, ressemble à un éboulement qui aurait coulé paisiblement entre les deux remparts de rochers, lesquels se relèvent de chaque côté et enferment, à perte de vue, le cours de la rivière dans les sinuosités de leurs murailles dentelées.

Le contraste de ces âpres déchirements et de cette eau agitée, avec la placidité des formes environnantes, est d’un réussi extraordinaire.

C’est une petite Suisse qui se révèle au sein d’une contrée où rien n’annonce les beautés de la montagne. Elles y sont pourtant discrètement cachées et petites de proportions, il est vrai, mais vastes de courbes et de perspectives, et infiniment heureuses dans leurs mouvements souples et fuyants. Le torrent et ses précipices n’ont pas de terreurs pour l’imagination. On sent une nature abordable, et comme qui dirait des abîmes hospitaliers. Ce n’est pas sublime d’horreur ; mais la douceur a aussi sa sublimité, et rien n’est doux à l’œil et à la pensée comme cette terre généreuse soumise à l’homme, et qui semble ne s’être permis de montrer ses dents de pierre que là où elles servent à soutenir les cultures penchées au bord du ravin.

Quand vous interrogez une de ces mille physionomies que revêt la nature à chaque pas du voyageur, ne vous vient-il pas toujours à l’idée de la personnifier dans l’image d’une déesse aux traits humains ?

La terre est femelle, puisqu’elle est essentiellement mère. C’est donc une déité aux traits changeants, et elle se symbolise par une beauté de femme tour à tour souriante et désespérée, austère et pompeuse, voluptueuse et chaste. Le travail de l’homme, jusqu’à ce jour ennemi de sa beauté, réussit à lui ôter toute physionomie, et cela, sur de grandes étendues de pays. Livrée à elle-même, elle trouve toujours moyen d’être belle ou frappante d’une manière quelconque.

Voilà pourquoi, dès qu’on aborde une région où les conquêtes de la culture n’ont pu effacer la trace des grands bouleversements ou des grands nivellements primitifs, on est saisi d’émotion et de respect.

Cette émotion tient du vertige devant les scènes grandioses des hautes montagnes et les débris formidables des grands cataclysmes.

Rien de semblable ici.

C’est un mouvement gracieux de la bonne déesse ; mais, dans ce mouvement, dans ce pli facile de son vêtement frais, on sent la force et l’ampleur de ses allures. Elle est là comme couchée de son long sur les herbes, baignant ses pieds blancs dans une eau courante et pure ; c’est la puissance en repos ; c’est la bonté calme des dieux amis. Mais il n’y a rien de mou dans ses formes, rien d’énervé dans son sourire. Elle a la souveraine tranquillité des immortels, et, toute mignonne et délicate qu’elle se montre, on sent que c’est d’une main formidablement aisée qu’elle a creusé ce vaste et délicieux jardin dans cet horizon de son choix.

Ce jardin naturel qui s’étend sur les deux rives de la Creuse, c’est l’oasis du Berry.

Chère petite Indre froide et muette de nos prairies, pardonne-le-nous ! tu es notre compagne légitime ; mais nous tous qui habitons tes rives étroites et ombragées, nous sommes les amoureux de la Creuse, et, quand nous avons trois jours de liberté, nous te fuyons pour aller tremper le bout de nos doigts dans les petits flots mutins de la naïade de Châteaubrun et de Crozant. Les bons bourgeois et les jeunes poètes de nos petites villes vont voir ces rochers, après lesquels ils croient naïvement que les Alpes et les Pyrénées n’ont plus rien à leur apprendre.

Faisons comme eux, oublions le mont Blanc et le pic du Midi. Oublions même Mayorque et l’Auvergne, et le Soracte, plus facile à oublier.

Qu’importe la dimension des choses ! C’est l’harmonie de la couleur et la proportion des formes qui constituent la beauté. Le sentiment de la grandeur se révèle parfois aussi bien dans la pierre antique gravée d’un chaton de bague que dans un colosse d’architecture.

La journée était devenue brûlante ; nos chevaux avaient faim et soif : nous descendîmes au village du Pin, où le chemin finissait. Mais le malheureux village, il est assis au bord du ravin de la Creuse, et il lui tourne le dos ! Pas une maison, pas un œil qui se soucie de plonger dans cette belle profondeur ; les habitants aiment mieux regarder leur chemin neuf et poudreux et le talus aride qui l’enferme.

Malgré cette absence de goût, on peut dire, comme dans les relations des grands voyages, que les habitants de ce lieu sont fort affables. Nous sommes encore en plein Berry, et pourtant ce sont d’autres types, d’autres manières, d’autres costumes que ceux des bords de l’Indre. L’air avenant, l’obligeance hospitalière, la confiance soudaine, je ne sais quelle familiarité sympathique, voilà d’emblée, et de la part de toutes gens, un bon accueil assuré. En un instant, étables et granges s’ouvrent pour remiser au mieux notre véhicule et recevoir nos chevaux.

– Ah ! vous voilà enfin revenu chez nous ? dit, derrière moi, une voix d’homme en m’appelant par mon nom. Votre cheval blanc ne valait pas ceux-ci. Et votre fils, où est-il donc ? Je ne le vois pas. Où voulez-vous aller, cette fois ? À la Roche-Martin ou à la Preugne-au-Pot ? Nous aurons, j’espère, meilleur temps que la dernière fois, et nous passerons la rivière sans danger dans le bateau.

Cet homme, qui me parlait de nos dernières courses avec lui en 1844, comme s’il se fût agi d’hier, et dont je reconnaissais la figure de contrebandier espagnol, c’était Moreau, le pêcheur de truites, le loueur d’ânes et de chevaux, le messager, le guide, le factotum actif et intelligent des voyageurs en Creuse.

– Conduisez-nous à l’autre village, lui dis-je ; vos chemins sont tout changés ; je ne me reconnais plus.

– Ah ! dame, nos chemins sont mieux dessinés qu’autrefois. On va plus droit ; mais ils ne sont pas encore commodes aux voitures, et vous irez plus vite à pied.

– C’est notre intention, d’aller à pied.

– Alors, marchons.

– J’ai grand-soif, dit Amyntas en soupirant.

– Voulez-vous du lait de ma chèvre ? lui cria une pauvre femme devant la porte de laquelle nous passions.

Amyntas accepta, tout joyeux d’avoir à donner à cette aimable villageoise une pièce de monnaie. Elle ne la refusa pas, mais elle la reçut avec étonnement.

– Comment ! dit-elle, vous voulez payer une écuellée de lait ? Ça n’en valait pas la peine, et j’étais bien aise de vous l’offrir.

– Vous ne me connaissez pourtant pas ?

– Non ; mais on aime à faire plaisir aux passants.

– Oh ! oh ! me dit Amyntas, sommes-nous donc déjà si loin de la vallée Noire ? Je n’y ai jamais vu un paysan prévenir les désirs d’un inconnu. Je sais bien que ce n’est pas avarice, mais c’est méfiance ou timidité.

Le soleil baissait ; nous ne savions pas où nous trouverions à dîner et à coucher, et, une fois engagés dans le ravin, où la nuit se fait de bonne heure et où les sentiers ne sont vraiment pas commodes, il n’y a rien de mieux à faire que de s’en remettre à la Providence.

Amyntas doubla le pas en chantant.

Chrysalidor ne chantait pas ; il ne pensait même plus à récolter des insectes. Tandis que son compagnon s’enivrait de bien-être et de mouvement, il était tranquillement ravi du charme particulier de ce doux et agreste paysage. Tout savant exact et chercheur minutieux qu’il est, il connaît les jouissances de l’artiste, il n’a pas l’intelligence atrophiée par l’amour du détail. Il comprend et il aime l’ensemble. Il sait respirer la saveur du grand tout. Cependant il voyait comme qui dirait des deux yeux. Il en avait un pour le grand aspect du temple de la nature, et l’autre pour les pierres précieuses qui en revêtent le sol et les parois.

– Je vois ici, nous dit-il, une flore tout à coup différente de celle que nous traversions il y a un quart d’heure. Voici des plantes de montagne qui ont le faciès méridional : où donc sommes-nous ? Je n’y comprends plus rien. Et cette chaleur écrasante à l’heure où l’air devrait fraîchir, la sentez-vous ? Il n’y a pourtant pas un nuage au ciel.

– Si je la sens ? répondit Amyntas. Je le crois bien ! Nous sommes pour le moins en Afrique.

– Il serait fort possible, reprit le savant d’un air absorbé, que nous fissions ici quelque rencontre étonnante !

– Oh ! n’ayez pas peur, monsieur ! s’écria Moreau, qui crut que notre savant s’attendait à rencontrer tout au moins quelque lion de l’Atlas. Il n’y a point ici de méchantes bêtes.

Le chemin fit encore un coude, et le village, le vrai village cherché, se présenta magnifiquement éclairé, sous nos pieds. Il faut arriver là au soleil couchant : chaque chose a son heure pour être belle.

C’est un nid bâti au fond d’un entonnoir de collines rocheuses où se sont glissées des zones de terre végétale. Au-dessus de ces collines s’étend un second amphithéâtre plus élevé. Ainsi de toutes parts le vent se brise au-dessus de la vallée, et de faibles souffles ne pénètrent au fond de la gorge que pour lui donner la fraîcheur nécessaire à la vie. Vingt sources courant dans les plis du rocher, ou surgissant dans les enclos herbus, entretiennent la beauté de la végétation environnante.

La population est de six à sept cents âmes. Les maisons se groupent autour de l’église, plantée sur le rocher central, et s’en vont en pente, par des ruelles étroites, jusque vers le lit d’un délicieux petit torrent dont, à peu de distance, les eaux se perdent encore plus bas dans la Creuse.

C’est un petit chef-d’œuvre que l’église romano-byzantine. La commission des monuments historiques l’a fait réparer avec soin. Elle est parfaitement homogène de style au dehors et charmante de proportions.

À l’intérieur, le plein cintre et l’ogive molle se marient agréablement. Les détails sont d’un grand goût et d’une riche simplicité. On descend par un bel escalier à une crypte qui prend vue sur le ravin et le torrent.

Mais, des curieuses fresques que j’ai vues autrefois dans cette crypte, il ne reste que des fragments épars, quelques personnages vêtus à la mode de Charles VII et de Louis XI, des scènes religieuses d’une laideur naïve et d’un sens énigmatique. Ailleurs, quelques anges aux longues ailes effilées, d’un dessin assez élégant et portant sur la poitrine des écussons effacés. Malgré la sécheresse de la roche, l’humidité dévore ces précieux vestiges. Quelque source voisine a trouvé assez récemment le moyen de suinter dans le mur où j’ai encore vu, il y a trente ans, les restes d’une danse macabre extrêmement curieuse. Les personnages glauques semblaient se mouvoir dans la mousse verdâtre qui envahissait le mur : c’était d’un ton inouï en peinture et d’un effet saisissant.

Le Christ assis, nimbé entièrement, qui surmonte le maître-autel de la nef supérieure, est d’une époque plus primitive, contemporaine, je crois, de la construction de l’église. Je l’ai toujours vu aussi frais qu’il l’est maintenant, et je suppose qu’il avait été, dès lors, restauré par quelque artiste de village, qui lui a conservé, par instinct, conscience ou tradition, sa naïveté barbare. Tant il y a qu’on jurerait d’une fresque exécutée d’hier par un de ces peintres gréco-byzantins qui, en l’an 1000, parcouraient nos campagnes et décoraient nos églises rustiques.
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