1Le siècle de Montaigne et de Gilles de Gouberville








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Bernadette Laval-Fišera

Février 2012

Michel de Montaigne et Gilles de Gouberville,

gentilshommes de la Renaissance (1)
La comparaison entre ces deux gentilshommes dont l'un est infiniment plus connu que l'autre est un accident de ma démarche personnelle : ayant pour mon instruction normande acheté le manuel rédigé par Madeleine Foisil Le Sire de Gouberville au même moment que le Journal de voyage en Italie de Montaigne je me trouvai plongée dans la vie de deux nobles vaquant à leurs affaires et témoins d'un même siècle. A comparer les dates de leurs biographies, on voit qu'ils ont côtoyé avec quelques années de décalage les événements les plus marquants de la fin du Moyen Âge, et, à lire leurs textes, qu'ils ont été l'un et l'autre de véritables hommes de la Renaissance.

1Le siècle de Montaigne et de Gilles de Gouberville


Parlons d'abord rapidement de leur siècle en survolant le tableau

Le 16ème siècle Gilles de Gouberville Michel de Montaigne

1521 Luther excommunié

1521 Cortès entre au Mexique

1522 Magellan achève le tour du monde

1521

naissance de G. de G.




1524 escalier du château de Blois







1526 François 1er rend le Milanais, Naples, la Bourgogne







1534

Affaire des placards d'Amboise




1533

naissance de M. de M. en Périgord




1539 mort de sa mère

il hérite du manoir

du Mesnil-au-Val

1544 hérite de son père du manoir de Gouberville

1545 blessé de plusieurs coups de 'haquebute'




1540 Le Vatican approuve les statuts de la Compagnie de Jésus




1547 mort de François Ier

1549-50

-voyages à Rouen

-début du  Livre de raison 




1559 mort d'Henri II

1555 mort de son oncle, le curé G.Picot. Les biens sont partagés, il reprend Russy

1556 échec à Blois. Il ne devient pas Grand maître des Eaux et Forêts

1554 conseiller à la cour des aides en Périgord

1557 entre au Parlement de Bordeaux

1562 Les catholiques de l'armée royale enlèvent Rouen

1562 Affrontements dans le Cotentin

1563 Assassinat du duc de Guise

1559 grave maladie
1563 fin de la partie connue du  livre de raison 

1561 il suit l'Armée Royale qui va reprendre Rouen sur les Huguenots

1565 mariage

1570 hérite du château et de la terre de Montaigne. Démissionne de sa charge de conseiller




1578 mort de G. de G. Ses filles bâtardes sont mentionnées dans le testament

1580 Première édition des Essais

1580-81Voyage en Italie et rédige 'en partie' le

Journal de voyage en Italie

1581 maire de Bordeaux

1585 peste à Bordeaux

1585 Le maréchal de Matignon est lieutenant général du roi en Guyenne 1589 mort d'Henri III, Henri de Navarre devient roi de France




1585 Montaigne est intermédiaire entre Matignon et Henri de Navarre

1587, 1588 nouvelle édition des Essais

1595 mort de M. de M.


Le seizième siècle est marqué entre autres par l'invention de l'imprimerie, les grandes découvertes, les guerres à l'intérieur et à l'extérieur. Ce qui ne ressort pas des dates, c'est que le défrichement des forêts est en pleine extension, que l'économie se développe avec la traite des Noirs. Les dates que j'ai retenues dans la colonne de gauche ne sont pas les seules qu'il faudrait connaître pour le seizième siècle, mais je les comprends comme une aide pour situer les deux biographies l'une par rapport à l'autre et les répercussions de l'histoire du pays sur leurs existences.

De ce siècle il est fait mention, directement ou indirectement, dans les écrits de nos deux gentilshommes.


  • Les écrits


Gouberville, gentilhomme du Cotentin a tenu un journal quotidien,- qu'il est d'usage à l'époque de nommer livre de raison- dont nous sont parvenues les feuilles rédigées entre 1549 et 1563. Ce journal consigne les faits quotidiens liés à l'exercice de son activité d'exploitant agricole et de lieutenant des Eaux et Forêts: les travaux des champs, le prix des marchandises et des heures de travail, les travaux d'utilité publique, mais aussi ses voyages autour de chez lui, du manoir de Mesnil au Val à Russy près d'Isigny, Rouen, Blois, et encore sa vie familiale et sociale.

Montaigne a peut-être fait écrire la première partie de son journal de voyage en Italie entre septembre 1580 et novembre 1581 par un secrétaire, mais des doutes subsistent sur cette paternité. Lui-même en a rédigé en français la seconde et la quatrième, et en Italien la troisième. C'est un journal quasi quotidien, qui relate des événements intimes et reproduit les impressions de l'auteur sur les pays traversés (France, Suisse, Allemagne, Autriche, Italie). Il visite de nombreuses villes d'eau pour soigner sa gravell (calculs rénaux). Aucun de ces écrits n'était destiné à la publication, ce qui les rend comparables.

  • Le siècle en guerre

Nous pouvons lire chez ces deux sires les traces sinon les conséquences des guerres. Le roi de France n'est plus maître du Nord de l'Italie, mais il a emprunté à ce pays les raffinements architecturaux, et, plus menacé à Paris qu'en province, il prend ses quartires sur la Loire, et il se trouvait en 1556 à Blois, - dont l'escalier dit de François 1er, d'inspiration italienne, fut terminé en 1524 - lorsque G. de G. essaya d'obtenir de la Cour une charge supérieure à celle dont il a hérité (il était lieutenant particulier des Eaux et Forêts dans le bailliage de Valognes et souhaitait se voir promu maître général des Eaux et Forêts de Basse Normandie).

Montaigne ne manque pas de chercher sur sa route les blasons et les tombes des seigneurs français dans les lieux où il séjourne, car il était d'usage de les apposer en souvenir dans les auberges, il en trouve en Italie sur les bâtiments publics dans les villes abandonnées par les troupes du roi de France, mais assez peu.
Entre 1521-excommunication de Luther- et 1534, les idées protestantes ont fait leur chemin. Des protestants ont affiché leur hostilité à la messe à la porte de la chambre du roi à Amboise. Le roi François 1er les pourchasse désormais.

Ainsi Montaigne fut envoyé en 1561 au siège de Rouen, tombé aux mains des huguenots, et il intervint souvent pour la réconciliation des deux camps (en 1574, en 1585).

Gilles de Gouberville, lui, entendit depuis le Cotentin des coups sourds de canon, venant probablement de cette bataille, répercutés par la mer . Les deux personnes auraient presque pu se rencontrer ! En tout cas ils avaient probablement une connaissance commune parmi les grands du royaume : il s'agit de Jacques II Goyon de Matignon, né à Lourai, aujourd'hui dans l'Orne, qui fut maire de Bordeaux après Montaigne. Lorsqu'il avait détenu la « lieutenance » de Basse-Normandie, c'est-à-dire qu'il en fut « gouverneur », comme on dira plus tard- et avait inquiété quelque peu notre sire de Gouberville, car selon des propos qu'on lui avait rapportés, le sieur de Matignon ne le tenait pas en haute estime, sans doute faute d'engagement clair aux côtés des catholiques.
Nos gentilshommes n'ont pas pu ignorer l'histoire. Leur noblesse les mettait en contact avec des phénomènes politiques qui n'avaient pas eu leurs pareils dans les siècles précédents. Comme ils n'étaient intrigants ni l'un ni l'autre, ils ont eu peu à faire avec la cour. Pour la religion, là aussi, il était difficile de ne pas s'apercevoir des changements, et de ne pas prendre position.
    • La religion


Gilles de Gouberville est plus ou moins témoin des affrontements à Valognes pendant l'été 1562, mais il ne met pas la main à la pâte. Il n'est pas, arme au poing, en train de se ranger derrière l'un ou l'autre parti. Il apportera comme on le verra un (petit) soutien aux catholiques, mais pas pour la guerre. Son manque d'enthousiasme a été remarqué, car, à l'automne, il est convoqué par ses pairs, des gentilshommes de Valognes à une audition et il lui est demandé solennellement « de vivre en l'obéissance du Roi et selon ses lois, statuts et ordonnances et de ne porter ni aide ni confort aux mutins, séditieux et rebelles contre sa volonté ». L'auteur des textes était M. de Matignon.
Gilles avait auparavant manifesté publiquement son intérêt pour la nouvelle religion, c'est ainsi qu'il est allé s'informer en assistant à un culte protestant, à son retour de Russy, où il s'occupait du manoir hérité de son oncle le curé : « Le lundi férié de Pâques... (1561)... je partis de Russy, Noël avec moi et nous vînmes à Saint-Clément, environ sur les sept heures, où il y avait force peuple assemblé, tant de Bessin que de Cotentin ; et s'y trouva Monsieur de Sainte-Marie-du-Mont et madame sa femme et plusieurs gentilshommes et demoiselles de leur compagnie, pour ouïr le sermon qui se fit de huit heures jusqu'à neuf, en la cour du presbytère, et y était mon cousin du Quesnoy. Nous entrâmes en gué à près de cent personnes à cheval ». On voit que d'une part le sieur a pris soin de partir tôt pour entendre ce sermon, car le passage à gué se faisait de toute manière après les neuf heures, et que son voisinage et sa parenté sont gagnés à ce point aux idées nouvelles qu'ils n'hésitent pas à traverser la baie pour y assister, et ils sont nombreux à le faire. Gilles ne fait aucune allusion au le contenu de ce qu'il vient d'entendre, et il n'émet aucun avis sur la nouvelle forme de célébration. Se méfie-t-il d'un éventuel lecteur ?

Sans cela l'assiduité de Gilles de Gouberville à la messe catholique est variable. Il mentionne quand il y va, mais souvent il prétexte un malaise le dimanche pour ne pas s'y montrer. On relève qu'en 1562, après les affrontements dans la région, il donne des gages d'allégeance à l'église catholique et au roi de France, en prêtant par exemple ses paroissiens pour rénover le château de l'abbé de Hambye, Jean de Ravalet. Ceci ne durera qu'un temps, car l'hiver suivant, il a manqué la messe « parce qu'on ne m'envoya point quérir, comme on avait accoutumé ». On peut voir là l'attitude suivante : « je suis à votre service, mais n'en demandez pas plus, c'est moi qui décide ».
L'attitude de Michel de Montaigne ressemble à celle de notre seigneur cotentinois. À ceci près qu'il est bien plus proche du pouvoir religieux, et aussi bien plus prompt à en prendre ses distances.

Il assiste comme Gilles à la messe, mais pas seulement à la messe catholique. On le voit à Augsbourg chez les luthériens, chez les calvinistes, chez les juifs. Il fait par exemple escale chez des religieuses à Mirecourt et à Remiremont, et en rapporte des descriptions de leurs habits et de leur mode de vie. Chaque fois il se félicite de la liberté qui leur est accordée. Liberté de ne pas être vierges pour les novices, liberté de se marier et de quitter le cloître : « Il n'y a nulle obligation de virginité, si ce n'est aux officières, comme abbesse, prieure et autres. Elles sont vêtues en toute liberté, comme autres demoiselles, sauf un voile blanc sur la tête », « Les compagnies y sont reçues en toute liberté, chez les religieuses particulières qu'on va y rechercher, soit pour les poursuivre à épouser ou à autre occasion ». Ceci ne remet pas en cause la religion. Il ajoute : »Elles font au demeurant le service divin comme ailleurs ».

A Mulhouse M.de M. « alla voir l'église », écrit son secrétaire, « car ils n'y sont pas catholiques. Il la trouva, comme en tout le pays, en bonne forme ». Il constate qu'il y a des intermariages et il ne remet pas en question ces pratiques, car les hommes « épousent indifféremment les femmes de notre religion au prêtre, et ne les contraignent de changer ». L'ordre social n'est pas menacé par les libertés accordées sur le plan religieux.

En Allemagne il ne manque pas de noter que la liberté de religion est en vigueur dans de nombreuses villes. Il aime faire parler ses interlocuteurs de leurs convictions et il décrit en détail les points du culte qui diffèrent de ceux qu'il connaît, sans porter de jugement. A l'arrivée de Montaigne à Rome, les bagages sont fouillés, les livres inspectés. On est à la recherche de livres sur les hérétiques, même pas des livres des hérétiques, car, »en les combattant, on fait mention de leurs erreurs ». Il passe à travers ce contrôle sans problème, alors qu'il ne s'était pas méfié, mais ces chicaneries, qui sont destinées à vérifier ses convictions, ne sont pas de son goût .

Pour ce qui est des Juifs, Montaigne va observer la cérémonie de la circoncision et assiste également aux échanges savants sur la Bible en la synagogue. Là-dessus, aucune critique, voire une pointe d'admiration : « Celui que nous ouïmes lui sembla avoir beaucoup d'éloquence et beaucoup d'esprit en son argumentation ». (Il faut dire que Montaigne est un descendant de Juifs portugais chassés et réfugiés en Bordelais).
Là où se voit peut-être la position la plus sceptique de Montaigne, c'est lors de sa visite au pape, qu'il n'a pas réclamée. « M. d'Abain fut d'avis qu'il baisât les pieds au pape », écrit le secrétaire. Le voilà donc devant le pape. Les gestes d'humilité -se mettre à genoux, sortir en marche arrière- sont décrits par le menu, pour en faire sentir le ridicule. Il rapporte même les objections de l'ambassadeur de Moscou à cette cérémonie. Celui-ci ne consent à s'incliner devant le pape que lorsqu'il apprend que le tsar lui-même serait obligé de se comporter ainsi. Or le Moscovite est un ignorant qui ne parle aucune langue que la sienne, et qui s'est adressé au Seigneur de Venise en pensant que cette ville était de la juridiction du pape .( Il faut dire qu'il s'agit là du premier ambassadeur en Italie, le Tsar étant Ivan le Terrible). Si Montaigne laisse comprendre à travers ce personnage de comédie qu'il nomme « le Moscovite » qu'il ne reconnaît pas une nature surhumaine au pape, qui justifierait ce théâtre, il est cependant d'avis que celui-ci est un homme de valeur. Le pape parle un »ramage bolonais, qui est le pire idiome d'Italie » mais il a fait à Rome œuvre utile et philanthropique, construisant des collèges pour toutes les nationalités, et dotant la ville de magnifiques bâtiments publics. Il est vrai qu'il s'agit de Grégoire XIII et que son architecte s'appelait Michel-Ange.

Quand Montaigne va récupérer l'édition de ses Essais, sur lesquels ont discouru les docteurs moines celui qui les lui rend avec les remarques de correction ne parle pas français. Montaigne ne se sent pas obligé, vis à vis de cet homme, de réfuter les opinions qui ne plaisent pas aux censeurs, par exemple son avis sur la torture. Il les maintient et les renforcera même dans les éditions suivantes de ses Essais. Comme Gouberville, il doit tout de même au moins faire semblant : il fera précéder ses Essais d'une déclaration de soumission à l'Eglise.

Montaigne et Gouberville, sur le plan de la religion, se sentent libres de leurs opinions. Sympathie pour le protestantisme chez les deux, obéissance passive. On sent s'éveiller l'esprit humaniste, le libre arbitre.

Leur présence dans le siècle se lit à d'autres niveaux. Pour Gilles de Gouberville, c'est l'action en faveur de l'agriculture, pour Montaigne, c'est l'engagement philosophique.
Michel de Montaigne et Gilles de Gouberville,

gentilshommes de la Renaissance (2)

2 La Vie quotidienne

  • Le travail


Leurs activités ne sont pas comparables. L'un est gentilhomme campagnard, hobereau, l'autre est un intellectuel.

L' été, Gilles de Gouberville employait une vingtaine de personnes par jour, au foin et à la moisson, parfois plus de quarante. A la construction du moulin, on évalue que travaillèrent 45 personnes. Il était sans cesse occupé à l'abattage des arbres, au transport des matériaux, à la réfection des ouvrages. Il coordonnait toutes ces actions, trouvait le fer pour les roues des charrettes, les pierres pour les chemins. Il dirige 200 hommes pendant trois jours à recreuser le chenal entre Gattemare et la mer. C'était un chef d'entreprise agricole, d'autant plus occupé qu'il avait hérité de trois côtés (Le Mesnil au Val, Gouberville, Russy).

On peut trouver dans le journal de Montaigne des notes sur l'agriculture, il ne parle pas de son domaine, mais de l'Italie qu'il parcourt : il dit ce qui pousse, mais surtout il s'attarde sur les jardins que les seigneurs du lieu lui font visiter. Fontaines et vignes semblent l'enchanter, quais, ponts et maisons ne sont là que pour l'agrément : rien pour lui n'évoque la sueur et le labeur des hommes. Il a pour ce qu'il voit l'admiration du touriste, ce qui ne l'empêche pas de décrire certains mécanismes qu'il n'a jamais vus auparavant : par ex. il voit un pont-canal: ou une grotte aménagée. Son intérêt va vers les hommes, leurs idées, leurs coutumes. Comme la vie est différente en Normandie !  Il y a de gros travaux à mener en Cotentin, notamment le déboisement, pour rendre la nature apte à la culture, et l'Italie a quelques longueurs d'avance !

Comme tous les exploitants agricoles, Gouberville ne prend guère de repos, alors que Montaigne engrange les expériences qui seront matière à philosopher dans les Essais suivants. Non qu'il soit incapable d'organiser. Par exemple il donne un bal en Italie, avec concours de danse. Ce qui ne devait pas, pour un étranger, être très simple. Montaigne décrit par le menu les colifichets qu'il va offrir à cette occasion, et s'il a contacté des musiciens, fait une campagne d'affichage, voire acheté des boissons et de la nourriture, les choses se sont passées visiblement sans encombre. Il mentionne qu'il a invité tout le monde à dîner sur un mode badin « il m'en coûta quelques chapons.. » Parfois on aimerait en savoir plus sur les réseaux de transports, sur la logistique de cette expédition : comment trouvait-il l'argent, qui était à son service, ne craignait-il point les voleurs ?

Il y a nombre de choses qui sont tues, voire dissimulées dans chacun des deux journaux intimes.

Dans la mesure où elles me paraissent généralisables à leurs contemporains, je vais aborder les opinions que chacun des deux défend sur la santé.
  • La santé


Chacun de nos deux gentilshommes a des convictions bien arrêtées sur les manières de se soigner.

Gilles exerce lui-même une médecine empirique et les paysans du voisinage se contentent de ses remèdes. Si le barbier est dérangé pour un sujet plus sérieux, le seigneur veille et ne manque pas de le critiquer. Les maux qui affligent ses contemporains sont souvent des accidents du travail. On se blesse avec des outils, on tombe d'un arbre, on tombe de cheval. Les remèdes sont des herbes que l'on applique à vif, par exemple pour une morsure de chien ou un emplâtre de « pain bourgeonné » après un coup dans les côtes . Quand lui-même a des malaises, on ne sait trop lesquels, ses biographes les attribuent à la mauvaise nourriture. Pourtant là-dessus, on pourrait s'attarder, car sa table est bien fournie en produits frais et variés. Le Roy Ladurie, l'historien bien connu, note qu'une seule fois en dix ans Gilles a acheté du savon, et en conclut qu'il devait être malpropre.

A l'inverse, Montaigne est fort attentif à la propreté, notamment celle des auberges où il séjourne, et à l'entretien des thermes où il se baigne.

Les deux gentilshommes font la plus grande confiance en les eaux. Montaigne est d'ailleurs parti vers l'Italie dans le but de se faire soigner la gravelle, soit des pierres dans l'urine, ce qui devait être bien douloureux. Son 'secrétaire' autant que lui rédigent avec minutie son bulletin de santé. On sait combien de fois le sire a déféqué, de quelle couleur étaient ses urines, la grosseur des pierres qu'on y trouvait. Les stations thermales fonctionnent en France autant qu'en Italie, Montaigne les compare entre elles, tant du point de vue de l'aménagement que des commodités d'hébergement. Il nous explique combien d'eau il a bu et combien de fois, si le bain lui a été bénéfique ou non, mais on a l'impression, en le lisant, qu'il n'obtient pas de résultat à longue échéance (Un ami médecin m'a fait la remarque que cette thérapie était tout-à-fait contraire à son état.). Ces mentions de sa vie intime sont les moins littéraires qui soient, mais les hommes de cette époque en étaient coutumiers, comme nous l'avons vu l'an passé au spectacle monté dans la région d'après le journal de Pontormo. (Jacopo Carrucci, né à Pontorme, près d'Empoli, 1494-1557. Peintre italien de l'école florentine, un des représentants les plus importants du mouvement maniériste dans la peinture du XVIème siècle. )

Il en va autrement en revanche pour ce qui est des maladies honteuses. Gilles a fait deux séjours à Rouen pour cure auprès d'un grand médecin Le Prévost. Mais il ne précise pas quelle est la nature de cette maladie. Les historiens ayant étudié les prescriptions et les ayant comparées à celles de Thierry de Héri qui a publié son ouvrage en 1552, pensent qu'il s'agit de la syphilis. Ainsi ces hommes, qui n'hésitent pas à montrer sans cesse le contenu de leurs entrailles sont pudiques en ce qui concernent leur vie sexuelle. Cela est d'autant plus vrai en ce qui concerne Gilles que celui-ci laisse à sa mort des filles bâtardes – l'une se mariera l'été suivant- sans que nous n'ayions jamais entendu parler d'elles dans son Journal. S'il y a des faits qui engagent la moralité, il les consigne en lettres grecques, afin que personne ne les déchiffre. Non qu'il sache le grec-il manque 8 lettres à son alphabet !

Dans le voyage de Montaigne, il est fait beaucoup mention des filles de mauvaise vie, qu'il rencontre volontiers, sans que jamais les risques ne soient évoqués (« elles ... vendent aussi cher la simple conversation, qui était ce que j'y cherchais, pour les ouïr deviser et participer à leurs subtilités et en sont autant épargnantes que de la négociation entière «  ). Il prétend les faire parler par curiosité, ses inclinations sexuelles étant par ailleurs controversées. Une maladie dont il mentionne en passant l'existence est la peste, à cause de laquelle on lui refuse l'entrée d'Epinal, mais il ne consacre pas de développement à ce sujet. (La peste frappera encore Bordeaux en 1585.)

Dans le Cotentin aussi la peste subsiste à l'état endémique, elle se manifeste une dizaine de fois entre 1509 et 1592. En mai 1562 on soupçonne l'épidémie de rôder dans la région de Tollevast et Gilles fait don à Mademoiselle de Tollevast d'un bouc destiné à combattre la maladie par sa puanteur « pour le mauvais air qui commençait à Tollevast ». (On combattait le mal par le mal). Mais là non plus, pas de précision, ni de vive inquiétude, ni de thérapie recommandée.

3 Les rapports humains


  • Les domestiques, la famille

Dans ce vaste programme des rapports humains, il y a chez nos deux protagonistes peu de place pour la psychologie.

Les raisons du maître sont indiscutables et on ne cherche pas à excuser le serviteur pour ses fautes. Aucune attitude d'autrui n'est explicitée, remise en question, contrée. On nous dit simplement qu'un tel a été congédié, payé, battu : « je lui donne congé et à son fils Jehan pour ce qu'il n'avait voulu fesser son fils pour plusieurs fautes » . On fait justice soi-même : Gilles fouette ses serviteurs, voire son demi-frère Symonnet. Si les gens se battent entre eux, il n'intervient pas pour faire cesser les bagarres.

Il y a aussi la violence verbale en famille. Le curé son oncle et François, son propre frère le menacent de mort « (l'oncle) se courroussa fort à moi, m'appelant méchant, disant que je serai damné à tous les diables et plusieurs vilaines et déshonnêtes paroles ». Mais cela va dans l'autre sens aussi. La sœur de G., Tassine, ne veut pas quitter l'homme avec qui elle vit : G. ne donnera pas de dot !

On trouve chez Montaigne, comme chez G., des remords, mais très peu souvent : Montaige se reproche d'avoir donné une gifle à un valet, Gouberville est inquiet car il a exagéré en parole contre le Vicomte de Valognes. (Bien que dans ce cas G. risquât des représailles d'un homme plus puissant).

Le journal intime est prétexte à aligner les comptes au sens propre, mais pas au sens figuré. On ne lit pas chez eux de désir de vengeance. Nos deux gentilshommes ne se torturent pas l'esprit pour connaître les raisons de l'un et y opposer les raisons de l'autre, ils ne s'arrêtent sur aucune personne de leur entourage en disant qu'elle leur est importune. Elles ne nous sont même pas présentées ! On a rétabli par comparaison avec d'autres textes que Montaigne était accompagné en Italie par son frère, le sieur de Mattecoulon, de M. d'Estissac, qui n'est jamais appelé autrement, de M. de Caselis, son beau-frère , qui quitta la compagnie à Padoue et de M. du Hautoy, un gentilhomme lorrain. Ils voyageaient en voiture de louage, ou à cheval. On ignore s'ils avaient-outre le secrétaire- des personnes constamment à leur service. Montaigne parle une ou deux fois de sa fille et de sa femme, mais il ne se soucie pas de dire s'il leur envoie des nouvelles ou s'il en reçoit, ce qui aurait très bien pu se faire, car on sait qu'il quitte l'Italie pour rentrer à Bordeaux après avoir reçu là-bas une lettre du Parlement l''informant qu'il était en bonne place pour être maire. Il ne parle pas plus de sa mère, qui mourra après lui.

Chez G. de G. la parenté est présente à chaque instant. Par exemple, Symonnet son demi-frère, qu'il empêcha de partir en mer. C'est un homme qui lui crée des ennuis, avec qui il se dispute, qui lui vola une de ses maîtresses. La fratrie compte aussi Arnoul (Ernouf) qui est chargé du troupeau bovin de Mesnil-au-val, Guillemette sa demi-soeur, qui épouse Cantepie, son proche collaborateur, François, qui attend de son frère que celui-ci règle sa pension alimentaire à la femme qu'il a abandonnée, Renée, mariée à M. de Saint-Nazer, à qui il rend souvent visite et offre du réconfort lorsqu'elle est malade. Tous sont impliqués dans l'entreprise familiale, et G. s'acquitte de ses responsabilités envers eux. Le père de Gilles avait eu 7 enfants légitimes et six illégitimes, le travail ne manquait pas.


  • Les pairs

Après avoir examiné le traitement des domestiques et assimilés je terminerai sur les échanges avec les pairs, les autres nobles, en Normandie comme en Italie. Les occupations de Gilles font que certains ont pu écrire qu'il était un « bourgeois gentilhomme. » Comme il dirige des ouvriers et des agriculteurs et non des soldats, il ne porte pas l'épée au côté, même s'il est lieutenant de Eaux et Forêts, ce qui est une charge d'officier. Quoi qu'il en soit, il fréquente plus des gens de classe moyenne que des gens de haute noblesse, et il reçoit les premiers à l'occasion de la Saint Gilles au manoir. Il s'agit des curés des environs, des autres officiers des eaux et forêts. Il se rend aux baptèmes et aux mariages dans ce même milieu, on peut en effet le considérer comme 'bourgeois'. Malgré cela, on peut être sûr de sa qualité de gentilhomme, car à Blois il est invité à la table du roi, à la messe du roi, au bal, sans que personne ne lui demande son identité. Il a par ailleurs fourni des preuves de sa noblesse en une autre occasion, à son domicile, lors d'une chasse à la fausse noblesse, certains ayant trouvé là une ressource pour être exemptés de certains impôts. G. semble trouver très naturel d'être là où sont les autres nobles. Ceci dit, à Blois il n'obtient pas là-bas l'avancement demandé, malgré ses démarches. On le mène par le bout du nez, on le fait payer pour des entretiens que personne ne lui accorde, mais quand il rentre sans la charge qu'il convoitait, il n'en garde rancune à personne. Dans le Cotentin il se rend parfois chez des personnes de qualité, comme madame d'Estouteville,dont il admire le grand train, mais elle ne vient pas chez lui.

En va-t-il autrement chez Montaigne ? Il est gentilhomme de la Chambre du roi. A ce titre il est reçu fort naturellement chez ses pairs, par exemple chez l'ambassadeur du roi à Venise, « qui lui fit fort bonne chère », à Florence chez le grand-duc. Il accompagne M. d'Estissac présenter des lettres de Henri III et Catherine de Médicis au duc de Ferrare. Il visite maints châteaux et parcs sans avoir à forcer la porte. Au contraire, les élites locales viennent à sa rencontre, lui font apporter du vin, quel que soit le pays traversé. (Suisse, Bavière). Une fois même on le prend pour un baron, et il ne contredit pas, afin de pouvoir visiter la ville en toute tranquillité. Lorsqu'il est empêché par son emploi du temps, c'est un de ses gens qui est invité à boire à sa place chez le cardinal de Pérouse à Ostie. Une déconvenue l'attend à Hall où l'archiduc Ferdinand d'Autriche ne le reçoit point. Les dames de la haute noblesse, voire les dames en général, ne l'intéressent pas, et il fait parfois des remarques peu amènes sur leurs tenues : »Cette duchesse est belle à l'opinion italienne, un visage agréable et impérieux, le corsage gros, et de tétins à leur souhait. Elle lui sembla bien avoir la suffisance d'avoir enjôlé ce prince, et de le tenir à sa dévotion longtemps ». Lorsqu'il organise un bal aux Bains della Villa, on ignore totalement quelles sont les dames de qualité avec qui il préside le jury. Une des remarques répétées par le secrétaire dans la première partie est que les dames ne sont pas d'une grande beauté. « il ne trouva pas cette fameuse beauté qu'on attribue aux dames de Venise ». Il converse peu avec elles, du moins il ne rapporte rien de leur conversation..

Pour conclure : ces deux personnages sont bien différents quant à leur niveau de vie, leur emploi du temps, leur place dans la hiérarchie sociale.

Montaigne recherche un peu de piquant dans la vie, il se montre ou ne se montre pas, il est en représentation, ce qui est conforme à sa charge. Il est introduit partout sans avoir à se présenter. Gilles de Gouberville ne tient pas à faire étalage de ses qualités, ni à mener grand train, ni à badiner. Il est sans cesse occupé à diriger des hommes, à en prendre soin. Il est aussi davantage sur la défensive. Montaigne a naturellement plus d'entregent et de moyens financiers, ce qui le dispense, du moins en voyage, de donner des directives économiques à ses subordonnés. On a peu de renseignements sur sa façon de gérer son domaine (Les différends que sa mère eut avec la fille de Montaigne après sa mort montrent qu'il n'a pas pris soin de son patrimoine comme celle-ci l'aurait souhaité). Il est aussi plus occupé de lui-même. Si les autres l'intéressent, c'est à titre sociologique, anecdotique, politique.

Ce qui les rapproche, c'est la liberté d'opinion, et le secret sur celle-ci. Ce qui aurait fait bien peu pour les rapprocher, s'ils avaient dû se rencontrer. En terminant cet exposé je suis tombée sur une citation féroce d'un historien cité par Philippe Hamon : « si Gouberville avait rencontré un homme tel que Montaigne, il l'aurait mortellement ennuyé en lui parlant de ses cochons. « Cette pique, après cette lecture comparée met bien l'accent sur ce qui les sépare.

Bibliographie

Duby Georges, Histoire de la France, Larousse, 1970, pp. 239-262.

Lerouvillois Robert, Un temps clair comme cristal, Journal de Gouberville Cotentin, 1549-1563, Archives Départementales de la Manche, 2002.

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Numéro 1 : Gilles de Gouberville et la mer, par Robert Lerouvillois, septembre 1997, réimpression 2001.

Numéro 8 : Le français régional de Gilles de Gouberville et le nôtre, par René Lepelley, Novembre 2004.

N° 11 Les femmes chez Gilles de Gouberville, décembre 2007.

N° 12 Entrepreneur et Gentilhomme : Gilles de Gouberville, acteur de l'économie normande, par Mathieu Arnoux, Jacques Bottin, Isabelle Vérité, Novembre 2008.

N° 13 Gilles de Gouberville témoin de l'art de bâtir en Cotentin à la Renaissance, par Julien Deshayes, décembre 2009.

N° 15 La santé chez Gilles de Gouberville, par Hugues Levard, Septembre 2011.

Madeleine Foisil, Le Sire de Gouberville, un gentilhomme normand au XVIe siècle, Préface de Pierre Chaunu, (première édition 1981), Flammarion ,édition revue 2001.

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WWW.gouberville.asso.fr/

Donald M. Frame, Montaigne, a Biography, Hamish Hamilton Ltd, 1965, 408p .

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