Georg Friedrich Wilhelm hegel (1770-1831)








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CHAPITRE II

DE L’IDÉAL DE L’ART CLASSIQUE


I. L’idéal de l’art classique en général.

1° L’idéal comme création libre de l’imagination de l’artiste. – 2° Les nouveaux dieux de l’art classique. – 3° Caractère extérieur de la représentation.

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i. Comme l’idéal classique ne parvient à se réaliser que par la transformation des éléments antérieurs, le premier point à développer consiste à faire voir qu’il est bien sorti de l’activité créatrice de l’esprit ; qu’il a trouvé son origine dans la pensée la plus intime et la plus personnelle du poète et de l’artiste.
Ceci semble contredit par ce fait que la mythologie grecque s’appuie sur d’anciennes traditions et se rattache aux doctrines religieuses des peuples de l’Orient. Si l’on admet tous ces éléments étrangers, asiatiques, pélasgiques, dodonéens, indiens, égyptiens, orphiques, comment peut-on dire que Hésiode et Homère aient donné aux dieux grecs leurs noms et leur forme ? Mais ces deux choses, la tradition et l’invention poétique, se laissent très bien concilier. La tradition fournit les matériaux ; mais elle n’apporte pas avec elle l’idée que chaque dieu doit représenter et sa forme vraie. Cette idée, les grands poètes la tirèrent de leur génie propre, et ils trouvèrent aussi la véritable forme qui lui convenait. Par là ils furent les créateurs de la mythologie que nous admirons dans l’art grec. Les dieux grecs ne sont pas pour cela une invention poétique ni une création artificielle. Ils ont leur racine dans l’esprit et les croyances du peuple grec, dans les fondements de la religion nationale ; ce sont les forces et les puissances absolues, ce qu’il y a de plus élevé dans l’imagination grecque, inspiré au poète par la Muse elle-même.
Avec cette faculté de libre création, l’artiste, on l’a vu déjà, prend une position tout autre que celle qu’il avait en Orient. Les poètes et les sages indiens ont aussi pour point de départ des données premières, les éléments de la nature, le ciel, les animaux, les fleuves, ou la conception abstraite de Brahman ; mais leur inspiration est l’anéantissement de la personnalité. Leur esprit se perd à vouloir représenter des idées aussi étrangères à leur nature intime, tandis que l’imagination, dans l’absence de règle et de mesure, incapable de se diriger, se laisse aller à des conceptions qui n’ont ni le caractère de la liberté ni celui de la beauté. Il en est comme d’un architecte obligé de s’accommoder d’un sol inégal sur lequel s’élèvent de vieux débris, des murs à moitié renversés, des collines et des rochers, forcé en outre de subordonner son plan à des fins particulières. Il ne peut élever que des constructions irrégulières, sans harmonie et d’un aspect bizarre. Ce n’est pas l’œuvre d’une imagination libre créant d’après ses propres inspirations.
Dans l’art classique, les artistes et les poètes sont aussi prophètes et précepteurs ; mais leur inspiration est personnelle.
1° D’abord ce qui fait le fond de leurs dieux n’est ni une nature étrangère à l’esprit ni la conception d’un Dieu unique, qui ne permet aucune représentation sérieuse et reste invisible. Ils empruntent leurs idées à l’esprit humain, au cœur humain, à la vie humaine. Aussi l’homme se reconnaît dans ces créations ; car ce qu’il produit au dehors, c’est la plus belle manifestation de lui-même.
2° Ils n’en sont que plus véritablement poètes. Ils façonnent à leur gré la matière et l’idée de manière à en tirer des figures libres et originales. Tous ces éléments hétérogènes ou étrangers, ils les jettent dans le creuset de leur imagination ; mais ils n’en font pas un bizarre mélange qui rappelle la chaudière des magiciennes. Tout ce qu’il y a de confus, de matériel, d’impur, de grossier, de désordonné, se consume à la flamme de leur génie. De là sort une création pure et belle, où se laissent à peine entrevoir les matières dont elle a été formée. Sous ce rapport, leur tâche consiste à dépouiller la tradition de tout ce qu’il y a en elle de grossier, de symbolique, de laid et de difforme, ensuite à mettre en lumière l’idée propre qu’ils veulent individualiser et représenter sous une forme convenable. Cette forme est la forme humaine, et elle n’est pas employée ici comme simple personnification des actions et des accidents de la vie ; elle apparaît comme la seule réalité qui réponde à l’idée. L’artiste trouve bien aussi ses images dans le monde réel ; mais il doit en effacer ce qu’elles offrent d’accidentel ou de peu convenable, avant qu’elles puissent exprimer l’élément spirituel de la nature humaine, qui, saisi dans son essence, doit représenter les puissances éternelles et les dieux. Telle est la manière libre, quoique non arbitraire, dont procède l’artiste dans la production de ses œuvres.
3° Comme les dieux prennent une part active aux affaires humaines, la tâche des poètes consiste à reconnaître leur présence et leur action, et, par là, dans les événements de ce monde, ils doivent remplir en partie le rôle de prêtres et de devins. Nous autres modernes, avec, notre prosaïque raison, nous expliquons les phénomènes physiques par des lois, les actions humaines par des volontés personnelles. Les poètes grecs, au contraire, voyaient partout le divin autour d’eux. En représentant les actions humaines comme des actions divines, ils montraient les divers aspects sous lesquels les dieux révélaient leur puissance. Aussi un grand nombre de ces manifestations divines ne sont que des actions humaines où intervient telle ou telle divinité. Si nous ouvrons les poèmes d’Homère, nous n’y trouvons presque aucun événement important qui ne soit expliqué par la volonté ou l’influence directe des dieux. Ces sortes d’interprétations sont la manière de voir, la croyance née dans l’imagination du poète. Aussi Homère les exprime souvent en son propre nom, et ne les met qu’en partie dans la bouche de ses personnages, prêtres ou héros. Ainsi, au début de l’Iliade, il a déjà lui-même expliqué la peste par le courroux d’Apollon ; plus loin, il la fera prédire par Calchas. Il en est de même du récit de la mort d’Achille, au dernier chant de l’Odyssée. Les ombres des amants, conduites par Hermès dans la prairie où fleurit l’asphodèle, y rencontrent Achille et les autres héros qui avaient combattu devant Troie. Agamemnon lui-même leur raconte la mort du jeune héros : « Les Grecs avaient combattu tout le jour ; lorsque Jupiter eut séparé les deux armées, ils portèrent le noble corps sur les vaisseaux et l’embaumèrent en versant des larmes. Alors on entendit sortir de la mer un bruit divin, et les Achéens, effrayés, se seraient précipités vers leurs vaisseaux, si un vieillard, un homme dont les années avaient mûri l’expérience, ne les eût arrêtés. Il leur explique le phénomène, en disant : « C’est la mère du héros qui vient du fond de l’Océan, avec les immortelles déesses de la mer, pour recevoir le corps de son fils. » A ces mots, la frayeur abandonne les sages Achéens. » – Dès lors, en effet, il n’y a plus pour eux rien d’étrange. Quelque chose d’humain, une mère, la mère éplorée du héros vient au-devant de lui ; Achille est son fils, elle mêle ses gémissements aux leurs. Puis Agamemnon, se tournant vers Achille, continue à décrire la douleur générale : « Autour de toi se tenaient les filles du vieil Océan, poussant des cris de douleur. Elles étendirent sur toi des vêtements parfumés d’ambroisie. Les Muses aussi, les neuf sœurs, firent entendre, chacune à leur tour, un beau chant de deuil ; et alors il n’y eut pas un Argien qui pût retenir ses larmes, tant le chant des Muses avait ému les cœurs*. »

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ii. Maintenant, de quelle nature sont les créations que l’art classique enfante en suivant un pareil procédé ? Quels sont les caractères des nouveaux dieux de l’art grec ?
1° L’idée la plus générale qu’on doit s’en faire est celle d’une individualité concentrée, qui, affranchie de la multiplicité des accidents, des actions et des circonstances particulières de la vie humaine, se recueille en elle-même au foyer de son unité simple. Ce que nous devons, en effet, d’abord remarquer, c’est leur individualité spirituelle et en même temps immuable et substantielle. Loin du monde des apparences, où règnent la misère et le besoin, loin de l’agitation et du trouble qui s’attachent à la poursuite des intérêts humains, retirés en eux-mêmes, ils s’appuient sur leur propre généralité comme sur une base éternelle où ils trouvent le repos et la félicité. Par là seulement les dieux apparaissent comme puissances impérissables, dont l’inaltérable majesté s’élève au-dessus de l’existence particulière. Dégagés de tout contact avec ce qui est étranger ou extérieur, ils se manifestent uniquement dans leur nature immuable et leur indépendance absolue.
Mais, avant tout, ce ne sont pas de simples abstractions, des généralités spirituelles, ce sont de véritables individus. A ce titre, chacun apparaît comme un idéal qui possède en lui-même la réalité, la vie ; il a une nature déterminée comme esprit, un caractère. – Sans caractère, aucune individualité véritable. – Sous ce rapport, ainsi qu’on l’a vu plus haut, les dieux spirituels renferment, comme partie intégrante d’eux-mêmes, une puissance physique déterminée avec laquelle se fond un principe moral, également déterminé, qui assigne à chaque divinité un cercle limité où doit se déployer son action extérieure. Les attributs, les traits distinctifs qui en résultent constituent le caractère propre de chaque divinité.
Néanmoins, dans le véritable idéal, ce caractère déterminé ne doit pas se resserrer au point d’être exclusif ; il doit se maintenir dans une juste mesure et retourner à la généralité, qui est l’essence de la nature divine. Ainsi chaque dieu, en tant qu’il est à la fois une individualité déterminée et une existence générale, est à la fois la partie et le tout. Il flotte dans un juste milieu entre la pure généralité et la simple particularité. C’est là ce qui donne au véritable idéal de l’art classique cette sécurité et ce calme infinis, avec une liberté affranchie de tout obstacle.
2° Mais, comme constituant la beauté dans l’art classique, le caractère déterminé des dieux n’est pas purement spirituel ; il se révèle d’autant mieux sous une forme extérieure et corporelle qui s’adresse aux yeux comme à l’esprit. Celle-ci, on l’a vu, n’admet plus l’élément symbolique, et même ne doit pas affecter le sublime. La beauté classique fait entrer l’individualité spirituelle dans le sein de la réalité sensible. Elle naît d’une harmonieuse fusion de la forme extérieure et du principe intérieur qui l’anime. Dès lors, pour cette raison même, la forme physique, aussi bien que le principe spirituel, doit paraître affranchie de tous les accidents qui tiennent à la vie extérieure, de toute dépendance de la nature, des misères inséparables de l’existence finie et passagère. Elle doit être purifiée et ennoblie de telle sorte, qu’entre les traits qui conviennent au caractère déterminé du dieu et les formes générales du corps humain se manifeste un libre accord, une harmonie parfaite. Tout trait de faiblesse et de dépendance a disparu : toute particularité arbitraire qui pourrait la souiller est effacée. Dans sa pureté sans tache, elle répond au principe spirituel qui doit s’incarner en elle.
3° Les dieux conservent, malgré leur caractère déterminé, leur caractère général et absolu. L’indépendance de l’esprit doit se révéler, dans leur représentation, sous l’apparence du calme et d’une inaltérable sérénité. Aussi voyons-nous, dans la figure des dieux, cette noblesse et cette élévation qui annoncent en eux que, quoique revêtus d’une forme naturelle et sensible, ils n’ont rien de commun avec les besoins de l’existence finie. L’existence absolue, si elle était pure, affranchie de toute détermination, conduirait au sublime ; mais dans l’idéal classique, l’esprit se réalisant et se manifestant sous une forme sensible qui est son image parfaite, ce qu’il y a de sublime se montre fondu dans sa beauté et comme ayant passé tout entier en elle. C’est là ce qui rend nécessaire, pour la représentation des dieux, l’expression de la grandeur et de la belle sublimité classiques.
Dans leur beauté, ils apparaissent donc élevés au-dessus de leur propre existence corporelle ; mais là se manifeste un désaccord entre la grandeur bienheureuse qui réside dans leur spiritualité, et leur beauté, qui est extérieure et corporelle. L’esprit paraît entièrement absorbé dans la forme sensible, et en même temps plongé en lui-même en dehors d’elle ; on dirait un dieu immortel sous des traits humains.
Aussi, quoique cette contradiction n’apparaisse pas comme une opposition manifeste, ce tout harmonieux dans son indivisible unité recèle un principe de destruction qui s’y trouve déjà exprimé. C’est là ce souffle de tristesse au milieu de la grandeur, que des hommes pleins de sagacité ont ressenti en présence des images des anciens dieux, malgré leur beauté parfaite et le charme répandu autour d’eux. Dans leur calme et leur sérénité, ils ne peuvent se laisser aller à la joie, à la jouissance ni à ce qu’on appelle la satisfaction en particulier. Le calme éternel ne doit pas aller jusqu’au rire et au gracieux qu’engendre le contentement de soi-même. La satisfaction proprement dite est le sentiment qui naît de l’accord parfait de notre âme avec sa situation présente. Napoléon, par exemple, n’a jamais exprimé sa satisfaction plus profondément que quand il lui est arrivé quelque chose dont tout le monde était mécontent ; car la véritable satisfaction n’est autre chose que l’approbation intérieure que l’individu se donne à lui-même. à ses actions, à ses efforts personnels. Son dernier degré est ce sentiment bourgeois de contentement que tout homme peut éprouver. Or ce sentiment et cette expression ne peuvent convenir aux dieux immortels de l’art classique.
C’est ce caractère de généralité, dans les dieux grecs, que l’on a voulu exprimer par de qu’on appelle le froid. Cependant ces figures ne sont froides que par rapport à la vivacité du sentiment moderne ; en elles-mêmes elles ont la chaleur et la vie. La paix divine qui se reflète dans la forme corporelle vient de ce qu’elles se séparent du fini : elle naît de leur indifférence pour tout ce qui est mortel et passager. C’est un adieu sans tristesse et sans effort, mais un adieu à la terre et à ce monde périssable. Dans ces existences divines, plus le sérieux et la liberté se manifestent au dehors, plus le contraste entre cette grandeur et la forme corporelle se fait sentir. Ces divinités bienheureuses se plaignent à la fois de leur félicité et de leur existence physique. On lit dans leurs traits le destin qui pèse sur leurs têtes, et qui, à mesure que sa puissance s’accroît, faisant éclater de plus en plus cette contradiction entre la grandeur morale et la réalité sensible, entraîne l’art classique à sa ruine.

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iii. Si l’on demande quel est le mode de manifestation extérieure qui convient à l’art classique, il n’y aurait qu’à répéter ce qui a été dit : dans l’idéal classique proprement dit, l’individualité spirituelle des dieux est représentée non dans des situations où ils entrent en rapport les uns avec les autres et qui peuvent occasionner des luttes et des combats, mais dans leur éternel repos, leur indépendance, affranchis qu’ils sont de toute espèce de peines et de souffrances, en un mot, dans le calme et la paix divins. Leur caractère déterminé ne se développe pas de manière à exciter en eux des sentiments trop vifs et des passions violentes ou à les forcer à poursuivre des intérêts particuliers. Affranchis de toute collision, ils sont délivrés de tout embarras, exempts de soucis. Ce calme parfait, où n’apparaît rien de vide, de froid, d’inanimé, mais plein de vie et de sensibilité, quoique inaltérable, est pour les dieux de l’art classique la forme de représentation la plus convenable. Si donc ils s’engagent dans des situations déterminées, les actions auxquelles ils prennent part ne doivent pas être de nature à engendrer des collisions. Peu sérieux en eux-mêmes, ces combats ne doivent pas troubler leur félicité. – Parmi les arts, c’est par conséquent la sculpture qui, mieux que les autres, représente l’idéal classique avec cette indépendance absolue où la nature divine conserve sa généralité unie au caractère particulier. C’est surtout l’ancienne sculpture, d’un goût plus sévère, qui s’attache fortement à ce côté idéal. Plus tard, on se laisse aller à la représentation de situations et de caractères d’une vitalité dramatique. La poésie, qui fait agir les dieux, les entraîne dans des luttes et des combats. D’ailleurs le calme de la plastique, lorsqu’elle reste dans son vrai domaine, est seul capable d’exprimer le contraste de la grandeur de l’esprit et de son existence finie avec ce sérieux de la tristesse dont il a été parlé plus haut.


II. Le cercle des dieux particuliers.


1° Pluralité des dieux. – 2° Absence d’unité systématique. – 3° Caractère fondamental du cercle des divinités.
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i. La pluralité des dieux, le polythéisme est absolument essentiel au principe de l’art classique. Dans cette pluralité, le monde divin forme un cercle particulier de divinités dont chacune est en soi un véritable individu et nullement un être allégorique. Chaque dieu, quoiqu’il ait un caractère propre, est un tout complet qui réunit en lui les qualités distinctives des autres divinités. Par là les dieux grecs possèdent une véritable richesse de caractère. Ils ne sont ni une existence simplement particulière ni une généralité abstraite. Ils sont l’un et l’autre, et, chez eux, l’un est la conséquence de l’autre.
ii. A cause de cette espèce d’individualité, le polythéisme grec ne peut constituer un tout bien réel, un ensemble systématique.
L’Olympe grec se compose d’une multitude de dieux distincts, mais qui ne forment pas une hiérarchie constituée. Les rangs n’y sont pas rigoureusement fixés. De là la liberté, la sérénité, l’indépendance de ces personnages. Sans cette contradiction apparente, ces divinités seraient embarrassées les unes dans les autres, entravées dans leur développement et leur puissance. Au lieu d’être de véritables personnages, elles ne seraient que des êtres allégoriques, des abstractions personnifiées.
iii. Si l’on considère de plus près le cercle des principales divinités grecques, d’après leur caractère fondamental et simple, tel que la sculpture surtout le représente, on trouve bien, il est vrai, des différences essentielles ; mais dans les points particuliers ces différences s’effacent. La rigueur des distinctions est tempérée par une inconséquence qui est la condition de la beauté et de l’individualité. Ainsi Jupiter possède la souveraineté sur les dieux et les hommes, mais sans par là mettre en péril la libre indépendance des autres dieux. Il est le dieu suprême ; toutefois sa puissance n’absorbe pas la leur. Il a un rapport avec le ciel, l’éclair et la foudre, avec le principe de la vie dans la nature ; d’une manière spéciale avec la puissance de l’État, l’ordre établi par les lois. Il représente aussi la supériorité du savoir et de l’esprit. Ses frères règnent sur la mer et sur le monde souterrain. Apollon apparaît comme le dieu de la science, le précepteur des Muses. La ruse et l’éloquence l’habileté, dans ses négociations, etc., sont les attributions d’Hermès, chargé aussi de conduire les âmes aux enfers. La force militaire est le trait caractéristique de Mars. Vulcain est habile dans les arts mécaniques. L’inspiration poétique, la vertu inspiratrice du vin, les jeux scéniques, sont attribués à Bacchus. Les divinités de l’autre sexe parcourent un semblable cercle d’idées. Dans Junon, le lien conjugal est le caractère principal. Cérès enseigne et propage l’agriculture, la propriété, le mariage, avec lesquels commence l’ordre social ; Minerve est la modération, la prudence et la sagesse ; elle préside à la législation. La vierge guerrière, pleine de sagesse et de raison, est la personnification divine du génie athénien, l’esprit libre, original et profond de la ville d’Athènes. Diane, différente de la Diane d’Éphèse, a comme trait essentiel, la fierté dédaigneuse de la chasteté virginale. Elle aime la chasse et elle est en général la jeune fille non d’une sensibilité discrète et silencieuse, mais d’un caractère sérieux, qui a l’âme et la pensée hautes. Vénus Aphrodite, avec l’Amour charmant qui, après avoir été l’ancien Éros titanique, est devenu un enfant, représente l’attrait mutuel des deux sexes et la passion de l’amour.
Telles sont les principales idées qui forment le fond des divinités spirituelles et morales. Pour ce qui est de leur représentation sensible, nous pouvons encore indiquer la sculpture comme l’art également capable d’exprimer ce côté particulier des dieux. En effet, si elle exprime l’individualité dans ce qu’elle a de plus original, par là même elle dépasse cette grandeur immobile, cette raideur des premières statues ; ce qui ne l’empêche pas de réunir et de concentrer la multiplicité et la richesse des qualités individuelles dans cette unité de la personne que nous appelons le caractère. Elle rend ce dernier dans toute sa clarté et sa simplicité ; elle fixe dans les statues des dieux son expression la plus parfaite. – Sous un rapport, la sculpture est plus idéale que la poésie ; mais, d’un autre côté, elle individualise le caractère des dieux sous la forme humaine entièrement déterminée. Elle accomplit ainsi l’anthropomorphisme de l’idéal classique. Comme étant cette représentation parfaite de l’idéal réalisé dans une forme extérieure, adéquate à son idée, les images de la sculpture grecque sont des figures idéales au plus haut degré. Elles sont des modèles éternels et absolus, le point central de la beauté classique. Et leur type doit rester la base de toutes les autres productions de l’art grec, où les personnages entrent en mouvement, se manifestent dans des actions et des circonstances particulières.

III. De l’individualité propre à chacun des dieux.

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1° Matériaux pour cette individualisation. – 2° Conservation du caractère moral. 

– 3° Prédominance de l’agrément et de la grâce.
Pour représenter les dieux dans leur véritable individualité, il ne suffit pas de les distinguer par quelques attributs particuliers. L’art classique ne se borne pas d’ailleurs à représenter ces personnages immobiles et concentrés en eux-mêmes ; il les montre aussi en mouvement et en action. Le caractère des dieux se particularise donc, et offre les traits spéciaux dont se compose la physionomie propre de chaque dieu. C’est là le côté accidentel, positif, historique, qui figure dans la mythologie et aussi dans l’art comme élément accessoire, mais nécessaire.
i. Ces matériaux sont fournis par l’histoire ou la fable. Ce sont des antécédents, des particularités locales qui donnent aux dieux leur individualité et leur originalité vivantes. Les uns sont empruntés aux religions symboliques qui conservent une trace dans les nouvelles créations ; l’élément symbolique est absorbé dans le mythe nouveau. D’autres sont pris dans les origines nationales qui se rattachent aux temps héroïques et aux traditions étrangères. D’autres enfin proviennent des circonstances locales, relatives à la propagation des mythes, à leur formation, aux usages et aux cérémonies du culte, etc. Tous ces matériaux façonnés par l’art donnent aux dieux grecs l’apparence, l’intérêt et le charme de l’humanité vivante. Mais ce côté traditionnel qui, à l’origine, avait un sens symbolique, l’a perdu peu à peu ; il n’est plus destiné qu’à compléter l’individualité des dieux, à leur donner une forme plus humaine et plus sensible, à ajouter, par ces détails souvent peu dignes de la majesté divine, le côté de l’arbitraire et de l’accidentel. La sculpture, qui représente l’idéal pur, doit, sans l’exclure tout à fait, le laisser apparaître le moins possible ; elle le représente comme accessoire dans la coiffure, les armes, les ornements, les attributs extérieurs.
ii. Une autre source pour la détermination plus précise du caractère des dieux est leur intervention dans les actions et les circonstances de la vie humaine. Ici l’imagination du poète se répand comme une source intarissable en une foule d’histoires particulières, de traits de caractère et d’actions attribuées aux dieux. Le problème de l’art consiste à combiner d’une manière naturelle et vivante l’action des personnages divins et les actions humaines, de manière que les dieux apparaissent comme la cause générale de ce que l’homme fait et accomplit lui-même. Les dieux, ainsi, sont les principes intérieurs qui résident au fond de l’âme humaine, ses propres passions dans ce qu’elles ont d’élevé, et sa pensée personnelle ; ou c’est la nécessité de la situation, la force des circonstances dont l’homme subit l’action fatale. C’est ce qui perce dans toutes les situations où Homère fait intervenir les dieux et dans la manière dont ils influent sur les événements.
iii. Mais, par ce côté, les dieux de l’art classique abandonnent de plus en plus la sérénité silencieuse de l’idéal, pour descendre dans la multiplicité des situations individuelles, des actions, et dans le conflit des passions humaines. L’art classique se trouve ainsi entraîné au dernier degré d’individualisation ; il tombe dans l’agréable et le gracieux. Le divin s’absorbe dans le fini, qui s’adresse exclusivement à la sensibilité, qui se retrouve alors et se satisfait au hasard dans les images façonnées par l’art. Le sérieux du caractère divin fait place à la grâce qui, au lieu de frapper l’homme d’un saint respect et de l’élever au-dessus de son individualité, le laisse tranquille spectateur et n’a d’autre prétention que de lui plaire.
Cette tendance de l’art à s’absorber dans la partie extérieure des choses, à faire prévaloir l’élément particulier, fini, marque le point de transition qui conduit à une nouvelle forme de l’art ; car, une fois le champ ouvert à la multiplicité des formes finies, celles-ci se mettent en opposition avec l’idée, sa généralité et sa vérité. Et alors commence à naître le dégoût de la raison pour ces représentations, qui ne répondent plus à leur objet éternel.

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