Introduction1 notice historique sur madagascar








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Ida Pfeiffer

Voyage
à Madagascar





INTRODUCTION1



NOTICE HISTORIQUE SUR MADAGASCAR


L’ancienne France, si riche en belles et florissantes co­lonies, possédait jadis deux îles précieuses entre toutes dans la mer des Indes. Climat sain, sol fécond, popula­tion docile et laborieuse, situation excellente pour le commerce, position militaire d’une grande valeur pour nos escadres, ces îles, où se réfugiait souvent une noblesse honnête et pauvre qui venait y refaire par le travail une fortune épuisée par les guerres ou par le luxe ruineux de la cour, offraient d’heureuses ressources à notre puis­sance maritime.

De ces deux colonies, la fortune de la guerre nous a enlevé, depuis 1810, celle que l’excellence de son port rendait la plus importante : c’est l’île de France, que les Anglais appellent maintenant l’île Maurice, lui ôtant ainsi son vieux nom, si doux aux oreilles de nos marins, nom immortalisé par les touchants récits de Bernardin de Saint-Pierre.

L’autre, l’île Bourbon, appelée aujourd’hui la Réunion, puissante par ses plantations de sucre, dont elle exporte annuellement 50 millions de kilogrammes, n’a pas de port ; quoiqu’on se dispose en ce moment à lui en créer un, elle n’est ni ne sera jamais d’aucune valeur comme station militaire. Et cependant le percement de l’isthme de Suez, qui sera un fait accompli avant deux ans, nos conquêtes actuelles dans la Cochinchine, le traité récent signé à Pékin, la prospérité fabuleuse et toujours crois­sante de l’Australie, et les évidentes éventualités d’un avenir prochain, appellent le génie de la France à nouer de nouvelles et fécondes relations avec le haut Orient et l’Océanie. Un point d’appui considérable devient de plus en plus nécessaire pour nos escadres dans l’océan Indien, sous peine de n’y avoir jamais ni sécurité pour notre commerce ni dignité assurée pour notre pavillon. Sans une puissante marine, notre politique étrangère sera tou­jours boiteuse.

Or à une journée de navigation de la Réunion se trouve une magnifique terre, une île plus grande que l’Angle­terre, qui nous appartient de droit depuis le milieu du dix-septième siècle, Madagascar, pour la possession de laquelle nos soldats et nos matelots ont versé leur sang à maintes reprises, sans qu’une seule fois les efforts de la métropole aient été dignes soit de la haute importance de l’objet en vue, soit de l’étendue et de la richesse de nos ressources.

Par suite des circonstances que nous venons d’indiquer et par d’autres causes que cette introduction fera con­naître, l’attention publique, et, nous le croyons, celle du gouvernement, est aujourd’hui ramenée sur cette grande et si intéressante question.

Le Voyage à Madagascar de Mme Ida Pfeiffer est en même temps l’écrit le plus récent qui nous parle avec quelques détails de ce pays. Il a donc pour nous autres Français un attrait tout particulier. C’est d’ailleurs la der­nière œuvre de cette voyageuse célèbre, le dernier acte de cette existence si honnête, si attachante, si bien rem­plie et sitôt brisée. À tous ces titres, ce petit livre sera goûté de tous ceux qui aiment les perspectives jetées à la hâte, et comme en courant, sur les contrées lointaines et peu connues, et de ceux qui prennent à cœur les in­térêts de notre grandeur nationale.

Née à Vienne en 1797, fille d’un riche négociant, Ida Pfeiffer fit son premier voyage en mars 1842, visita l’Asie Mineure, la Syrie et l’Égypte, et alla ensuite en Islande. Elle entreprit son premier voyage autour du monde le 1er mai 1846 ; visita cette fois l’Amérique du Sud, la Chine, l’Inde, la Perse, et revint par Constantinople et la Grèce en 1848. Son second voyage autour du monde, de 1851 à 1855, eut pour but le Cap, les îles de la Sonde, le grand Océan, la Californie et les deux Amériques.

Ces grandes et hardies excursions n’avaient pu satisfaire son infatigable curiosité et lui laissaient encore des re­grets. Loin d’aspirer au repos, que sa jeunesse disparue semblait lui conseiller, elle entreprit son voyage de Ma­dagascar en 1857. Mais, vaincue par les fatigues et les contrariétés violentes de cette dernière pérégrination, son organisation y contracta le germe de la maladie dont elle mourut à Vienne le 27 octobre 1858.

Ida Pfeiffer observait fort bien, et elle racontait ses im­pressions avec une parfaite sincérité. C’est un touriste, non un voyageur à la manière de Chardin et de Volney. Mais elle a au plus haut degré le sentiment de la réalité ; on respire à chaque ligne qu’elle a écrite une rare liberté de jugement et un sentiment moral très vif et très noble. Il n’en fallut pas davantage, joint à sa manière dramati­que de raconter les faits et de saisir au vif les hommes et les choses, pour répandre un grand charme sur ses récits.

Malheureusement, l’état de malaise et de maladie où elle se trouva pendant les quelques mois de son séjour à Madagascar, et les circonstances troublées au milieu des­quelles elle l’accomplit, ne lui permirent pas d’étudier ce pays comme elle l’eût fait dans des temps plus calmes que ne le furent les dernières années du triste règne de Ranavalo. En publiant ce livre, il était donc impossible de ne pas compléter, par des indications puisées aux meil­leures sources, les renseignements trop succincts de Mme Ida Pfeiffer. Beaucoup de préjugés et de notions fausses sur la géographie, sur le climat, sur le sol, sur les diverses populations de Madagascar, se sont répandus dans le public à la suite de l’insuccès de nos diverses tentatives d’établissement dans cette île. Et ces malheu­reux essais de colonisation ont été entrepris dans des conditions si déraisonnables et d’une manière si décousue, qu’ils étaient fatalement condamnés à un échec inévitable.

Par tous ces motifs, il était de toute nécessité de join­dre au Voyage de Mme Ida Pfeiffer un récit abrégé des relations de la France avec Madagascar depuis 1642 jus­qu’au moment actuel. Les faits seuls, bien connus, peu­vent expliquer comment, après avoir maintes fois mis le pied sur cette terre, nous n’y possédons pas aujourd’hui un seul comptoir. Un appendice, rejeté à la fin du vo­lume, contient un tableau de la géographie, des produc­tions et des races de Madagascar. Le lecteur aura ainsi un aperçu complet du passé et du présent de cette île, qui semble appelée à un si brillant avenir par sa situation et la prodigieuse richesse de son sol ; et il sera facile de se former une juste idée de son importance pour la France au double point de vue du commerce et de la politique.

D’après les plus anciens récits et les plus dignes de foi, il paraît que de bonne heure les Arabes, favorisés par un voisinage relatif, entretinrent des relations commer­ciales avec Madagascar. Dès le septième siècle, on les voit fixés aux îles Comores et sur la côte nord-ouest de Ma­dagascar. En 1506, neuf ans après le voyage de Vasco de Gama au cap de Bonne-Espérance, une tempête jette sur la grande île des vaisseaux portugais commandés par Fernand Suarez. Plus tard, Tristan d’Acunha et Ruy Pereire s’y rendent et essayent la première carte de Mada­gascar, qu’ils appellent l’île Saint-Laurent. D’autres Portugais leur succèdent. Aux quinzième et seizième siècles, les aventuriers qui se lançaient dans le nouveau monde, dans les mers de l’Amérique et de l’Inde, étaient tout autre chose que l’élite des populations européennes. Il s’agissait pour eux de s’enrichir tout à coup et à tout prix ; et le premier commerce fait à Madagascar fut celui des esclaves.

Vinrent ensuite les Anglais et les Hollandais ; Mada­gascar fut, comme le reste du monde, le théâtre des luttes formidables de ces deux puissances maritimes. Mais leurs tentatives furent accidentelles et passagères.

Enfin les Français s’y établirent, et de suite leur occu­pation eut un caractère sérieux. Selon le principe géné­ral, admis et pratiqué par les Anglais eux-mêmes, que le drapeau d’une nation planté sur une partie d’île lui donne droit à l’île entière, l’établissement des Français eut dès l’abord le caractère officiel d’une prise de posses­sion. Une compagnie se forma en 1637 et reçut de Louis XIII, en 1642, le privilège exclusif du commerce avec Madagascar et les côtes adjacentes. Le génie de Richelieu, qui comprit le premier la haute nécessité pour la France d’une marine puissante, fit accorder ce privi­lège au capitaine Rigault, de Dieppe. Pronis et Foucquembourg, les agents de cette Compagnie, s’établirent à la baie de Sainte-Luce, d’accord avec les naturels de l’endroit. Mais la fièvre, aidée de toutes sortes d’excès, les contraignit de se retirer en un lieu salubre, appelé plus tard Fort-Dauphin. Ici se passèrent des faits admi­rables et absurdes, mélange d’héroïsmes obscurs et de trahisons odieuses, dilapidations des uns, exigences folles des autres, dévouements inaperçus de ceux-ci, désordres et indiscipline de ceux-là, malheureuses circonstances qui se reproduisent invariablement à chaque page de l’histoire de toutes nos colonies. À Pronis succéda Étienne de Flacourt, homme actif et énergique, éclairé, mais violent et peu scrupuleux, qui a laissé le premier ou­vrage sérieux que l’on ait sur Madagascar. À ce moment, les premières notions du christianisme furent répandues dans l’île. Malheureusement, c’était l’époque de la Fronde. Flacourt ne fut pas secondé par la métropole. Après lui tout alla de travers pendant six ans, tant et si bien qu’une conspiration se forma contre les Français, dont un petit nombre s’échappa sur un navire qui était mouillé à Fort-Dauphin.

Nous débutions par un échec. On essayait à cette épo­que la colonisation par le moyen des compagnies, sys­tème discrédité depuis, à cause du monopole qui en était alors la condition fondamentale, mais qui avait cependant l’avantage de réunir les efforts et les capitaux indivi­duels, de manière à produire des résultats féconds sous la direction de gérants capables et consciencieux. Mais l’esprit de suite manquait alors aux particuliers comme à l’État dans les choses d’outre-mer. On faisait des ten­tatives avec des moyens que leur faiblesse même con­damnait à d’inévitables insuccès. Or c’est surtout dans ce qui a trait à la marine et à la colonisation que la per­sévérance est nécessaire : car là, moins qu’ailleurs, rien ne s’improvise utilement ; et les deux peuples qui ont les marines les plus renommées, les Anglais et les Hollandais, sont aussi ceux dont le caractère comporte le plus l’opiniâtreté dans les desseins.

La Compagnie des Indes orientales, créée au mois d’août 1664, et qui avait hérité du privilège de la Compa­gnie Rigault, comprenait Madagascar et avait été fondée au capital de 15 millions dont la cour fournissait 2 mil­lions. Le reste était souscrit par les grandes cités com­merciales du temps, Lyon, Rouen, Bordeaux, Tours, etc. On entrevoyait déjà tout ce que la possession de Mada­gascar promettait de richesse et de puissance à la France ; elle allait devenir le point central de nos relations avec l’Orient, avec l’Afrique, avec les pays baignés par la mer Rouge ; on allait jusqu’à l’appeler la France orientale.

Les échecs de la Compagnie, amenés par l’incapacité et les jalousies des divers agents qu’elle employait ou que le gouvernement lui imposait, découragèrent Louis XIV, qui essaya à plusieurs reprises de nouveaux gouverneurs. Mais fort occupé, surtout à la fin de son règne, de ses guerres continentales, il perdit de vue cette entreprise si remplie de brillantes promesses, et on n’apporta plus dans la direction de la colonie naissante la vigueur et la persistance dans les idées qui sont la condition du succès en toutes choses. Des décrets et des arrêtés du conseil d’État, en 1686, 1719, 1720 et 1721, déclarèrent Madagascar partie intégrante des possessions françaises. C’était assez pour maintenir nos droits ; c’était trop peu pour les faire fructifier.

Cependant la France voulut à diverses reprises rentrer en possession effective de ses premiers établissements de Madagascar. Mais chaque fois encore les efforts furent mal combinés et indignes, par leur exiguïté même, de l’importance de l’entreprise. En 1750, l’île Sainte-Marie fut cédée à Louis XV par un chef du pays. Bientôt les indigènes, maltraités, se révoltèrent (1754) et massacrèrent les Français. On tira vengeance de ce massacre, et le com­merce reprit.

Mais on arrivait à l’époque honteuse du règne de Louis XV. Le traité de 1763 venait de nous enlever le Canada. En 1768, M. de Maudave releva les ruines de Fort-Dauphin. Il était capable, il aurait réussi. Mais la misérable instabilité de la politique de Versailles l’en­trava constamment ; et ses efforts n’aboutirent à rien.

Une nouvelle et suprême tentative eut lieu en 1773. C’était le moment où la noble lutte des Polonais centre la perfidie des trois puissances spoliatrices excitait en France un vif enthousiasme. Un des héros de cette lutte infortunée, le comte Benyowsky, après la défaite de sa patrie, avait conspiré contre la Russie et l’Autriche. Le gouvernement russe l’avait enfermé dans une forteresse au Kamtschatka. Mais Benyowsky s’était échappé de sa prison d’une manière habile et hardie, avait surpris et attaqué la garnison qui le surveillait, et, s’emparant avec le bonheur des audacieux d’une corvette russe, était re­venu en Europe après mille aventures singulières et ro­manesques, et un rapide séjour à l’île de France. Ac­cueilli en France avec un empressement admiratif, il obtint de la cour de Versailles le commandement d’une expédition importante à destination de Madagascar. Tou­tefois, par une réserve que la prudence commandait, quoi­qu’elle dût avoir des inconvénients, le duc d’Aiguillon avait subordonné l’aventurier polonais au gouverneur de l’île de France. Celui-ci avait vu avec défaveur les projets sur Madagascar, qui devaient, en cas de réussite, dimi­nuer singulièrement l’importance du poste qu’il occupait. S’il ne mit pas des obstacles formels à l’entreprise de Be­nyowsky, du moins il affecta de ne rien faire pour la secon­der. Enfin, après avoir perdu un temps précieux, l’expé­dition aborda dans la baie d’Antongil, le 14 février 1774.

Dès son débarquement à Louisbourg, Benyowsky frappa les naturels d’admiration par son chevaleresque courage, ses manières héroïques, son entraînante éloquence. Les chefs des pays environnants accoururent à lui et se ran­gèrent en foule sous le drapeau qu’il tenait d’une façon si brillante. Les Zaffi-Rabé, tribu difficile, voulurent seuls ré­sister. Benyowsky les chassa devant lui, et ils s’enfoncè­rent dans leurs épaisses forêts. Mais l’adversaire ordinaire des Européens sur la côte orientale, la fièvre, décima son monde et lui enleva à lui-même son fils unique. Il fallut donc quitter le bord de la mer, où était naturellement sa base d’opération, et s’avancer jusqu’à neuf lieues dans l’intérieur du pays.

C’est ici que se déploya d’une manière remarquable l’habile activité de Benyowsky. En vain le gouverneur de l’île de France, renouvelant l’exemple, trop fréquent dans l’histoire de nos colonies, d’une jalousie antipa­triotique, essaya par ses agents d’entraver, directement ou en secret, les efforts du chef polonais. Benyowsky fit face à toutes les difficultés ; il noua des relations d’ami­tié avec les chefs de tribus, contracta des alliances jus­qu’au cœur du pays, éleva des forts, perça des routes, institua des marchés, creusa des canaux pour le transport des marchandises, et, en favorisant le commerce, fit re­connaître la domination française partout où pénétra son influence. Tel fut l’enthousiasme qu’il excita, qu’une as­semblée ou kabar, de vingt-deux mille indigènes, réunis à Foulpointe, proclama solennellement paix et alliance avec lui.

Du reste, il ne rencontra pas partout les mêmes facilités. Les Zaffi-Rabé, ses premiers ennemis, avaient reparu et, de nouveau, se montraient hostiles. Trop confiant cette fois dans le pouvoir fascinateur qu’il exerçait habituelle­ment sur ces populations à demi sauvages, Benyowsky se rendit à leur camp sans autre escorte qu’un seul inter­prète. Accueilli par une attitude hostile, il eût infaillible­ment péri si une cinquantaine de braves Malgaches, aver­tis du péril, n’étaient accourus à son secours et ne l’avaient sauvé. Les Sakalaves du Nord s’opposèrent aussi à ses efforts et attaquèrent ses postes ; mais il trouva un appui effectif dans les tribus de l’Est, qui se montrèrent fidèles.

C’est ainsi qu’au milieu de succès réels, mêlés de re­vers et d’incertitudes, Benyowsky maintenait sa situation, lorsqu’une circonstance extraordinaire ajouta un singu­lier prestige à l’influence que lui avaient acquise sa bra­voure et son audacieuse habileté. Une vieille Malgache, nommée Suzanne, qu’il avait ramenée de l’île de France à Madagascar, prétendit reconnaître en Benyowsky le fils d’une princesse, fille elle-même du dernier chef de la pro­vince de Manahar. Ce bruit, qui flattait l’amour-propre des Malgaches en leur montrant le fils d’un de leurs princes dans le héros européen, se répandit parmi les tribus ; l’imagination le corrobora de tout ce qui pouvait lui don­ner de la consistance, et bientôt Benyowsky eut sa légiti­mité et ses partisans fanatiques. Une députation de douze cents indigènes, les chefs à leur tête, se rendit auprès de lui le 16 septembre 1776, et là, dans toutes les formes d’une consécration officielle, le reconnut pour seul héri­tier de Ramini, le déclara roi par droit de naissance et lui rendit hommage comme à leur chef suprême. L’en­thousiasme gagna trois officiers français, qui dans cette conjoncture suivirent l’exemple des Malgaches et admirent la souveraineté de Benyowsky. Une nouvelle assemblée fut convoquée ensuite pour fixer la capitale de l’État nouveau.

Cependant la cour de Versailles, après avoir mis Be­nyowsky à la tête de son expédition, l’avait complètement oublié. Depuis trois ans, on ne lui avait envoyé ni le plus petit secours, ni même la moindre nouvelle. Tel était l’esprit de suite avec lequel on dirigeait alors nos affaires coloniales ! Enfin, des commissaires arrivèrent de France le 21 septembre 1776, quelques jours après l’espèce de prise de possession de Benyowsky, lui remirent un certi­ficat qui déclarait qu’en tant que fondé de pouvoirs du roi de France son administration avait été régulière, et qui en même temps reçurent sa démission d’employé du roi. Leur mission se borna à ces deux actes, et ils s’en retour­nèrent.

Après leur départ, Benyowsky se crut sérieusement roi de Madagascar. Il convoqua une assemblée générale de toutes les tribus malgaches le 10 octobre, et le lendemain un acte solennel fut dressé et signé par les trois princi­paux chefs, par lequel il était déclaré le chef suprême de toutes les populations de l’île, et les autres chefs s’engageaient à lui obéir. Tous se prosternèrent devant lui et jurè­rent de lui être fidèles ; rien ne manqua à la cérémonie. Toujours actif et préoccupé des intérêts de sa récente royauté, Benyowsky organisa son gouvernement comme il voulut et s’embarqua à son tour pour la France, dans l’espoir d’y faire agréer sa souveraineté au moyen d’un traité qu’il offrait de conclure après avoir expliqué et jus­tifié sa conduite au moins singulière. Le ministère fran­çais parut accepter ses raisons, lui accorda même une épée d’honneur comme une preuve de satisfaction pour son courage et ses succès, mais refusa de lui donner de nouveau la direction de nos forces à Madagascar. À plus forte raison, Benyowsky ne put-il obtenir d’être à aucun degré considéré comme souverain. Son ambition, excitée par les derniers événements accomplis à Madagascar, ne sut pas revenir à une plus saine appréciation de sa véri­table situation, ni se résigner à la modestie du rôle qui lui convenait. Repoussé par la France dans sa pensée de se rendre indépendant à Madagascar, il chercha aventure ailleurs et offrit, sans succès, un traité à l’Autriche et à l’Angleterre. Double faute, qui devait donner raison à ses ennemis et qui témoigne qu’en définitive ce brillant aventurier avait plus d’ambition que de scrupules. Le 7 juillet 1785, il revint enfin à Madagascar, et ses nou­veaux sujets le reçurent avec enthousiasme. Plus persis­tant que jamais dans son projet de régner pour son pro­pre compte, il construisit un fort, et, considérant les Fran­çais comme des envahisseurs de son territoire, il essaya de les chasser de Foulpointe et pilla les magasins de vi­vres appartenant à des colons de l’île de France, mon­trant ainsi qu’il n’était pas dévoué à la France et qu’il n’avait au fond jamais travaillé que pour lui-même. Dès lors, le masque était tombé ; il n’y avait plus de méprise possible, ni de ménagements à garder avec un ennemi. Le gouverneur de l’île de France fut mis par les colons en demeure d’expulser l’aventurier devenu rebelle et ne se le fit pas dire deux fois. Il envoya soixante hommes du régiment de Pondichéry. Ceux-ci arrivèrent au pied du fort où Benyowsky s’était enfermé avec quelques Malga­ches et les trois Européens qui avaient eu foi en son étoile. Le combat ne fut pas long : quelques feux de pelo­ton mirent en déroute les défenseurs indigènes du roi im­provisé ; et au moment où Benyowsky, avec l’obstination du désespoir, mettait le feu à la pièce d’artillerie dont il avait armé son fort, une balle l’atteignit au front et le renversa mourant. Avec sa mort tout fut fini. Les Français se re­tirèrent, et un des officiers de Benyowsky l’enterra trois jours après et planta les deux cocotiers qui ombragent encore aujourd’hui la tombe de ce personnage, dont la destinée singulière et le rare courage excitent une sym­pathie que refroidit, d’un autre côté, le peu d’estime que mérite son ambition sans scrupule et en définitive sans portée.

Telle fut la fin de cette aventure, qui a laissé, au dire des voyageurs, de vifs souvenirs à Madagascar. Depuis lors, nulle tentative de quelque importance ne fut essayée de ce côté au nom de la France. La Révolution appro­chait ; notre marine, relevée avec éclat sous Louis XVI, allait bientôt subir d’une manière terrible le contre-coup de nos dissensions civiles et de la guerre qui tonnait sur toutes nos frontières à la fois. Avec l’ancienne royauté avait péri notre ancienne puissance coloniale, et les An­glais, selon la tradition constante de leur politique, al­laient s’enrichir de ce qui nous restait de meilleur au delà des mers.

Ils profitèrent, en effet, de ce que nos croisières ne se montraient plus dans les mers de l’Inde pour faire, en 1810, une descente à l’île de France avec vingt mille hom­mes. La garnison, qui était de quatre cents hommes à peine et qui n’avait reçu depuis longtemps aucune nouvelle de la France, fut obligée de se rendre. Maîtres de l’île de France, dont ils changèrent le nom en celui de Maurice, les Anglais la fortifièrent admirablement, se gar­dèrent bien de la rendre à la paix ; et depuis ce moment elle est pour eux dans ces mers un port militaire de pre­mier ordre. Leur première pensée fut alors de nous sup­planter à Madagascar et, s’ils ne pouvaient y accaparer à leur profit exclusif le monopole du commerce, du moins d’y détruire le commerce français. Ils se substituèrent donc à notre place dans nos divers postes de Madagascar dès 1811. Mais les fièvres leur enlevèrent beaucoup de monde, et au bout de peu de temps ils ne laissèrent dans la grande île que de simples agents.

Enfin eut lieu la paix de Paris, du 30 mai 1814, qui nous rendit la liberté des mers, et, selon le texte de l’article 8, nos établissements de tous genres hors d’Europe, à l’ex­ception de Tabago et Sainte-Lucie, et l’île de France. Voici le texte de cet article 8, dont l’interprétation sou­leva, par la mauvaise foi d’une autorité anglaise, une dif­ficulté diplomatique.

« Sa Majesté Britannique, stipulant pour ses alliés, s’en­gage à restituer à Sa Majesté Très-Chrétienne, dans les délais qui seront ci-après fixés, les colonies, comptoirs et établissements de tous genres que la France possédait, au 1er janvier 1792, dans les mers et sur les continents de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Asie ; à l’exception toutefois des îles de Tabago et de Sainte-Lucie, de l’
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