Première partie








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Mathilde Alanic

Aime, et tu renaîtras !


BeQ

Mathilde Alanic
(1864-1948)
Aime, et tu renaîtras !
roman


La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Classiques du 20e siècle

Volume 295 : version 1.0

De la même auteure, à la Bibliothèque :

La route ardente

Aime, et tu renaîtras !
Édition de référence :

Paris, Librairie Plon, 1921.

Première partie



I


Affairé, important, mugissant à plein tuyau, le petit train d’intérêt local venait de traverser la Loire, sur le pont de Chalonnes, et se lançait maintenant, d’un élan courageux, par la fraîche et riante campagne, encore parée de couleurs printanières. L’odeur exquise des herbes fleuries, abattues par les faucheuses, montait des vastes plaines, où s’alignaient de minces peupliers. Le ciel nacré, le grand fleuve indolent, les prairies, les vergers, les haies de roses, les maisons blanches festonnées de vignes, les enfants même accourus sur les portes, tout respirait la douceur angevine, la quiétude heureuse d’une terre prospère.

Les deux jeunes femmes, assises aux angles opposés d’un même compartiment, semblaient aussi attentives à ces plaisants tableaux qu’indifférentes l’une à l’autre. Cependant, quoi qu’elles voulussent s’ignorer, elles avaient dû quand même exercer mutuellement cette faculté féminine qui permet, en un seul coup d’œil, de relever un signalement complet. La brune fille en deuil, qui penchait à la portière de l’ouest une figure irrégulière mais piquante, aux yeux noirs pétillants, aux frisures capricieuses, échevelées par la brise, non seulement avait étudié d’un regard furtif la toilette de foulard bleu à ramages défraîchie, le toquet hérissé de plumes blanches, le profil délicat un peu court, la bouche rougie à la fraise, les longs cils palpitants sur une joue nacrée, les bandeaux cuivrés de sa compagne d’occasion ; mais elle conjecturait déjà, à voir la main nerveuse tourmenter la courroie de la glace, le petit pied battre le tapis, les dents mordeuses ronger la lèvre charnue, que l’inconnue comprimait une violente agitation morale.

Et rassemblant ces indices, l’esprit agile de Thérésine Jouvenet s’exerçait au petit jeu des questions : « Parisienne ? Étrangère ? Actrice ? Procès ? Divorce ? En tout cas, des papillons noirs ! »

Le train s’immobilisait, à une halte, pour détacher du convoi quelques wagons chargés de fonte et de ferraille. Ceux-ci furent aiguillés sur une voie étroite, qui filait vers les hautes cheminées dont les cylindres rougeâtres dépassaient les cimes des bois, à l’horizon. Plus proches, au milieu des prés, quelques maisonnettes symétriques, encadrées de jardinets, indiquaient une colonie ouvrière en formation.

De l’autre côté de la station, attendant que la barrière du passage à niveau fût ouverte, se pressait une foule nombreuse et endimanchée, les hommes, vêtus de drap fin, un melon ou un haut-de-forme sur la tête, les femmes portant le chapeau à fleurs, la coiffe angevine en éventail ou le bonnet plissé des Saumuroises, et tenant contre leurs jupes des enfants aux mines affriolées. Derrière ces piétons, un encombrement, à chaque seconde accru, de véhicules de tous modèles et de tous calibres, autos, victorias, carrioles ou tilburys.

Une effervescence joyeuse animait cette cohue d’où montaient de joviales exclamations à l’adresse des cheminots.

– Hé ! là-bas ! Accélérez le mouvement ! La collation est servie à l’usine !

– Les mariés viennent trinquer avec nous. Ça serait déshonnête de les faire attendre !

La voyageuse au plumet blanc parut brusquement s’éveiller aux choses réelles. Elle se tourna d’un sursaut vers sa compagne. Pour la première fois, leurs yeux se rencontrèrent.

– Quel est le mariage dont parlent ces gens ?

Interpellée avec ce sans-façon, Thérésine Jouvenet ne se sentit guère disposée à l’aménité. Sans s’occuper de satisfaire cette curiosité impérieuse, elle parut s’attentionner à rassembler ses menus colis sur la banquette. L’inconnue reprenait, en modérant, cette fois, l’âpreté de son accent :

– Je devais justement assister à un mariage... à Saint-Pierre-du-Layon : celui de M. Serge Guérard et de Mlle...

– Mlle Hélène Marescaux, acheva charitablement Thérésine, prenant cette hésitation pour une défaillance de mémoire. Eh bien ! c’est celui-là même qui vient de se célébrer.

– Comment ! tout est fini ! Dear me !

La dame au plumet blanc se soulevait en jetant ce cri, blême, ses prunelles claires, couleur de topaze, noircies tout à coup. Mais sous le regard étonné de sa compagne, elle maîtrisa ce trouble et murmura, avec un haussement d’épaules :

– Tant pis !... Il y a eu erreur de date ! Je croyais que c’était pour demain... Et la cérémonie s’est faite sans moi... Je regrette !

« Probablement une chanteuse qui devait prêter son concours à la messe ! » pensa Thérésine. Et compatissant au déboire, elle dit gentiment, en manière de consolation :

– J’ai été moi-même privée du plaisir de voir le mariage et de participer aux réjouissances, étant obligée de me rendre aux obsèques d’un parent.

L’étrangère toisa d’un coup d’œil la jeune fille qui se tenait debout au milieu du wagon, svelte, presque maigre, désinvolte comme une nymphe de Jean Goujon sous sa très simple robe noire.

– Vous connaissez M. Guérard ? demanda-t-elle, revenant, sans s’en douter, au ton incisif et autoritaire qui choquait Thérésine.

– Je le connais ! fit celle-ci, sans plus de détails, ses impressions antipathiques réveillées.

– Alors, il prend pied dans ce pays, tout à fait ? Il y habitera ?

– On l’espère.

– Sans doute, les nouveaux époux font un voyage de noces ?

Cette fois, Thérésine, excédée, coupa court à l’interrogatoire. Le train sifflait, annonçant l’approche de la station. La jeune fille se rapprocha de la portière et se disposa à l’ouvrir.

– Qu’est-ce que c’est ? Où sommes-nous donc ?

Il était difficile de refuser ce renseignement.

– À Saint-Pierre-du-Layon, articula Mlle Jouvenet, tout sec.

– Saint-Pierre-du-Layon ! répéta la jeune femme entre les dents. La main crispée sur la poignée de sa valise de cuir, elle parut balancer, les paupières battantes et les lèvres serrées.

Thérésine s’élançait du marchepied. L’inconnue subitement se dressa.

– Allons ! Quand même ! On verra ! murmura-t-elle, sans avoir conscience certainement qu’elle parlait haut. Et un bond félin la porta sur le trottoir près de Mlle Jouvenet.

Mais celle-ci ne songeait plus à elle, dans le saisissement d’une surprise joyeuse. Rêvait-elle ? Cette barbe blanche, épanouie par un sourire de fine bonhomie, ces yeux si vifs, embusqués sous des sourcils neigeux, ce feutre cabossé enfoncé sur la chevelure argentée, ce pardessus jeté sur les épaules, manches ballantes, c’était bien lui, le vieil et incomparable ami ! Mais que faisait-il là, le sédentaire, qui, si difficilement, quittait les Watteau et les Tiepolo de son cher Musée ?

Thérésine fondait sur le vieillard.

– Cher bon maître, vous ici ! Quelle merveille !

Sans plus de préambules, il prit par le menton le petit visage brun, troué de fossettes, et y plantant deux solides baisers d’aïeul :

– En voilà une idée, finaude ! Aller enterrer un grand-oncle, – sans héritage encore, – juste le jour des noces de ton patron, et quand j’arrive vous visiter ! Ce qui fait que je devrai coucher à Saint-Pierre ce soir, puisqu’il n’y a plus de train potable pour Angers.

– Et tous ces dérangements, j’en serais la cause involontaire ? Oh ! monsieur Chavagnes, ce n’est pas uniquement pour le plaisir de nous voir, maman et moi, que vous êtes venu vous perdre ici ?

– Un peu, beaucoup, tout de même !

La jeune fille s’était suspendue au bras de son vieil ami pour sortir de la gare.

– Eh bien ! puisque vous l’avez vue, comment trouvez-vous maman ?

– Beaucoup mieux ! Toujours la larme facile, les nerfs à fleur de peau. Mais l’air des champs lui réussit. Et à toi ?

– Moi, j’adore cette campagne. Et mon emploi m’intéresse. C’est passionnant de collaborer, pour sa modeste part, à une chose qui se forme, qui progresse, qui s’amplifie journellement, grâce à l’intelligence et à l’énergie de ceux qui la gouvernent. M. Serge Guérard, le grand chef, et sa main droite, M. Fabert, sont des hommes, quoi !

– Quel emballement ! Eh bien, et moi ? Garde un peu de souffle ! J’ai droit à ma part d’éloges, comme tu vas voir ! Grâce à ma diplomatie, ton frère va obtenir ici un bon petit travail de vacances, bien payé !

– Maître, vous êtes un ange ! Marcel ici ! Mais comment ça ?

– Figure-toi que la jolie demoiselle qui se marie aujourd’hui, Mlle Marescaux, était venue me trouver, il y a quelque temps. Dans ce château de la Chènetière existe un pavillon Louis XV, décoré de peintures qui lui paraissaient remarquables, mais qui étaient endommagées par l’humidité et que son oncle et sa tante – les Vandales ! – voulaient recouvrir d’une tenture. On avait décidé de me consulter ! Je prends si bien mon temps que je tombe, ce matin, dans le tralala du mariage ! Vois-tu d’ici le vieux barbouilleau au milieu des messieurs en sifflet, et des dames caparaçonnées ! La mariée, pas fière, s’échappe pour me montrer le pavillon. Une bonbonnière épatante, genre du cabinet des Singes de l’hôtel de Rohan ! Je m’exclame ! La mariée exulte. Je parle de restaurer. Je propose un jeune artiste de talent et d’avenir ! La grosse dame en satin grenat fait la grimace quand j’émets le prix présumé. N’importe ! La pilule passe ! J’annonce que ce garçon sera prix de Rome ! Et voilà comment ton frère Marcel, si ça lui chante, pourra venir à la Chènetière, cet été, logé, nourri !

– Inutile ! fit vivement Thérésine. Ce sera bien plus agréable pour lui et pour nous qu’il demeure à la maison.

M. Chavagnes s’arrêta et posa mystérieusement son doigt sur son nez.

– Écoute bien !... J’ai vu qu’il fallait roublarder avec ces bourgeois. Pour garder plus de prestige à mon artiste, obtenir plus d’argent, je n’ai point dit qu’il possédait des parents dans le patelin.

– Ni surtout que sa pauvre petite sœur était dactylo à l’usine, car on l’eût coté au plus bas, fit Thérésine narquoise. Ah ! cher maître, que vous connaissez bien votre monde !... On se taira tant qu’on pourra...

Cheminant bras dessus, bras dessous, ils suivaient maintenant la longue et unique rue que la bourgade étirait sur la route. Un tourbillon de poussière annonça une auto. Aux bouquets blancs garnissant les phares, Thérésine reconnut la voiture :

– Les mariés qui vont de la Chènetière à l’usine !

Un mouvement de curiosité se propageait, amenant aux portes et aux fenêtres la population. L’auto ralentit sa course pour passer près d’un chariot de foin, à un endroit où la chaussée s’étranglait. Thérésine eut le loisir de distinguer, à travers les glaces, un nuage blanc vaporeux sous lequel s’estompait une chevelure brune couronnée de fleurs, une tête gracieusement ployée. À la portière même, ouvrant du côté de Mlle Jouvenet, le marié se penchait, montrant en plein sa belle figure virile pour répondre, d’un sourire, au timide salut de son employée.

Mais aussitôt les yeux bleus de M. Guérard se glaçaient. La figure, illuminée de joie, se couvrit d’ombres orageuses. Thérésine, surprise, chercha où était allé cet inexprimable regard de stupeur et de courroux. Derrière elle, l’inconnue du wagon, son sac à la main, le visage enflammé, suivait l’auto des yeux, avec la ténacité farouche d’une sorcière qui exerce les maléfices du mauvais œil.

– Bizarre, décidément, pensa la jeune fille intriguée.

Un peu plus loin, elle détourna la tête. La dame au plumet pénétrait dans une modeste auberge, indiquée par une branche de houx à la porte.

Mais une torpédo croisait les deux promeneurs, et le monsieur, assis près du chauffeur, apercevant Mlle Jouvenet, soulevait aimablement son feutre.

– Mon chef direct, M. Armand Fabert, un condisciple de l’École centrale et un ami que M. Serge a placé à la tête du personnel.

– Es-tu contente de lui ?

– Mieux peut-être qu’il ne l’est de moi ! Depuis trois mois seulement, je pratique des affaires qui me sont toutes nouvelles, et je dois lui paraître souvent empêtrée. Mais il est bon, juste et conciliant. Attention ! Voilà le reste de la famille. Un défilé, comme au cirque.

À vive allure, un boghey, attelé d’un hunter, s’avançait, conduit par un jeune gentleman au profil hardi, à la brune moustache cavalière, près duquel était assis un autre jeune homme. Celui-ci, d’une élégance plus mièvre, d’un type plus efféminé, ressemblait à son compagnon, mais comme une copie réduite, affadie, d’un modèle aux arêtes nettes, de coloris vigoureux.

– Les frères de Mlle Hélène, maintenant Mme Guérard, MM. Jean et Edmond Marescaux. Deux muscadins modernes ! souffla Thérésine près de l’oreille de M. Chavagnes. Et dans ce landau pompeux, reconnaissez les seigneurs de la Chènetière, M. et Mme Boulommiers.

Majestueusement étendus côte à côte sur les coussins de la vaste voiture, l’oncle et la tante de la jeune épouse gardaient la dignité des circonstances solennelles : Monsieur, cherchant des figures connues et soulevant, de temps à autre, son chapeau, avec la grave condescendance d’un chef d’État ; Madame, élevant haut son nez bourbonien, et ne perdant pas de vue les boutons cousus dans le dos de son valet de pied, en livrée chocolat.

– Les burgraves, murmura M. Chavagnes. Ça m’étonne qu’ils ne soient pas encore comtes romains !

– Ça viendra peut-être, pour donner une noble lignée à leurs neveux ! dit Thérésine, caustique. Ah ! nous voici au cottage !

Un treillage vert comme clôture, un jardinet aux mille fleurs d’espèces vieillottes, un grand pignon aigu, coiffé d’ardoises verdies, des fenêtres cintrées, voilées de linon à damiers rouges et blancs, et sur le seuil, dans son fauteuil d’impotente, une jolie vieille femme à cheveux blancs, attendant les arrivants tout en émoi, et prête aux attendrissements morbides.

Ce mariage mettant le pays en fête, les funérailles intempestives du grand-oncle, l’absence de sa fille, la visite imprévue de M. Chavagnes, toutes ces impressions contradictoires ébranlaient le système nerveux de Mme Jouvenet et provoquaient de plaintives réminiscences. Tour à tour, elle évoquait ses deux maris, l’agent voyer Depas, si bon ; le professeur Jouvenet, si intelligent, et l’époque florissante où elle possédait un salon, une bonne, un jour de réception ! Et, à présent, il fallait se voir à demi paralysée, enfouie dans une campagne, son fils lancé dans la carrière hasardeuse des arts, sa fille contrainte au travail...

Thérésine, donnant d’une main leste la dernière touche au couvert, fit diversion à ces lamentations.

– Ne nous affligeons plus, chère maman. La campagne ici est adorable. Travailler m’amuse ! Marcel aura le prix de Rome. Le voici sur le chemin de la fortune. Et nous gardons M. Chavagnes jusqu’à demain. All right ! Et à table !

Silencieusement, le vieil artiste admirait la brave fille. Bien douée pour le dessin, elle avait renoncé à l’art, afin de laisser son frère poursuivre librement ses études de peinture à Paris, et elle gagnait gaiement son pain et celui de sa mère, sans poser au sacrifice.

Comme elle courait à la pompe remplir d’eau fraîche son pichet de faïence, Thérésine entendit un bruit de moteur. Par-dessus la palissade, elle aperçut, hissée sur un camion automobile, la dame aux aigrettes blanches.

« Sans doute a-t-elle trouvé une « occasion » pour rejoindre la grande ligne de Nantes ou de Paris, pensa la jeune fille. Bon voyage ! Mais qu’est-ce que cette beauté tragique venait chercher ici ? »
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