Essais l’








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Monte-Cristo. L’abbé Faria,  né à Rome, secrétaire du cardinal Rospigliosi, arrêté en 1811, ignore la chute de Napoléon et croit que celui-ci a accompli son rêve ultramontain et unificateur après avoir crée la royauté de Rome pour son fils, « le rêve de Machiavel et de César Borgia, qui était de faire de toute l’Italie un seul et unique royaume127 ». L’abbé rédige en pleine détention un grand Traité sur la possibilité d’une monarchie générale en Italie. Hippolyte Taine dénonce, quant à lui, en raison du prolongement du moyen âge jusqu’à l’âge moderne : « ce mélange de rudesse et de culture […] ces mœurs de bandits et ces conversations de lettrés. […] Ils sont à la fois plus avancés et plus arriérés que les autres peuples ; plus arriérés dans le sentiment du juste, plus avancés dans le sentiment du beau, et leur goût est conforme à leur état128 ».

Mais il serait injuste de prétendre que le cosmopolitisme soit l’apanage des gens du Nord qui viennent enseigner les Lumières aux gens du Sud. Pensons à Casanova, globe-trotter vénitien qui sillonnait les cours européennes (il vécut dix-huit ans en dehors de son pays) et y apporta ses connaissances, tandis que son contemporain le cardinal Bernis, ambassadeur de France dans la république des Doges, introduisit le libertinage en Italie. C’est peut-être en faveur de la philosophie que les auteurs illuminés et/ou libertins veulent plaider, celle qui a osé renverser les bornes sacrées posées par la religion, réveillé les esprits serviles qui s’endorment sous le joug de la superstition, qui « … par libertinage d’esprit, se met au-dessus des devoirs […] de la vie civile et chrétienne129 », celle qui sort l’homme de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable et incite au courage : « Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Tel est la devise des Lumière130 ».  Roland Barthes cite une autre définition du philosophe qui convient tout autant : « Devant un barbu qui danse, le Cousin du Roi m’informe : c’est un philosophe. Pour être philosophe, dit-il, il faut quatre choses : 1) avoir une licence d’arabe ; 2) beaucoup voyager ; 3) avoir des contacts avec d’autres philosophes ; 4) être loin de la réalité, au bord de la mer, par exemple131 ».

Toujours à rebours des normes, un auteur comme Valery Larbaud, qui a fait plusieurs Tours d’Europe et écrit à la fois des Odes au sujet des milliardaires, du Harmonika-Zug, du Nord-Express ou de l’Orient-Express, s’intéresse à un petit hameau appelé Centomani dans le fin fond de l’Italie, dépassé Eboli en Lucanie là où le Christ ne s’est pas arrêté : « Il y a une maison de paysan, en ruines, /Inhabitée ; sur un des murs on a écrit /En français, ce mots peut-être ironiques : Grand Hôtel./La prairie, à l’entour, est pâle et grise. /On m’a dit que l’endroit était nommé Centomani132 ».

Voyage réel et imaginaire
Forts de notre postulat que la lecture serait le corrélat du voyage, et tout voyage une allégorie de la lecture, nous pouvons avancer que le voyage imaginaire dans le texte littéraire suscite un devenir-autre qui même si on reste à l’abri du monde possible qui défile devant nous, nous transforme, ne nous laisse pas intacts. Ce qui nous amène non pas à parler des lieux où l’on n’a pas été mais à voyager symboliquement dans des lieux où l’on n’a pas été.  Imaginer et voyager seraient d’ailleurs deux attitudes communes à en croire Henri Saigre qui, à la suite de Bachelard, avance : « Imaginer, c’est larguer nos amarres, prendre le risque de conduire notre frêle esquif en haute mer, cheminer en terres inconnues, en un mot voyager133».

Peu importe que l’on voyage réellement, en imagination (régime du désir ou du possible) ou par procuration dans la lecture, peu importe qu’on ait participé à une expédition ou fait le tour de son jardin, être dépaysé signifie être confronté cognitivement, pragmatiquement, affectivement à la singularité de l’autre sans jugement de valeur. Il faut en effet maintenir la notion de singularité (semblable à aucun autre) avec sa connotation de bizarre, d’insolite, une altérité qui résistera toujours dans son énigmaticité. Qu’on étreigne le monde ou le vide, on reçoit en gage l’émoi du dépaysement. L’éloge du dépaysement coïncide dès lors avec une apologie de la fiction, de la littérature, de l’écriture, de l’art, du cinéma (le voyage sur la Lune de Méliès est un chef d’œuvre de dépaysement imaginaire). Même si le voyageur doit être abusé, embrasser le vide, le voyage aura eu lieu. Dante éprouve ce leurre au Purgatoire, s’apprêtant à embrasser une ombre : « Entre autres, j’en vis un qui s’approchait de moi/et qui vint m’embrasser avec tant d’amitié, /que j’aurais bien voulu lui rendre la pareille. /Ombres, où l’on ne voit qu’une vaine apparence ! /Par trois fois je ceignis son corps avec mes bras, /et ne fis que croiser mes bras sur ma poitrine134 ». Octavien dans la nouvelle de Gautier subit le même trouble : « Je ne sais si tu es un rêve ou une réalité, un fantôme ou une femme, si comme Ixion je serre un nuage sur ma poitrine abusée…135 ». La sanction de l’engagement que requiert tout voyage sera de l’ordre de la jouissance qui, selon Barthes, relève de l’exception contre l’abus de la règle et des valeurs : « Elle est la perte abrupte de la société136 ». On s’engage, le temps de la lecture, à y croire, à se laisser piéger par l’hospitalité du texte : comme dans « Le Mollusque » de Francis Ponge, à être le violeur de sépultures, un pagure qui vient habiter les coquilles mortes137. Doit-on pour autant conclure que le voyage imaginaire, qui ignore le déplacement, n’engagerait que l’esprit ? Dans son introduction au Voyage imaginaire, voyage initiatique, Simone Vierne relativise la césure entre voyage réel et fictif : « Le voyage doit, à travers l’imagination, [...] nous amener à une révélation qui change notre conception de vie […]. C’est un parcours songé qu’on effectue à l’intérieur de soi-même et qui n’exige pas de traverser un chemin138 ». De même, les trois arbres aperçus lors de sa promenade en calèche à Hudimesnil avec Mme de Villeparisis parurent à Marcel Proust à la fois familiers et nouveaux, « et je me demandai si toute cette promenade n’était pas une fiction, Balbec un endroit où je n’étais jamais allé que par l’imagination, Mme de Villeparisis un personnage de roman et les trois vieux arbres la réalité qu’on retrouve en levant les yeux de dessus le livre qu’on était en train de lire et qui vous décrivait un milieu dans lequel on avait fini par se croire effectivement transporté139 ». En outre, dans Trois notes sur le « pays mystérieux de Gustave Moreau, Proust nous fait pénétrer dans les œuvres du peintre symboliste, dans son pays : « Le pays, dont les œuvres d’art sont ainsi des apparitions fragmentaires, est l’âme du poète, son âme véritable, celle de toutes ses âmes qui est le plus au fond, sa patrie véritable, mais où il ne vit que de rares moments140 ». C’est en connaissance de cause que Proust évoque la vraie patrie, celle de l’art, ce pays mystérieux qui existe réellement et est devenu habituel pour ceux qui ont une âme : « Ils sont avertis par une joie secrète que les seuls véritables moments sont ceux qu’ils y passent. Le reste de leur vie est une espèce d’exil souvent volontaire, non pas triste, mais maussade. Car ils sont des exilés intellectuels ; dès qu’ils sont exilés, ils ont perdu du même coup le souvenir de leur patrie et savent seulement qu’ils en en une, qu’il est plus doux d’y vivre, mais ne savent comment y revenir141».Ou encore : « Il n’y a de réel pour un écrivain que ce qui peut refléter individuellement sa pensée, c’est-à-dire ses œuvres. Qu’il soit ambassadeur, prince, célèbre, cela n’est rien142 ». Ce qui fait conclure à Proust pourtant grand voyageur : « Ce Gustave Moreau vu un jour de dépaysement, de disposition à écouter les voix intérieures, m’a valu tout le voyage de Hollande fait vite, le cœur attentif mais fermé…143 »

Dans L’Avventura di un lettore (1958) d’Italo Calvino, enfin, où un lecteur solitaire sur une plage préfère l’univers fictif à celui où il pourrait courtiser une baigneuse, on découvre comme il est difficile de quitter son livre pour le réel. Le vrai voyage est sans doute celui dans l’univers de la fiction, dans ses mondes possibles bien plus dépaysants que le réel : « Au-delà de la surface de la page on entrait dans un monde dans lequel la vie était plus vie qu’ici144 ».

Une dernière caractéristique du voyage dépaysant réside dans une aspiration à atteindre une dimension supérieure, ce que Cocteau appelait le « désir d’ailes » du poète infirme, prisonnier de ses « pauvres limites145 » ou ce que Paul Klee éprouve dans la tension ascensionnelle de la flèche et dont il enseigne l’élan à ses élèves de la Bauhaus : « Plus grand le voyage, et plus intense le tragique. Avoir à devenir mouvement et ne pas l’être déjà ! Le tragique est donc déjà présent au départ. La suite correspond : comment la flèche va-t-elle vaincre résistances et frictions? Ne jamais rejoindre totalement le règne du mouvement perpétuel ! Conscience que là où est un commencement ne se trouve jamais l’infini. Consolation: un peu plus loin que d’ordinaire! que possible ? Faites-vous donner des ailes, ô flèches, afin de gagner le grand large, même si vous vous essoufflez sans pouvoir gagner. ici attaches vers là-bas là-bas délivrance146 ». Le voyage nous entraîne dans l’ailleurs du possible, dans la vacance du réel, tandis que le tourisme recherche le cliché des vacances. N’y aurait-il aucune rédemption possible pour le touriste ?


CHAPITRE V
LE TOURISME DE PROXIMITÉ
Le déclin du dépaysement
Il nous revient, à la fin de ce parcours, de ce cheminement à travers les textes, de ce voyage théorique, d’établir les contours d’un tourisme différent de celui que la mondialisation tend à dépouiller de ses ambitions premières. Il nous faut envisager un tourisme qui inclurait le dépaysement tel qu’il émanait du voyage réel ou lectoriel, qui supposerait un véritable engagement du sujet envers le lieu ou le texte. La modernisation de la mobilité aura conféré un nouveau visage au voyage qui a fini par se diluer imperceptiblement dans le tourisme. Si tant est que le monde rétrécisse, comme l’on prétend depuis un demi-siècle, il semble que nous ayons achoppé à une époque où l’exotisme, même au sens de Segalen, est devenu caduc.

Comment dès lors concilier l’idée de tourisme avec l’idéal de dépaysement inhérent au voyage ? Avons-nous abouti à la fin de l’évasion ? Le voyage actuel est-il privé d’interdits, et dès lors de sacré ? Le devenir-autre débouche-t-il sur un devenir-apatride ? La corrosion du sentiment d’appartenance guette en effet les habitants des grandes villes et les jeunes branchés en permanence sur les réseaux sociaux, cosmopolites convertis en citoyens du monde en éternel exil, en carence de chez-soi, en situation d’« aliénation nomade147 ». Le risque que rappelle Massimo Leone est « l’indifférence d’appartenance148 », propice à annihiler tout dépaysement. Selon Marc Augé la gare comme les aéroports, les aires d’autoroute ou les grandes chaînes hôtelières étant des non-lieux, ils ont l’avantage de « délivre[r] celui qui y pénètre de ses déterminations habituelles149». Est-ce un avantage ou un fléau ?La notion anthropologique de non-lieu, en tant que privé de la densité « identitaire, relationnelle, historique150 » qui caractérise le « lieu anthropologique151 », bref l’inhabitable (déjà défini par Perec ou Foucault et qui remonte aux camps de concentration comme matrice dysphorique), rejoint ainsi la notion juridique de non-lieu : le voyageur/prévenu n’est pas à sa place, il n’a rien fait, il s’embourbe dans un non-lieu. Il n’est plus transformé, ne doit plus se débattre avec un système sémiotique ou symbolique inédit. Il ne retrouve rien d’autre que des clichés. Aussi pourrait-on avancer que les voyageurs actuels sont des non-voyageurs.Baudelaire anticipait déjà sur ce côté désabusé du voyage dans un monde sans surprises : « Amer savoir, celui qu’on tire du voyage ! /Le monde, monotone et petit, aujourd’hui, /Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image : /Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui !152 ». Les auteurs des XXe et XXIe siècles (Echenoz, Toussaint, Modiano, Oster) ont désacralisé le déplacement retenant la quête identitaire sans issue ou la fuite vaine, échouant rapidement sur l’inquiétude de la perte de soi, les états d’intranquillité, l’absorption dans l’inconsistance du monde où l’on se sent ni chez soi ni ailleurs mais désemparé.

La question identitaire doit en tout cas être posée. L’ébranlement face à l’altérité qui fonde le dépaysement cède le pas à une dissipation du sentiment d’appartenance : « Le tourisme de masse offre […] de bons exemples de réversibilisation des formes de mobilité : la recherche de dépaysement qui le motive se double en effet d’un refus de contact avec l’altérité, absence de rapport à la différence qui réversibilise le voyage, car il le banalise et le standardise. Fondamentalement, ce processus est le signe du développement d’un nouveau rapport à l’espace qui découple contiguïté et proximité : être proche ne signifie plus être à côté153».La motivation a elle aussi évolué. La mobilité autrefois exceptionnelle et héroïque, téléologique et liée au progrès, se voit désormais trivialisée, entre dans le règne du quotidien et de l’ordinaire. L’articulation entre mobilité spatiale, temporelle et existentielle est défaite. Le travailleur qui se déplace par obligation, car l’insertion sociale requiert souvent une motilité154 extrême, son lieu de travail étant accessible moyennant de longs trajets, et dont le loisir lui impose la double contrainte de faire comme tout le monde mais de ne pas en avoir les moyens, se situe aux antipodes de l’ancienne épure du voyage d’initiation : « L’imaginaire de la mobilité est alors sous le double signe de la déception, voire de la démystification, et de la réinvention, de la transformation créatrice155 ».  

De surcroît, n’ayant plus de destination manifeste, la mobilité va se lester de valorisations émotionnelles euphoriques ou dysphoriques. Gracq nous rappelle qu’« il n’y a guère de sens à comparer les impressions de voyage à Rome d’un pèlerin d’art de 1780 ou de 1830, et celles d’un touriste de 1980, parce qu’il ne s’agit pas de la même ville. La Rome de Goethe et de Stendhal, chef-lieu d’un État croupion, et capitale religieuse administrée à petit bruit, au milieu des craquements d’une machinerie somnolente, était une ville résolument non-fonctionnelle, où ni le commerce, ni l’industrie, ni la vie municipale n’avaient jamais pris racine156 ». Les destinations touristiques se résument à quelques repères ou lieux emblématiques exsangues, pour la plupart des monuments censés concentrer l’essence d’une ville et imposés d’avance par le Guide Bleu (de nos jours par les sites web). Gracq déplore qu’ainsi on passe à côté de tout le capital de songeries, de sympathie, d’exaltation, qui vient se fixer sur ces seuls points sensibilisés : « Le touriste qui s’arrête deux jours à Venise pour “voir la ville” n’a pas le moindre soupçon de la vie populaire peu tapageuse, mais spontanée et charmante, qui s’embusque partout le long des
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