Essais l’








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Dès lors que le voyage et le tourisme supposent un déplacement réel, nous n’allons pas prendre en compte le voyage imaginaire à proprement parler, tel qu’il fut pratiqué en poésie et qui concentrait toutes les velléités de fuite des auteurs enchaînés à des impératifs moraux, depuis L’Invitation au voyage de Baudelaire qui introduit l’ailleurs dans l’ici : « Vois sur ces canaux /Dormir ces vaisseaux /Dont l’humeur est vagabonde /C’est pour assouvir /Ton moindre désir /Qu’ils viennent du bout du monde1 », en passant par « L’espérance et le doute » de Maupassant : « Comme Colomb, rêvant à de lointaines grèves, /Que d’autres sont partis, le cœur joyeux et fort, /Car un vent parfumé les poussait loin du port /Aux pays merveilleux où fleurissent les rêves2 », Brise marine de Stéphane Mallarmé qui se compose d’une série d’exhortations : « Fuir !là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres /D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !/ […] Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,/Lève l’ancre pour une exotique nature’ !3 », Steamboat de Tristan Corbière qui fait du voyage l’occasion de rencontres amoureuses fugaces : « A une passagère. /En fumée elle est donc chassée /L’éternité, la traversée /Qui fit de Vous ma sœur d’un jour,/Ma sœur d’amour ! …4 », Les Conquérants de José Maria de Heredia qui fait miroiter un ailleurs vibrant : « Chaque soir, espérant des lendemains épiques, /L’azur phosphorescent de la mer des Tropiques/Enchantait leur sommeil d’un mirage doré5 », jusqu’au Navire mystique d’Antonin Artaud qui ne connaît pas les havres de la terre mais seul le transport vers les Cieux : « Il se sera perdu le navire archaïque. /Aux mers où baigneront mes rêves éperdus ; /Et ses immenses mâts se seront confondus /Dans les brouillards d’un ciel de bible et de cantiques6 ». Il n’empêche que le voyage réel s’avère toujours nimbé d’imaginaire. Les limites du monde connu (écoumène) et l’attrait du monde inconnu (terra incognita) enfantent toutes sortes de légendes fabuleuses, monstrueuses, soit émanant de l’époque : « La découverte sur la plage de Galway de deux cadavres aux traits mongoloïdes ramenés par la mer, vraisemblablement des Esquimaux, aurait suggéré [à Christophe Colomb] l’idée de la proximité de la Chine, qui deviendra par la suite l’une de ses obsessions7 », soit émanant de l’imaginaire qui prend le pas sur le réel. On retient de Louis Antoine de Bougainville la fleur repérée au Brésil, la bougainvillée baptisée en hommage au navigateur par le botaniste Philibert Commerson (et qu’il offrit à Joséphine de Beauharnais) ou, encore, le mythe sulfureux du paradis polynésien qu’on tire de la Description d’un voyage autour du monde (1772), celui auquel Diderot donnera un Supplément, brodant autour de l’étude des mœurs des indigènes, à tel point que les apports scientifiques du voyage initial seront éclipsés par le caractère ambigu du succès de son ouvrage.


Le dépaysement serait en tout cas antithétique d’un exotisme bon marché, car il exige une déterritorialisation existentielle, culturelle, physique, esthétique qui enrichit le moi au lieu de l’esquiver. L’attrait de l’exotisme gagnera en tout cas à être redéfini suite à son déblayage effectué par Victor Segalen qui, dans Essai sur l’exotisme (jamais achevé), l’avait débarrassé de son acception coloniale tropicale, en le « dépouill[ant] de tous ses oripeaux : le palmier et le chameau8 », en libérant le mot de ce qu’il contient de rance : les « moisissures qu’un si long usage –tant de bouches, tant de mains postitueuses et touristes – lui avaient laissé[e]s9 », pour ne retenir que le sentiment du divers qui « n’a rien à craindre des Cook, des paquebots, des aéroplanes…10 ». L’exotisme devient pour Segalen un mode d’existence privilégié dont l’attitude fondamentale consiste à vivre ivre. L’exote incarne cette façon d’être capable de contempler avec ivresse le spectacle des choses et des êtres : « Je conçois autre, et aussitôt le spectacle est savoureux. Tout l’exotisme est là11 ». D’ailleurs, vue de Tahiti (ou des antipodes en général), c’est l’Europe qui recèle la saveur de l’étrange. Le concept d’exotisme devient la perception de toute discontinuité, de toute différence au sein du réel, de l’opacité, du mystère. Segalen invente un « Exotisme essentiel12 », toutefois menacé : « Le Divers décroît. Là est le grand danger terrestre. C’est donc contre cette déchéance qu’il faut lutter, se battre – mourir peut-être avec beauté13 ». Le poème « Les Conseils au bon voyageur » laissent une lueur d’espoir que cette lutte ne soit pas vaine : « Ainsi, sans arrêt ni faux pas, sans licol et sans étable, /sans mérites ni peines, tu parviendras, non point, /ami, au marais des joies immortelles, /Mais aux remous pleins d’ivresses du grand fleuve / Diversité14 ».

L’exotisme du quotidien sera en effet notre point d’aboutissement. Nos réflexions nous amèneront à envisager de nouvelles formes de tourisme par le biais d’un art de se promener, de la flânerie comme cheminement cognitif et sensoriel, de la marche comme révélatrice de lieux réputés anodins. C’est en faveur de la sauvegarde du dépaysement que nous aimerions militer, comme certains militent en faveur de la sauvegarde du patrimoine.

CHAPITRE I
RÉCIT DE VOYAGE ET RÉFÉRENTIALITÉ

Goethe, etc.
L’épigraphe mise en exergue au voyage goethéen est éloquente quant au dépaysement : « Auch ich in Arkadien !15 ». Elle restitue à la locution latine Et in Arcadia Ego (Moi aussi je suis en Arcadie) la connotation euphorique, aux accents d’enchantement idyllique, de pays des délices, que celle-ci avait perdue dans les tableaux de Guercino et de Poussin dont on a surtout retenu le memento mori.16 Certes, un lien inextricable s’est toujours noué entre le voyage et la mort, et Baudelaire de faire de cette patrie mystique l’horizon de tout voyage : « Ô Mort, vieux capitaine, il est temps !levons l’ancre ! / Ce pays nous ennuie, ô Mort! Appareillons !17 ». Selon son étymologie en effet, le voyage est un engagement de vie, un pèlerinage, une mutation de fortune, un trépas sans retour, qui entraîne en tout cas « un bouleversement esthétique, intellectuel et sensible, existentiel18».Si l’on considère toutefois qu’à la devise Et in Arcadia Ego fait écho la réception officielle de Goethe à l’Académie des Arcadiens dans un jardin roman parmi les ruines, l’expression se dépouille totalement du memento mori qui planait sur elle. Son assomption comme « namhaften Schäfer19 » (honorable Berger) est d’ailleurs illustrée dans l’édition allemande par une aquarelle de Johann Christian Reinhart, apaisée, idyllique, loin des versions italienne et française. L’Académie des Arcadiens fut créée en réaction aux excès de la poésie maniériste et baroque, renouant avec Dante et Pétrarque et le terme fut choisi en fonction de l’environnement bucolique où les élus se rencontrèrent : des jardins romains parsemés de débris antiques. Les étrangers de marque y furent conviés en échange d’une modique cotisation. Goethe relate ensuite la cérémonie du 1er février 1788qui se déroule dans une cabane du Bosco Parnasio sur le Janicule avec un dignitaire ecclésiastique en guise de parrain. Après le discours du Custode (gardien), il fut « formellement déclaré membre de la société, et reçu et reconnu avec de grands battements de mains20 ». Ce titre honorifique, couronné par un nom de berger, Megalio Melpomenio, et un diplôme délivré en signe de la plus haute estime, dont le texte est cité en italien : « Inclito ed Erudito Signor DE GOETHE, […] celebre a tutto il Mondo Letterario. […] nuovo astro di Cielo straniero tra le nostre selve21 », nous rappelle le titre de citoyen romain qui fut décerné à Montaigne en latin, ainsi que l’épitaphe italienne de Stendhal, dont nous aurons à reparler. Il s’inscrit dans une logique du devenir-autre d’un voyageur qui accepte un part de déterritorialisation, d’expatriation symbolique, et finalement de mort à soi suivie d’une régénération. On le voit, le voyage n’est pas de tout repos.

Mais c’est un autre détail qui attire notre attention. Le déictique de « Auch Ich in Arkadien ! », insistant sur la fonction témoin du voyageur, se retrouve ailleurs dans les Italienische Reise sous forme d’un double impératif : « Vedi Napoli e poi muori ! sagen sie hier. Siehe Neapel und stirb !22», qui a donné l’expression courante voir Naples et mourir (laquelle s’utilise pour vanter les beautés de Naples et, au figuré, pour marquer l’accomplissement d’un désir souhaité si ardemment qu’au-delà la vie perd tout son sens). Certes l’impératif est ici de seconde main, mais Goethe l’assume, car s’avoue vaincu à décrire autrement les beautés de la ville : « Pour la situation de la ville et ses magnificences, qu’on a si souvent décrites et célébrées, je n’en dirai pas un mot : Vedi Napoli e poi muori ! disent-ils ici. “Vois Naples et puis meurs !”23 ». On a beaucoup glosé sur l’origine de cette expression qui viendrait de la déformation d’un toponyme situé plus ou moins à proximité de Naples comme Morire ou Mori : il faut voir Naples et ensuite le village de Morire, au pied du Vésuve, ou la petite île de Mori, dans la baie24. Ce qui nous importe c’est l’adresse au destinataire.

Le même vocatif apparaît toujours chez Goethe dans l’incipit de la chanson Kennst du das Land, wo die Zitronen blühn invoquée dansLes Années d’apprentissage de Wilhelm Meister(1796) au moment où Mignon implore Wilhelm de l’emmener en Italie : «  Kennst du das Land, wo die Zitronen blühn, /Im dunkeln Laub die Gold-Orangen glühn, /Ein sanfter Wind vom blauen Himmel weht, /Die Myrte still und hoch der Lorbeer steht ? /Kennst du es wohl ? /Dahin ! Dahin /Möcht ich mit dir, o mein Geliebter, ziehn25 ». Ce vers sera à son tour réactivé par la poétesse Corinne lors de son allocution au Capitole dans le roman éponyme de Mme de Staël (1807): « Connaissez-vous cette terre où les orangers fleurissent, que les rayons des cieux fécondent avec amour ? Avez-vous entendu les sons mélodieux qui célèbrent la douceur des nuits ? Avez-vous respiré ces parfums, luxe de l’air déjà si pur et doux ? Répondez, étrangers, la nature est-elle chez vous belle et bienfaisante ?26 ».

Qu’est-ce à dire ? Le voyage a besoin d’un récepteur à qui l’on s’adresse, établissant un « lien socio-affectif27» avec l’allocutaire sédentaire,implorant l’aval de celui-ci (comme Freud qui disait que le mot d’esprit, le Witz, nécessite la sanction de l’Autre, dont la fonction est de l’authentifier). Dans cette double dialogie feinte, le témoignage est à la fois adressé (au destinataire) et partagé (avec le lecteur) et devient une espèce d’acte de langage qui transforme l’assertif en un injonctif. « Dahin, dahin » (« Là-bas, là-bas ») répété comme une litanie dans « Kennst du das Land… » ajoute d’ailleurs une réelle destination à ces interpellations, à savoir l’Italie. Le voyage ultramontain vers la péninsule italienne fut déjà érigé en emblème de tout voyage par le Chevalier de Jaucourt, qui le cite comme exemple grammatical « VOYAGE, s. m. (Gram.) transport de sa personne d’un lieu où l’on est dans un autre assez éloigné. On fait le voyage d’Italie28 ».

Gérard de Nerval adressera une supplique analogue à son destinataire dans le deuxième quatrain de « El Desdichado », pièce liminaire des Chimères (1854) qui en outre fait allusion au chevalier errant de Walter Scott et, partant, au thème du déracinement et du bannissement. Et nous nous laissons emporter par cette petite navigation hypertextuelle avant la lettre : « Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé, /Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie, /La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé, /Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie29 ». Cet appel désespéré renoue avec l’exil qui aurait procuré à Nerval des moments de bonheur en compagnie de Jenny Colon laquelle incarnerait du reste l’énigmatique Myrtho du deuxième sonnet des Chimères. Cette même colline, le Pausilippe, qui surplombe la baie de Naples y est en effet évoquée – « ce Pausilippe altier, de mille feux brûlants » – et le poème de célébrer le myrte, la plante qui symbolisait l’amour dans l’antiquité. L’intersubjectivité du « Rends-moi le Pausilippe » est cependant théoriquement inextricable et symptomatique de la difficulté d’appréhender le récit de voyage, car elle est à la fois la trace du littéraire (d’une mise en voix de la subjectivité) par rapport à l’objectivité présumée d’un simple reportage et la trace de l’authenticité du vécu d’un témoin oculaire. Nous sommes en plein docu-fiction, pour le dire cavalièrement. Goethe et Nerval tirent bien sûr la couverture du côté de l’imaginaire, de la poésie, de l’onirisme, abolissant les frontières entre rêve et réalité, enfantant des monstres composites, d’étranges hybrides de réel et d’imagination, bref des chimères. C’est cette alchimie qu’il nous faudra analyser, c’est ce maillage entre le référentiel et l’effet de fiction qu’il nous faudra détricoter. Le quadruple débrayage à peine évoqué, « Auch ich », « Kennst du », « Vedi », « Rends-moi », nous même à la question théorique de la référentialité.

Un faux débat
Le voyage engendre des journaux de bord, des carnets de voyage, des lettres, des romans ou des poèmes. Or, que nous ayons à faire à du diaristique ou à du fictionnel, nous aimerions tout classer sous la rubrique littérature de voyage. Les deux options imbriquent en effet tant le descriptif, ancrés qu’ils sont dans le réel, que le narratif, par leur dimension fictive, par la modélisation secondaire (Lotman) que le référent y a subi. Il nous faudra cependant nuancer davantage. Le descriptif peut tantôt s’abstraire de l’histoire, tantôt accompagner les découvertes progressives du narrateur, ses erreurs d’appréciation, ses joies et ses déceptions, jusqu’à l’indiscernabilité entre la retranscription du réel et l’imaginaire au sein du témoignage. Le narratif peut à son tour s’enraciner dans un vécu et se nourrir des choses vues. La pureté générique semble en tout cas antithétique du voyage de sorte que c’est un « contrat de lecture mixte30 » (véridictoire et fictionnel engageant des régimes de croyance incompatibles) que ces textes concluent avec le lecteur. Nous sommes cependant soucieuse d’insister sur la déhiscence qui se creuse entre le lieu et le texte contre les tenants d’un retour au réel dans le littéraire, contre toute tentative d’homologation même dans le reportage le plus neutre : « L’endroit le plus érotique d’un corps n’est-il pas là où le vêtement bâille ?31» se demandait Roland Barthes. C’est ce bâillement, aussi infime soit-il, qui mérite selon nous d’être analysé, la rencontre toujours manquée avec le réel, là où s’insinue le fantasme ou l’imaginaire, sans quoi la littérature sonnerait son propre glas.

Dans les sciences (en physique classique) on parle de référentiel pour désigner un système de coordonnées de l’espace à trois dimensions dont l’origine est un corps ponctuel réel ou imaginaire. C’est donc un repère mouvant selon le point de vue qui le considère. Dans ce qu’on appelle la sémiotique peircienne (de Charles Sanders Peirce) un representamen renvoie à son
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