Essais l’








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symbole lorsqu’il renvoie à son objet en vertu d’une loi. Un mot de passe, un ticket d’entrée à un spectacle, un billet de banque, les mots de la langue sont des symboles. La règle symbolique peut avoir été formulée a priori, par convention, ou s’être constituée a posteriori, par habitude culturelle363 ». On rejoint ce que Nietzsche appelle Trieb zur Metaphernbildung (pulsion de formation de métaphores) qui confronte à la pulsion de vérité la pulsion de « mentir en accord avec des conventions fixes364 ». Lacan ramène le symbolique à la généricité, au Nom du Père, à l’Autre comme fondement de la loi. Deleuze, pour sa part, dit que nous ne vivons pas tant dans une civilisation de l’image que dans une civilisation du cliché : « L’image donne tout à voir, alors que le cliché est une image tronquée, mais qui peut faire surgir autre chose qu’elle-même. [Selon Bergson] nous ne percevons que ce que nous sommes intéressés à percevoir, ou plutôt à ce que nous avons intérêt à percevoir en raison de nos intérêts économiques, de nos croyances idéologiques, de nos exigences psychologiques. Nous ne percevons donc ordinairement que des clichés365 ». À en croire Amossy, le cliché se situe entre la métaphore vive et la catachrèse, la métaphore morte366. Le cliché est donc une fossilisation partielle d’une figure de style vivante, ce qui dans la perception et le langage vire au déjà vu, à la banalité et à l’inertie de l’opinion courante.

Les stéréotypes ne peuvent être dissociés d’une réflexion sur l’interculturalité. Ils se déclinent en stéréotypes raciaux, ethniques, nationaux, régionaux. Si les stéréotypes nationaux structurent les représentations collectives et l’imaginaire populaire, il peut s’avérer indispensable de comprendre si, au-delà de ces apparences, ils ont une part, et laquelle, dans le mode de connaissance individuel de l’altérité culturelle. Nos voyageurs sont imprégnés d’images préconçues qui les précèdent et n’ont souvent pas l’autonomie suffisante pour s’en débarrasser, du moins dans un premier temps. Les stéréotypes sont souvent de seconde-main, le produit d’une médiation et dès lors d’une aliénation. L’altérité ethnique ou culturelle sera souvent dotée de traits généraux défavorables tandis que l’auto-stéréotype qu’un individu applique à sa propre culture est souvent plus favorable. Le stéréotype est en tout cas la projection d’un jugement sur une catégorie, une idée fixe qui accompagne une catégorie. Par exemple la catégorie « Noir » peut être gardée à l’esprit comme un concept neutre, factuel, non évaluatif, s’appliquant juste à l’éventail racial. Le stéréotype entre en action quand la catégorie est chargée avec des « images » et des jugements sur l’homme Noir, comme musicien, paresseux, superstitieux, etc.367

Dans les sciences psycho-sociales on a remis en cause les critères dépréciatifs du stéréotype et on lui a reconnu depuis quelques décennies un rôle cognitif constructif, rejoignant les positions de Lippmann, sans préjuger d’une quelconque validité ou invalidité. Les stéréotypes peuvent servir de point de départ de toute acquisition d’information, comme la croyance que la Terre tourne et que Christophe Colomb aurait découvert l’Amérique : « ces démarches sont indispensables à la cognition, même si elles entraînent une simplification et une généralisation parfois excessives. Nous avons besoin de rapporter ce que nous voyons à des modèles préexistants pour pouvoir comprendre le monde, faire des prévisions et régler nos conduites368 ». En dépit de cette réhabilitation, le terme de stéréotype continue généralement à désigner dans l’usage courant « une image collective figée considérée sous l’angle de la péjoration : le vieux Juif avare, la jeune fille pure et innocente, le savant distrait. Il est souvent assimilé au cliché lorsqu’on insiste sur sa banalité, son caractère d’automatisme réducteur369 ». Certaines définitions du stéréotype suggèrent qu’un noyau de vérité persiste. Il n’y aurait pas de fumée sans feu et si l’on dit dans le stéréotype populaire que les Suédois sont honnêtes, les Écossais avares, les Arabes menteurs, les musulmans sexistes et les Noirs paresseux, c’est qu’il y a sans doute un « fond de vérité370 » à cela. Il n’en demeure pas moins que toute simplification est une mutilation, empêche toute nuance, élague le réel, est réductrice et peut dès lors être nocive, car favorise une vision schématique et déformée de l’autre qui conforte le primat de la vision majoritaire. Un préjugé en entraîne un autre : Larbaud a son astuce pour juger de la santé d’un pays : « Mais neuf fois sur dix on remarque que là où les timbres ne collent pas bien, immanquablement les routes sont mal entretenues, les trains en retard, les services publics mal faits, les enfants mal élevés - et le gouvernement débile ou corrompu371 ». Or, une question résiste : peut-on éviter de voir l’autre de notre point de vue ? Certains comportements seront toujours ressentis comme déplacés dans un autre contexte : dans l’Empire russe où aboutit Barnabooth à la fin de son périple certaines choses sont déplacées : « déplacés et ridicules la polissonnerie française et l’esprit de Boulevard ; déplacés et ridicules la morale bourgeoise du Nord protestant, les gens à vie pure et leurs livres propres ; déplacé même le génie minervien de l’Italie372 ».

La discrimination raciale serait un ethnocentrisme dévoyé et phobique, le versant volitif et non plus cognitif ou affectif du stéréotype. Le racisme pourrait se définir par cette négation de l’autre et l’imposition d’une catégorie dépréciative qui définit par défaut tout individu à la manière d’un type et indique déjà la conduite à tenir à son égard. Le racisme annule la singularité de chacun qui se mue en élément interchangeable d’une catégorie vouée au mépris. L’autre n’a plus visage humain. Son sort en est jeté : ses dehors physiques révèlent son intérieur moral. Après l’avilissement du visage, il ne reste qu’à passer aux actes : « Le racisme n’est jamais pure opinion, mais anticipation du meurtre qui commence déjà dans le fait de la liquidation symbolique du visage de l’autre373 ». Et, pour finir, l’anthropocentrisme serait un ethnocentrisme radical et narcissique qui ramène l’autre à soi : faire de l’être humain et de son environnement la mesure de toutes choses. D’autre part, nous ne pouvons pas ne pas être des hommes et ne pas nous rapporter aux choses qu’en tant qu’elles se rapportent à nous : « On ne sort pas des arbres par des moyens d’arbres374 » disait Francis Ponge. L’antidote au stéréotype serait une nouvelle fois la multifocalité : croiser le regard de l’auteur, du lecteur de l’époque, du lecteur d’une autre époque, procéder à l’« auto-ethno-analyse375 ».

Ce qui importe pour notre problématique c’est le rôle de l’impact de la mobilité et de l’exposition internationale sur les stéréotypes. L’exposition à une autre culture et l’accès à de l’information la concernant peuvent changer les stéréotypes individuels. Ceux-ci fluctuent aussi en fonction des aléas de l’actualité politique internationale. Lippman eut l’intuition dès 1922 que le stéréotype était accessible à l’éducation et pouvait se modifier sous son influence : « dans le meilleur des cas les individus gardent des habitudes de pensée mais seulement en surface et sont prêts à en changer quand de nouvelles expériences, ou une évidence contradictoire, sont rencontrées376 ». Des recherches portant sur l’exposition à des cultures étrangères d’étudiants américains dans le cadre d’échanges tendent à montrer que les traits stéréotypés négatifs ont tendance à évoluer favorablement vers des appréciations plus positives.

Les préjugés doivent également être contextualisés historiquement. Les préventions contre le baroque napolitain jésuitique sont compréhensibles venant de Vivant Denon car il appartient à une époque où le goût pour le baroque était révolu, avait été détérioré par l’art rocaille en France, et s’acheminait vers le néoclassicisme : « Devant Jesu nuovo, et devant le couvent de san Domenico grande, il y a deux aiguilles, ou obélisques, dont l’extrême magnificence ne sert qu’à relever le ridicule. Les architectes paraissent avoir fait tous leurs efforts pour s’écarter également de la légèreté et de l’élégance gothiques, ainsi que de la noblesse de l’architecture grecque ; ce n’est qu’un amas de sculptures et d’ornements en marbre, sans projet, sans objet, terminant à peu près en pointe, et portant une Vierge bien dorée377 ». De nos jours, à une époque qui a connu une vague néo-baroque378, dans une ville où le baroque existentiel379 est de mise, on y serait plutôt favorable.

Stendhal est toujours dans l’euphorie ou dans la dysphorie, mais sa cible varie : « Que je suis fâché de ne pas pouvoir parler du bal charmant donné par M. Lewis, l’auteur du Moine, chez Mme Lusington, sa sœur ! Au milieu des mœurs grossières des Napolitains, cette pureté anglaise rafraîchit le sang380 ».Chateaubriand ponctue son texte d’autostéréotypes : « On voyage très vite : les chemins sont excellents ; les auberges, supérieures à celles de France, valent presque celles de l’Angleterre. Je commence à croire que cette France si policée est un peu barbare. Je ne m’étonne plus du dédain que les Italiens ont conservé pour nous autres Transalpins, Visigoths, Gaulois, Germains, Scandinaves, Slaves, Anglo-Normands : notre ciel de plomb, nos villes enfumées, nos villages boueux, doivent leur faire horreur !381 ». Madame de Staël est plus dialectique. Dans Corinne ou l’Italie les deux compagnons de voyage incarnent l’antithèse culturelle anglo-française : Lord Oswald Nelvil, doté d’une disposition mélancolique, concentré sur ses afflictions passées, trop imprégné de raison, n’est pas encore sensible à l’art mais connaîtra cet éveil en Italie : « il n’avait vécu qu’en France, où la société est tout, et à Londres, où les intérêts politiques absorbent presque tous les autres382 ». Le comte d’Erfeuil, homme du monde, personnifie la légèreté française : « le Guide des voyageurs à la main ; il avait à la fois le double plaisir de perdre son temps à tout voir, et d’assurer qu’il n’avait rien vu qui pût être admiré, quand on connaissait la France383 ». Oswald, n’utilisant que son jugement et non son imagination, a des préventions contre une Italie qui lui demeure impénétrable : « Oswald, accoutumé dès son enfance à l’amour de l’ordre et de la prospérité publique, reçut d’abord des impressions défavorables en traversant les plaines abandonnées qui annoncent l’approche de la ville autrefois reine du monde : il blâma l’indolence des habitants et de leurs chefs384». Lorsque les postillons, en approchant Rome, s’écrient avec transport « Voyez, voyez, c’est la coupole de Saint-Pierre ! », le comte d’Erfeuil s’écrie « On croirait voir le dôme des Invalides. […] Cette comparaison, plus patriotique que juste, détruisit l’effet qu’Oswald aurait pu recevoir à l’aspect de cette magnifique merveille de la création des hommes385 ». En arrivant, Oswald se sent isolé de la réalité romaine, de sa foule, de ce vaste caravansérail de marionnettes et de charlatans, car tout lui semble insolite, éloigné de ses centres d’intérêt : « Ces réflexions, si tristes pour tous les hommes, le sont encore plus pour les Anglais, qui sont accoutumés à vivre entre eux, et se mêlent difficilement avec les mœurs des autres peuple386 ». Le lendemain le sentiment d’oppression et d’accablement disparaissent progressivement. On lui annonce la cérémonie du couronnement au Capitole de « la femme la plus célèbre de l’Italie, Corinne, poète, écrivain, improvisatrice, et l’une des plus belles personnes de Rome387 » dans le sillage de Pétrarque ou du Tasse. Il n’y avait rien de plus contraire à ses habitudes et à ses opinions que cette grande publicité donnée à la destinée d’une femme, « mais l’enthousiasme qu’inspirent aux Italiens tous les talents de l’imagination, gagne, au moins momentanément, les étrangers ; et l’on oublie les préjugés mêmes de son pays, au milieu d’une nation si vive dans l’expression des sentiments qu’elle éprouve388 ». Le côté essayistique du roman de Mme de Staël, émerge à plus forte raison dans ces passages : « Dans l’état actuel des Italiens, la gloire des beaux-arts est l’unique qui leur soit permise ; et ils sentent le génie en ce genre avec une vivacité qui devrait faire naître beaucoup de grands hommes, s’il suffisait de l’applaudissement pour les produire, s’il ne fallait pas une vie forte, de grands intérêts, et une existence indépendante pour alimenter la pensée389 ». Dès lors que l’origine de Corinne, cette brillante poétesse, nymphe ou déesse était inconnue, n’ayant pas de patronyme, aucun préjugé ne peut anticiper la rencontre, de sorte que la fascination l’emporte et que le dépaysement abolit les préventions de l’Anglais : « Il aurait jugé très sévèrement une telle femme en Angleterre, mais il n’appliquait à l’Italie aucune des convenances sociales ; et le couronnement de Corinne lui inspirait d’avance l’intérêt que ferait naître une aventure de l’Arioste390 ». Le fait que son char triomphal soit précédé d’un cortège d’admirateurs excite plus que la curiosité d’Oswald. Cette incarnation de Germaine de Staël, indépendante, intelligente, brillante, femme de génie, l’intrigue : « L’émotion était générale ; mais lord Nelvil ne la partageait point encore ; et bien qu’il se fût déjà dit qu’il fallait mettre à part, pour juger tout cela, la réserve de l’Angleterre et les plaisanteries françaises, il ne se livrait point à cette fête, lorsqu’enfin il aperçut Corinne391 ».

Il nous faut toutefois reprendre le binôme emprunté à la théorie de la traduction, target/source oriented, deux façons d’appréhender l’hétérotopie. Les comparaisons servant à homologuer le nouveau à du connu, sont tantôt tournées vers le pays d’origine, accaparant l’altérité sous le regard européocentriste, gallocentriste, tantôt ouvertes à l’altérité. Dans « Heureux qui comme Ulysse » (Les Regrets), Joachim Du Bellay se tourne vers la France en lui imputant le comparatif de supériorité : « Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux, /Que des palais Romains le front audacieux, /Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine : / Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin, /Plus mon petit Liré, que le mont Palatin, /Et plus que l’air marin la doulceur angevine392 ». Le comparatif de supériorité peut également s’appliquer au pays cible et non au pays source. C’est le cas chez Vivant Denon : « On découvre de là la rue de Tolède, l’une des plus belles qui soient au monde, par sa forme qui en découvre toutes les parties à la fois, par sa largeur, son beau pavé, et une population d’une activité plus frappante qu’ailleurs. Quoiqu’elle soit située dans la partie de la ville où demeure la noblesse, comme elle partage presque également sa largeur, c’est un point de réunion pour tous les états. Les carrosses, les calèches, les gens de pied, une populace criante et gesticulante, y font un bruit roulant que Paris ne peut égaler393 ». Au sujet du patrimoine italien, Stendhal s’extasie : « La France n’a rien produit de comparable394». Le comparatif d’égalité en revanche sert plutôt à donner un équivalent intelligible à une pratique différente. Au sujet des coups de couteau qui n’inspirent pas le même degré d’infamie qu’ailleurs, de Brosses avance : « ce n’est ici que la dernière expression de la colère ; c’est pour eux une arme comme une autre. Chacun en a un dans une poche qui lui sert d’étui. C’est pour eux notre épée du XIIe siècle […]395 ».

Le superlatif peut être une façon de montrer qu’on a abandonné tous les comparatifs : « (Malgré l’absence de presque tous les arts), de grandes rues, de grands places bien pavées, de vastes maisons couvertes en terrasses, un terrain montueux et tourmenté, – qui donne des jardins suspendus, couronne les édifices, amène la campagne dans la ville, et porte la ville dans la campagne,– des point de vue variés et superbes de mer, de plaine et de montagnes, enfin des aspects alternativement abondants, riants et terribles, avec un ciel toujours pur, et un climat heureux, font de Naples une des plus belles et des plus délicieuses villes du monde396 ». Stendhal est d’ailleurs désenchanté de bien pouvoir transmettre correctement la réalité hétérotopique. Au sujet du ballet Cendrillon de Duport,  il désespère de  faire comprendre à Paris ce genre de jouissance : «  J’avais un Français de bon ton à mes côtés, qui, transporté par la passion, est allé jusqu’à m’adresser la parole, “
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