Essais l’








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Quelle indécence !”disait-il à tout moment. Il avait raison, et le public encore plus d’être ravi. L’indécence n’est à peu près qu’une chose de convention, et la danse est presque toute fondée sur un degré de volupté qu’on admire en Italie, et qui choque nos idées. Au milieu des pas les plus vifs, l’Italien n’a pas la plus petite idée d’indécence ; il jouit de la perfection d’un art, comme nous des beaux vers de Cinna, sans songer au ridicule de l’unité de lieu397 ». Les critères varient aussi en fonction de la religion du coin : « Ce qui est aimable à Paris est indécent à Genève : cela dépend du degré de pruderie inspiré par le prêtre de l’endroit. Les jésuites sont beaucoup plus favorables aux beaux-arts et au bonheur que les méthodistes398». Si les Français connaissent la perfection dans l’exécution chorégraphique il leur manque l’homme de génie que les Napolitains fournissent par le biais de Viganò qui a donné Gli Zingari (Les Bohémiens) avec entre autre une danse exécutée au son des chaudrons. Or, les Napolitains ont cru qu’on se moquait de leurs mœurs de tziganes. Stendhal en tire une leçon politique : « les Napolitains auraient besoin de gagner deux batailles comme Austerlitz ou Marengo ; jusque-là ils seront susceptibles. […]L’anecdote de ce ballet a été un trait de lumière, et m’a mis sur la véritable voie pour étudier ce pays399 ». La métaphore, un stade ultérieur par rapport à la simple comparaison, sera convoquée pour dénoncer l’incompréhension des sédentaires pour les voyageurs, des nordiques pour les mœurs des habitants de son pays d’élection, leur goût de l’imprévu, leur naturel, ironisant sur le fait qu’il doive mener en bateau ses lecteurs sans quoi ils ne comprendraient pas ses propos. Stendhal n’échappe pas ici à un certain staélisme. Il projette un destinataire français (pas toujours appartenant à l’élite des happy few) méfiant, qui campe sur ses positions casanières étriquées : « La manière de sentir de l’Italie est absurde pour les habitants du Nord. Je ne conçois même pas, après y avoir rêvé un quart d’heure, par quelles explications, par quels mots on pourrait la leur faire entendre. L’effort du bon sens des gens les plus distingués est de comprendre qu’ils ne peuvent pas comprendre. Cela se réduit à l’absurdité du tigre qui voudrait faire sentir au cerf les délices qu’il trouve à boire du sang400 ». On peut dégager de cet exemple une loi plus générale sur la métaphore (en soi un voyage comme nous l’avons vu). La métaphore est une figure du discours qui rapproche des sujets différents, qui crée une confrontation entre sujets hostiles, une intimité partagée entre étrangers mais aussi entre auteur et lecteur. Le lecteur impliqué est censé voir avec les yeux de l’auteur, le cerf doit se faire tigre. Chez Giono, cela donnera la boutade suivante au sujet du culte du beau vêtement chez les Italiens, qui leur fait rogner sur d’autres dépenses : « Il y a là une connaissance du cœur humain qu’un Groenlandais est incapable de posséder ou d’acquérir (et l’on est Groenlandais même à Marseille). C’est une sorte d’humilité. Ils savent que, sans fioritures, ils ne sont rien401 ». Giono va jusqu’à se moquer du premier made in Italie des années ‘50 : « Ils ont remplacé le cheval par de petites machines qui font un bruit de guêpes et qu’on appelle d’ailleurs Vespa, sur lesquelles ils caracolent et tournoient en place publique pour le plaisir et la danse sexuelle402 ». Il y a souvent un résidu d’intraduisible, recoupant l’aveu d’impénétrabilité de Segalen, qui résulte d’un vrai dépaysement : « Quand on a tout peint et tout décrit (de Naples), il reste encore à rendre un effet magique qui existe dans l’air, qui colore tous les objets et qui fait que ceux mêmes que l’on connaît dans les autres climats, ne se ressemblent plus dans celui-ci et y deviennent nouveaux403 ».

Flaubert, pour sa part, a besoin du pouvoir rassurant et réactionnaire du stéréotype pour désigner tout le bovarysme de son personnage, ses velléités romantiques. Au bal de la Vaubyessard Emma rêve d’être l’interlocutrice d’un cavalier qui causait Italie : « À trois pas d’Emma, un cavalier en habit bleu causait Italie avec une jeune femme pâle, portant une parure de perles. Ils vantaient la grosseur des piliers de Saint-Pierre, Tivoli, le Vésuve, Castellamare et les Cassines, les roses de Gênes, le Colisée au clair de lune404 ». À quoi fait écho par un nouveau stéréotype la scène où Connie Chatterley est à Venise avec sa sœur Hilda, à la fin du roman L’Amant de Lady Chatterley : « Les Italiens ne sont pas passionnés car la passion est une affaire de profondeur. Ils s’émeuvent facilement, ils sont volontiers affectueux, mais il est rare qu’ils éprouvent une passion durable405 ».

Stéréotypage
La notion de stéréotypage, l’action de stéréotyper ou son résultat, quant à elle, concerne plutôt la mise en discours des stéréotypes, sa phraséologie, qui est l’une des formes linguistiques des discours institués, et de l’iconologie, quand il s’agit de signes visuels : « Plutôt que de stéréotype il faudrait parler de stéréotypage. C’est-à-dire de l’activité qui découpe ou repère, dans le fonctionnement du réel ou du texte, un modèle collectif figé. […] Le stéréotypage consiste en une lecture programmée du réel ou du texte406 ».

L’italianité, ainsi que tous les mots abstraits tirés d’un adjectif – dantesque, fellinien, sadique, ubuesque, kafkaïen, proustien, gargantuesque, machiavélique –, sont exemplifiants, nous livrent le meilleur échantillon, la qualité intrinsèque de l’Italie, de Fellini, de Kafka. Toutefois, le monde structuré, modélisé par Kafka, garde un caractère généralisant dans la mesure où son extension est imprécise. Il n’y a pas que Fellini qui soit fellinien, voire Fellini ne sera jamais fellinien407.Ou, comme prétendait Barthes au sujet de l’assonance italienne du nom Panzani,« l’italianité n’existe pas en Italie,  c’est un savoir proprement “français”(les Italiens ne pourraient guère percevoir la connotation du nom propre, non plus probablement que l’italianité de la tomate et du poivron), fondé sur une connaissance de certains stéréotypes touristiques408 ».Le suffixe té ou –tas (en indo-européen –tà) sert à tirer de l’adjectif un substantif abstrait : « l’italianité, ce n’est pas l’Italie, c’est l’essence condensée de tout ce qui peut être italien, des spaghetti à la peinture. […] italianité appartient à un certain axe des nationalités, aux côtés de la francité, de la germanité ou de l’hispanité. […] ce domaine commun des signifiés de connotation, c’est celui de l’idéologie, […]409 ».

Valery Larbaud était déjà en quête de l’essence italienne, de son suc, de l’italianité mémorielle. Aussi égrène-t-il sous forme d’une longue litanie les petites touches de ce qui compose à son sens le principe de l’Italie : « c’est Tarente qui représente le mieux, dans mon souvenir, cette Italie dont je voudrais trouver la formule définitive (au lieu de ces notations tâtonnantes). Le petit bossu qui passe dans les cafés de la ville neuve, portant les journaux, vers six heures du soir, après l’arrivée du dernier express de Naples […]. Est-ce là l’essentiel ? Sont-ce là les dominantes ? Et y a-t-il un rapport nécessaire entre l’ensemble de ces souvenirs et le geste de cette mendiante napolitaine qui baise la pièce de deux sous qu’on vient de lui jeter ; et la couleur de la liqueur Strega ; et le goût de la mostarda de Crémone ; et le format des grands quotidiens de Milan, de Rome, de Naples, de Gênes et d’ici [Florence] ; et l’odeur des virginias et des spagnolettes ? Ou bien faut-il encore ajouter à ma liste le soleil dans les rues de Rome, et les marchandes de fleurs de la place d’Espagne et le profil des grands toits plats avançant comme de longs cils sur les visages blancs des villas du Nord ? les façades peintes de couleurs vives (parfois, à une fausse fenêtre entr’ouverte s’incline le visage hideux d’une femme peinte) ; et la campagne toscane : les carrés de blé lustré vert et bleu entre les petits ormeaux qui échangent les cordes sures de la figne. Un olivier pareil à une ronde de trois petites filles qui tournoient cheveux au vent. […] Non, j’ai entassé des mots sans avoir pu rendre cet air italien que je sens pourtant si bien. Il me semble que j’en trouve un peu dans Claude Lorrain, dans les vers de Maynard et surtout dans Malherbe. Je ne saurais dire pourquoi410 ». On le voit, l’italianité est ailleurs, dans l’appréhension française de l’Italie en l’occurrence.

Les clichés peuvent également servir à encenser, à résumer la quintessence du lieu par un nom générique et faisant appel à une précompréhension, à l’encyclopédie. L’île de Capri par la présence allemande (entre autre Goethe et Krupp) fut appelée Klein Deutschland et donna lieu au concept du Capri Sehnsucht, la région escarpée au centre du Luxembourg est qualifiée de Petite Suisse. La tendance irait toujours du sud vers le nord. En effet, hormisKlein Deutschland, on trouve souvent un toponyme méridional qui vient investir un lieu nordique : la ville de Trèves, en raison de ses nombreux vestiges romains, est rebaptisée Roma secunda ; Dresden, pour son fleuve et ses villas de la renaissance, est appelée Elbflorenz ; Bruges ou Amsterdam, pour leurs canaux, ont chacune mérité d’être qualifiée de Venise du nord. Little Venice désigne un quartier au nord de Paddington à Londres pour la présence de l’eau411. Théophile Gautier appelle le Rubens de la Crucifixion, pour des raisons formelles plus que de réelle filiation, le Michel-Ange néerlandais : « c’est le bistre italien dans sa plus fauve intensité ; les bourreaux, colosses à formes d’éléphant, ont des mufles de tigre et des allures de férocité bestiale ; le Christ lui-même, participant de cette exagération, a plutôt l’air d’un Milon de Crotone cloué sur un chevalet par des athlètes rivaux, que d’un Dieu se sacrifiant volontairement pour le rachat de l’humanité. Il n’y a là de flamand que le grand chien de Sneyders, qui aboie dans un coin de la composition412 ».

Tous ces phénomènes relèvent de ce que Heinrich Wölfflin désignait par la formule italianisme des pays du Nord étant donné le fait que les artistes nordiques se soient toujours inspirés de la physionomie du Sud mais non l’inverse : « le Nord n’a pas enseigné au Sud413 », comme disait déjà Dürer. Le Nord serait plus réceptif à ce qui est différent. Cesare de Seta rappelle au sujet du Grand Tour que le voyage a une unique direction consolidée : « du Nord on descend vers le Sud. Une inversion de tendance se vérifiera seulement au courant du dix-neuvième siècle, lorsque la culture européenne portera un nouveau regard vers la civilisation médiévale414 ».

Il y a aussi des produits d’importation plus triviaux, le meilleur et le pire pourrait-on dire, comme le souligne Léon-Paul Fargue qui écrit en 1932 :« On sait comment, il y a quelques années, la France s’enthousiasma pour l’Italie. Tout ce qui était italien provoqua du jour au lendemain l’admiration : spaghetti, tranches et romances napolitaines, peintures et cartes postales, fascismes, solfatares, saucisson de Milan, etc. Or, le Français eut beau se mettre l’esprit à la torture, il n’arriva pas à assumer, à charmer l’Italien…415 ». Lamartine contribua lui aussi à l’engouement italianisant des pays du Nord en consacrant un terme local :«quelques coquillages frais, semblables à des moules, et qu’on appelle ici  frutti di mare, fruits de mer416».Goethe, enfin, se montre complice du chauvinisme du pays qu’il visite qu’on a coutume d’appeler campanilisme (esprit du clocher) et qu’il qualifie lui-même de « lokalpatriotismus417» : « Le Guerchin aimait sa ville natale. En général, les Italiens nourrissent et cultivent ce patriotisme local, et c’est ce beau sentiment qui a produit un si grand nombre d’établissements précieux, et même cette multitude des saints particuliers418 ».

Hospitalité
Le clivage entre le même et l’autre peut être atténué par l’hospitalité comme ouverture à l’altérité. S’intéresser à cette institution ancestrale serait une façon d’inverser la perspective de nos cas de figure viatiques et de les appréhender non plus du point de vue du pays-source mais du pays-cible afin d’évaluer la chaleur de l’accueil réservé au voyageur. La langue française, contrairement à l’anglais par exemple, ne connaît qu’un lexème pour l’hôte qui héberge (host) pour celui qui est hébergé (guest). Tant que l’on considère l’étranger comme une menace, l’hospitalité sera compromise, l’hostis-hôte redeviendra hostis-ennemi. Avec le passage du voyage au tourisme les choses se compliquent. L’habitant local peut craindre pour son propre sentiment d’appartenance à en croire Massimo Leone, car le sujet statique, sédentaire considère le sujet dynamique ou nomade comme un envahisseur potentiel et, partant, se retranche dans ses frontières car envisage « son propre exil, ainsi que la dissipation de son propre régime d’appartenance419 ». La famille des pauvres pêcheurs dans Graziella fournissent un exemple de cette hostilité première face à l’étranger. Ou encore, la méfiance se transforme en voyeurisme chez Michel Déon où Béatrice dit à Jacques : « Ils nous épient […]. Tous savent que vous êtes arrivé, que vous habitez chez moi. Ils éteignent pour mieux voir et pour que vous ne voyiez pas leur silhouettes derrière les persiennes420 ». Progressivement Jacques Sauvage (au monde ?) se fait appeler Giacomo Selvaggio jusqu’à « se sentir l’un d’eux421 ». L’hostilité n’est qu’une réaction à la malveillance ou à la méfiance de l’étranger. Le plus touriste de nos voyageurs, le Président de Brosses, peste contre les auberges italiennes et contre le pain non pétri mais battu, « la plus détestable chose dont un homme puisse goûter422 ». L’Abbé de Saint-Non arrive dans une auberge à Bova, en Calabre, sur la pointe d’un rocher, lieu sauvage, isolé s’il en est, plein de gens armés de couteaux et de fusils. Il s’imagine être débarqué dans une retraite de brigands. Or, « comme avec de la résolution, de la fermeté et de l’honnêteté on trouve asile partout », les hôtes « qui nous avaient paru, au premier coup d’œil, si étranges et si rébarbatifs, firent bientôt de bon cœur et avec franchise tout ce qu’ils purent pour nous recevoir423 ». Après avoir mangé du chou cabus et dormi sur de la paille hachée à terre, il apprend que ses camarades de gîte qui lui avaient fait si grand peur étaient en réalité des pêcheurs échoués près de là après une tempête. Alexandre Dumas maugrée contre une auberge italienne l’hiver « attendu qu’aucune précaution n’a encore été prise contre le froid424 ». Il arrive glacé et se fait conduite dans « un énorme galetas aux murs blancs, dont l’aspect seul vous fait frissonner. Vous parcourez des yeux votre nouvelle demeure, votre vue s’arrête sur une petite fresque ; elle représente une femme nue, en équilibre au bout d’une arabesque ; rien que de la voir vous grelottez. Vous vous retournez vers le lit, vous voyez qu’on le couvre d’une espèce de châle de coton et d’une courtepointe de basin blanc : alors les dents vous claquent. Vous cherchez de tous côtés la cheminée, l’architecte l’a oubliée ; il faut en prendre votre parti. En Italie, on ne sait pas ce que c’est que le feu : l’été on se chauffe au soleil, l’hiver au Vésuve425 ». Dumas a beau faire le nécessaire pour boucher les carreaux cassés, se barricader contre le vent coulis et se calfeutrer, un autre courant d’air lui souffle sa bougie dans les mains et d’autres mésaventures l’attendent : « Vous cherchez une sonnette, il n’y en a pas ; vous frappez du pied pour faire monter quelqu’un, votre plancher donne sur l’écurie426 ». L’été, en revanche, il se fait assaillir de moustiques. Lorsqu’il croit avoir mis à défaut l’insecte importun et avance en tâtonnant vers sa couchette, « vous renversez un guéridon chargé de vieilles tasses de porcelaine que, le lendemain, on vous fera payer pour neuves ; vous faites un détour pour ne pas vous couper les pieds sur les tessons, vous atteignez votre lit, vous soulevez avec précaution la moustiquaire qui l’enveloppe, vous vous glissez sous votre couverture comme un serpent, et vous vous félicitez de ce que, grâce à ce faisceau de précautions, vous avez acheté une nuit tranquille ; l’erreur est douce, mais courte : au bout de cinq minutes vous entendez un petit bourdonnement autour de votre figure : autant vaudrait entendre le rauquement du tigre et le rugissement du lion. Vous avez renfermé votre ennemi avec vous427 ». En général, c’est à nouveau parce que les coutumes sont ébranlées que les états d’âme se manifestent : « Vous faites malade un Allemand de coucher sur un matelas, comme un Italien sur la plume, et un Français sans rideau et sans feu428 ».

Par contre, l’hospitalité serait une réaction de bienveillance de l’habitant à la reconnaissance que l’étranger lui prodigue. Maupassant dans
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