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II


Sébastien, au commencement de l’année 1869, avait entrepris d’écrire, jour par jour, ses impressions, de noter ses idées et les menus événements de sa vie morale. Ces pages volantes, dont nous détachons quelques fragments, montreront, mieux que nous ne saurions le faire, l’état de son esprit, depuis sa rentrée dans la maison paternelle.

2 janvier 1869.

Pourquoi j’écris ces pages ? Est-ce par ennui et désœuvrement ? Est-ce pour occuper d’une façon quelconque les heures lentes des journées si lentes, si lourdes à vivre ? Est-ce pour m’essayer dans un art que je trouve beau, et tenter de faire avec la littérature ce que je n’ai pu faire avec la musique d’abord, avec le dessin ensuite ? Est-ce pour m’expliquer mieux ce qu’il y a en moi, pour moi-même d’inexplicable ? Je n’en sais rien. D’ailleurs, à quoi bon le savoir ? Ces pages, que je commence et que je n’achèverai peut-être jamais, n’ont besoin ni d’une raison, ni d’une excuse, puisque c’est pour moi seul que je les écris.

..............................................................................

Après la terrible scène où mon père avait menacé de me tuer, je fus assez tranquille et libre. Quelle impression ma résistance calme et résolue fit-elle sur l’esprit de mon père ? Je ne pourrais le dire exactement. À partir de ce jour, j’observai un changement dans sa manière d’être avec moi. Non seulement la colère, état tout à fait normal chez lui, disparut, mais il m’épargna désormais l’éloquence de ses reproches et la faconde oratoire de ses conseils. Il me sembla qu’il était gêné, vis-à-vis de moi, et que s’il avait eu un sentiment à manifester, c’eût été celui du respect étonné, une sorte d’admiration ébahie, comme on en a quelquefois devant un trait de force physique.

Et il ne fut plus question de me remettre au collège ; il ne fut même plus question de rien. Je le voyais fort peu, du reste, et seulement aux repas, où il ne parlait presque jamais. Il avait repris ses habitudes, passait une partie de son temps à la mairie et dans la boutique de son successeur où il se vengeait en conversations exubérantes, en discours interminables, du mutisme obstiné qu’il s’imposait à la maison. Quant à moi, libre de mes actions, je demeurai assez longtemps sans oser sortir. Une honte me retenait dans ma chambre ; je ne pouvais me décider à affronter le regard curieux de mes compatriotes. Mes plus longues promenades furent le tour des allées du jardin ; ma seule distraction, le bassin où nageaient les poissons rouges, lesquels étaient devenus blancs. Pourtant, une matinée, je m’enhardis, et il ne m’arriva rien de fâcheux. Tout le monde m’accueillit avec des sourires. Mme Lecautel me reçut affectueusement et, Marguerite, en me voyant, s’écria :

– Ah ! il n’a pas de barbe !... moi qui aurais tant voulu qu’il eût de la barbe !

Puis elle pleura et, ensuite, se mit à rire. Je trouvai quelle était jolie, fantasque et nerveuse comme autrefois. Malgré cela, la robe longue, dont elle était vêtue, une robe lilas, je me rappelle, d’étoffe légère, me causa un tel respect pour sa personne, qu’à partir de ce moment je ne la tutoyais plus.

Je m’ennuyai énormément.

Peut-être vais-je dire une grosse sottise ? J’attribue à la couleur du papier de ma chambre, mes tristesses, mes dégoûts, mes déséquilibrements d’aujourd’hui. C’est un papier horrible, d’un brun sale, d’un brun de sauce brûlée, avec des fleurs qui ne sont pas des fleurs, qui sont quelque chose d’inclassable dans l’ordre des ornementations tapissières, quelque chose d’un jaune terreux, n’évoquant que des idées abjectes et d’ignobles comparaisons. Ce papier m’a toujours obsédé. Je n’ai jamais pu le voir – et je le vois à toutes heures puisque c’est entre les murs de ce papier que je vis – sans en ressentir des impressions d’accablante, d’exaspérante, d’annihilante tristesse. Certes le collège m’a beaucoup ébranlé, il a été funeste pour moi. Mais si, au sortir du collège, j’avais été transplanté dans un autre milieu que celui-là, je ne puis m’empêcher de croire que mon esprit, malade de souvenirs guérissables, se fût peut-être guéri, et que je l’eusse peut-être dirigé dans une voie normale et meilleure. Tous les papiers de la maison sont d’un choix pareillement lugubre et déprimant, et mon père en est très fier. Les peintures des portes, des plinthes, de l’escalier, offensent la vue, comme un mauvais exemple, et glacent le cerveau. L’homme, le jeune homme surtout, dont les idées s’éveillent, a positivement besoin d’un peu de joie, de gaieté, du sourire des choses, autour de lui ; il y a des couleurs, des sonorités, des formes, qui sont aussi nécessaires à son développement mental que le pain et la viande le sont à son développement physique. Je ne demande point le luxe des étoffes drapées, ni les meubles dorés, ni les escaliers de marbre, je voudrais seulement que les yeux fussent réjouis par de gaies lumières et des formes harmonieuses, afin que l’intelligence se pénétrât de cette gaieté saine et de cette indispensable harmonie. Ici, tous les gens sont tristes, tristes affreusement ; c’est qu’ils vivent entourés de laideur dans des maisons sombres et crasseuses où rien n’a été ménagé pour l’éducation de leurs sens. Lorsqu’ils ont payé leur pain et leurs habits, enfoui dans des tiroirs cadenassés ce qui leur reste d’argent, il semble qu’ils aient accompli leur tâche sociale. L’embellissement de la vie, c’est-à-dire l’intellectuel de la vie, n’est pour eux que du superflu, dont il est louable de se priver. Comme si nous ne vivions pas réellement que par le superflu !

Il fallut me résigner – mais non pas m’habituer – à l’horreur véritablement persécutrice de ce papier. Il fallut me résigner à bien d’autres désagréments. La maison était fort mal tenue par la mère Cébron, qui était une femme excellente et infiniment malpropre. Ses torchons traînaient partout ; une infecte odeur de graillon montait de la cuisine dans les pièces du premier étage, et incommodait mon odorat, autant que le papier affligeait ma vue. Un jour, je surpris la bonne femme en train de lessiver, dans la cafetière, une paire de bas qu’elle avait portés durant un mois. Ce sont là des détails en apparence insignifiants et vulgaires et si je les rappelle, c’est que pendant deux ans, je n’eus réellement conscience de mon moi que par la révolte incessante qu’ils me causèrent et le découragement dégoûté où ils me mirent. Même en dehors de ce papier, et des petits inconvénients journaliers du ménage, le sentiment que j’éprouvai, au milieu de ces meubles grossiers, est assez bas, j’en conviens. Je me trouvais dépaysé, j’en avais honte pour tout dire, comme si j’eusse été accoutumé d’habiter de fastueux palais. Le collège, les conversations du collège, avec des camarades riches, m’avaient révélé des élégances que je sentais vivement, et que je souffrais de ne pas posséder. Naturellement, je ne faisais rien que m’ennuyer. Et cette inaction, favorisée par l’influence dépressive du papier brun à fleurs jaunes, sur mes facultés agissantes et pensantes, m’incitait à d’étranges rêveries. Je rêvais au père de Kern souvent, sans indignation, quelquefois avec complaisance, m’arrêtant sur des souvenirs, dont j’avais le plus rougi, dont j’avais le plus souffert. Peu à peu, me montant la tête, je me livrais à des actes honteux et solitaires, avec une rage inconsciente et bestiale. Je connus ainsi des jours, des semaines entières – car j’ai remarqué que cela me prenait par séries – que je sacrifiai à la plus déraisonnable obscénité ! J’en avais ensuite un redoublement de tristesse, de dégoûts, et de remords violents. Ma vie se passait à satisfaire des désirs furieux, à me repentir de les avoir satisfaits ; et tout cela me fatiguait extrêmement.

Ce qui m’étonnait, c’était la conduite de mon père à mon égard. Jamais il ne m’adressait une observation, jamais il ne s’enquérait de ce que j’avais fait, où j’étais allé, si j’étais rentré tard. Il semblait que je n’existasse plus pour lui. Le soir, après souper, il dépliait son journal qu’il avait déjà lu deux fois, et se mettait à le relire ; moi, je lui disais bonsoir et je quittais la salle. Et c’était tout. Nous ne parlions pas. J’avais du dépit de cette attitude silencieuse et indifférente, une irritation contre lui, un mécontentement contre moi-même. Il est vrai que je ne faisais rien pour qu’elle cessât. S’il recevait quelqu’un à table – ce qui était fort rare – et que ce quelqu’un, par politesse de convive, s’informât de moi, mon père répondait d’une façon évasive, avec une sorte de bienveillance laconique qui me blessait beaucoup. Une fois, on lui demanda : « Eh bien ! qu’est-ce que nous ferons de ce jeune homme ? » Et mon père dit : « N’aura-t-il pas, après moi, de quoi vivre à rien faire ? » Je faillis pleurer. La seule circonstance, où mon père crut devoir s’adresser directement à moi, est assez comique. On m’avait donné un jeune chien. Je le ramenais à la maison, triomphant, heureux d’avoir un compagnon, quand mon père, qui se promenait dans le jardin, l’aperçut :

– Qu’est-ce que c’est que ça ? me dit-il.

– C’est un chien, papa.

– Je ne veux pas de chien chez moi. Je n’aime pas les bêtes.

De fait, il n’aimait ni les bêtes ni les fleurs. Je dus remporter le chien.

Mme Lecautel était la seule personne qui me plût à voir. Elle s’intéressait d’ailleurs à moi, me montrait une affection presque maternelle qui m’était une douceur, et qui me relevait un peu à mes propres yeux. Elle me fit comprendre que je ne pouvais rester ainsi, en cette dégradante paresse, et m’engagea fort à retourner au collège pour y achever mes études. Mais je m’y refusai avec une telle force, avec de telles terreurs, qu’elle n’insista plus. Alors, il fut convenu que je me destinerais au commerce, et que je ferais mon apprentissage dans le métier de mon père. Cela ne me souriait pas du tout. Cependant, je crus devoir condescendre aux désirs de Mme Lecautel. Je parlai de cette idée à mon père qui, aussitôt, sans un plaisir, sans une objection, me conduisit à son successeur et dit : « Je vous amène un apprenti. » La boutique n’a pas changé ; elle était toujours peinte en vert ; la devanture offrait le même assemblage d’objets arrangés symétriquement : c’étaient, à l’intérieur, les mêmes casseroles et les mêmes marmites ; dans le fond, la même porte vitrée, s’ouvrant sur la même arrière-boutique, qui s’ouvrait sur la même cour, fermée des mêmes murs suintants. Le successeur s’appelait François Trincard. C’était un petit homme mielleux, dévot et rasé, ou plutôt mal rasé comme un frère de collège, dont il avait toutes les allures incertaines et méfiantes. Il était marguillier, lui aussi, et fort estimé dans la ville. Il joignait à son métier notoire de quincaillier, celui plus louche et plus lucratif encore de prêteur à la petite semaine. Il les joint toujours. François Trincard me dit : « Ah ! ah ! c’est un bon métier que le commerce ! » et me fit ranger dans la cour de vieilles ferrailles rouillées qu’il avait acquises d’une démolition. Pendant huit jours, je rangeai des ferrailles aidé parfois par Mme Trincard, une grosse femme aux lèvres gourmandes, aux joues luisantes, qui me regardait, en riant drôlement. Je ne pouvais m’empêcher de penser : « Si mes camarades de Vannes me voyaient ! » Et cette pensée me faisait rougir. Mon père venait régulièrement, chaque jour, à deux heures, dans le magasin. Il s’asseyait, causait de mille choses. Moi, j’allais, je virais autour de lui. Il n’avait pas l’air de me voir, ne s’informait pas de mes progrès dans l’art de ranger les ferrailles. Un jour que « mon patron » s’était absenté, sa femme m’appela dans l’arrière-boutique. Elle m’attira près d’elle, tout près d’elle, et brusquement elle me demanda :

– Est-ce vrai, mon petit Sébastien, qu’on vous a pris, au collège, avec un petit camarade ?

Et comme, stupéfait de cette imprévue question, je rougissais sans répondre :

– C’est donc vrai ?... ajouta-t-elle... Mais c’est très mal !... Oh ! La petite canaille !

Je vis son corsage s’enfler comme une houle ; je sentis ses grosses lèvres se coller aux miennes dans un baiser goulu, ce baiser s’accompagner d’un geste auquel je ne pouvais me méprendre.

– Laissez-moi ! lui dis-je faiblement.

J’aurais bien voulu rester... Pourtant, je ne sais pourquoi je me dégageai de cette étreinte et m’enfuis. C’est ainsi que je quittai le commerce.

Mon père ne montra ni étonnement, ni colère, Mme Lecautel me fit de la morale longuement, et, s’acharnant à me trouver une occupation, elle me persuada de « tâter » du notariat, puisque le commerce ne me plaisait pas. Je m’en ouvris à mon père, qui, de même qu’il m’avait conduit chez le quincaillier, me conduisit chez le notaire, en disant : « Je vous amène un clerc. » Le notaire, M. Champier, était un homme très gai, très farceur, qui passait presque toutes ses journées sur le pas de sa porte, à siffloter des airs de chansons comiques, et à héler les passants. Il ne faisait jamais rien que de parapher les expéditions, et signer les actes ; et il paraphait et signait en sifflotant. Très souvent il allait à Paris, où, disait-il, il avait des affaires importantes. Quant à son étude, il s’en remettait au premier clerc du soin de la diriger. Il m’accueillit jovialement : « Ah ! ah ! c’est un beau métier que le notariat ! » me dit-il. Et, sifflotant, il m’emmena à l’étude, où pendant un mois, je copiai les rôles.

Mme Champier venait assez souvent à l’étude. Petite, sèche et brune, la peau noire et grumeleuse, elle avait de grands yeux humides, l’air malheureux et rêveur.

– Vous qui avez une si jolie écriture, monsieur Sébastien ! disait-elle d’une voix soupirante et langoureuse, je voudrais que vous me copiez ces vers...

Et je copiais, sur le petit cahier qu’elle m’apportait, des vers de Mme Tastu et d’Hégésippe Moreau.

Lorsqu’elle reprenait mon travail, elle gémissait :

– Pauvre jeune homme !... une si belle âme !... et mort si jeune !... Merci, monsieur Sébastien !

Un jour que son mari était allé à Paris, pour ses importantes affaires, Mme Champier me fit appeler. Elle était vêtue d’un peignoir bleu, très lâche et flottant : une odeur d’eau de toilette s’évaporait dans la chambre. Comme la quincaillière, elle m’attira près d’elle, tout près d’elle et me demanda :

– Est-ce vrai, Sébastien, qu’on vous a surpris, au collège, avec un de vos camarades ?

Comme je n’avais pas eu le temps de revenir de l’étonnement où me plongeait cette question éternelle :

– C’est très mal... soupira-t-elle... très mal... Oh ! le petit vilain !

Et je dus quitter le notariat de la même façon que j’avais quitté le commerce.

Mme Lecautel, irritée de ma conduite, ne voulut plus s’occuper de moi. Et la vie recommença, lourde, engourdie, sommeillante, atroce, sous l’accablement du papier brun à fleurs jaunes.

3 janvier.

Et, depuis ce temps, déjà lointain, que s’est-il passé dans ma vie ? Que suis-je devenu ? Où en suis-je arrivé ! En apparence, je suis resté le même, triste, doux et tendre. Je vais, je viens, je sors, je rentre comme autrefois. Pourtant, il s’est accompli en moi des changements notables, et je le crois bien, des désordres mentaux singulièrement significatifs. Mais, avant de les confesser, je veux dire deux mots à mon père.

Je sais maintenant la raison de son attitude vis-à-vis de moi, attitude qui se continua, qui se continue toujours, et qui fait que, vivant sous le même toit, nous voyant tous les jours, nous sommes aussi complètement étrangers, l’un à l’autre, que si nous ne nous étions jamais connus. Et la raison, la voici. J’étais pour mon père une vanité, la promesse d’une élévation sociale, le résumé impersonnel de ses rêves incohérents et de ses ambitions bizarres. Je n’existais pas par moi-même ; c’est lui qui existait ou plutôt réexistait par moi. Il ne m’aimait pas ; il s’aimait en moi. Si étrange que cela paraisse, je suis sûr qu’en m’envoyant au collège, mon père, de bonne foi, s’imagina y aller lui-même ; il s’imagina que c’était lui qui recueillerait le bénéfice d’une éducation qui, dans sa pensée, devait mener aux plus hautes fonctions. Du jour où rien de ce qu’il avait rêvé pour lui, et non pour moi, ne put se réaliser, je redevins ce que j’étais réellement, c’est-à-dire rien. Je n’existai plus du tout. Aujourd’hui, il a pris l’habitude de me voir à des heures à peu près fixes, et il pense que c’est là une chose naturelle. Mais je ne suis rien dans sa vie, rien de plus que la borne kilométrique qui est en face de notre maison, rien de plus que le coq dédoré du clocher de l’église, rien de plus que le moindre des objets inanimés dont il a l’accoutumance journalière. Évidemment, je tiens moins de place dans ses préoccupations que le cerisier du jardin qui lui donne chaque année des rouges et savoureuses cerises. L’avouerai-je ? Je ne souffre nullement de cette situation au moins étrange et j’en suis venu à la trouver parfaite et commode, à ne pas la souhaiter autre. Cela m’évite de parler, de jouer avec lui la comédie des sentiments filiaux qui ne sont pas dans mon cœur. Quelquefois, à table, en regardant ce pauvre crâne étroit, ce front lisse, où ne s’accuse aucun modelé, et ces yeux vides, vides de pensée et vides d’amour, je songe mélancoliquement : « Et que pourrions-nous dire ? Mieux vaut que cela soit ainsi. » Pourtant, je ne puis me défendre d’un peu de pitié pour lui. Il a été malade, et je me suis ému.

J’ai longtemps sommeillé, d’un sommeil abrutissant et turpide. Mon vice, d’abord déchaîné par saccades, s’est ensuite régularisé, comme une fonction normale de mon corps. Puis j’ai lu beaucoup, sans ordre, sans choix, sans méthode, j’ai lu toute sorte de livres, principalement des romans et des vers. Mais ces livres que je me procurais, çà et là, au hasard des emprunts, n’ont pas tardé à ne plus me suffire. Ils renfermaient un vague qui ne me satisfaisait point, et, souvent, un mensonge sentimental et dépravant qui m’irritait. Certes, j’étais, je le suis toujours, sensible à la beauté de la forme, mais, sous la forme, si belle qu’elle fût, je cherchais l’idée substantielle, l’explication de mes inquiétudes, de mes ignorances, de mes révoltes en germe. Je cherchais la raison évidente de la vie, et le pourquoi de la nature. Il me fut impossible d’avoir aucun de ces livres qui doivent exister, cependant ; il me fut également impossible de rencontrer un être, un seul être, en qui je pusse confier ces désirs impérieux de m’instruire et de me connaître. Cette absence d’un compagnon intellectuel est certainement ce qui m’a été le plus pénible et ce qui m’a le plus manqué. D’autant que chaque jour j’apprends à mesurer l’étendue de mon ignorance, par la multiplicité, chaque jour accrue, des mystères qui m’entourent. J’ai beau contempler les bourgeons qui se gonflent à la pointe des branches, suivre des journées entières le travail des fourmis et des abeilles, qui me dira comment les bourgeons éclatent en feuilles et se transforment en fruits, à quelle loi d’universelle harmonie obéissent les abeilles et les fourmis, ces artistes sublimes ? En réalité, je ne suis guère plus avancé que je l’étais au collège, et mes tourments intérieurs s’accroissent. Insensiblement, presque inconsciemment, un travail sourd, continu, désordonné, s’est fait dans mon esprit, qui m’a amené à réfléchir sur beaucoup de choses, d’ordres différents, sans résultats bien appréciables ; une révolte est née contre tout ce que j’ai appris, et ce que je vois, qui lutte avec les préjugés de mon éducation. Révolte vaine, hélas ! et stérile. Il arrive souvent que les préjugés sont les plus forts et prévalent sur des idées que je sens généreuses, que je sais justes. Je ne puis, si confuse qu’elle soit encore, me faire une conception morale de l’univers, affranchie de toutes les hypocrisies, de toutes les barbaries religieuse, politique, légale et sociale, sans être aussitôt repris par ces mêmes terreurs religieuses et sociales, inculquées au collège. Si peu de temps que j’y aie passé, si peu souple que je me sois montré, à l’égard de cet enseignement déprimant et servile, par un instinct de justice et de pitié, inné en moi, ces terreurs et cet asservissement m’ont imprégné le cerveau, empoisonné l’âme. Ils m’ont rendu lâche, devant l’idée. Je ne puis même imaginer une forme d’art libre, en dehors de la convention classique, sans me demander en même temps : « N’est-ce pas un péché ? » Enfin, j’ai horreur du prêtre, je sens le mensonge de la morale qu’il prêche, le mensonge de ses consolations, le mensonge du Dieu implacable et fou qu’il sert ; je sens que le prêtre n’est là, dans la société, que pour maintenir l’homme dans sa crasse intellectuelle, que pour faire, des multitudes servilisées, un troupeau de brutes imbéciles et couardes ; eh bien, l’empreinte qu’il a laissée sur mon esprit est tellement ineffaçable que, bien des fois, je me suis dit : « Si j’étais mourant, que ferais-je ? » Et, malgré ma raison qui protestait, je me suis répondu : « J’appellerais un prêtre ! »

Ce matin, je suis allé voir Joseph Larroque, un de mes anciens petits compagnons de l’école. Il se meurt de la poitrine. Déjà, l’année dernière, le terrible mal a emporté sa sœur, plus âgée que lui. Ses parents sont des ouvriers pauvres, paresseux, dévots et qui vivent des dessertes de l’église. Le père Larroque est frère de Charité, et il ambitionne la place de sacristain. Le curé s’intéresse à lui. Sur ses prières, il a fait entrer Joseph au petit séminaire, puis au grand, où le pauvre garçon n’a pu rester, à cause de sa maladie. Il est revenu au pays, et s’est alité. Je vais lui tenir compagnie quelquefois. Il est couché dans une petite pièce, sombre, malpropre et qui sent mauvais. Il n’a pas conscience de son état et parle toujours de retourner, bientôt, au séminaire. Ses parents se désolent, parce qu’ils se berçaient d’espoirs charmants. Ils avaient arrangé leur vieillesse... le presbytère du fils, une jolie maison avec un grand jardin... la mère aurait tenu la maison, le père aurait tenu le jardin... Et voilà que tout cela leur échappe ! Quoiqu’il fasse très froid, la chambre est sans feu... Maintenant que leur fils est condamné, la mère vend le bois qu’on lui envoie, et le père se grise, le soir, avec les bouteilles de vin de quinquina que le bureau de bienfaisance fait remettre au malade. Aujourd’hui, Joseph est triste, découragé.

– Ça ne va pas !... ça ne va pas ! gémit-il... ça me ronge, là dans le poumon !...

Ses yeux sont brûlés de fièvre ; son visage est décharné, affreusement livide ; sa poitrine siffle, brisée par la toux. Dans la pièce voisine, la mère rôde et soupire :

– Mais, lui dis-je, ce n’est rien... Tu vas mieux, au contraire.

– Non ! non ! répète Joseph... Je suis bien malade, va !... Je suis perdu !... Hier j’ai entendu la mère qui lui disait que j’étais perdu !...

Je le réconforte de mon mieux. Et le vicaire, à ce moment entre. C’est un gros garçon aux emmanchements solides, plein d’une santé canaille et bruyante.

– Ah ! Ça ne va pas !... Ça ne va pas !... murmure Joseph au vicaire.

Et celui-ci, dans un gros rire :

– Farceur !... C’est pour qu’on te plaigne... pour qu’on t’apporte des gâteaux !

– Non ! non !... je vous assure !...

– Laisse-moi donc tranquille !... Dans huit jours, tu seras debout... Et sais-tu ce que nous ferons ?... Eh bien ! nous irons manger un lapin, chez le curé de Coulonges... Ah !... ah !...

La figure du pauvre diable s’illumine soudain... Il ne pense plus à son mal... Et, d’une voix mourante :

– Un lapin... Oui, nous mangerons un lapin...

– Et nous boirons du Pomard... de son vieux Pomard !...

– Oui, oui... de son vieux Pomard !...

Il est redevenu gai et plein d’espoir. Tous les deux, Joseph toussant, le vicaire riant, se sont mis ensuite à parler des grosses farces du séminaire. Je suis parti le cœur serré. Ainsi, voilà un jeune homme qui va mourir. Ce n’est pas tout à fait une brute, ni tout à fait un ignorant, puisqu’il a lu des livres, appris des choses, suivi des classes. Il a dû ressentir des émotions, se créer des rêves. Si pauvre, si grossier, si incomplet quel soit, il doit avoir un idéal quelconque. Il va mourir, et il se désespère de mourir. Et la seule promesse de manger un lapin lui redonne l’espoir de vivre.

Quelle tristesse ! Et ce qui est plus triste encore, c’est que cela devait être ainsi ; c’est que le vivant ne pouvait pas recevoir une espérance plus efficace et plus adéquate à leurs communes aspirations. Cela m’a troublé, pour toute la journée.

Je suis rentré par les rues silencieuses et froides. Le ciel est couvert comme d’une épaisse nappe de plomb. Quelques flocons de neige, obliquement chassés par un vent aigre, volent dans l’air. Les maisons sont fermées ; à peine si j’aperçois, derrière les fenêtres dépolies par le froid, quelques figures abêties et somnolentes. Et une sorte de pitié irritée me vient contre cette humanité, tapie là, dans ses bauges, et soumise par la morale religieuse et la loi civile à l’éternel croupissement de la bête. Y a-t-il quelque part une jeunesse ardente et réfléchie, une jeunesse qui pense, qui travaille, qui s’affranchisse et nous affranchisse de la lourde, de la criminelle, de l’homicide main du prêtre, si fatale au cerveau humain ? Une jeunesse qui, en face de la morale établie par le prêtre et des lois appliquées par le gendarme, ce complément du prêtre, dise résolument : « Je serai immorale, et je serai révoltée. » Je voudrais le savoir.

4 janvier.

La neige est tombée, toute la nuit, et couvre la terre. Une paresse m’a retenu au lit assez tard. Je ne voulais pas me lever, il y a des moments où il me semble que je dormirais des jours, des semaines, des mois, des années. Je me suis levé, cependant, et, ne sachant que faire, j’ai rôdé dans la maison. Mon père est à la mairie. La mère Cébron balaie la salle à manger. Mes yeux, par hasard, se posent sur la photographie de ma mère. Elle a retrouvé, dans notre nouvelle demeure, sa place, sur la cheminée, entre les vases bleus. De plus en plus elle s’efface, et le fond est tout jaune. On ne distingue plus les balustres, les étangs, les montagnes. De l’image même de ma mère, je ne vois que la robe, le mouchoir de dentelle, et les longs repentirs encadrant un visage sans traits et sans ombres. Le reste a presque disparu. Je prends la photographie, et, durant quelques secondes, je la considère sans émotion. Pourtant, brusquement, je demande à la mère Cébron :

– Est-ce que mon père n’a rien gardé d’elle ?

– Si !... si !... Il y a au grenier une caisse qui est pleine d’effets de madame.

– Je voudrais les voir... Venez avec moi, mère Cébron.

Nous trouvons la caisse, enfouie sous un tas de haricots, aux cosses séchées, la provision d’hiver... Quatre robes de laine, trois bonnets, un chapeau, quelques chemises... Et c’est tout !... Cela est mangé aux vers, décoloré, pourri. Une âcre odeur de moisi s’exhale de ces minces étoffes en lambeaux, de ces lingeries avariées. En vain, je cherche une forme, une habitude, quelque chose de vivant encore de celle qui fut ma mère, et dont le cœur battit sous des chiffons qui s’effilochent, se désagrègent, se crèvent, et me restent aux doigts. Alors, j’interroge la mère Cébron.

– Elle était bonne, n’est-ce pas ?

– Bonne !... bien sûr qu’elle était bonne ?

La vieille a dit cela d’un ton qui ne me satisfait pas. J’insiste :

– Elle n’a pas dû être toujours heureuse, avec mon père ?

– Ah ! bien sûr que si qu’elle a été heureuse avec monsieur... Elle en faisait tout ce qu’elle voulait, la chère dame !... Elle le menait quasiment par le bout du nez... Ah ! le pauvre monsieur... Je vous assure qu’il ne
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