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français qui vibre comme des coups de clairon, sur la bouche molle et couarde de ces affreux bourgeois. Je voudrais bien connaître, là-dessus, l’opinion de mon père. Il doit en avoir plusieurs d’admirables. Quel dommage qu’il ne soit pas là ! Je laisse M. Champier pérorer dans son groupe de patriotes, et je me dirige plus loin sur la route où je ne rencontre que des figures réjouies par l’attente.

La matinée est charmante, très douce, d’une douceur printanière. Un pâle soleil crève, par intermittence, les nuages blancs, soyeux, qui couvrent le ciel. Les lointains ont des délicatesses infinies, des puretés, des clartés sourdes de voiles virginaux, enflés de jeunes brises. Sur le bois de pins qui ferme l’horizon, sur le bois de pins d’un bleu paon noyé de nacres fluides, on dirait que courent des lueurs à demi éteintes d’arc-en-ciel. Et les haies barrent les champs de hachures vertes, d’un vert poudré de roses, qui tantôt a des consistances translucides de pierres précieuses, et tantôt des vaporisations d’ondes.

La foule grossit, poussée là par un même instinct sauvage, car c’est maintenant une foule. Elle me paraît absolument hideuse. Jamais encore, il me semble, je n’ai si bien compris l’irréductible stupidité de ce troupeau humain, l’impuissance de ces êtres passifs à sentir les beautés naturelles. Pour les faire sortir de leurs trous, pour amener sur leurs visages ces épais sourires de brutes ataviques, il leur faut la promesse des spectacles barbares, des plaisirs dégradants qui ne s’adressent qu’à ce qu’il y a de plus bas, de plus esclave en eux.

Marguerite est là, elle aussi, conduite par sa bonne. Elle aussi, comme tout le monde, elle manifeste une agitation insolite qui m’offusque. À peine si elle remarque le bonjour que je lui adresse.

– L’avant-garde est déjà arrivée depuis longtemps, vous savez, me dit-elle.

Elle grimpe sur le talus, pour voir de plus loin la route. Elle qui d’habitude me gêne plutôt par la persistance de ses œillades, m’obsède de ses tendresses muettes ; elle qui, toujours, cherche à se rapprocher de moi, à se frôler à moi, elle ne me regarde plus du tout. J’éprouve quelque dépit, plus que du dépit, de la jalousie. Je lui parle, elle me répond par des mots brefs, ou ne me répond même pas. Et, d’un coup, hissée sur la pointe de ses pieds, battant des mains, elle s’écrie :

– Les voilà ! les voilà !

En effet, là-bas, sur la route, quelque chose brille et miroite, dans le soleil pâle de cette douce matinée. Cela s’allonge, cela s’avance. Marguerite répète :

– Les voilà ! les voilà !

Je ne l’ai jamais vue ainsi, impatiente, l’œil enflammé, toute frissonnante de désirs, si ce n’est avec moi et pour moi. Et je m’irrite contre elle, de n’être rien dans cette joie qu’elle montre, dans cette passion qui émane d’elle, et d’où je suis absent. J’en veux à Mme Lecautel de l’avoir laissée venir ici. Il me semble que ce n’est pas sa place.

– Ah ! les voilà ! les voilà !

Ils défilent, droits sur les croupes harnachées des chevaux ; ils défilent pesants, éclatants, splendides, dans un remuement d’armes, dans un entrechoquement d’éclairs. Le sol tremble et gronde. Sous les casques qui étincellent, les figures sont bronzées, les muscles puissants ; les thorax bombent comme des armatures, et les crinières s’épandent sur les nuques solides, en torsions noires, sinistres, rappelant les temps des antiques barbaries. Je sens un frisson courir dans mes veines.

Un sentiment, plus fort que ma volonté, s’empare de moi, malgré moi, qui n’est ni de l’orgueil, ni de l’admiration, ni un élan quelconque vers l’idée de la patrie ; c’est une sorte d’héroïsme latent et vague, par lequel ce qu’il y a dans mon être, de bestial et de sauvage, se réveille au bruit de ces armes ; c’est le retour instantané à la bête de combat, à l’homme des massacres d’où je descends. Et je suis pareil à cette foule que je méprise. Son âme, qui me fait horreur, est en moi, avec ses brutalités, son adoration de la force et du meurtre. Ils défilent toujours. J’observe Marguerite. Elle n’a pas bougé de son talus. Elles est grave, très raide, le corps tendu, comme dans l’attente d’un spasme. Ses narines aspirent l’odeur forte de ces mâles ; et son regard, dévoilé de pudeur, a quelque chose de cruel, de farouche et de dompté qui véritablement m’effraie. Elle aussi subit la domination de ces épaules carrées, de ces poitrines robustes, de ces visages bruns, de cette rudesse conquérante, de cette force qui flamboie dans le soleil ; mais elle la subit par le sexe. J’ai senti remuer en moi, tout à l’heure, des désirs obscurs et mal éteints de destruction : elle, ce sont des désirs obscurs, aussi, et infiniment plus puissants, de création humaine, qui l’agitent, gonflent son corps mince et fragile d’un bouillonnement de vie formidable et sacrée. Un dragon l’a regardée et lui a souri, d’un sourire de brute obscène. Mais elle ne l’a pas vu. Ce n’est pas un homme qu’elle voit et choisit : ce sont tous ces hommes auxquels elle voudrait se livrer, rudoyée, écrasée, dans un seul embrassement. Je la trouve belle, plus belle, belle d’une beauté presque divine, parce que je viens de comprendre en elle une des lois de la vie, et que, pour la première fois, le rôle de la femme m’apparaît dans sa douloureuse et sublime ardeur de créatrice. Comme le mariage, qui soumet aux polissonneries infécondes d’un seul homme l’admirable fécondité du corps de la femme, me semble une chose monstrueuse, un crime de lèse-humanité. Et comme, en ce moment, j’éprouve de la pitié et du respect pour les malheureuses créatures honnies, méprisées, qui s’en vont sur les bornes du chemin et dans les bourgs interdits, râler l’amour avec les passants !

Ils ont défilé. La foule les suit. Nous rentrons. Marguerite est silencieuse, un peu lasse, toujours grave. Moi, je retombe vite à d’autres sensations. La conception que je me suis faite de l’amour, dans une lueur de raison ou de folie, je ne sais, n’a pas duré. Je suis revenu, rapidement, aux impressions de luxure. Cela est ainsi. Tout ce que je pense parfois de généreux, il faut que je le ramène, aussitôt, à un salissement, par une pente naturelle et détestée de mon esprit.

Toute la journée, je suis resté fort dégoûté et très sombre. Je ne me suis égayé un peu qu’au dîner. Le colonel n’a pas accepté l’hospitalité de M. le maire ; il a préféré descendre à l’hôtel et manger avec les officiers. Mon père est furieux. Il m’observe de coin, et je suis sûr qu’il m’accuse de cette déconvenue. Lorsque la mère Cébron apporte triomphalement une dinde rôtie, énorme, dorée, luisante de graisse, mon père ne peut plus maîtriser sa colère.

– Remportez ça ! crie-t-il.

– Mais, monsieur...

– Remportez ça, je vous dis !...

Je crois que si mon père avait cru de sa dignité de parler devant moi, la cavalerie eût passé un mauvais quart d’heure.

25 janvier.

Je vais, deux ou trois fois par semaine, chez Mme Lecautel. Ces visites sont, pour moi, une distraction et un moyen de rompre ma solitude un peu. Mais je n’y éprouve pas un vrai plaisir. Mme Lecautel n’est pas la femme intelligente que je voudrais qu’elle fût. Elle a infiniment de préjugés bourgeois, infiniment de petitesses d’esprit et de cœur, et elle ne comprend rien au mal qui me ronge. Aussi ne lui en parlé-je pas. Nous parlons de choses indifférentes et quelconques, les seules d’ailleurs dont elle puisse parler. Lorsque je veux émettre une des idées qui me tourmentent, je sens que cela l’effare, et je me tais... Oh ! n’avoir jamais près de soi un être supérieur, et à défaut de cet être rare, un cœur simple et droit, un cœur de bonté et de pitié, à qui vous puissiez vous montrer tel que vous êtes, et qui vibre à ce que vous sentez, à ce que vous pensez, qui redresse vos erreurs, vous encourage et vous dirige !... Ordinairement, la conversation roule sur les bonnes dont Mme Lecautel change tous les mois. La grande idée qui domine sa vie, c’est que, dans quelque temps, « si cela continue », il sera tout à fait impossible de s’en procurer. Là-dessus, elle brode des variations économiques qui n’en finissent plus. Et, pendant que Mme Lecautel me raconte ses malheurs domestiques, je pense qu’elle paie ses bonnes douze francs par mois, qu’elle les nourrit à peine, les traite durement, militairement, leur demande toutes les soumissions blessantes, toutes les vertus désintéressées, tous les soins savants et délicats des ménagères accomplies, pour douze francs !... Je ne discute pas – à quoi bon ? – et je répète avec elle : « C’est une plaie ! » Une autre de ses grandes idées, c’est que je sois soldat. Elle ne trouve rien d’aussi beau que le métier militaire. Au fond, je crois que ce désir de me voir porter la capote n’est qu’un prétexte égoïste à revivre son passé brillant, à rappeler ses petites vanités anciennes, ses honneurs regrettés, les actions d’éclat de son mari. Ah ! son mari ! Ses portraits sont partout, chez elle, en grande, en petite tenue, en capitaine, en colonel, en général. Ils couvrent les murs, envahissent les tables des cheminées, assiègent les meubles. C’est un gros bonhomme, de chair vulgaire, le képi sur l’oreille, ou le chapeau en bataille, la poitrine tailladée de croix, un air de casseur et d’affreux butor, avec des moustaches épaisses qui tombent sur une impériale longue et pointue. Il me semble que je l’entends sacrer, tempêter de sa voix éraillée de rogomme et brûlée d’absinthe. Elle le trouve beau, glorieux, admirable. Une fois, elle m’a dit, tout émue, qu’en Algérie, il avait tué, de sa main, de sa propre main, cinq Arabes, et qu’il en avait fait fusiller cinquante autres, d’un seul coup ; et elle a ajouté :

– Mon Dieu ! il avait ses défauts, mais c’était un héros !

Une autre fois, elle me dit encore :

– Regardez comme Marguerite lui ressemble ?

Cela m’a paru d’abord une assimilation inconvenante et déplacée. En observant ces portraits et en les comparant à la jolie, fine, étrange figure de Marguerite, j’ai fini par découvrir une ressemblance, lointaine il est vrai, plutôt morale que physique, mais réelle. Il y a dans ces deux fronts, le front du butor et le front de l’enfant charmante, une obstination pareille ; dans les yeux, oui dans les yeux, quelque chose de pareillement hagard, de pareillement héroïque. On sent que le père a dû se précipiter, tête baissée, dans la bataille et dans le meurtre ; on sent que la fille se précipitera de même dans l’amour.

Marguerite ! quel sentiment ai-je pour elle ? Est-ce l’amour ? Est-ce la haine ? Est-ce tout simplement de l’ennui qu’elle me cause ? Je ne le sais pas bien. C’est un peu de tout cela, et ce n’est pas cela. En tout cas, elle m’occupe. Il est, je crois, impossible de rencontrer une jeune fille aussi ignorante. Elle ne sait rien et n’a aucun désir de savoir quelque chose. Mme Lecautel n’a pas voulu mettre sa fille à la pension de Saint-Denis, à cause de sa trop fragile santé, et des crises nerveuses qui durèrent pendant toute son enfance et menacèrent sa vie. C’est elle qui s’est chargée du soin de son éducation, une éducation forcément intermittente et très incomplète, à laquelle Marguerite s’est montrée toujours rebelle. Devant les impatiences, les colères, les révoltes de sa fille, elle a dû même renoncer tout à fait à ces vagues leçons, dans la crainte de voir les crises reparaître. Il ne semble pas que cela ait été un ennui, ni une déception pour elle. Mme Lecautel ne s’aperçoit plus de ce qui manque à sa fille, et puis, elle a pris l’habitude de la traiter, même bien portante, en enfant malade. Tantôt Marguerite est en effet, comme un enfant, comme un baby, insignifiante et babillarde ; tantôt elle est pire qu’une femme corrompue ; alors il y a, en ses yeux, des lueurs d’abîme, des lueurs farouches, fauves, profondes, terribles. Parfois elle a des expansions subites, des besoins de tendresses frénétiques ; parfois, des silences sombres, d’où on ne peut la faire sortir. Elle rit et pleure sans motif apparent. Elle est faite pour l’amour, uniquement pour l’amour. L’amour la possède, comme il ne posséda peut-être jamais une pauvre créature humaine. L’amour circule sous sa peau, brûlant ainsi qu’une fièvre ; il emplit et dilate son regard, saigne autour de sa bouche, rôde sur ses cheveux, incline sa nuque ; il s’exhale de tout son corps, comme un parfum trop violent et délétère à respirer. Il commande chacun de ses gestes, chacune de ses attitudes. Marguerite en est l’esclave douloureuse et suppliciée. Elle ne m’embrasse plus comme autrefois, mais je sens ses lèvres prêtes au même baiser. Elle ne me couvre plus de ses caresses ardentes, précipitées, désireuses de la chair du mâle ainsi qu’elle faisait, gamine ; mais son corps cherche le mien. Quand elle m’approche, elle se livre, toute ; elle a des gestes inconscients, des cambrures de reins, des tensions du ventre qui la dévêtent, et me la montrent en sa nudité pâmée. Dès que j’arrive, elle s’anime ; ses prunelles s’allument, ses joues se colorent aux pommettes d’un sang plus vif, s’estompent aux paupières d’un cerne d’ombre ; un besoin de mouvement l’agite et la pousse. Elle va, vient, virevolte, et saute, prise d’une joie nerveuse, qui lui met au visage une expression de souffrance. Et ses yeux, obstinément, sont fixés sur moi, si hardis, si voraces, qu’ils me font rougir et que je ne puis en supporter l’éclat sombre. Mme Lecautel ne se rend compte de rien. Pour elle, j’imagine, ce sont des fantaisies d’enfant gâté, qui ne tirent pas à conséquence. Elle lui dit seulement de sa voix placide, ce qu’elle lui disait lorsque Marguerite était toute petite : « Allons ne t’excite pas ainsi, ma chérie... Sois tranquille. » Souvent, je suis tenté de l’avertir et je n’ose pas.

Je n’ose pas, et puis j’éprouve vraiment des sensations singulières et compliquées.

Loin d’elle... ah ! loin d’elle !... j’ai le cœur gonflé d’une ivresse qui doit être l’amour. C’est un trouble physique qui s’empare de tout mon être, un trouble très doux et très fort, comme si la vie faisait irruption en moi. Il n’y a pas un atome de mon corps, pas une parcelle infinitésimale de mon âme qui n’en soient inondés et rafraîchis. En même temps, mes idées s’épurent et grandissent. Sans nul effort, d’un léger coup d’aile de ma pensée désentravée, j’atteins des hauteurs intellectuelles que je n’avais pas connues jusqu’ici. Il me semble que je suis le dépositaire de formes sacrées qui s’achèvent et se parfont en moi ; que toute l’humanité, qui n’est pas venue encore, s’agite en Marguerite et en moi, et qu’il ne faudrait qu’un choc de nos deux lèvres, qu’une fusion de nos deux poitrines, pour qu’elle jaillît, de nous, superbe de création, triomphante de vie. En ces moments d’exaltation, je sors, je marche, très longtemps, dans la campagne. Mes tristesses ont disparu ; tout me semble plus beau, d’une beauté surhumaine, d’une surnaturelle splendeur. Je parle aux arbres fraternels ; je chante des cantiques de joie nuptiale, aux fleurs, mes sœur charmées. J’ai reconquis ma pureté. La force, l’espoir circulent dans mes veines, en ondes régénératrices et puissantes.

Près d’elle... ah ! près d’elle... je me sens glacé. Je la vois et mon enthousiasme s’est évanoui ; je la vois et mon cœur s’est aussitôt gonflé et refermé : il est vide, vide de tout ce qu’il contenait de si fort, de généreux, de réchauffant. Souvent même, sa seule présence – sa présence délicieuse – m’irrite. Je ne puis supporter qu’elle rôde autour de moi, qu’elle s’approche de moi. Son contact m’est presque un supplice ; un simple frôlement de sa jupe sur mes jambes me cause, à l’épiderme, une révolte. Je fuis sa main, je fuis son haleine, je fuis son regard embrasé d’amour. Deux fois, à la dérobée, elle a saisi ma main et l’a serrée : je l’aurais battue ! C’est en moi, pour elle, un mélange de pitié et de répulsion, quand elle est là, près de moi ! Et, lorsque je les vois, toutes les deux, côte à côte, la fille si jolie, si pleine d’ardente jeunesse, si désirable, et la mère, déjà vieille, dont la peau se ride, dont le corps se déforme, dont les cheveux blanchissent, c’est à cette dernière que, bien des fois, par une criminelle perversité, par une inexplicable folie de mes sens, sont allés mes désirs et se sont adressées mes luxures. Sa main qui, déjà, se noue aux articulations, sa taille épaissie, ses hanches écrasées me tentent ; je me sens grisé, en quelque sorte, odieusement grisé, à la vue de ces pauvres chairs ruinées, écroulées, couturées de plis vénérables et maternels.

Un jour que sa fille n’était pas là, espérant peut-être amener entre nous l’impossible réalisation de ces rêves ignobles, lâchement, sournoisement, je dis à Mme Lecautel :

– Il ne faut plus que je vienne si souvent chez vous. Cela me fait beaucoup de peine... Mais il ne faut plus.

– Et pourquoi, mon enfant ? me demanda-t-elle surprise.

– Parce que, fis-je, jouant la comédie de l’embarras et de la pudeur... parce que, dans le pays, on jase... on dit que je suis... que vous êtes... enfin on dit...

Et comme je m’étais arrêté cherchant mes mots :

– On dit quoi ? interrogea très intriguée Mme Lecautel.

Lâchement, sournoisement, je ne craignis pas de proférer, en dirigeant sur elle un œil oblique et cruel, ces mots :

– On dit que vous êtes... ma maîtresse !

– Taisez-vous !... quelle infamie !

Ah ! Le regard qu’elle me jeta ! Je ne l’oublierai jamais, ce regard de révolte, de pudeur outragée... Oui, ce regard d’honnête femme où cependant, je vis – et cela me brisa le cœur, et je l’adorai, depuis, comme une sainte, à cause de ce regard – où je vis une tristesse flattée, un regret peut-être, certainement une furtive lueur d’amour ! Que je l’ai aimée de ce regard, par où m’est apparue, pour la première fois, dans sa mélancolie si poignante, l’infinie et l’immortelle pitié du cœur de la femme.

25 janvier.

Ce matin, j’ai trouvé, dans la cuisine, le journal de mon père, qui traînait par hasard. Je l’ai parcouru et j’ai lu ceci : « On annonce que le R. P. de Kern prêchera la carême cette année, à l’église de la Trinité. Le R. P. de Kern est un des prédicateurs les plus éloquents de la Société de Jésus. On se rappelle le bruit que firent à Marseille, l’année dernière, ses admirables sermons, véritablement inspirés. Aux qualités de dialectique serrée et savante du R. P. Félix, le R. P. de Kern joint un charme de parole, qui fait de chacun de ses sermons un morceau achevé de littérature sacrée et même classique. L’éloquent prédicateur est de grande taille et d’allure essentiellement aristocratique. Son visage respire la plus haute piété. Il y aura foule, à la Trinité. »

Quelle ironie !

Le premier moment de surprise passé, je me suis demandé quelle impression cela me causait. Je n’ai pas de haine contre le père de Kern ; son souvenir ne m’est pas odieux. Certes, il m’a fait du mal, et les traces de ce mal sont profondes en moi. Mais ce mal, devais-je, pouvais-je y échapper ? N’en avais-je pas le germe fatal ? Chose curieuse et qui me trouble. De tous les prêtres que j’ai connus, il est, je crois, celui que je déteste le moins. Je voudrais l’entendre. J’ai encore, dans l’oreille, le son de sa voix, pénétrant et doux.

Après tout, il était peut-être sincère, lorsqu’il me disait ces belles choses, dans l’embrasure de cette fenêtre, que je revois, devant le ciel nocturne que, parfois, je regrette. Il s’est peut-être repenti, qui sait ?... Et, peut-être, est-ce de ce repentir que lui viennent ces inspirés accents d’éloquence ! Ma pensée ne s’est pas arrêtée longtemps au père de Kern. Elle s’attache, tout entière, vers l’impassible visage du père Recteur, sur ces yeux pâles, sur cette bouche ironique, hautaine et bienveillante, mais d’une bienveillance qui ne pardonne jamais, et qui tue. Savait-il, lorsqu’il me renvoya ?... Il devait savoir... Je vais écrire à Bolorec d’aller à la Trinité entendre le père de Kern, et me dire comment il est maintenant, et quels sujets il a choisi pour ses sermons.

25 février.

Bolorec ne m’a pas écrit, et le journal n’a plus reparlé du père de Kern. Souvent j’interroge Mme Lecautel qui, par les journaux de la poste, est au courant de tout. Elle ne sait rien non plus... Cela m’ennuie...

10 mai.

Mon premier rendez-vous avec Marguerite ! Je n’aurais pas cru que cela fût possible !

Hier, en me reconduisant, seule jusqu’à la porte de la rue, elle m’a dit, tout à coup, très vite et très bas :

– Ce soir, à dix heures, trouve-toi, sur la route, devant l’allée des Rouvraies.

J’ai été stupéfait d’abord, et puis j’ai répondu :

– Non, Marguerite, c’est impossible... Je ne ferai pas cela...

– Si, si, si... Je veux !

Sa voix montait, impatiente. J’ai eu peur que sa mère ne l’entendît ; j’ai eu peur aussi d’une scène de crise, car elle était très agitée, très nerveuse.

– Soit ! ai-je fait.

– À dix heures !

Et Marguerite a refermé la porte.

Toute la journée, je me demandai si je devais aller à ce rendez-vous ! La laisser seule sur la route : je ne le pouvais pas. Et puis, du caractère absolu et fantasque dont je connaissais Marguerite, j’avais à craindre qu’une fois sortie, et ne me voyant point, elle vînt chez moi ! Je me promis, d’ailleurs, de lui parler fermement. Pourtant, à mesure que l’heure avançait, l’autre Marguerite lointaine, faisait place, peu à peu, dans mon rêve, à celle que je venais de quitter. Une appréhension d’elle succédait au dégoût en allé ; une appréhension agréable, l’angoisse d’une attente délicieuse, d’un mystère désiré, qui me rendait bien lentes les heures, et bien éternelles les minutes.

La nuit était sombre, sans lune. Une fraîcheur humide s’évaporait de la terre, et dans l’air des parfums rôdaient. J’étais sur la route, depuis une demi-heure, en avance, ayant eu le temps de m’habituer à l’obscurité, inquiet du moindre bruit, plein d’une anxiété profonde et vague, comme ces masses d’ombre où des frissons d’amour couraient. Car c’étaient, sous le ciel silencieux, des masses d’ombres confuses, et d’errantes silhouettes, parmi lesquelles la route se dessinait un peu plus pâle, la route par où, dans un instant, Marguerite allait venir, ombre furtive elle aussi, et furtive silhouette, perdue dans le mystère nocturne.

Je l’entendis, d’abord, sans la voir : un bruit cadencé et rapide, alerte comme la fuite d’une bête dans un fourré ; puis je la vis toute vague, à peine corporelle, disparaissant et reparaissant ; puis soudain, je la sentis près de moi. Elle était enveloppée d’un châle noir, si noir que son visage brillait presque, ainsi qu’une étoile dans les ténèbres.

– Je suis en retard, dit-elle, essoufflée. J’ai cru que ma mère ne se coucherait pas ce soir.

Et, saisissant ma main, elle m’entraîna :

– Allons sur le banc, dans l’allée, veux-tu ?

Lorsque nous fûmes assis, sur le banc, dans l’allée, elle contre moi, frissonnante et réelle, le charme s’était envolé. J’éprouvai un remords violent d’être venu, un ennui d’être là ! Brusquement je retirai ma main de la sienne.

– C’est très mal ce que nous faisons là, Marguerite, prononçai-je gravement... Je n’aurais pas dû...

Mais elle m’interrompit doucement :

– Tais-toi... Ne dis pas ça... Il y avait si longtemps que je voulais... C’est vrai, tu n’avais pas l’air de comprendre. Sois gentil, ne me gronde pas... Je suis bien heureuse !

Elle soupira :

– N’être jamais seuls ensemble ! C’est vrai aussi, cela m’ennuie, tiens !... Je ne puis rien te dire, moi... Et j’ai tant de choses à te dire, tant, tant, tant !... Donne-moi ta main.

Elle parlait bas, la tête reposée sur mon épaule, son corps reposé contre le mien qui se glaçait. Et je le sentais frémir ce corps jeune, onduleux et souple, je le sentais haleter, battre, se tordre contre moi ; ma peau s’horripilait ; j’avais sur tout mon épiderme, de la tête aux pieds, comme un agacement nerveux, comme une impression d’intolérable chatouillement ; il me semblait que je subissais le contact d’un animal immonde. J’avais, oui, véritablement, j’avais l’horreur physique de cette chair de femme qui palpitait contre moi. Je ne pensais plus qu’à une chose : la forcer à partir. Je me reculai vivement.

– D’abord, fis-je avec dureté, expliquez-moi comment vous avez fait pour quitter la maison, Marguerite ?

– Oh ! vous... Il me dit vous... Dis-moi tu, tout de suite.

– Voyons, Marguerite, je vous en prie.

– Dis-moi tu... dis-moi tu...

Sa voix tremblait, je redoutais une scène de larmes.

– Eh bien, comment as-tu fait pour quitter la maison ?

Elle se rapprocha de moi, et rieuse, enfantine, en petites phrases désordonnées, elle me raconta que, depuis plus d’un mois, elle huilait, chaque jour, les serrures et les gonds des portes, qu’elle était déjà, plusieurs fois, sortie dans la rue, pour essayer... et que c’était très facile.

– Tu comprends, ça ne fait pas de bruit... Je vais nu-pieds... mère dort. Et dans la rue, eh bien ! dans la rue, je marche nu-pieds aussi, pendant plus de cinquante pas... Et puis après, je mets mes bottines, et je cours.

Se dégageant et se levant, d’un geste vif elle fit sauter, en l’air, l’une de ses bottines, et posa son pied nu sur ma cuisse.

– Tâte mon pied ! fit-elle... Tâte donc !

Il était humide et froid, et couvert de grains de sable.

– C’est de la folie ! m’écriai-je.

– Ah bien ! j’ai marché dans une flaque !... Qu’est-ce que ça fait ?... Puisque c’est pour te voir... Tâte encore... Tu me réchauffes.

Je cherchai la bottine, lancée au milieu de l’allée, et je rechaussai Marguerite. Elle se laissait faire, heureuse de livrer quelque chose d’elle à mes soins, qui lui étaient une caresse, et babillait d’innocentes paroles. Était-ce l’enfantillage de ce babil qui éloignait de moi toute autre pensée redoutée ? Mon irritation diminuait et se fondait, peu à peu, dans la tristesse et dans la pitié, une pitié profonde pour cette créature si jolie et irresponsable, dont j’entrevoyais l’avenir perdu, la vie sombrée en d’irréparables catastrophes. J’essayai de la raisonner, je lui parlai doucement, avec une tendresse fraternelle. Elle se pelotonnait contre moi, sa main dans la mienne, silencieuse maintenant, les yeux tournés vers le ciel qui, entre les feuilles des trembles de l’allée, se nacrait d’une lueur, à chaque minute plus vive et envahissante, la lueur de la lune encore invisible et cachée par les coteaux de Saint-Jacques.

– Si ta mère s’apercevait de ton absence, Marguerite, pense au chagrin que tu lui ferais ! Elle en mourrait peut-être ! Elle t’aime tant, tu le sais bien !... Quand tu étais malade, rappelle-toi, comme elle t’a soignée, comme elle était, nuit et jour, penchée sur ton lit, avec l’affreuse torture de te perdre !... C’est qu’elle n’a plus que toi, vois-tu. Non seulement tu es la consolation, mais tu es la raison seule de sa vie... Je suis sûr qu’elle doit se lever, la nuit, pour veiller sur ton sommeil, pour t’entendre respirer et dormir ! Marguerite, tu ne sais pas cela !... Mais quand elle me parle de toi, quelquefois, elle pleure, la pauvre femme... Elle me dit : « Oui, Marguerite va mieux..., mais elle est si drôle parfois... si excitée !... J’ai toujours peur... Et puis, elle ne m’obéit pas ! » Marguerite, ma petite Marguerite, songe à l’affreuse chose que ce serait... Ta mère, en ce moment, trouvant ta chambre vide, et criant, t’appelant, folle de douleur ! Marguerite, il faut rentrer tout de suite, ne pas perdre une seconde, il faut rentrer...

M’écoutait-elle ? Il ne me le semblait pas. Elle se berçait de ma voix, mais ma voix ne lui apportait pas les mêmes paroles que celles qui sortaient de ma bouche. Je sentais son corps frissonner, mais d’une émotion qui n’était pas la mienne, ses mains m’étreignaient, mais ces étreintes ne correspondaient pas au sentiment d’affectueuse pitié qui, en ce moment, me prenait toute l’âme.

– Il faut rentrer, Marguerite, répétai-je... Je te promets que j’irai te voir demain, que nous nous verrons tous les jours... oui, tous les jours, je te le promets...

Elle ne m’écoutait pas. Comme si elle sortait d’un rêve que, pas une minute, mes prières n’avaient pu troubler, elle murmura de sa voix lointaine, de sa voix d’enfant :

– Devine quelque chose ?

– Il faut rentrer, Marguerite, insistai-je d’un ton qui commençait à s’exaspérer.

– Devine... je t’en prie !... Devine !... Ah ! tu ne veux pas deviner, vilain !... Eh bien, tu as dit, l’autre jour, que tu n’avais pas de livres, pas ?... Et que ça te faisait de la peine, pas ?... Devine...

– Oui, j’ai dit cela, et puis ?...

– Et puis, moi, je ne veux pas que tu aies de la peine, et je veux que tu aies des livres !... Tu ne devines pas ?... non ?...

Vivement, elle se leva du banc, toute droite, rejeta le châle qui l’enveloppait, et je l’entendis qui fouillait dans la poche de sa robe, par gestes brusques, saccadés, impatients. Bientôt, elle poussa un petit cri de joie, se rassit près de moi, et prenant ma main, elle l’ouvrit toute grand, y déposa des pièces de métal, en disant triomphalement :

– Voilà ! tu auras des livres maintenant, beaucoup, beaucoup de livres. Et, moi, je serai bien, bien contente.

D’abord je demeurai stupéfait, étourdi, la main étendue, tremblante un peu. Et, dans ma main, les pièces, en s’entrechoquant, faisaient un bruit d’or. Il devait y en avoir cinq ou six, davantage peut-être. Mon regard allait de cette main, où les pièces restaient invisibles, au visage de Marguerite, invisible aussi, dans la nuit. Je n’éprouvais nulle colère, nulle honte ; c’était, en moi, comme une pitié plus douloureuse, qui me poussait à m’agenouiller devant cette enfant dont l’inconscience me paraissait sublime. Je balbutiai :

– Où as-tu pris cet argent ?

– Je ne l’ai pas pris... Il est à moi.

Je l’attirai contre ma poitrine ; elle m’enlaça le cou de ses deux bras.

– Dis-moi la vérité, Marguerite... Tu l’as volé à ta mère ?...

– Eh bien !... mère et moi, n’est-ce pas la même chose ?

Je reglissai l’argent dans les poches de sa robe, et je dis :

– L’autre jour, j’ai menti... J’ai des livres... Tu remettras cela où tu l’as pris... Tu me le promets ?

Elle était presque défaillante, la taille cambrée, son souffle haletait sur mon visage.

– Ah ! pourquoi ?

Je la serrai dans mes bras ; je lui donnai, au front, un baiser, où il y avait plus que l’infini de l’amour, l’infini du pardon.

– Parce que je le veux !...

Nous rentrâmes, tous les deux, enlacés l’un à l’autre, ivres et très purs. La lune, qui montait, dans le ciel, au-dessus des coteaux se mirait dans les larmes de l’enfant.

.........................................................................

À partir de ce moment, Sébastien délaisse, peu à peu, son journal. Les dates s’espacent ; les impressions se font plus rares. Ce sont d’ailleurs les mêmes luttes de ses instincts et de son éducation ; les mêmes incomplètes et stériles révoltes, les mêmes troubles cérébraux. Sa personnalité ne se dégage pas des nuages qui obscurcissent ses concepts indéfinis et peureux. Et ses énergies s’amollissent chaque jour, davantage. Il n’a plus le courage de poursuivre, au-delà des commencements, un travail intellectuel, une pensée, même un exercice physique. La marche lui devient une fatigue. À peine s’il a fait quelques pas, qu’il s’arrête, pris d’une insurmontable paresse devant le long déroulement des routes, et le recul plus lointain des horizons. Il s’assied sur un talus, le coude dans l’herbe, ou s’étend dans une plaine sur le dos, à l’ombre, et il reste là, des journées entières, sans penser, sans souffrir, mort à tout ce qui l’entoure. Cependant, il note encore, çà et là, brièvement, quelques rendez-vous avec Marguerite. Mais il n’a plus retrouvé les sensations du premier soir. Ces rendez-vous l’énervent et l’ennuient. Le plus souvent, il ne parle pas, et, penchée sur son épaule, Marguerite pleure ; il la laisse pleurer, et il entrevoit avec dégoût, presque avec terreur, le jour où les larmes ne lui suffiront plus et où elle réclamera des baisers. Une fois, Marguerite s’est enhardie jusqu’à la caresse, une caresse brusque, violente, où se sont révélées toutes ses ardeurs comprimées. Sébastien l’a repoussée brutalement et il est parti, la laissant seule, dans la nuit, en proie à une crise nerveuse. Il ne voulait plus revenir, cherchait lâchement à profiter de cet incident, pour cesser tout à fait ces rendez-vous ; et puis il est revenu, attiré par il ne sait quoi de bon, de tendre, de chaste aussi, qui demeure sous ses dégoûts physiques et qui est fort comme la pitié. Marguerite, vaincue, a recommencé de pleurer ; elle préfère encore ces entrevues tristes, sans jamais une parole d’amour, sans jamais une caresse, à la pensée de perdre Sébastien, de ne plus poser sa tête sur ces épaules chères, de ne plus le sentir près d’elle. Les heures passées ainsi la brisent et la consument. Elle maigrit ; ses yeux se cernent davantage ; elle n’a plus de gaietés emportées comme autrefois. Mais qu’y faire ?

Du mois d’août au mois d’octobre, Sébastien est resté dans son lit, en proie à une fièvre typhoïde, dont il a failli mourir. Il note, dans son journal, plus tard, que cette maladie n’a guère altéré les conditions morales de sa vie, et que le délire de la fièvre n’est pas sensiblement plus douloureux que la pensée normale, ni plus fou que les plus ordinaires rêves. Ses cauchemars ont toujours tourné dans le même cercle d’insupportables visions : le collège ! « En réalité, écrit-il, pendant un mois à peu près que dura ce délire, je crus revivre mes années de Vannes, et ce n’était ni plus pénible, ni plus bête, que les années que j’y ai véritablement vécues. » Cependant un changement s’est opéré dans son existence. Son père l’a soigné avec dévouement pendant la période dangereuse de la maladie, passant les nuits souvent à son chevet, se montrant inquiet, malheureux. La mère Cébron l’a surpris, un matin, qui se désolait, et disait : « Il n’y a plus d’espoir ! » Ensuite, il a veillé sur sa convalescence, avec une affection tendre. Sébastien note : « Maintenant, mon père et moi, nous sortons ensemble quelquefois, bras dessus bras dessous comme de vieux amis, événement qui semble intriguer beaucoup les gens d’ici, car c’est la première fois, depuis mon retour du collège, que cela nous arrive. Nous ne parlons pas du passé, je crois que mon père l’a oublié, ni de l’avenir : l’avenir, c’est le présent, c’est la longue habitude qu’il a de me voir dans une situation qu’il juge, aujourd’hui, naturelle et qu’il ne peut concevoir autre. Nous ne parlons guère, d’ailleurs, et n’échangeons que fort peu d’idées. Pour mon père, la moindre parole que je prononce est une énigme ou bien une folie. Au fond, je suppose qu’il me craint et que, peut-être, il me respecte. Il a des timidités comme s’il était en présence d’un être qu’il trouve dangereux, mais supérieur à lui. Il se surveille davantage avec moi, en ses expressions, et en l’expansion oratoire de ses idées, de peur de dire une sottise. J’ai remarqué que, sous l’emphase qui lui est coutumière malgré tout, ses idées sont infiniment restreintes. Je ne lui en connais que trois, dont il ait un sens exact et précis, et qu’il transpose du monde physique au monde moral. Elles correspondent aux idées de hauteur, de largeur et de prix. C’est là tout son bagage scientifique et sentimental. Lorsque nous sommes dans la campagne, je suis frappé par le peu d’impressions qu’il reçoit.

« Il ne dira jamais d’une chose, par exemple, qu’elle est verte ou bleue, carrée ou pointue, molle ou dure, il dira : “Mais c’est haut ça !”, ou “mais c’est large, ça !”, ou “ça doit valoir tant !”. Un soir, nous revenions par le soleil couchant, le ciel était splendide, illuminé, embrasé, incendié de lumières, rouges, braisillantes, mêlées à des traînées de soufre et de vert pâle, d’un surprenant éclat. Sous le ciel, les coteaux, les champs se tassaient, noyés de tons délicieusement imprévus et féeriques, de vapeurs colorées et mouvantes. Mon père s’arrêta longtemps à contempler le paysage occidental. Je pensai qu’il était ému et j’attendais avec curiosité le résultat de cette émotion insolite. Au bout de quelques minutes, il se tourna vers moi, et me demanda très grave : « Sébastien, dis-moi, crois-tu que les coteaux de Saint-Jacques soient aussi hauts que les coteaux de Rambure... ? Moi je crois qu’ils sont moins hauts ! » Je ne puis me faire à ce genre de conversation. Cela m’irrite. Aussi, de temps en temps, il m’arrive de lui répondre par des monosyllabes secs. Dois-je l’avouer ! Je regrette le temps où nous vivions chacun de notre côté, sans nous parler jamais, et où nous n’étions pas plus étrangers l’un à l’autre que nous ne le sommes, maintenant que nous nous parlons. »

Au milieu de tout ce désordre de pensées et de sentiments, entre des impressions de littérature et des essais, d’art parfois curieux, se mêlent sans cesse des préoccupations sociales. On le voit toujours tiraillé entre l’amour et le dégoût que lui inspirent les misérables, entre la révolte où le poussent ses instincts et ses réflexions et les préjugés bourgeois où le ramène son éducation : « Peut-être la misère est-elle nécessaire à l’équilibre du monde, écrit-il. Peut-être faut-il des pauvres pour nourrir les riches, des faibles pour engraisser les forts, comme il faut des oiseaux à l’épervier ?... La misère est peut-être la houille humaine qui fait marcher les chaudières de la vie ?... Quelle terrible chose de ne pas savoir et qu’ils sont cruels ces éternels “peut-être”, qui maintiennent mon esprit dans l’ombre étouffante du doute ! » Il écrit encore : « Ce qui m’éloigne des pauvres gens, je crois que c’est une cause purement physiologique : l’extrême et maladive sensibilité de mon odorat. Quand j’étais enfant, je m’évanouissais rien qu’à respirer une fleur de pavot. Aujourd’hui, je vis beaucoup, même mentalement, par l’odorat, et je me fais souvent des opinions de certaines choses par l’odeur qu’elles m’apportent, ou simplement qu’elles évoquent. Jamais, je n’ai pu vaincre la souffrance olfactive que me donnent les odeurs de misère. Je suis comme les chiens qui aboient aux haillons des mendiants. » Et plus loin : « Non ! non ! j’ai beau chercher des raisons et des excuses, la vérité c’est que je suis lâche devant n’importe quel effort. »

Le journal de Sébastien se termine au mois de janvier 1870, par cette page laissée inachevée :

18 janvier.

Aujourd’hui, j’ai tiré au sort, comme on dit, et le sort m’a été défavorable. J’ai amené le numéro 5. Malgré les observations de Mme Lecautel, mon père ne veut pas que je sois soldat. Je ne crois pas, pourtant, qu’il ait des préventions contre le métier militaire : il ne se permettrait pas de rêver une organisation sociale, même plus juste, même plus humaine, que celle établie, et qu’il sert sans discuter ainsi. Il lui serait désagréable qu’on puisse dire que le fils de M. Joseph-Hippolyte-Elphège Roch est simple pioupiou, comme tout le monde. Mon père m’a acheté un remplaçant. Je reverrai toujours la figure de ce marchand d’hommes, de ce trafiquant de viande humaine, lorsque mon père et lui discutèrent mon rachat, dans une petite pièce de la mairie. Courtaud, bronzé, musclé, les cheveux noirs et bouclés, l’œil blanc, le nez légèrement crochu, gai d’une gaieté sinistre d’esclavagiste, tel je m’imagine les négriers. Il était coiffé d’un bonnet d’astrakan, chaussé de fortes bottes et son pardessus verdâtre battait les talons crottés de ses bottes. Il avait aux doigts une quantité d’anneaux d’or et de bagues. Ils marchandèrent longtemps, franc à franc, sou à sou, s’animant, s’injuriant, comme s’il se fût agi d’un bétail, et non point d’un homme que je ne connais pas, et que j’aime, d’un pauvre diable qui souffrira pour moi, qui sera tué peut-être pour moi, parce qu’il n’a pas d’argent. Vingt fois, je fus sur le point d’arrêter cet écœurant, ce torturant débat, et de crier : « Je partirai ! » Une lâcheté me retint. Dans un éclair rapide, j’entrevis l’existence horrible de la caserne, la brutalité des chefs, le despotisme barbare de la discipline, cette déchéance de l’homme réduit à l’état de bête fouaillée. Je quittai la salle, honteux de moi, laissant mon père et le négrier discuter cette infamie. Une demi-heure après, mon père me retrouva dans la rue. Il était très rouge, excité, ronchonnait en hochant la tête.

– Deux milles quatre cents francs !... Pas un sou de moins !... C’est un vol... un vol !

Toute la journée, Pervenchères a été en rumeur. Des bandes de conscrits, leurs numéros fièrement piqués à la casquette, enrubannés de nœuds flottants et de cocardes tricolores, ont parcouru les rues en chantant des chansons patriotiques. J’avise un petit garçon fils d’un fermier de mon père, et je lui demande :

– Pourquoi chantes-tu ?

– J’sais pas... J’chante...

– Tu es donc content d’être soldat ?...

– Non, bien sûr... J’chante parce que les autres chantent.

– Et pourquoi les autres chantent-ils ?

– J’sais pas... Parce que c’est l’habitude quand on est conscrit...

– Sais-tu bien ce que c’est que la Patrie ?

Il me regarde d’un air ahuri. Évidemment, il ne s’est jamais posé cette question.

– Eh bien, mon garçon, la Patrie, c’est deux ou trois bandits qui s’arrogent le droit de faire de toi moins qu’un homme, moins qu’une bête, moins qu’une plante : un numéro.

Et vivement, pour donner plus de force à mon argumentation, j’arrache le numéro et en frotte le nez du paysan, et je poursuis :

– C’est-à-dire que pour des combinaisons que tu ignores et qui ne te regardent pas, on t’enlève ton travail, ton amour, ta liberté, ta vie... Comprends-tu ?

– P’tête ben !...

Mais il ne m’écoute pas, et suit, d’un air inquiet, le bout de carton que ma main promène en zigzags, dans l’air, et timidement :

– Rendez-moi mon numéro, dites monsieur Sébastien !

– Tu y tiens, alors, à ton numéro ?

– Dame !... bien sûr que j’y tiens... Je l’mettrai sur la cheminée, à côté de l’image d’ma première communion.

Il le repique à sa casquette, regagne son groupe et se remet à chanter.

Je l’ai revu, le soir. Il était ivre et portait un drapeau dont les franges traînaient dans la boue...

Ah ! que j’ai quelquefois envié les ivrognes.

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