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III


Peu à peu, Sébastien finit par se résigner à sa nouvelle existence qui se trouva prise dans l’engrenage de la tâche quotidienne et, désormais, sans trop de dures secousses, se déroula sur la régularité monotone des heures, ramenant toujours pareils les mêmes occupations et les mêmes événements. Il oublia le voyage pénible, l’entrée douloureuse dans cette grande prison de pierre grise, et le froid glacial qui lui avait étreint le cœur, rétracté la chair, à la vue des longs couloirs blafards, des petites cours intérieures, baignées d’un sépulcral jour ; il oublia les clameurs féroces, l’étang si morne, là-bas, sous le morne ciel et l’étrange, inconcevable folie qui, en une minute éperdue, l’avait poussé vers la mort, comme vers un refuge. Puis, les souvenirs du pays s’estompèrent dans une brume plus douce ; les regrets se firent moins poignants et plus lointains. Loin de son père, délivré de l’ennui de sa parole, du vide de ses conseils, il le trouva beau, grand, héroïque, sublime, et il l’aima d’un amour d’autant plus fort, qu’il en avait presque rougi, qu’il l’avait presque renié. Sa tendresse s’accrût de toutes les insultes endurées à cause de lui, s’aviva du remords de ne l’avoir pas courageusement défendu. Pour ne pas l’inquiéter et par une sorte de pudeur fière à ne point étaler de plaintes et de récriminations devant les maîtres – car il savait que les Jésuites lisaient les lettres des élèves comme celles des parents – il ne voulut rien lui confier de ses tourments. Il se bornait à laisser déborder son cœur, en affections naïves et chaudes, en promesses répétées de bonne conduite et de travail. Il s’essayait aussi à de petites descriptions du collège, à des récits de promenades, où déjà se révélait, dans la primitivité de la forme et l’éveil incomplet de la sensation, une âme curieuse et vibrante. Et puis, c’étaient des besoins de parler du pays, des souvenirs à l’adresse de toutes choses de là-bas, exprimés, tantôt avec une gaieté forcée, tantôt avec l’angoisseux, l’exaspéré désir des joies natales, des caresses familières qui dénotaient une véritable détresse morale. Un autre que M. Roch se fût peut-être alarmé de cette insolite agitation d’esprit. Celui-ci ne vit là qu’un badinage dont l’inutilité et le manque de sérieux le choquèrent : « Je ne suis pas trop content de toi, écrivait-il, je m’aperçois que tu passes ton temps à des gamineries, à des futilités, que je ne saurais encourager. Je comprends que, les premiers jours, tu te sois laissé griser par un changement d’existence aussi radical et flatteur. Mais il est urgent que tu songes à devenir sérieux. Tout Pervenchères s’occupe de toi. On me jalouse. Je dis : “Mon fils arrivera très loin, ira très haut.” Tâche de ne pas faire mentir ton père. Envoie-moi la liste de tes principaux condisciples, de ceux surtout qui portent un nom historique. Comment s’appellent tes voisins de classe ? Avec qui t’es-tu lié de préférence ? Le Révérend père qui t’a conduit te parle-t-il de moi ? »

Les brimades revinrent encore, mais elles perdaient chaque fois de leur caractère de violence pour ne plus conserver qu’une sorte d’intermittente, de joviale raillerie qui lui rendait, moins insupportable, sa blessure. Cependant, il sentit très vivement l’amertume de l’inégalité sociale, avérée, persistante, en laquelle il vivait. D’être toléré comme un pauvre, et non accepté comme un pair, cela lui fut un lourd chagrin, une plaie d’inguérissable orgueil, contre lequel il tenta, vainement, de réagir. Cette solitude où on le laissait le fit plus grave et réfléchi, presque vieux. Les roses couleurs de ses joues s’effacèrent et pâlirent ; l’ovale de son visage s’amincit, ses yeux se cernèrent inquiets, meurtris, se voilant sans cesse sous une double expression de tristesse tranquille et de méditation étonnée. Devant les inextricables complications de la vie, ses surprises augmentèrent chaque jour. Chaque jour lui révéla des habitudes, des noms, tout un ordre de choses importantes, toute une série de personnages, augustes et révérés, qui semblaient familiers à tout le monde, et qu’il se désolait d’être le seul à ne pas connaître et qu’il s’irritait de ne pas comprendre. Cette ignorance lui valait de fréquentes avanies. Un après-midi, Guy de Kerdaniel, à brûle-pourpoint, lui demanda « pour qui il était, du comte de Chambord ou de l’Usurpateur ? » Ne sachant pas ce qu’étaient ces personnages, s’ils existaient vraiment, et de quelle façon on pouvait « être pour l’un ou pour l’autre », il n’avait rien répondu. Et l’on avait ricané de son embarras. Sébastien se rendit compte qu’il venait encore de donner une preuve nouvelle de son infériorité. Mais comment faire ? On riait de son silence ; et, lorsqu’il parlait, on le huait. « C’est peut-être des surnoms de Jésuites ! » se dit-il. Longtemps, il garda au comte de Chambord et à l’Usurpateur une rancune de les ignorer ; et, convaincu que cela devait être ainsi, que cela serait toujours ainsi, il n’osa pas se renseigner, dans la crainte d’une mystification. D’ailleurs, à qui se fût-il adressé ?

Les collèges sont des univers en petit. Ils renferment, réduits à leur expression d’enfance, les mêmes dominations, les mêmes écrasements que les sociétés les plus despotiquement organisées. Une injustice pareille, une semblable lâcheté président au choix des idoles qu’ils élèvent et des martyrs qu’ils torturent. Tout ignorant qu’il fût des conflits d’intérêts, des rivalités d’appétits, immanentes, qui font s’entre-déchirer les mêlées humaines, Sébastien, à force de voir et de comparer, ne tarda pas à déterminer l’exacte situation qu’il occupait en ce milieu, agité par des passions, troublé par des chocs, jusque-là insoupçonnés et décourageants. Sa situation était celle d’un vaincu. d’un vaincu qui n’a même pas, pour se réconforter de sa défaite, le souvenir d’une lutte, ou l’espoir d’une vengeance. La lutte lui était odieuse ; la vengeance, il n’y songea pas un seul instant. Il comprit qu’il ne devait compter que sur lui-même, ne vivre qu’en lui-même d’une vie solitaire, indépendante et fermée aux sollicitations ambiantes. Mais il comprit aussi que ce renoncement était au-dessus de ses forces. Sa nature généreuse, expansive, tout en élans, ne pouvait s’accommoder des étroites limites intérieures où il la circonscrivait. Elle avait besoin d’air, de chaleur, de lumière, d’un large espace de ciel. En attendant que cette lumière brillât, que s’ouvrît ce ciel, Sébastien continuait de regarder la Vie passer sur un fond d’images brouillées et d’inexorable nuit.

À Vannes, chaque cour se divisait en groupes distincts, exclusifs l’un de l’autre, représentant non des communions de sympathies, ou des convenances de caractères, mais des catégories sociales, qui avaient, ainsi que dans l’ordre politique, celle-ci seulement des privilèges, celle-là seulement des obligations. Malgré les incessants contacts, les coude-à-coude forcés de l’étude, de la classe, de la chapelle, du réfectoire, où les angles s’épointent, où les heurts s’amollissent, où l’instinctif sentiment d’une défense commune, contre le devoir et contre le maître, réunit, un instant, les intérêts les plus disparates, il n’existait réellement, entre ces groupes, aucun mélange moral. Durant les récréations, chacun reprenait sa place officielle, rentrait dans les étroits compartiments d’une constitution aristocratique dont les pères, sans brusqueries, avec des apparences d’impartialité bénévole et souriante, savaient maintenir le sévère fonctionnement, encourager les préjugés, pensant faire ainsi pénétrer plus avant dans les âmes la nécessité d’une discipline graduée, le culte d’un respect hiérarchique. Guy de Kerdaniel était le chef indiscuté de la cour, dont Sébastien était le souffre-douleur. Ses fantaisies d’enfant gâté, ses amitiés changeantes, ses capricieuses haines étaient la loi souveraine. Il connaissait son pouvoir et en abusait volontiers, surtout contre les faibles. Choyé par les maîtres, en raison de sa naissance presque illustre, adulé par les élèves, en raison des spéciales attentions, de l’évidente préférence que lui manifestaient les maîtres, il résumait en lui ce que la vie a de plus souhaitable et de vénéré. On savait la considérable fortune de ses parents, leur prestigieux château sur les bords de la Rame, leur train de vie magnifique et bruyant. Les imaginations s’exaltaient au récit des chasses, des réceptions, des églises rebâties, des couvents subventionnés, des entrevues fréquentes du marquis de Kerdaniel avec le comte de Chambord qui l’avait institué, officiellement, son confident le plus intime, son ami le plus écouté. De ces merveilles, de ces élégances, de cette amitié royale, le fastueux Guy gardait une indestructible auréole. Chétif de corps, malsain de peau, marqué sur son front pâli, rétréci, déjà fané, du stigmate des races épuisées, il avait l’assurance d’un homme fait, le geste bref, la bouche impérieuse, l’œil insolent sous des paupières trop lourdes et clignotantes. Il n’en était pas moins, malgré cet aspect de groom anémié, le centre élu, le pivot choisi de cette société infantile acquise, par l’exemple et l’éducation, à tous les servilismes, comme à toutes les tyrannies. Les vanités, les ambitions, les aspirations secrètes ou avouées de ce petit peuple, parqué en de jalouses coteries, rayonnaient vers sa personne fragile et redoutable, ou plutôt vers ce qu’elle évoquait de richesse éblouissante, de luxe sacré et d’agenouillements humains. Sébastien n’essaya pas de l’attendrir par une lâche soumission, ni de s’imposer à lui par l’éclat d’une révolte. Il le dédaigna, et ce dédain, surélevant sa pitié, il chérit davantage ses petits amis de là-bas, les mal peignés, les mal torchés, ceux-là surtout, effarés et miséreux, dont les blouses en loques, et les tristes pantalons rapiécés, l’émurent aux larmes, douloureusement. Il se tint aussi à l’écart des maîtres, ne quêta pas leurs bonnes grâces, ne chercha point à provoquer leur tendresse. Il lui semblait que la douceur fuyante de leurs manières reculait encore, au lieu de la rapprocher, l’humiliante distance, de jour en jour plus grande, mise par les élèves entre eux et lui. Leurs « mon enfant », prononcés d’une voix pateline, sonnaient faux à son cœur. Auprès d’eux, il n’éprouva aucune impression d’être protégé. On le délaissait dans la classe, où ses professeurs lui faisaient réciter mécaniquement ses leçons, l’interrompant chaque fois d’un « c’est bien », bref et sec, sans jamais une parole d’encouragement ou de blâme, sans un redressement de mémoire, alors qu’ils s’appliquaient à éveiller l’intelligence des autres, à la guider dans ses voies préférées, à l’exciter par des explications patientes ; on le délaissait dans la cour, où personne ne le conviait à prendre sa part des plaisirs, des activités bruyantes, dont les pères, la soutane retroussée, ardents, souples, enfantins, menaient le branle joyeux, et où il errait, le plus souvent tout seul, désemparé, blessé par ces joies, révolté par ces rires qui éclataient, autour de lui, comme pour mieux le railler de son abandon. Et puis, il eût fallu posséder des accessoires comme ils en avaient tous, un roulement de jouets très chers, que les Jésuites vendaient dans un petit pavillon, appelé la questure. Oh ! ce petit pavillon, tout rempli de belles choses, étrennes perpétuelles, qui exhalaient de délicieuses odeurs de sapin et de bois vernis, qui lui rappelaient la féerique, la flamboyante boutique de l’épicier, à Pervenchères, les jours charmants de Noël et du Nouvel An. Comme il le dévorait du regard ! Comme il enviait les riches qui en revenaient, les bras chargés, les poches pleines, avec des figures en fête ! Après de longues hésitations surmontant sa timidité, il se rendit à cette questure tentatrice, acheta un ballon qui fut crevé le lendemain, deux balles qui lui furent aussitôt volées, une paire d’échasses qui se cassèrent, dès qu’il les eut essayées. Les cinq francs donnés par sa tante étaient épuisés ; les dix sous réglementaires que chaque semaine, le samedi, le père préfet distribuait aux élèves, dans les cours, passèrent en emprunts qu’il n’osa refuser. Alors, avec une volonté supérieure à son âge, il résolut de s’abstraire dans le travail, et dans lui-même, de ses successifs mécomptes. Il acquit bientôt, dans le travail, une sorte de paix ; dans lui-même, où déjà remuait tout un monde de pensées et de sensations, une sorte d’amère jouissance qu’il alla se décuplant, aux heures du silence et du repos.

Un mercredi, avant la promenade, Sébastien vit venir à lui un élève qui lui demanda :

– Veux-tu que nous fassions la promenade ensemble ?... Je suis Jean de Kerral... Tu me connais bien ?...

Et avant que Sébastien eût le temps de répondre, il ajouta :

– On t’embête, parce que tu es quincaillier... Moi ça m’est égal que tu sois quincaillier... Tu me plais tout de même... Tu es gentil, et je t’aime bien.

Jean de Kerral était de petite taille, mais trapu et très laid à cause de son profil en forme de tête de poisson, et de son visage tout piqueté de tâches de rousseur. Ses yeux, vifs et bons, plurent à Sébastien. Il avait des gestes menus, un peu fébriles et cassés, une voix douce, gazouillante, comme un oiseau, et, comme un oiseau, en marchant, il sautillait. On l’appelait, dérisoirement, le bon Samaritain. Jean avait, en effet, dans la cour, une spécialité évangélique : il protégeait les faibles, et consolait les tristes. Dès qu’un élève était mis en quarantaine, pour une raison quelconque, ou battu, ou hué, il allait à lui, l’accablait d’amitiés bruyantes, l’étourdissait d’incohérentes effusions. Il était miséricordieux et loquace, et si généreux, qu’il se fût dépouillé de tout ; mais ses parents, qui connaissaient cette manie, ne lui laissaient rien. Cet enthousiasme durait quelquefois huit jours. Après quoi Jean lâchait son ami, aussi spontanément qu’il était allé à lui, pour courir à un autre.

Il dit encore :

– Ça me faisait de la peine de te voir, seul, toujours... Pourquoi que tu t’en vas, chaque fois qu’on s’approche de toi ?... Pourquoi que tu ne joues jamais ?...

Un autre élève accourait, débraillé et soufflant.

– Ah ! c’est Bolorec ! expliqua Jean de Kerral... Je l’ai retenu aussi pour la promenade... Il est très gentil, Bolorec... Il me plaît tout plein. Bolorec vint prendre place à côté de Sébastien. Boulot, les joues rondes, le front mangé de cheveux crépus, le buste trop long et roulant sur des jambes trop courtes et mafflues, il servait, comme Sébastien, de point de mire aux plaisanteries des camarades. Il était fils de médecin, profession non acceptée et fertile en brimades. Mais les brimades glissaient sur sa chair flasque et sur son amour-propre cuirassé sans y laisser trace de blessures. Il paraissait ne rien sentir, ne rien comprendre et souriait toujours. Rien n’altérait ce sourire éternel, ni les bousculades, ni les coups de pied, ni les surnoms les plus pénibles.

Bolorec reboutonna son gilet, ramassa la corde de sa toupie, qui pendait jusqu’à terre, hors de la poche de son pantalon, bourrée de choses dures, et il regarda Sébastien d’un regard bienveillant d’idiot.

Les rangs se formèrent ; au signal de la cloche, la petite troupe s’ébranla, silencieuse, sous la conduite de deux Jésuites, placés en serre-file, l’un à la tête, l’autre à la queue de la colonne. Sautillant et réjoui, Jean se pencha à l’oreille de Sébastien, et, très bas :

– Tu es content d’être avec moi, dis ?... Bolorec aussi est très content... Moi, je suis content, parce que je n’aime pas qu’on embête les autres.

Une fois dehors, ils longèrent le port, durant une centaine de mètres. C’était l’heure de la marée basse. Une eau noirâtre dormait dans l’étroit chenal. Sur la vase, parmi des barques échouées, une goélette était couchée, de flanc, sa quille à l’air, sa mâture oblique, penchée, comme prête à tomber dans le vide. Des chaloupes de pêche montraient, çà et là, leurs bordages imbriqués d’ignobles saumures et leurs coques de même couleur que le sol fangeux où elles s’embourbaient. Plus loin, Jean indiqua à ses compagnons, le Saint-François-Xavier, un bateau tout blanc, un joli cotre élancé, à la fine carène, qui se tenait droit et fier, ses étais, son pavillon flottant au haut de la flèche. Les quais étaient presque déserts ; le paysage se fermait brusquement, sur un ciel très bas, en lignes de terres rigides, nues, d’une brutale horizontalité. Sébastien chercha en vain la mer. Il était consterné par cette immobilité, par ces choses couchées, tristes comme des épaves, par ces eaux mortes, et cette navrante vase dont l’odeur l’affadissait.
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