Du même auteur, à la Bibliothèque








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Lorsque, ayant quitté le port et traversé les tortueuses rues de la ville, ils débouchèrent dans la campagne, Jean de Kerral dit à Sébastien :

– C’est loin d’ici où tu habites ?

– Oh oui !... c’est loin ! gémit l’enfant qui, défiant et redoutant une scène douloureuse, n’osait répondre que par monosyllabes timides et soupirées.

– Moi j’habite tout près, au château de Kerral, sur la route d’Elven, tu sais... Elven... où il y a une grosse tour... On y va quelquefois en promenade... Tu n’a pas de château, toi ?

– Non.

– Oh ! ça ne fait rien. Bolorec non plus n’en a pas.

Les rangs s’étaient un peu débandés. Maintenant, une rumeur de voix piaillantes accompagnait le piétinement de la petite troupe en marche. Il reprit :

– Moi, je serai soldat... J’entrerai à Saint-Cyr... Et toi, qu’est-ce que tu feras ?... Tu entreras aussi à Saint-Cyr ?...

– Je ne sais pas ! bégaya Sébastien.

Le comte de Chambord ! l’Usurpateur ! Saint-Cyr ! Toujours des choses dont il n’avait pas la moindre idée. Comment pourrait-il jamais s’élever à la hauteur des autres, puisqu’il ignorait tout cela, qui était capital, indispensable ! Il aurait bien voulu demander des explications à Jean ; n’osa pas. Jean continuait de gazouiller :

– Papa dit qu’il n’y a pas de milieu, aujourd’hui, pour des nobles, ou bien ne rien faire... ou bien entrer à Saint-Cyr... Papa ne fait rien, lui... Il chasse... As-tu un tambour ?

– Non !

– Moi, j’en ai un... un vrai tambour, en cuivre... C’est papa qui me l’a donné... et c’est le fermier qui m’apprend à battre... Il a été tambour au régiment. Il bat très bien... Moi aussi, maintenant, je bats très bien... Et puis papa m’a donné encore un uniforme de hussard rouge... Quand je sors, toute la journée, je mets l’uniforme de hussard et je bats du tambour... C’est très joli, très amusant... Et ça m’apprend à être officier. Tu n’en as pas, toi, d’uniforme de hussard ?

– Non !

– Alors, qu’est-ce que tu as ? Comment t’amuses-tu quand tu es chez toi ? Il faudra en demander un à ton père...

Sébastien se sentait le cœur plein de quelque chose, il ne savait de quoi ; ou de chagrin de ne pas posséder un uniforme de hussard rouge, comme Jean de Kerral, ou de joie d’entendre pour la première fois, depuis qu’il était parti de Pervenchères, une voix qui lui fût douce, des paroles qui n’étaient ni des injures, ni des railleries. Et, tout d’un coup, il éprouva envers celui qui lui parlait ainsi un sentiment de tendresse, de reconnaissance profonde, l’irrésistible élan d’une âme qui se donne à une autre âme. Ému, il prit la main de Jean, la serra très fort dans la sienne, et, les yeux voilés de larmes :

– Je t’aime bien, dit-il.

– Moi aussi, je t’aime bien, répondit Jean de Kerral.

Bolorec, lui, ne parlait point, et suivait les rangs, au pas menu de ses jambes trop courtes. Très rouge, les veines du cou tendues, il gonflait ses joues en ballon et les dégonflait ensuite, d’un coup de poing, intéressé par le bruit d’explosion discrète, d’équivoque pétarade, qui sortait de ses lèvres. Entre chaque opération, il souriait, de ce sourire neutre, inquiétant ; de ce sourire qui n’exprime rien et ne s’adresse à personne, de ce sourire fixe, comme la mort en met parfois sur la bouche glacée de ses élus.

La route où ils marchaient était très large et plantée de hauts marronniers dont les branches nues se rejoignaient, s’entrecroisaient, formant, avec les filigranes des ramilles, au-dessus de leurs têtes, une voûte ajourée que le ciel décorait de ses soies gris perle et de ses dentelles roses. Des murs en pierre sèche, rehaussés de l’or travaillé des mousses, incrustés de la délicate joaillerie de lichens et des capillaires, bordaient de chaque côté les prairies, les champs de culture, des petits champs vallonnés, séparés l’un de l’autre, tantôt par de larges talus boisés, tantôt par des éclats de granit fichés, droits et pointus, dans la terre. Ce n’était plus la lande plate, infinie de tristesse, tendant sur le sol infertile le velours chancreux de ses sombres tapis, larmés de l’argent pâle des flaques d’eau. Une vie multipliée germait dans les emblaves que les seigles naissants et les jeunes blés couvraient de gais frissons smaragdins. Dans le ciel, d’une douceur charmante s’épandait une lueur fine, contenue, qui s’imprégnait au translucide tissu des nuages, traînés d’or laiteux et lavés de nacres légères. Et sous cette lumière tiède, infiniment diffuse, infiniment pénétrante, qui mettait des abîmes célestes jusque sur le tronc des arbres et la cassure des pierres, sous ces effleurantes caresses qui laissaient des mondes de joie reflétés jusque sur la fragile ellipsoïde des herbes, toutes les formes et toutes les couleurs chantaient. Ce qu’elles chantaient, Sébastien eût été incapable de le définir et de l’exprimer, mais il en savourait l’harmonieuse et presque divine musique, il en admirait l’harmonieuse et presque divine beauté ! C’était comme un mystère de résurrection qui s’accomplissait en lui, une extase auguste d’amour qui gonflait son être tout entier, de graves enivrements et de nuptiales délices, par quoi se célébraient les fiançailles de son cœur.

– Nous irons toujours ensemble à la promenade dis ?... implora Sébastien.

Jean de Kerral répondit :

– Et nous jouerons toujours dans la cour ensemble, avec Bolorec.

– Je t’aime bien ! reprit Sébastien.

– Moi aussi, je t’aime bien !

Ce fut un enchantement pour Sébastien. Ses mauvais jours étaient finis, il ne redoutait plus aucune souffrance, aucun tourment. La confiance revivait en lui, agrandie, fortifiée par le don volontaire, spontané, éternel, qu’il venait de faire de son âme. Et il marchait, plus fier, les membres plus souples, trouvant à toutes choses des aspects de fête et de bonté, se promettant d’aimer Jean, de lui être dévoué jusqu’au sacrifice. Pour la première fois, il se sentait des hardiesses, des désirs de luttes généreuses. Toute une force inconnue distendait ses veines, accélérait les galops de son pouls, les battements de sa poitrine. Aucun obstacle ne paraissait insurmontable à son courage. Il eût voulu défier Guy de Kerdaniel.

On s’arrêta dans un bois de pins. Entre la colonnade des troncs, le sol, parsemé d’aiguilles sèches, était tout rose, et les pieds enfonçaient doucement dans de la mousse. Une odeur de térébenthine circulait, amère et puissante, mêlée à de vagues arômes de plantes marine que le vent apportait de l’ouest. En effet, vers l’ouest, très loin, et rayée par les barres sombres des pins, une ligne d’eau apparaissait, du même ton irisé que le ciel et presque confondue avec lui. Les élèves poursuivirent un écureuil. Les plus hardis grimpaient dans les branches, les autres aboyaient comme des chiens et jetaient des pierres à la bestiole effrayée. Sébastien et Jean s’assirent au pied d’un arbre ; Bolorec, debout contre le tronc, tailla une ébauche de bateau dans un morceau d’écorce. Tous les trois, de temps en temps, ils regardaient la chasse et se montraient l’écureuil, étourdi par les clameurs, qui fuyait d’arbre en arbre, bondissait de branches en branches, la queue en l’air.

– Tu ne sais pas à quoi je pense ! dit Jean... Je pense qu’il faudra demander à ton père l’autorisation de sortir chez nous... Ça me ferait plaisir d’être ton correspondant... Maman voudra bien, papa aussi, et les pères aussi... Tu joueras du tambour, et tu mettras mon uniforme... l’année dernière, papa n’a pas voulu pour Bolorec... mais toi, ça n’est pas la même chose... parce que toi... enfin oui... parce que Bolorec est trop sale...

Et il raconta, en phrases saccadées, en récits, décousus, le château de Kerral, son père qui avait de grosses moustaches blondes, sa mère qui était très jolie, la grande calèche, et les six chiens courants qui chassaient les renards et forçaient les lièvres.

Sébastien buvait avidement les paroles de Jean. Il se voyait déjà l’hôte choyé, caressé d’une belle dame dans un château qu’il imaginait resplendissant, avec des fossés larges, des tours massives, des murs crénelés, comme étaient ceux des rempart de Vannes. Son cœur se fondait dans des espoirs infinis.

Jean poursuivit :

– Tu connais bien l’histoire des six chiens courants, de papa et du clerc d’huissier ?...

– Non, répondit Sébastien, fâché de ne pas savoir tout ce qui intéressait son ami.

– Comment, tu ne la connais pas ! mais tout le monde la connaît au collège... Eh bien, un jour, mon père revenait de la chasse... Il n’avait rien vu, et n’était pas content... En approchant d’Elven, voilà qu’il aperçoit, sur la route, le clerc d’huissier. C’est un méchant clerc d’huissier, très méchant. Il dit du mal des prêtres, ne va jamais à la messe, et ses parents possèdent une ferme, des biens nationaux, tout près du château... Enfin c’est un homme très méchant... Papa se dit : « Puisque mes chiens n’ont rien chassé, je vais leur faire chasser le clerc d’huissier. » L’idée est drôle, hein ?... Il les découple, les met sur la piste, et les chiens partent...

Bolorec abandonna son écorce, écouta, très intéressée, le récit de cette chasse humaine, et, tout d’un coup, l’œil allumé d’un rire, il trépigna de joie la terre, et, de toute ses forces, il aboya.

– Ouaou !... Ouaou !...

– Tu comprends, reprit Jean, si le clerc d’huissier détale, sentant les chiens à ses trousses... Tu le vois d’ici, pas ? Il saute dans la lande, son chapeau s’envole ; il s’empêtre parmi les ajoncs et les ronces, son pantalon se déchire ; il roule, revient sur la route, la figure en sang, et fuit à toutes jambes, dans la direction d’Elven... Les chiens le menaient comme un lièvre.

– Ouaou !... Ouaou !... recommença Bolorec, dont la joie s’exprimait par d’horribles grimaces.

– Il paraît que c’était joliment amusant !... Tête nue, les cheveux au vent, et les chiens tout près, lui mordant déjà les culottes... Heureusement, pour le méchant clerc d’huissier, il n’était pas loin d’Elven... Il entre dans l’église, n’a que le temps de refermer la porte sur lui ; et il tombe, évanoui de peur, sur les dalles ! Une seconde de plus, il était pris et dévoré par les chiens... Ils ne badinent pas, tu sais, ces chiens-là...

Et Bolorec, pour la troisième fois, aboya longuement, découvrant, entre chaque coup de gueule, ses dents qui semblaient, jovialement, fouiller la proie happée.

– Ouaou !... Ouaou !

Jean de Kerral conclut :

– Eh bien, le père de ce méchant homme a fait un procès à papa, et papa a été condamné à payer à ce méchant homme, vingt-cinq mille francs, parce que, à la suite de cette chasse amusante, son fils est tombé malade, et qu’il est resté fou !... Mais papa se vengera, parce qu’il va se porter aux élections de député, et ramener le roi... Quand tu viendras chez nous, tu verras les chiens... ce sont de très bons chiens !...

Sébastien écoute la voix de son ami, cette voix qui gazouille, comme un oiseau chantant une chanson d’amour, au haut d’une branche. Il aime déjà ces chiens ; il aime M. de Kerral, malgré ses grosses moustaches blondes qui ne l’effrayent pas ; il aime le château ; il aime tout, sauf le méchant clerc d’huissier, à qui il ne peut pardonner de ne pas s’être laissé dévorer par les bons chiens de M. de Kerral, et d’avoir coûté à celui-ci tant d’argent.

Les clameurs, dans le bois, s’apaisent. L’écureuil est pris. Des élèves, triomphalement, le portent, pendu par la queue à une baguette comme un trophée. On rentre. Le retour est charmant. Pourtant, il y a dans l’esprit de Sébastien une inquiétude vague. Le récit de Jean le trouble, un peu, de remords incertains. Des images s’en lèvent, point rassurantes, d’un symbolisme brutal, où s’affirme l’inflexible et barbare loi de la force. François Pinchard et le charpentier Coudray, Guy de Kerdaniel et lui-même, Bolorec, un martyr plus féroce que ses bourreaux, l’écureuil, le clerc d’huissier, les chiens de M. de Kerral, tout cela, dans les ténèbres de sa conscience, se heurte, singulièrement relié par d’étranges analogies, soudainement éclairé par de farouches lueurs. Des poings tendus, des gueules hurlantes, des mains déchireuses, des foules sauvages, une sensation obscure et pénible de l’éternelle haine, une confuse et rapide vision du meurtre universel, tout cela lui cause un malaise que la marche et la voix gazouillante de Jean ne tardent pas à dissiper. Bolorec s’est remis à tailler son bateau ; les rangs se sont reformés ; et le soir vient, teintant l’horizon céleste de sourdes lumières orangées qui donnent au firmament un jour mystique de vitrail. Une ombre religieuse, pacifiante, sous la voûte de marronniers, enveloppe les colonnes des troncs, les listeaux des branches ; et les grappes pourprées des lilas terrestres, issant des talus empierrés, flambent sur le fond plus vert des prairies. Dans son cœur, un instant troublé, la joie reparaît claire, sereine ; le remords s’évanouit, l’espoir revient, immaculé. Engainés de longues chemises de toile blanche, quelques-uns ivres, tous vermineux et couverts de fanges, des paysans passent sur la route. Sébastien les regarde passer, et il les salue comme de surnaturels êtres, des saints descendus des vitraux d’église, des anges envolés des cintres de chapelle, et qui l’accompagnent pour veiller sur lui. Toutes les choses, agrandies, embellies, ennoblies par son imagination, prennent des formes heureuses, des formes exultantes de tendresse et de prière.

En relongeant le port, il reçoit aussi une impression consolante. Tout s’est animé, tout brille. La marée monte, battant d’un léger clapotement les murs des quais et les cales immergées. Redressée par le flot, la goélette arbore fièrement sa mâture haute, dorée par les derniers reflets du jour ; quelques chaloupes de pêche, rentrent, voiles carguées, à l’aviron, avec un bruit de soie froissée ; et les mouettes rasent l’eau luisante, de leur vol joueur et hardi. Une odeur salée, mêlée aux souffles puissants du coaltar, imprègne l’atmosphère. L’enfant la respire délicieusement, l’âme conquise à des féeries de voyage, à des immensités bleues, à des vagues dispersions dans la lumière. Et, mentalement, franchissant les lignes de terre, dures, plus assombries à cette heure, qui barrent l’horizon, il s’élève jusqu’à la concep-tion de l’infini.

Sur la petite place, aux maisons gothiques, près du collège, deux jeunes filles de même taille, de même costume, de même svelte et délicate tournure, se sont arrêtées, avec leur mère, pour voir défiler les élèves.

– Ce sont les sœurs de Le Toulic... qui est de ta classe... tu sais bien... Le Toulic qui est toujours le premier... explique Jean... Maman les appelle les « deux sans hommes », parce qu’elles voudraient bien se marier et qu’elles ne trouvent personne... Elles n’ont pas d’argent... Le père de Le Toulic était louvetier... Il est mort... Elles sont très jolies !...

Elles sont charmantes, en effet ; vêtues de pénombre, et leur silhouette délicate s’enlève, géminée, sur le fond d’une boutique qui s’allume. Sous la voilette, où leur visage se devine, baigné de tous les reflets errants du soir, Sébastien, avec attendrissement, aperçoit une double lueur de soleil, qui se couche, très loin, dans l’eau profonde de leurs yeux.

À l’étude il ne travaille pas, pris de paresse devant ses livres, envahi de dégoût, à la pensée d’avoir à conjuguer des verbes barbares. Le coude sur son dictionnaire, son porte-plume lâche entre les doigts, longtemps il rêvassa. Sa tête était remplie de trop de choses, trop d’événements s’étaient suivis et enchevêtrés, en cette journée, pour qu’il n’essayât pas de les coordonner, d’en jouir, un par un, d’en tirer une règle de conduite nouvelle et des pronostics alliciants. Il ne put arriver à fixer aucune de ces images, mobiles, turbulentes. Cela grouillait pêle-mêle, dans son cerveau, avec des paysages, des bateaux, des coins de parc rêvés, des châteaux en fête, entrevus au bout de longues avenues éclairées, des sons de tambours, des abois de chiens, des bonds d’écureuil. Il s’arrêta un instant à contempler le profil de Le Toulic qui, non loin de lui, à droite, penché sur son papier, embastillé de livres, piochait ses devoirs, des plis au front, du rouge aux joues, de l’encre au doigt. Il eut le grand désir de le connaître davantage, de lui parler de ses deux sœurs, si gentilles, dans la frissonnante indécision du soir, il l’aima d’une amitié violente. Peut-être aussi, Le Toulic voudrait bien le faire sortir, chez lui, comme Jean de Kerral. Et ce seraient d’inoubliables heures, entre cette mère et ces deux jeunes filles... Sans doute, des promenades, ensemble, sur le port, au bord des grèves ; un voile soulevé sur ces intérieurs privilégiés ; l’entrée de plain-pied dans ces existences inconnues, qu’il avait cru fermées à jamais, sur lui, et dont un mot, entendu, çà et là, élargissait encore le mystère captivant. Son rêve déviait, s’enhardissait dans l’impossible, atteignait déjà les sphères défendues où trônait Guy de Kerdaniel. Il le ramena a son point de départ, réel : Jean de Kerral, à cette voix douce qui l’avait charmé, à ces inespérées promesses, par quoi il se trouvait désenchaîné, et libre de vivre. Sébastien finit par fixer ses regards sur le dos de Jean, assis à trois rangées de pupitres, devant soi. Toute sa vie était là, ressuscitée, en ce dos agile, remuant, tantôt pointu, tantôt droit, tantôt courbé, et qui paraissait redire les belles histoires de l’après-midi. Ce dos rayonnait comme un soleil. Des joies chantaient autour ; des joies chantaient partout.

Il éprouva le besoin impérieux de confier son bonheur à quelqu’un, c’est-à-dire de se l’exprimer à soi-même, de se le rendre en quelque sorte visible et tangible par une représentation matérielle. Il écrivit à son père, une longue lettre enthousiaste, fiévreuse, incohérente, pleine de projets merveilleux et de puériles folies. Pour la première fois, il ne pensa pas à y mettre un mot de tendresse, un souvenir pour ses amis, de là-bas, oubliés, pour Mme Lecautel, pour Marguerite, pour personne.

Les jours qui suivirent, Sébastien fut heureux, pleinement. D’abord, il n’était plus seul, se savait protégé, défendu contre un retour possible du malheur, et il se remettait à jouer comme autrefois, entraîné par Jean de Kerral, à des parties de paume, de raquette, dans des groupes où, grâce à ce dernier, on le supportait, presque affectueusement. Ensuite, il trouvait, en soi-même, de quoi embellir les heures de repos et de rêve. Au contact plus intime et non seulement physique de ses camarades, mêlé davantage à leurs caractères différents, frotté à leurs passions dissemblables, son esprit s’enrichissait de découvertes incessantes, de mille petits faits de la vie morale, qui étaient un perpétuel aliment pour ses appétits de connaître, parfois une explication de ses façons de sentir. Ses pensées, plus actives, plus identifiées à son moi, devenaient des compagnes fidèles, victorieuses de l’ennui, et chères infiniment. Souvent elles l’emportaient, par-delà les brutalités des apparences extérieures, dans des mondes éblouissants, sur la frontière du réel et de l’invisible où, surnaturalisant les formes, les sons, les parfums, le mouvement, elles se haussaient jusqu’à la divination vague et précoce, pas encore consciente, de la beauté artiste et de l’amour essentiel. Initié par son ami aux menus secrets de pratique courante, dont l’ignorance jadis, le chagrinait si fort, arrêtait si brusquement l’essor de ses élans, il prenait aussi vis-à-vis des autres, une hardiesse plus grande, vis-à-vis de lui-même une sécurité moins troublée. Il n’osa pas, cependant, aborder Le Toulic, à cause de son air trop grave, de ses trop pédantes allures. Le Toulic, piocheur endurci, intelligence lente, mémoire rebelle, volonté obstinée de Breton, affectait de ne s’intéresser qu’à ses devoirs, et passait une partie de ses récréations, le nez sur ses livres. Et puis, quand il n’étudiait pas, on le voyait toujours pendu à la soutane des surveillants et des professeurs qu’il accaparait, lorsque ceux-ci venaient faire une apparition dans la cour. Il ne l’en aima pas moins, de loin, le suivant avec plaisir, retrouvant, en lui, sérieux et renfrogné, un peu du charme attirant des deux sœurs si jolies, dont s’était ému son instinct de jeune mâle, un soir.

Mais, à mesure que son intelligence s’élargissait, que de pâles lueurs jalonnaient le champ plus vaste de ses observations journalières, à mesure que se développait, en lui, le désir d’apprendre, il se dégoûtait davantage du travail, et ce dégoût s’affirmait, au point que la vue seule de ses livres lui causa une impression pénible, irritée, presque une souffrance. Il fut obligé de faire un effort violent sur lui-même, pour les ouvrir, pour s’astreindre à les étudier. Les punitions corporelles, le pain sec, la mise aux arrêts, la privation de promenades ; les punitions morales, la honte publique des mauvaises places, augmentèrent cette disposition, au lieu de la réformer. Sa réputation de paresseux, de cancre, s’établit bien vite, et il s’en affligea : « C’était plus fort que lui, il ne pouvait pas. »

Chez les natures d’enfant, ardentes, passionnées, curieuses, ce qu’on appelle la paresse n’est le plus souvent qu’un froissement de la sensibilité ; une impossibilité mentale à s’assouplir à certains devoirs absurdes ; le résultat naturel de l’éducation disproportionnée, inharmonique qu’on leur donne. Cette paresse, qui se résout en dégoûts invincibles, est, au contraire, quelquefois la preuve d’une supériorité intellectuelle, et la condamnation du maître. Telle elle était chez Sébastien, à son insu. Ce qu’on le forçait à apprendre ne correspondait à aucune des aspirations latentes, des compréhensions qui étaient en lui et n’attendaient qu’un rayon de soleil pour sortir, en papillons ailés, de leurs coques larveuses. Une fois ses devoirs bâclés, ses leçons récitées, il ne lui en restait rien, dans la mémoire, qui le fit réfléchir, rien qui l’intéressât, le préoccupât ; rien, par conséquent, ni formes, ni idées, ni règles, qui se cristallisât au fond de son appareil cérébral ; et il ne demandait pas mieux que de les oublier. C’était, dans son cerveau, une suite de heurts paralysants, une cacophonie de mots barbares, un stupide démontage de verbes latins, rebutants, dont l’inutilité l’accablait. Jamais rien d’harmonieux, ni de plaisant, qui s’adaptât à ses rêves, rien de clair qui expliquât ce par quoi il était généreusement tourmenté. Ce qui le charmait, l’étonnait, ce qu’il sentait de communication secrète de sa petite âme avec les choses ambiantes ; ce qu’il devinait de mystères épars, délicieux à dévoiler, de vie foisonnante, délicieuse à écouler, on s’acharnait à répandre sur tout cela les plus épaisses, les plus fuligineuses ombres. On l’arrachait à la nature, toute flambante de lumière, pour le transporter dans une abominable nuit où son rêve spontané, les acquêts de sa réflexion enfantine, ses enthousiasmes, étaient retournés, avilis, soumis à de laides déformations, rivés à de répugnants mensonges. On le gorgeait de dates enfuies, de noms morts, de légendes grossières dont la monotone horreur l’écrasait. On le promenait dans les cimetières mornes du passé ; on l’obligeait à frapper de la tête contre les tombes vides. Et c’étaient toujours des batailles, des hordes sauvages en marche vers de la destruction, du sang, des ruines ; et c’étaient d’affreuses figures de héros ivres, de brutes indomptées, de conquérants terribles, odieux et sanglants fantoches, vêtus de peaux de bêtes, ou bardés de fer, qui symbolisaient le Devoir, l’Honneur, la Gloire, la Patrie, la Religion. Et sur tout ce pêle-mêle, abject et fou, de meurtrières brutes et d’homicides dieux, au-dessus de ces lointains enténébrés, emplis du rouge carnaval des massacres, planait, sans cesse, l’image du vrai Dieu, un Dieu inexorable et falot, à la barbe hérissée, toujours furieux et tonitruant, sorte de maniaque et tout-puissant bandit, qui ne se plaisait qu’à tuer, lui aussi, et qui, habillé de tempêtes et couronné d’éclairs, se promenait, en hurlant, à travers les espaces, ou bien s’embusquait derrière un astre pour brandir sa foudre d’une main et son glaive de l’autre. Sébastien se refusait à admettre pour Dieu ce démon sanguinaire et il continuait d’aimer son Dieu à lui, un Dieu charmant, un Jésus pâle et blond, à la main pleine de fleurs, à la bouche pleine de sourires, qui laissait tomber sur les enfants, sans cesse, un regard de bonté infinie et d’intarissable pitié.

Cependant, il n’était point complètement rassuré par cette consolante vision. Des doutes le harcelaient et l’image du Dieu extravagant et sombre des Jésuites le hantait. Il repassait alors ses fautes, fouillait ses menus péchés, avec la terreur soudaine de voir cet impitoyable Dieu lui sauter à la gorge et le précipiter dans l’enfer, comme Il avait fait, disait-on, de tant d’enfants qui n’étaient point sages et n’avaient pas voulu travailler. Durant la classe et les heures d’études, sous la suggestion directe des leçons parlées, son cerveau s’alourdissait, ses facultés s’annihilaient, sa voix même se glaçait, lorsque son tour venait de réciter. Il avait beau étreindre son petit crâne, il n’en pouvait rien faire sortir ; il ne pouvait non plus y faire pénétrer les conceptions bizarres de cet enseignement qui perpétuaient, dans une forme plus grave, avec la garantie officielle des maîtres, les histoires de Croque-mitaine et les chimériques contes de fées. Quelquefois, à la classe du samedi, pour distraire les élèves, le professeur leur lisait des épisodes de la Révolution française, des récits dramatisés des guerres de Bretagne et de Vendée. Sébastien y retrouvait les mêmes physionomies ogresques que dans les livres de classe, la même irruption de fous sinistres, les mêmes clameurs de guerre et de haine furieuse. Mais, cette fois, les noms de Marat, de Robespierre, remplaçant ceux des rois, des conquérants, retentissaient avec épouvante ; la guillotine y fonctionnait, aussi rouge de sang que la framée des grands hommes et le glaive de Dieu. Il ne comprenait pas pourquoi on l’obligeait à détester ceux-là, alors qu’on lui recommandait de vénérer les autres. Et il écoutait, espérant entendre tout à coup les noms de Jean Roch, Pervenchères... l’église... l’âne... Mais c’était sans doute un trop petit massacre, pour qu’il eût chance d’intéresser des imaginations d’enfants, habitués au récit de bien d’autres hécatombes humaines. Sitôt que délivré de cette classe maudite, où tout lui pesait, où tout l’ahurissait, il se remettait à vagabonder dans la cour, les idées lugubres s’envolaient vite ; il goûtait une joie plus vive à ses jeux, un plaisir plus précieux à ses causeries. Même il s’habituait aux arrêts et n’en ressentait plus aucun ennui. Appuyé contre un arbre, il s’amusait à voir, autour de lui, la vie bruire et s’agiter, et, de temps en temps, il lançait du pain que les moineaux se disputaient avec de jolis mouvements qui le réjouissaient. C’est ainsi qu’il se désaffectionna tout à fait du travail, et bientôt, sans remords, abandonnant ses devoirs, il passa les heures longues de l’étude à rêver des choses plus douces, plus belles ; à concevoir des formes, des sons, des lumières, tantôt tristes, tantôt joyeux, suivant que son âme était joyeuse ou triste ; à créer en lui une multitude de poèmes, par où, naïvement, inconsciemment, il atteignit la mystérieuse vie de l’Abstrait. Il essaya aussi, d’instinct, de reproduire des objets qui l’avaient frappé ; il couvrit ses cahiers, ses livres, de dessins, feuilles, branches, oiseaux, bateaux, et encore la figure pâle du maître d’étude, qui, du haut de la chaire où il trônait, derrière la lampe, enveloppait les écoliers silencieux d’un regard vigilant et froid.

En ce moment, la confession était, de tous les exercices religieux, celui qui l’ennuyait le plus. Il ne s’y rendait jamais qu’avec un trouble extrême, le cœur battant, comme vers un crime. Le solennel et ténébreux appareil de cet acte obligatoire, ce silence, cette ombre, où une voix chuchotait, l’effrayaient. Dans cette nuit, il se croyait le témoin, le complice d’il ne savait quoi d’énorme, d’un meurtre, peut-être. La sensation en était si vive qu’il lui fallait tout son courage, toute sa raison, pour ne pas crier, appeler au secours. Le père Monsal, son confesseur, un grand prêtre à face rougeaude, dodelinante, aux lèvres grasses, aux manières doucereuses, le gênait par ses questions. Il l’interrogeait sur sa famille, sur les habitudes de son père, sur tout l’entour physique et moral de son enfance, écartant d’une main brutale le voile des intimités ménagères, forçant ce petit être candide à le renseigner sur les vices possibles, sur des hontes probables, remuant avec une lenteur hideuse la vase qui se dépose au fond des maisons les plus propres, comme des cœurs les plus honnêtes. Sébastien avait pour cet homme qui était là, près de lui, la répulsion nerveuse, crispée, qu’on éprouve à la vue de certaines bêtes rampantes et molles. Il lui semblait que les paroles lentes, humides, qui sortaient de cette invisible bouche, se condensaient, s’agglutinaient sur tout son corps en baves gluantes.

– Et vous tutoyez votre père, mon enfant ?

– Oui, mon père.

– Ah ! ah ! ah !... C’est très mal... Il ne faut jamais tutoyer ses parents... C’est leur manquer de respect... À l’avenir, vous ne tutoierez plus votre père... Et vous n’avez pas de sœur, mon enfant ?

– Non, mon père.

– Non... Ah ! ah !... Pas de cousine ?

– Non, mon père.

– Non plus... Bon !... bon !... C’est très bien, cela, mon enfant... Mais, vous avez bien une amie, chez vous... une petite amie ?...

– Oui, mon père.

– Ah ! Bon ! bon !... C’est très dangereux...

– Comment s’appelle-t-elle ?

– Marguerite Lecautel.

Il s’étonnait d’avoir pu prononcer ce nom, en cette ombre tragique. Cela lui faisait l’effet d’une trahison, d’une infamie, de quelque chose d’affreusement vil et lâche. Et la voix du père Monsal reprenait, plus assourdie, s’échappant en petits sifflements, en petits râles, qui se confondaient presque avec le bruit du surplis froissé et les craquements du bois :

– Marguerite ? Ah ! Ah !... Voyons, dites-moi, mon enfant ?... vous n’avez jamais eu avec des attouchements impurs ?... Dites-moi, quand vous étiez seuls, vous l’embrassiez quelquefois ?... Elle aussi, quelquefois, souvent, vous embrassait ?

– Je ne sais pas.

Et, tout tremblant, il se cramponnait à l’accoudoir du prie-Dieu.

– Bon !... Bon !... Et comment vous embrassait-elle ?... Sur la joue ?... sur la bouche ?...

– Je ne sais pas.

– Sur la bouche ?... Ah ! ah !... C’est très grave... C’est un péché très grave !... Et dites-moi encore... Vous n’alliez pas plus loin avec elle... Par exemple... oui... vous n’aviez pas le désir de... Enfin, je suppose, vous n’alliez pas ensemble pour satisfaire certain besoin... Ah ! Ah !

– Non !

– Allons !... allons !... C’est très bien...

Il marmottait des mots latins ; sa main, sur le grillage, passait et repassait, distribuant de vagues bénédictions. Et, très rouge, prêt à pleurer, avec de la honte sur la peau, Sébastien sortait du confessionnal, sentant que quelque chose de sa pudeur, que quelque chose de la virginité de Marguerite était resté là entre les mains violatrices de cet homme.

Sur ces entrefaites, il eut une grande douleur. Le jour même qu’elle lui arriva, il avait reçu de son père une lettre à la fois désolée et ravie. M. Roch saignait beaucoup de voir les mauvaises notes et les mauvaises places de son fils ; il avait espéré mieux : « Je comprends à la rigueur, écrivait-il, que tu ne puisses en obtenir d’autres, et ce n’est pas cela que je te reproche. Il ne serait pas naturel, étant au milieu de tant de jeunes gens, nobles et plus riches que toi, que tu passasses avant eux. Il faut de la hiérarchie, et plus on l’inculque de bonne heure aux enfants, et mieux cela vaut. Si tous les hommes de France avaient été élevés chez les Jésuites, nous n’aurions plus jamais à redouter de révolutions. Le curé aussi est de mon avis, et prétend que la hiérarchie est nécessaire. Cependant, je suis très attristé, très mortifié, car j’apprends par une lettre du père Préfet, admirable, d’ailleurs, d’élévation d’idées, que tu es un paresseux, que tu ne fais rien, que tes maîtres ne peuvent obtenir de toi un résultat sérieux. Je ne te demande pas d’être le premier de la classe, cela ne se peut pas ; mais j’exige que tu travailles, car je m’impose des sacrifices énormes, et je me saigne aux quatre membres, et je me prive de tout, pour t’assurer une éducation supérieure... Vois pourtant, ce qui t’arrive... »

Ici, M. Roch exultait.

« Me suis-je trompé quand je t’annonçais un avenir brillant ?... Tu le vois, tu vas entrer dans une famille illustre. La famille de Kerral est très célèbre. Nous avons, le curé et moi, cherché ses traces dans les annales de notre glorieuse histoire. C’est une famille historique. On la trouve, partout, dans la Révolution. Il y a un comte de Kerral qui émigra, fut pris à Quiberon, et fusillé à Vannes... à Vannes même, mon crier enfant !... Je suis très fier de cette relation pour toi. Quand tu seras reçu dans cette grande famille, surtout, tiens-toi bien, sois très poli et respectueux ; surveille tes manières, ton langage ; que tes habits soient bien brossés, de façon à ce que je n’aie pas à rougir de toi. Tu présenteras à cette noble famille toute ma gratitude, et tous mes hommages... Donc, que ceci te soit un encouragement... »

Il ajoutait :

« Le Révérend père Monsal a raison. Il vaut mieux, au point de vue de l’autorité paternelle, et du développement de l’idée de famille dans les générations présentes et futures, il vaut mieux, dis-je, que les enfants ne tutoient pas leurs parents. Cela se passe ainsi dans les maisons aristocratiques. D’ailleurs, mon enfant, rappelle-toi bien ceci : tout ce que les Jésuites te diront est fondé sur la raison, le cœur, et sur un sentiment très juste de défense sociale. S’ils sont des maîtres admirables en politique, c’est parce qu’ils sont des maîtres admirables en éducation. »

M. Roch continuait ainsi, durant deux longues pages d’écriture serrée, ornée de volutes et de paraphes. Sébastien lisait cette lettre quand Jean de Kerral, qui venait du parloir, l’aborda.

– Dis donc... tu sais... il ne faut pas te fâcher... parce que je t’aime bien, toujours... Mais papa m’a dit que je ne pouvais pas t’amener à Kerral...

Sébastien reçut au cœur, un coup affreux et, très pâle, il laissa tomber sa lettre à terre.

– Justement, bégaya-t-il, mon père m’écrivait... tiens... parce que...

– Oui... tu comprends, interrompit Jean... Papa a dit en me tirant les oreilles : « Si on l’écoutait, ce gamin-là, il nous amènerait tout le collège. » Enfin, il n’a pas voulu, quoi ! ni maman non plus. Ils m’ont demandé ce que tu étais. Je leur ai expliqué que tu étais quincaillier... qu’on t’embêtait à cause de ça... mais que tu étais tout de même bien gentil... et que je t’avais promis de te montrer mon uniforme de hussard... Alors, il m’ont défendu de te voir... ils m’ont dit que tu n’étais pas une société pour moi... que je prendrais avec toi de mauvaises habitudes... tu comprends... Et ils m’ont fait un sermon parce que j’avais la manie de ne me lier qu’avec des pouilleux... J’ai répondu que tu n’étais pas un pouilleux, que tu n’étais pas sale comme Bolorec... Enfin, voilà !

Inquiet, piétinant sur place, Jean regardait autour de lui. Il reprit avec volubilité :

– Il ne faut plus que je te voie... il ne faut plus que nous allions ensemble... Le père Dumont est venu, et il a promis à papa qu’il me surveillerait... Mais je t’aime bien tout de même... Je te parlerai quelquefois, quand on ne nous verra pas, tu comprends... Et puis, Bolorec, on ne lui a pas défendu à lui, d’aller avec toi... Tu iras avec Bolorec... Il est très gentil, Bolorec... Je m’en vais, parce que le père nous regarde... Il m’attraperait si je causais trop longtemps avec toi... Ah ! dis donc !... Il faudra aussi que tu me rendes le ballon en cuir que je t’ai donné...

L’enfant ne pleura pas. Mais la douleur du coup fut si forte, qu’il pensa s’évanouir. Il voulut crier : « Jean ! Jean ! » et ne le put. Il avait la gorge serrée, la tête bourdonnante et vide, les membres tout froids. Il essaya de faire un pas, et ne le put... Le sol sous ses pieds se dérobait, se creusait en abîmes... Des lumières rouges dansèrent devant ses yeux. Et Jean s’éloigna en sautillant.

Or, le lendemain, les élèves allèrent en promenade, sur la route d’Elven. On fit halte dans le bois de Kerral.

– On t’avait promis aussi de venir là ? dit à Bolorec Sébastien qui, depuis le début de la promenade, n’avait pas encore prononcé un mot.

– Oui.

– Et puis, après, on n’a plus voulu ?

Bolorec haussa les épaules, et, sans avoir l’air d’écouter, ramassa un éclat de bois qu’il se mit à examiner attentivement.

– Et ça ne t’a pas fait de la peine ! insista Sébastien.

Bolorec secoua la tête.

– Pourquoi que ça ne t’a pas fait de la peine ?

– Parce que... expliqua Bolorec.

– Tu n’aimais pas Jean, alors ?

– Non.

– Et moi ?... Est-ce que tu m’aimes ?

– Non !

– Tu n’aimes donc personne ?

– Non.

– Pourquoi ?

– Parce que, je les em..., répondit Bolorec qui, tirant de sa poche son couteau, s’apprêta à tailler le morceau de bois.

Et il ajouta, d’une voix tranquille :

– Tous !

Sébastien vit le château, une grande maison surflanquée de tourelles, d’appentis, de constructions angulaires et disparates, tout cela de guingois et triste comme une ruine. La mousse dégradait les toits ; des lézardes craquelaient les murailles, rayées de couleurs pluviales ; sur la façade écorchée, galeuse, de larges plaques de crépi manquaient et l’herbe envahissait les avenues désablées, une herbe sale, gâchée avec les feuilles mortes, piétinée par les troupeaux, hachée par les charrois pesants. La grille monumentale et rouillée se couronnait d’un écusson descellé, qui grinçait, au vent, comme une girouette. Près du château, dissimulée derrière un massif de houx panachés, et, séparée de lui par un fossé, plein d’eau bleuâtre et dormante, la ferme se tassait, basse, juteuse, immonde, formant une cour carrée, sorte de cloaque, où des landes coupées pourrissaient sur une couche épaisse de bouses anciennes. Une odeur de purin, une fermentation végétale, une exhalaison d’humanité croupissante, venait de là, intolérable et pestilentielle. Et, tout d’un coup, Sébastien aperçut M. de Kerral, un petit homme trapu, la face rouge, les moustaches blondes tombant de chaque côté des lèvres, les mollets guêtrés de cuir fauve. Il tenait à la main une cravache et frappait de petits coups secs, sur le tronc des arbres, en sifflant un air de chasse. C’était, dans sa personne, un mélange de paysan et de gentilhomme, de soldat et de vagabond. M. de Kerral s’avança au-devant des pères, du même pas sautillant qu’avait son fils. Il lui ressemblait du reste, avec plus de dureté dans le regard. Sa mise était prétentieuse et négligée ; il avait sur sa veste de velours noir, d’immenses boutons de métal, où se voyaient, en relief, des fleurs de lis. Jean accourut, bavard, très fier de se montrer à ses camarades, au milieu de son domaine. Les élèves se taisaient, un peu gênés, se dispersaient, entre les arbres, par groupes. On leur avait défendu de poursuivre les écureuils et de couper les branches. M. de Kerral, les pères et Jean se dirigèrent vers la maison. En haut du perron, aux marches disjointes, une femme, encapuchonnée d’un châle à carreaux rouges et verts, attendait, ses coudes sur la rampe de fer gauchie. On entendit une voix aigrelette, qui disait :

– Bonjour, mes pères... Comme c’est aimable d’avoir choisi Kerral pour but de promenade...

Saisi par plus d’étonnement encore que de tristesse, Sébastien rôda à travers le bois, longea des murs croulants, des jardins abandonnés, ne se heurta qu’à des vestiges de choses tombées, qu’à des débris de choses mortes, enfouies sous les ronces. Par les trouées aériennes, s’ouvrant dans les chênes et dans les pins, il entrevit des perspectives de landes, un terrain aride, désolé, noir, çà et là, des petits champs avares durement conquis sur les racines vierges des ajoncs et les pierres, puis, des coteaux pelés où tournaient des moulins à vent. Il se rappela l’histoire du clerc d’huissier, et des six chiens, que Jean lui avait contée. Chaque détail qui l’avait fait rire lui revint, précis, douloureux cette fois. Et son cœur se serra... Ah ! comme son rêve était loin, maintenant ! Comme il se repentait de l’avoir si obstinément caressé ce rêve, non point parce que les magnificences désirées aboutissaient à ces ruines, à cette misère, à cet homme, chasseur de pauvres diables, mais parce qu’un sentiment nouveau pénétrait en lui, qui révolutionnait tout son idéal : quelque chose de fort et de chaud, ainsi qu’un coup de vin. Il venait de voir M. de Kerral, et il le détestait. Il le détestait, lui et ses pareils. À ces hommes, vivant parmi les autres hommes, comme la bête de proie parmi le gibier, et dont son père lui disait, maintes fois, qu’il fallait les admirer, les respecter, il compara ceux de sa race, qui peinent sur les besognes journalières, petites existences serrées l’une contre l’autre, s’entraidant, mettant en commun, pour les espoirs de demain ; et il se sentit fier d’être né d’eux, de représenter leur passé de douleurs, de recueillir l’héritage de leurs luttes. Il trouva au tablier de travail de son père, aux blouses des voisins, aux outils, dont le bruit laborieux avait bercé son enfance, un air plus noble que les insolentes guêtres, la sifflante cravache et les fleurs de lis de ce Monsieur qui l’avait méprisé, lui, et avec lui tous les petits, tous les humbles, tous ceux qui n’ont pas de nom, et qui n’ont pas tué et qui n’ont pas volé. Cela le réconforta. Devant la détresse intérieure qu’exprimaient ce château, tombant pierre par pierre, et ce sol fatigué d’avoir nourri des hommes sans amour et sans pitié, il éprouva un soulagement véritable. Il se plut à imaginer, sous ces murs ébranlés, sous ces orgueilleuses tourelles découronnées, qui n’avaient jamais abrité que des opulences mauvaises et barbares, une vie affreusement triste, plus désespérée que celle des mendiants, à qui sourit, parfois, le réchauffant soleil de la charité, une vie hors la vie, perdue dans le morne, sombrée dans l’irréparable, dont chaque minute accroissait les angoisses, accélérait les définitives chutes. Et ce fut pour lui une joie profonde, presque farouche et terrible, que cette pensée de justice, où il goûta l’ivresse de la revanche, la revanche de sa propre misère, et de toutes les misères de sa race qui tressaillaient en elle. Ce qu’il y avait de sang peuple dans ses veines, ce qui y couvait de ferments prolétariens, ce que la longue succession des ancêtres, aux mains calleuses, aux dos asservis, y avait déposé de séculaires souffrances et de révoltes éternelles, tout cela, sortant du sommeil atavique, éclata en sa petite âme d’enfant, ignorante et candide, assez grande cependant, en cette seconde même, pour contenir l’immense amour, et l’immense haine de toute l’humanité.

S’apercevant qu’il s’était écarté de ses compagnons, Sébastien les rejoignit, grave, hanté de cette idée que, désormais, il avait une mission à remplir. Sans la définir nettement, sans en démêler les moyens et le but, il l’entrevoyait belle, courageuse, dévouée. Et d’abord, il n’acceptait plus que ces enfants le rejetassent de leur vie ; c’était lui qui, maintenant, allait les rejeter de la sienne. Il était décidé à faire respecter son père, ses souvenirs, ses tendresses, et malheur à qui oserait y toucher. Cette soumission qui le rendait petit, humble, suppliant, peureux, il n’en voulait plus. Il ne voulait plus supporter les fantaisies cruelles, les propos malsonnants, les mépris dont on l’avait abreuvé jusqu’ici, être le jouet des caprices d’une foule ennemie, se voir poursuivi par elle, comme le clerc d’huissier par les chiens de M. de Kerral.

– Non ! je ne veux plus ! disait-il, tout haut, tandis que ses pieds faisaient voler les feuilles mortes, et que, dans sa tête, la colère montait... Je ne veux plus.

Bolorec était resté à la même place, taillant son morceau de bois. Deux élèves, près de lui, l’agaçaient de leurs plaisanteries, qui, d’ailleurs, n’étaient ni bien injurieuses, ni bien méchantes. Mais Sébastien ne pouvait plus maîtriser les mouvements précipités de son cœur. Il leur cria :

– Allez-vous-en... Je vous défends d’embêter Bolorec... il ne vous dit rien, lui.

L’un d’eux s’avança, les poings, sur les hanches, provocant :

– Qu’est-ce que tu chantes, toi ?... Quincaillier ! Espèce de sale quincaillier !

D’un bond, Sébastien se rua sur lui, le renversa, et le souffletant à plusieurs reprises :

– Chaque fois que tu voudras m’insulter, tu en auras autant... toi... et les autres... Et, comme le battu se relevait, piteux :

– Oui, mon père est quincaillier, confessa Sébastien... Et j’en suis fier, entendez-vous... Il ne fait pas dévorer les malheureux par ses chiens, lui !...

Au bruit de la lutte, quelques écoliers étaient accourus. Personne n’osa répliquer, et Sébastien entraîna Bolorec, qui semblait ne s’être aperçu de rien.

Pendant le temps que dura le retour, Bolorec se montra plus expressif qu’à l’ordinaire. Il parla :

– La prochaine fois, je couperai une belle racine, et je te ferai une canne, avec une tête de chien... ou bien autre chose... Quelquefois, pendant les vacances, papa m’emmène avec lui dans sa voiture, quand il va voir des malades... J’ai taillé le manche de son fouet... Deux tibias, tu sais, des os, oui... deux tibias, avec une tête de mort au bout... J’avais vu ça dans son cabinet, sur son bureau, et dans ses livres aussi... C’est beau ses livres... Il y a des cœurs d’hommes, des machins... c’est comme des fleurs... Ici, dans les livres, il n’y a rien ? C’est embêtant.

Et, se rapprochant plus près, de Sébastien il lui dit tout bas, après s’être assuré qu’on ne pouvait l’entendre.

– Écoute... promets-moi de ne pas répéter ce que je vais te dire... Tu me promets ?... Eh bien, tu sais que c’est l’empereur qui règne... Il règne parce qu’il a rétabli la religion... Tu sais ça ?... Eh bien, les Jésuites veulent le renverser, et ramener Henri V... C’est sûr, parce que Jean a entendu les Jésuites causer de ça avec son père... Eh bien, j’ai écrit ça au préfet, moi... Alors, on va fermer le collège... Et puis on tuera tous les Jésuites... Et puis, tous !... Voilà !

– Tu es sûr ? interrogea Sébastien, effrayé.

– Puisque je te le dis !

– Et alors, on irait à la maison, nous autres ?

– Oui !

– Et on ne retournerait plus au collège, jamais. !

– Plus jamais !

Le reste de la route s’acheva dans le silence. Ils ne virent point la lande que des bras de mer enlaçaient, que traversaient des fleuves d’or, que parsemaient des lacs bibliques, la lande s’égrenant au loin, dans l’eau soirale, en forme d’îles mystérieuses, de monstrueux poissons, de barques échouées. Ils ne virent point davantage la ville, où les boutiques commençaient de s’allumer, ni les deux jeunes filles, si jolies, debout, à leur même place, près du collège... Tous les deux songeaient. Et leur songerie était pareille. Ils songeaient à des choses douces, là-bas, à des figures aimées, dont le portail, qui brusquement, devant eux, s’ouvrit en grinçant, fit s’envoler les souriantes images.

Quelques minutes après, Jean de Kerral, dans la cour, tandis que les rangs se reformaient, pour rentrer dans l’étude, aborda Sébastien. Il lui demanda :

– Tu as vu le château ?... C’est beau, dis ?

Sébastien ne répondit pas, et fixa Jean, d’un œil dur. Du même coup, il pensa à cet homme qui frappait les arbres avec sa cravache, aux chiens, au clerc d’huissier. L’impression qu’il avait eue dans le bois, à la vue de ces murs, de ces tourelles, il la ressentit plus violente. Une haine le poussait, contre Jean. Il eut envie de lui crier : « Fils d’assassin. »

– Pourquoi me regardes-tu ainsi ? supplia Jean... Tu es méchant !... Ce n’est pas ma faute, tu sais bien... C’est papa qui ne veut pas... Parce que moi, je t’aime bien...

– Ton père, ton château, toi... commença Sébastien.

Mais il s’arrêta, troublé et vaincu... Jean était devant lui, si triste, le considérait de ses yeux si étonnés, et si doux, que sa colère, soudain, mollit et tomba. Il se rappela comment il était venu à lui, gentil, affectueux, alors que tout le monde se détournait de lui et l’accablait de mépris ; il se rappela leurs serments échangés. Il dit, redevenu presque tendre.

– Non... Je ne suis pas méchant... moi aussi, je t’aime bien.

Sébastien s’intéressa vivement à Bolorec. Son caractère impassible le déroutait ; le sourire, qui grimaçait en cette face molle et ronde, n’était pas sans lui causer quelque terreur. Il ne savait s’il devait l’admirer ou bien le craindre. L’aimait-il ? Il n’eût pu le dire. Que Bolorec ne lui eût pas adressé encore une parole affectueuse, cela l’inquiétait. Il ne jouait jamais, restait des journées entières, bouche close, sans qu’il fût possible de lui arracher un mot. On le voyait sans cesse en train de tailler un morceau de bois, ou de menus quartiers de pierre tendre qu’il collectionnait soigneusement, durant les promenades. Il était très ingénieux à fabriquer de menus ouvrages, difficiles et compliqués, des boîtes entrant l’une dans l’autre, des étuis, des gréements de bateau ; son adresse était émerveillante à sculpter des têtes de chien, des nids d’oiseaux, ou des figures de zouaves, à longues barbes ondulantes, comme il y en a sur les pipes. Mais c’était un mauvais élève, et qui ne dissimulait pas sa répugnance à apprendre, bien qu’il eût la mémoire vive, l’intelligence alerte, dans un corps lent, flasque, presque difforme, et sous des apparences d’idiot. Puis, brusquement, sans raisons plausibles, comme s’il eût éprouvé le besoin de rompre ces silences accumulés, trop pesants, il parlait, parlait. Et c’était en phrases courtes, désordonnées, sans suite, des choses énormes, souvent grossières et gênantes, d’extravagants projets d’incendie du collège, des résolutions de fuites nocturnes, d’évasions palpitantes, le long des toits par-dessus les murs enjambés ; et quelquefois aussi, des histoires du pays, naïves et charmantes, des légendes de saints bretons, que lui avait contées sa mère. Ensuite, il retombait dans son mutisme accoutumé. Ce qui paraissait inexplicable à Sébastien, c’est que Bolorec avait l’absolu mépris des injures et des bourrades. Lorsqu’on le huait, lorsqu’on le battait, il ne se retournait même pas ; il allait un peu plus loin, d’un pas tranquille, sans se plaindre jamais, sans jamais se révolter. À la longue, cette attitude inerte avait fatigué les grands brimeurs, comme Guy de Kerdaniel. Il n’y avait plus guère que les petits roquets qui lui aboyassent aux jambes, sachant que c’était sans danger. Bolorec et Sébastien, toujours ensemble, en étaient arrivés à ne plus rien se dire. Ils passaient les heures de récréation, assis sous les arcades, près des salles de musique, et ils écoutaient, sans s’en lasser jamais, les gammes nasilleuses des violons, la sautillante gaieté des pianos, et les éclats de cuivre, sévères, déchirants, des pistons et des bugles.

– Je voudrais apprendre la musique, soupirait Sébastien.

Et Bolorec chantait, sur des paroles bretonnes, un air de danse très ancien, en scandant les rythmes d’un mouvement de tête balancé.

La musique causait à Sébastien des joies graves, de profondes délices. Autant il s’ennuyait, le matin, après le réveil, à suivre, encore endormi, les messes basses, silencieuses, marmottées dans cette chapelle froide, nue, pleine d’ombres, autant la multiplicité des exercices religieux, auxquels étaient astreints les élèves, le rendait paresseux, le prédisposait aux veuleries, aux dégoûts, à l’opprimante obsession de ce Dieu sournois et cruel qu’il détestait ; autant le dimanche, il attendait l’heure de la grand-messe avec impatience. Ce jour-là, la chapelle en fête, l’autel orné de fleurs, éblouissant de lumières infiniment répétées par les ors et les marbres, les officiants parés de leurs étoles brodées, de leurs aubes de dentelles, la grande baie s’ouvrant à travers la vapeur cérulée de l’encens sur des paradis mystiques, et les voix suprahumaines des orgues, et les séraphiques chants des maîtrises, redisant les admirables invocations de Haendel, de Bach, de Porpora, c’était le triomphe de son Dieu à lui, de son Dieu, magnifique et bon, qu’accompagnaient toutes les beautés, toutes les tendresses, toutes les harmonies, toutes les extases. Ce jour-là, il se sentait vraiment près de lui ; il en avait la révélation corporelle, touchait sa chair radieuse, ses chevaux auréolés, comptait les battements de ce cœur rédempteur, d’où coulent les pardons. Ces mélodies le prenaient dans sa chair, le conquéraient dans son esprit, dans toute son âme, et y réveillaient quelque chose de préexistant à son être, de coéternel à la propre substance de son Dieu, la suite sans fin des immortelles métempsycoses. Il voyait réellement dans cette musique naître des formes adorables, des pensées et des prières se corporiser, penchées sur lui comme des saintes ou comme des lis ; des paysages célestes s’emparadiser d’une lumière inconnue et pourtant familière, se décorer de constellations de fleurs, de corymbes d’étoiles ; il voyait des architectures aériennes surgir, se continuer avec les nuages, en assomptions d’astres ; tout un monde immatériel éclore, fleurir, s’épanouir, se volatiliser ensuite, dans une exhalaison pâmée de parfums. Ce qu’il avait connu de tendre et de charmant, ce qui s’accumulait en lui de rêves étouffés, d’aspirations captives, tout cela revivait aussi, en cette musique ; tout cela battait des ailes, amplifié, idéalisé, embelli des purifiantes grâces de l’amour. Et doucement, délicieusement, des larmes coulaient de ses yeux ; son cœur s’emplissait d’une angoisse sacrée ; une volupté parcourait ses nerfs en ignition, si aiguë qu’elle allait parfois jusqu’à la défaillance, jusqu’au spasme. Lorsque les orgues s’enflaient, terribles, lorsque s’exaltaient les voix des chœurs, célébrant le miracle eucharistique, c’était encore le même trouble poignant, le même écrasement d’admiration qu’il avait eu, devant la mer, un jour de rafale. Il lui en était resté une impression de grandeur religieuse, extra-terrestre, la surnaturalisation de son être chétif, dans l’énorme et le tout-puissant, qu’il retrouvait là, plus violente, plus austère. Il aurait voulu se perdre dans ces ondes sonores, déferlantes, se sentir soulevé par ces vagues d’harmonie, formidables, où s’évanouissaient les laideurs humaines, et qui étaient douces aux petits, comme les flots briseurs de navires, sont doux aux mouettes, aimées des grandes houles musiciennes. Étourdi, rompu, avec un goût persistant d’encens sur la bouche, un goût de divin, Sébastien revenait de la messe, comme il était revenu de la mer, anéanti, chancelant, et gardant de longues heures le goût de salure fort et grisant dont s’étaient saturées ses lèvres.

De ces hauteurs où son âme avait un instant plané, il retombait plus lourdement que jamais dans le dégoût des besognes journalières. Ses livres lui faisaient horreur davantage ; il en comprenait mieux le vide affreux, le barbare mensonge et la déprimante hostilité. Les ouvrir seulement, et c’était la nuit, aussitôt ; une nuit noire, opaque, qui l’enveloppait, et où rampaient des larves gluantes, à tête de prêtres. Oh ! comme il eût désiré être une de ces voix qui chantaient à l’église ! Quelle ivresse de pouvoir arracher à un instrument de bois, à une plaque de métal, ces harmonies qui versent l’extase. Quel orgueil de pouvoir créer ce langage magique et béni, qui exprime tout, même ce qui demeure inexpliqué. Il supplia son père de lui permettre d’apprendre la musique. Mais il fallait payer des leçons supplémentaires et M. Roch fut fort scandalisé d’une pareille demande, ce qui n’était pas le « fait d’un garçon sérieux et bien élevé ». M. Roch répondit que la musique n’était qu’une amusette indigne d’un homme et bonne aux femmes qui n’ont rien à faire, aux aveugles qui mendient leur pain. Est-ce qu’il l’avait apprise, la musique, lui ? Son fils voulait-il donc devenir vagabond, ou joueur d’ophicléide, comme François Martin, dont tout le monde se moquait ? Justement, une bande de musiciens allemands étaient venus à Pervenchères. Ils étaient sales, dépenaillés, avec de longs cheveux, et des allures de brigands. On les soupçonnait beaucoup d’avoir mis le feu chez Richard, l’épicier. D’ailleurs, tous les musiciens qu’il avait connus étaient ainsi : des va-nu-pieds !... C’est comme le dessin !... Est-ce que le dessin devait faire partie d’une éducation mâle ? Napoléon dessinait-il ? Il gagnait des batailles et bâtissait le code civil, ce monument incomparable, cette colonne Vendôme de la civilisation moderne !... Non, non... cent fois non ! Il entendait que son fils apprît du solide, du solide encore et toujours du solide. Il ne se saignait pas aux quatre membres pour que son fils, – son fils unique, le dernier espoir des Roch, en arrivât, plus tard, à vagabonder sur les grands-routes, une clarinette sous le bras ! De la musique !... du dessin !... Mais il était donc décidé à faire le désespoir de sa famille !

Sébastien se résigna. Son père avait peut-être raison. Sans doute il était un paresseux, un méchant enfant, se conduisait mal. Ce dégoût de ses devoirs, ce désir de choses anormales étaient coupables, évidemment, mais supérieurs à sa volonté. Il obéissait à des forces invincibles contre lesquelles il ne pouvait rien. Il se rendait compte que depuis son entrée au collège il était bien changé. Ne vivant que par sursauts, dans des anxiétés continuelles, passant d’une résolution à une autre, sans s’arrêter à aucune, retombant d’un enthousiasme à un affaissement, aujourd’hui révolté, demain soumis, le cerveau, le cœur pleins de choses contradictoires, d’aspirations différentes qui bouillonnaient et ne parvenaient pas à sortir ; il attendait, quoi ?... Un regard qui se posât sur lui, encourageant et bon ? Une main qui le guidât à travers les voies encombrées de son intelligence ?... Il ne savait pas... Malgré la lettre de son père, il continua de rôder auprès des salles de musique, espérant vaguement surprendre le secret de cette science admirable et défendue, qui lui semblait la grande porte de lumière ouverte sur la nature et sur le mystère, c’est-à-dire sur la beauté et sur l’amour.

– Chante-moi ton air si joli, demandait Sébastien à Bolorec.

Sans lever les yeux de dessus le morceau de bois qu’il fouillait à la pointe de son couteau, Bolorec chantait, s’interrompant parfois pour expliquer.

– Tu comprends... C’est sur la lande, là-bas... Elles se tiennent toutes par la main... Et elles s’en vont, et elles reviennent... Leurs coiffes, qui remuent, sont blanches... Elles ont du velours à leurs jupons rouges... Et Laumic, assis sur un tonneau, joue du biniou... C’est beau.

Mais le père Dumont, souvent, les chassait.

– Que faites-vous là, encore, tous les deux ?... réprimandait-il d’une voix sévère... Ce n’est pas convenable que vous soyez toujours ensemble... Allez dans la cour.

Alors, ils s’en allaient, à regret, longeaient les barrières, s’arrêtaient à la fontaine, dont ils s’amusaient à tourner le robinet, pendant quelques minutes ; et ils revenaient ensuite aux arcades, sitôt que le père s’en éloignait, pour dire son bréviaire sous les arbres, ou faire une partie de paume avec les élèves privilégiés.

– Pourquoi dit-il que ça n’est pas convenable d’être ensemble ? interrogeait Sébastien, poursuivi par cette remontrance du père, à laquelle il ne comprenait rien.

– Parce que, répondait Bolorec, l’année dernière, chez les moyens, on en a surpris deux, Juste Durand et Émile Carade, qui faisaient des saletés dans les salles de musique.

– Quelles saletés ?

– Des saletés ! quoi ?...

Et, avec une grimace de dégoût, il ajoutait :

– Des saletés... comme quand on fait des enfants...

Sébastien rougissait, n’essayait pas d’approfondir les paroles de Bolorec, où il devinait des analogies coupables, des correspondances honteuses, avec les questions dont le père Monsal l’accablait, à confesse.

Les semaines passèrent ainsi, jusqu’aux vacances de Pâques, coupées, au carnaval, de fêtes très gaies, de plantureux repas, de représentations théâtrales, de loteries, où ceux qui ne gagnaient rien, gagnaient des plats de bouillie qu’il fallait manger, sur la scène, devant tout le monde, riant et applaudissant. Il y eut une joute académique, où les élèves de philosophie disputèrent avec éloquence sur Descartes et lancèrent à Pascal des traits spirituels et méchants ; il y eut des concerts, des assauts d’escrime, toute une série de divertissements en costumes historiques, auxquels Sébastien, malgré la nouveauté de ces spectacles, prit un plaisir médiocre, le plaisir d’être plus seul avec Bolorec, de voir la discipline se relâcher un peu, et les classes s’interrompre. On joua une pièce de Sophocle, traduite en vers latins par le père de Marel, avec des intercalations de chœurs, chantés sur de la musique de
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