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Guillaume Tell, également corrigée par le même père de Marel, dont le rôle, dans la maison, était de confectionner des vers, en toutes langues, gais ou tristes, profanes ou sacrés, et s’adaptant aux cérémonies qu’on y célébrait. C’était un gros bonhomme, rond plaisant à regarder, toujours en train de rire, et qu’on aimait beaucoup, parce qu’il représentait uniquement la joie. On ne le voyait jamais qu’au moment des fêtes, où il se prodiguait en inventions de toute sorte, joviales et brillantes. Le reste du temps, disait-on, il voyageait.

Pendant les trois jours que durèrent, au collège, les fêtes du carnaval, le père de Marel, sans cesse au milieu des élèves, avait remarqué Sébastien assez triste, qui restait à l’écart des autres, et il l’avait reconnu pour le petit enfant qui, sous les marronniers, près de la prairie, le jour même de la rentrée des classes, était venu se jeter, en courant, dans sa soutane. De son côté, Sébastien l’avait aussi reconnu. Il aurait bien voulu lui parler, mais il n’osait pas, ayant gardé de sa folie, comme une honte, que la présence du Jésuite redoublait. Ce fut le père de Marel qui l’aborda, suivi du père Dumont.

– Eh bien ! Eh bien !... dit-il amicalement. On ne s’amuse donc pas ? Pourquoi êtes-vous là, tous les deux, à vous morfondre, quand la fête est partout... Il faut rire... C’est le moment.

Et se tournant vers le père Dumont :

– Il est très gentil, ce gamin-là... Il a des yeux très intelligents.

Le père Dumont secoua la tête.

– Mais si paresseux !... si paresseux ! Une nature incorrigible, un caractère insouciant... Et très mal avec ses camarades... Surtout paresseux !

– Ta, ta, ta !... Avec des yeux comme ça !... C’est qu’on ne sait pas le prendre. Je le connais, le petit Sébastien Roch... Je parie qu’avec moi, il travaillerait... Allons, venez, maître Sébastien, que je vous confesse !

Ses paroles étaient pleines de douceur et de gaieté. Elles émouvaient et faisaient rire. Sébastien les écoutait comme de la musique. Une grande paix entrait en lui, d’être avec ce Jésuite qui n’était point pareil aux autres, et qui le ranimait, lui redonnait confiance. Avec une bonté indulgente, capteuse, perspicace, avec une adresse presque maternelle qui force l’expansion cordiale, appelle les confidences, le père de Marel l’interrogeait, et Sébastien s’abandonnait à l’impérieuse joie de lui répondre, au soulageant besoin d’ouvrir ce cœur, trop violenté, trop solitaire. Peu à peu, en phrases enfantines et charmantes, d’abord lentes et timides, ensuite accélérées, précipitées, il dit ses tristesses, ses enthousiasmes, ses déceptions.

– Voyons... voyons... interrompit le père, ému par la naïveté grave de cette passion qui s’exprimait avec une force insolite... Voyons !... qu’est-ce que vous aimeriez le mieux apprendre ?... Dites-le moi.

– La musique !... C’est si beau... C’est ce qu’il y a de plus beau... C’est...

Il cherchait des mots pour rendre ce qu’il avait ressenti, et ne les trouvant pas, il continuait de balbutier, montrant la place de son cœur.

– C’est là... Ça m’étouffe quelquefois de ne pas savoir... parce que... Oh !... je travaillerais bien... parce que... quand j’entends de la musique, alors... je comprends mieux, j’aime mieux...

– Eh bien, je vous l’apprendrai, la musique, moi, promit le père... je vous apprendrai le cornet à piston... c’est un bel instrument... Êtes-vous content, là ?

– Je voudrais chanter à l’église.

– Eh bien, vous chanterez à l’église... et ailleurs... J’en fais mon affaire... Et, maintenant, mon petit ami, ne pensons plus à tout cela... Il faut, aujourd’hui rire, jouer, gambader, faire le fou... Allons !... houp !

Comme Sébastien restait là sans bouger, le regardant de ses prunelles fixes, où brillait une ivresse grave.

– Allons !... houp ! répéta-t-il. Et l’enfant de sa voix suppliante prononça :

– Mon père... ne vous fâchez pas... ne me grondez pas... Je voudrais vous embrasser... parce que... enfin parce que jamais, personne ne m’a parlé comme vous... parce que...

Mais, le père, moitié souriant, moitié triste, lui donna sur la joue une tape amicale, et il le quitta, se disant, tout remué par une grande pitié :

– Pauvre petit diable !... trop de tendresse !... trop d’intelligence !... trop de tout !... Il sera bien malheureux, un jour.

Les vacances de Pâques furent une déception imprévue pour Sébastien. Il avait rêvé d’effusions, de caresses sans fin, d’inexprimables attentes de bonheur. De son coin, dans le wagon qui le ramenait, il guettait anxieusement le retour des paysages familiers. À mesure qu’il approchait du terme désiré, une émotion lui serrait le cœur à le rompre. Déjà il reconnaissait son ciel plus léger, plus profond, la forme des champs, les arbres, les fermes au haut du coteau, la rivière qui luisait dans les prairies, les routes sinueuses, qu’il avait parcourues, combien de fois ?... Rien n’était changé. Un clair soleil illuminait cette résurrection charmante... Entre les hachures roses des peupliers, tout d’un coup, Pervenchères, tassé, grimpant sur la côte, étageait ses maisons qu’il n’avait jamais connues si brillantes et si jolies, pareilles, en ce moment, à de gais morceaux de soie et de velours vibrant dans l’air ; et l’église les dominait, éclaboussée de soleil, avec une grande ombre qui la prenait de travers, ainsi qu’une écharpe bleue. Derrière les palissades de la voie, il aperçut le père Vincent, dans son jardin ; il eut envie de lui crier : « C’est moi Sébastien ! » Il était chez lui ; il allait tout revoir ! Son père l’attendait à la gare. Et ce fut fini.

– L’omnibus prendra ta malle... Nous, nous allons rentrer à pied, décida M. Roch, d’un ton sévère...

Dès qu’ils furent hors de la gare :

– Écoute-moi, commanda le quincaillier... Ce que j’ai à te dire est grave... D’abord, j’ai longtemps hésité à te faire venir ici. Mon intention était de te laisser au collège, en pénitence... Je l’aurais dû, peut-être... Dans les circonstances actuelles, et pour dix jours seulement, payer la dépense d’un tel voyage, ajouter cette charge à toutes les charges dont tu m’accables, c’est dur !... Je ne suis pas millionnaire, sacredieu !... Si tu es là en ce moment, c’est que j’ai voulu te parler moi-même, te raisonner... Je me suis dit que j’aurais sans doute plus d’autorité sur toi que tes maîtres... Car enfin, un père est un père... Et même, je puis me vanter de n’être pas un père comme tous les autres...

Des gens sur la route, passaient, reconnaissaient Sébastien.

– Ah ! c’est monsieur Sébastien !... Bonjour, monsieur Sébastien !... Comme vous avez maigri ! Comme vous êtes pâlot.

– Mais non ! Mais non ! Il n’a pas maigri ! protestait M. Roch... Il est gras, au contraire, il est trop gras !

Son fils maigrir chez les Jésuites ! Il ne pouvait admettre une telle supposition : elle lui semblait une injure contre cet ordre confortable, un reproche indirect lancé à sa personne.

– C’est le voyage ! expliquait-il.

Et, non sans brusquerie, arrachant Sébastien aux compliments du retour, il reprenait de sa voix digne où tremblait une irritation inhabituelle :

– Je suis outré !... outré !... Tu ne me causes que des tourments... Tu vois, c’est parce que tu es paresseux que M. de Kerral n’a pas voulu de toi... Il a redouté pour son fils un pernicieux exemple !... Parbleu ! c’est clair !... D’abord, je te défends de raconter à nos amis cette déconvenue, parce que moi, j’ai tenu à dire partout que tu sortais régulièrement dans cette grande famille... Cela te rehaussait dans l’estime des gens d’ici... D’ailleurs, maintenant, je ne puis me déjuger... Si le curé te demande des détails, il faudra lui en donner, lui en donner beaucoup... Tu diras que tu as vu, au château, des oubliettes, tu parleras des portraits d’ancêtres... des voitures armoriées... Enfin tu t’arrangeras pour ne pas me rendre ridicule... tu m’entends... J’ai de l’amour-propre, moi... Et je suis outré !... mortifié, ce que j’appelle.

Et il lui secoua le bras, brutalement, pour communiquer plus de force persuasive, plus d’éloquence réellement sentie, à l’amertume de ses récriminations.

Sébastien était stupéfait de cet accueil... Dès les premiers mots de ce discours, le charme s’était envolé. Maintenant, un ennui l’accablait. En montant la rue de Paris, il trouva Pervenchères, trop petit, sale et triste, les habitants vilains et grossiers. À peine s’il répondit aux bonjours qu’on lui envoyait de toutes parts, et il regretta Vannes, l’amusant dédale des rues, ses maisons aux pignons gothiques, aux étages en surplomb, le port, la goélette.

– Oui, j’ai bien peur, poursuivit M. Roch, que tu fasses la honte de mes derniers jours !... Dans quelle situation tu me mettrais, si les Jésuites, ne pouvant venir à bout de toi, allaient te renvoyer ? Chaque matin je tremble d’apprendre cette catastrophe... On me demande : « Et Sébastien ! Êtes-vous content de lui ? A-t-il de bonnes places ?... » Je ne veux pas avoir l’air d’un imbécile, et je réponds : « Oui. » Mais à quoi penses-tu ?... Et pourquoi ne dis-tu rien ?... Tu entends ?... Tu es là comme une souche ! C’est que tu ne sembles pas comprendre que tu es une charge pour moi, une charge très lourde... Tu me crois riche ?... Et le reste t’est bien égal !... Si je ne t’avais pas, j’aurais pu, cette année, acheter le champ du Prieuré, qui a été vendu pour rien... pour rien... voilà ce que tu me coûtes !... Et je me serais retiré du commerce... Ah ! bien oui !... Il faut que je trime pour toi, pour un enfant sans cœur... Ah ! j’ai été bête !... Mon Dieu que j’ai été bête !... J’aurais dû te laisser ici, t’apprendre le métier de quincaillier... Mais un père est un père... Il a de l’ambition... J’en suis bien puni... C’est comme ta tante Rosalie... Elle est très mal... Sa paralysie remonte... Voilà encore un héritage sur lequel il ne faut pas compter. Et pendant ce temps-là, à quoi songes-tu ?... À jouer de la musique !... Je me tue de travail, je ne vis que de privations, tout m’échappe à la fois... Et toi ? Monsieur veut apprendre la musique !... Je suis outré, outré, outré !...

Sur ces mots, ils s’arrêtèrent devant le magasin. Sébastien remarqua, avec étonnement, au-dessus de l’enseigne, une banderole neuve, d’un vert criard, en zinc découpé. Sur le déroulement des plis de métal, était écrite en lettres rouges et gothiques la devise des Jésuites : « Ad majorem Dei gloriam. »

– Tiens !... vois, dit M. Roch... la peinture s’écaille... Est-ce convenable ?... Eh bien, je n’ai pas pu faire réparer ma devanture pour les fêtes de Pâques, à cause de toi.. De la musique ! je vous demande un peu !... Allons, entre, va dans ta chambre... Je vais attendre la malle, moi !... Et tâche d’avoir une autre figure que celle-là... Ce n’est pas la peine de mettre les voisins au courant de nos tristes secrets.

Ces dix jours de vacances furent intolérables. Ils parurent à Sébastien un siècle. Depuis l’heure du lever jusqu’à celle du coucher, il eut à subir l’identique et perpétuel assaut des mêmes plaintes folles et des mêmes grotesques exhortations. Il lui fallut supporter les plus déraisonnables reproches, et les accusations les plus hyperboliques, dont l’extravagante injustice confinait au bouffon. Une fois lancé sur cette pente, M. Roch ne s’arrêta plus. Ce qui lui était arrivé de fâcheux ou d’anormal, il en rendit son fils responsable. Aigrement, il lui jeta, à la figure, la baisse du fer, la recrudescence de ses rhumatismes, la faillite d’un maréchal où il avait perdu cinquante francs, le ralentissement de la vente. Retenu sévèrement à la maison, emmuré dans cette arrière-boutique, si froide et sombre, avec la perspective continuelle des murs suintants, le morose spectacle de la cour, encombrée d’ordures, l’enfant n’eut pas d’autres moments de répit que ceux des visites. Encore y endura-t-il un genre de supplice particulier et non moins cruel ; il y entendit son père vanter ses succès scolaires, ses fréquentations aristocratiques, ne parler que de noblesse, décrire les magnificences du château de Kerral ; il fut forcé d’appuyer sur ses imaginations biscornues, sollicité au mensonge par son père lui-même, dont l’audace vile et la basse effronterie lui emplirent l’âme de dégoûts, le firent rougir de honte.

À peine si, deux fois, il obtint la permission d’aller seul, chez Mme Lecautel. Là, son plaisir de revoir Marguerite fut aussi gâté par l’inquiétant souvenir des confessions. Entre sa petite amie et lui, toujours s’interposait la laide, la déflorante image du père Monsal. Marguerite avait été malade, et la maladie l’avait rendue encore plus jolie, jolie étrangement, avec quelque chose de fauve et de fatal qui troublait, en elle : la sujétion de tous les organes, l’obéissance de tous les mouvements au sexe implacable et dévorateur. L’alcoolisme paternel, qui avait coulé dans ses veines de fillette un sang ardent et brûlé, semblait aussi avoir laissé davantage en ses yeux trop dilatés, striés de fibrilles vertes, et sous ses paupières meurtries déjà de douloureuses ombres, la précoce et si mélancolique flétrissure d’autres ivresses. Sébastien n’osa pas la regarder ; il ne voulut point qu’elle l’embrassât, comme jadis. Chaque fois qu’elle s’approchait de lui, il reculait un peu effrayé : « Non, non... il ne faut pas ! » En même temps que les paroles du père Monsal l’incitant à d’obscures tentations, malgré soi, par la pensée, il dévêtit ce corps chétif, souple et frôleur, y cherchait la place des mystères impurs, les dévoilements de chair défendue et maudite. Aux caresses, aux étonnements de Marguerite, il ne pouvait que répondre :

– Non ! non !... Il ne faut pas !...

Il repartit sans un regret, les vacances finies. Ce fut, au contraire, un soulagement pour lui, que de se retrouver dans le wagon, avec le père Dumont et quelques camarades, qui lui rapportaient l’odeur du collège. Cette odeur il la respira presque délicieusement, comme un prisonnier délivré respire l’odeur de la vie à laquelle il est rendu. Dans le baiser rapide que, tout à l’heure, ils avaient échangé, son père et lui, il avait senti que quelque chose s’était brisé, était mort irrémédiablement. Il ne s’en affligea pas, et il eut un plaisir véritable à penser qu’il allait revoir Bolorec et que celui-ci lui chanterait peut-être une ronde nouvelle. Même, il évoqua, avec complaisance, sa physionomie, quand il disait :

– C’est sur la lande, là-bas... Et elles s’en vont... et elles reviennent...

Et longtemps, il rêva à des paysages remplis de voix qui chantaient.

Le printemps fut charmant. Les feuilles reverdirent aux arbres de la cour, et les fonds du parc se parèrent de couleurs tendres. Sébastien eut, lui aussi, des tressaillements de sève montante, dans son être un afflux de force et de courage, et comme une efflorescence de toutes ses facultés agissantes et pensantes. Il fut moins inquiet, plus souple à se façonner aux petites déceptions, aux petites douleurs de son existence, et le dégoût de ses devoirs s’atténua. Il avait même des accès de gaieté saine, s’ingéniait, sans y réussir, à fouetter, de son entrain, l’incoercible indolence de Bolorec.

Les Jésuites possédaient, sur le golfe du Morbihan, à quelques kilomètres de Vannes, une sorte de grande villa qu’on appelait Pen-Boc’h. Les élèves, durant la belle saison, y allaient deux fois par semaine, régulièrement. On se baignait, on y soupait, et l’on s’en revenait ensuite, joyeux, par les bois de pins, le long des estuaires aux eaux dormantes. Sébastien prenait à ces promenades un plaisir infini. Il ne se lassait pas d’admirer le spectacle de cette petite mer intérieure, qu’enclosent, à droite, la côte d’Arradon, à gauche, les collines d’Arzon et de Sarzeau, et qui s’ouvre sur l’Océan par un étroit goulet, entre la pointe effilée de Locmariaquer et les promontoires carrés de la presqu’île de Rhuys. Des courants la sillonnent en tous sens, laissant sur la surface bleue des traînées blanches, des sentes laiteuses et nacrées ; une multitude d’îles la parsèment ; celles-ci cultivées, comme l’île aux Moines ; celles-là sauvages, comme Gavrinis, où les temples druidiques érigent leurs blocs de granit barbares. Toutes, elles ont des aspects différents, bizarres ; les unes ressemblent à de fabuleux poissons, dressant au-dessus des flots leurs nageoires dorsales ; d’autres simulent d’immenses croix couchées, et qui s’en vont à la dérive ; il y en a qui paraissent s’avancer, ainsi qu’une troupe de phoques, dans un bouillonnement d’écume ; d’autres encore, rocs luisants, tantôt couverts, tantôt découverts par la marée, émergent de l’eau clapoteuse et développent, sur la clarté irradiante, des bouquets de pins, en capricieux et noirs éventails. Et ce sont des alternances de sol obscur et d’onde brillante, une infinité de lacs céruléens, de criques mauves, de fleuves empourprés, de maelströms livides, étrangement découpés par des soubresauts de terres rocheuses ou bordés de grèves orangées ; une contusion météorique de reflets, de lumière errantes, de flamboiements chromatiques, où passent des vols de barques aux voiles qui saignent dans le soleil et s’irisent dans la brume. Mais ce que Sébastien aimait le plus, plus encore que les formes modifiées et les changeantes couleurs de cette atmosphère maritime, c’était la sonorité, la musique rythmée, divinement mélodieuse que les vagues et les brises apportaient. Il en percevait toutes les notes, en recueillait toutes les vibrations, depuis le grondement sourd, plaintif, désespéré, venu du large mystérieux jusqu’aux berceuses chansons des criques roses, jusqu’aux gaietés d’harmonica, enfantines et rebondissantes, que l’eau égrenait, en s’éparpillant sur les galets du rivage. Ce qui l’étonnait et le charmait, c’était cet ensemble prodigieux de voix, de voix proches, de voix lointaines, de voix douces, de voix terribles : c’était cet incomparable accord d’instruments aux cuivres surhumains, aux célestes archets ; c’était l’harmonie éparse et fondue de ces orchestres aériens et de ces invisibles cœurs engloutis sous les remous, auprès desquels il lui semblait alors, que ceux de la chapelle, le dimanche, n’étaient que des balbutiements d’enfant. De ces promenades, il revenait toujours un peu ivre, butant contre les arbres, heurtant les pierres, donnant de la tête sur le dos de ses camarades, les oreilles vibrantes des musicales résonances de la mer. Pourtant, dans son étourdissement, avec avidité, comme pour se griser davantage, il ouvrait ses narines, toutes grandes, au vent chargé de l’odeur iodée des goémons et de l’arôme vanillé de la lande en fleur. Ces soirs-là, il se couchait les membres rompus, le cerveau meurtri d’un endolorissement qui lui était plus doux qu’un baume, plus suave qu’une caresse.

Le père de Marel lui avait tenu parole. Il venait le prendre, chaque jeudi, à l’étude du soir, et lui enseignait la musique. Sébastien y montra une ardeur extrême, impatient d’en avoir fini avec les premières difficultés de l’épellation.

– Quand pourrais-je chanter à l’église ? demandait-il souvent.

Son professeur était obligé de le calmer. Il avait même des scrupules à l’idée de lui révéler un art qui allait peut-être décupler la rêverie en cette âme déjà trop rêveuse, et surexciter la sensibilité de ces nerfs trop facilement impressionnables.

– Sapristi ! mon petit ami..., lui disait-il en hochant la tête... J’aimerais mieux vous apprendre la gymnastique... le trapèze vous vaudrait mieux.

Alors, il coupait ses leçons de causeries gaies, d’histoires drôles, de récitations comiques, de promenades dans le parc, estimant que ce qu’il fallait d’abord à ce tempérament, prédisposé aux mélancolies déséquilibrantes, c’était la gaieté morale et le mouvement corporel. Un jour vint où, devant certains phénomènes inquiétants, il jugea sa responsabilité trop engagée. D’ailleurs, si bon qu’il fût, il ne se plaisait qu’avec les natures gaies, dans le rire sonore et bien portant. Ainsi, il espaça ses leçons, les modifia, et, profitant de la retraite où allaient entrer les élèves qui se préparaient à leur première communion, il finit par les cesser tout à fait.

La première communion de Sébastien fut marquée par un incident qui fit grand bruit au collège et dont on parle encore, chaque année, comme un miracle de la grâce. La retraite avait duré neuf jours ; neuf jours de prières, d’examen de conscience, d’instruction religieuse, si terrifiants qu’ils lui avaient gâté la poésie mystique de ce sacrement, et la douceur de la vie passée au milieu des camarades, en pleine détente, et rendus plus sociables, affectueux par le recueillement et la piété. Cet acte, qu’il allait accomplir, on le lui représentait comme un épouvantail. Et les exemples dramatiques, les bonheurs exaltés, les châtiments horribles venaient à l’appui des explications du catéchisme. On lui avait cité l’histoire d’un enfant impie que des chiens avaient dévoré vivant ; un autre s’était fracassé le crâne en tombant du haut d’une falaise, notoirement précipité dans la mer par la vengeance divine. Et combien qui brûlaient en enfer ! En revanche, un autre s’était senti si enivré de bonheur et de sainteté qu’à la sortie de l’église, étant allé retrouver ses parents au parloir il leur avait présenté son couteau, les avait supplié de le tuer, disant : « Tuez-moi ! Tuez-moi !... je vous en conjure... car je suis sûr d’aller au ciel tout droit ! » Cela troublait fort Sébastien. Il vivait en des transes continuelles, obsédé par tous les démons de l’enfer, qui font griller des âmes d’enfants, au bout de leurs fourches, dans les flammes qui ne s’éteignent jamais. Chaque jour, à la suite d’examens de conscience éperdus, c’étaient des confessions générales, où il fallait s’aider de manuels spéciaux, contenant, par ordre alphabétique, la liste lugubre, effrayante, des péchés, des vices, des crimes, une si extraordinaire accumulation d’infamies, de hontes inexpiables, que les enfants, affolés, se croyaient devenus subitement des sacrilèges, des lépreux, des bêtes immondes, couvertes de fange, qu’aucun pardon n’était capable de purifier et de guérir. On en voyait qui, tout d’un coup, très pâles, frissonnant de terreur, se frappaient la poitrine et criaient tout haut : « J’ai péché ! J’ai péché ! Mon Dieu, sauvez-moi de la damnation... Mon Dieu, épargnez-moi vos tourments ! » Quelques-uns étaient pris de crises nerveuses ; il fallait les emporter, les coucher, les soigner. Joseph Le Guadec mourut d’une méningite.

C’est dans ces conditions particulières d’exaltation que Sébastien s’approcha de la sainte table. Il tremblait ; sa gorge était serrée. Le menton appuyé contre la nappe il attendait, en proie à une émotion presque mortelle, et il regardait, de coin, le prêtre qui, portant le ciboire d’or et murmurant des prières à voix basse, faisait, de lèvres en lèvres, voler l’hostie, au bout de ses doigts écartés et très blancs. Dès qu’il eut reçu l’hostie, d’abord il s’étonna. Au lieu d’éprouver l’indispensable chaleur et la nécessaire extase qu’on lui avait prédites, il ressentit, sur la langue, une impression de froid glacial qui, gagnant la bouche, la poitrine, se répandit dans tous son corps, secoua ses membres, fit claquer ses dents ainsi qu’un frisson de fièvre. En même temps, cet étonnement pénible s’augmenta d’un atroce embarras. Il ne savait comment avaler cette hostie qui était la chair, qui était le sang d’un Dieu ! Sa langue maladroite, irrespectueusement, la promenait d’un coin du palais à l’autre. Ici, collée aux muqueuses, là fragmentée ou bien réduite en paquet gluant, il ne parvenait pas à lui faire franchir les défilés de sa gorge. Une sueur froide afflua vers son front, mouilla ses cheveux, madéfia1 ses tempes. Il se crut damné. Dieu ne voulait pas de lui. Dieu ne voulait pas entrer en lui ! « Mon Dieu ! Mon Dieu ! pria-t-il, grâce ! grâce ! » Inutile prière. Le Dieu se dérobait. Une contraction du pharynx repoussa l’hostie au bord des lèvres, l’hostie sacrée qui n’était plus qu’une menue boule de pâte dans de la salive amère. Alors, la certitude du sacrilège, l’impossibilité d’éviter les châtiments, lui apparurent si évidentes, qu’il eut un éblouissement, un vertige. Tout, autour de lui, tourna : la chapelle, les officiants, les enfants de chœur, les cierges, le tabernacle, tout rouge, ouvert, devant lui, comme une mâchoire de monstre. Et il vit la nuit, une nuit noire, affreuse, pesante, où des falaises, des précipices, des chiens furieux, de grands diables féroces, de grandes flammes dévoratrices, s’agitaient et dansaient, épouvantablement. Cependant, il ne perdit point connaissance tout à fait, et en titubant, en s’accrochant de la main aux bancs, il put rejoindre sa stalle, où il s’affaissa, ployé en deux, dans une prostration d’agonie... Et, tout d’un coup, dominant les voix qui chantaient à la tribune, par-delà des allégresses extasiées des violons et les triomphales sonorités des orgues, un cri, immédiatement suivi d’un sanglot, se fit entendre. Ce cri était si aigu, et si douloureux ce sanglot, que l’office, troublé, faillit s’interrompre. À l’autel, le prêtre, surpris dans ses génuflexions, se retourna, effrayé ; tous tendirent le col et portèrent le regard dans la direction du cri. C’était Sébastien qui l’avait poussé ce cri, et qui, écrasé contre le prie-Dieu, la tête cachée et roulant dans ses mains, les omoplates soulevées comme par une violente tempête intérieure, sanglotait, à se rompre les veines. Un spasme plus fort que les autres avait rejeté l’hostie hors de la bouche, avec un jet de salive, et le malheureux était resté, quelques secondes, sans pouvoir la reprendre, la figure barbouillée de cette bave, où se diluait le corps de Jésus. Il sanglota de la sorte, tant que dura l’office ; pendant le sermon que prononça le père Recteur, il sanglota. On le vit, tandis que les chants du Te Deum montaient, exultant, vers la voûte, on le vit qui se frappait la poitrine, avec démence. Et sur ses lèvres se précipitaient, se bousculaient les prières, les invocations ardentes, les supplications affolées. En se rendant au réfectoire des pères, où un banquet avait été préparé pour les premiers communiants, il sanglotait toujours. Il semblait que les larmes ne pussent se tarir jamais. Ses paupières le piquaient comme des plaies à vif ; il marchait, sans voir, les jambes si molles, que, pour ne pas tomber, il était obligé de s’appuyer aux murs. Et il disait : « Mon Dieu ! épargnez-moi... ne me faites pas mourir... Je suis un petit enfant, et ça n’est pas de ma faute... Je vous promets d’expier mes péchés... Je travaillerai bien, j’aimerai mes camarades et mes maîtres, et je porterai des cilices, et je me flagellerai la poitrine, comme ces grands saints, dont on nous a appris l’histoire, qui furent des pécheurs et qui sont au ciel. »

– Votre première communion a été très édifiante, mon cher enfant... lui dit le père Recteur, au réfectoire... Nous en sommes très heureux... Elle sera votre sauvegarde, plus tard, dans la vie ; aujourd’hui elle est votre pardon.

Sébastien considéra, sans comprendre, ce prêtre aux traits si purs, aux gestes si nobles, au visage d’une si calme et marmoréenne beauté, et dont la voix avait l’onction d’un baume, tandis que ses yeux gardaient sur leurs globes pâles quelque chose de sec, d’impénétrable, de plus narquois et de plus impénétrable que le destin.

Durant quelques semaines, Sébastien se montra d’une piété exemplaire, farouche, d’une assiduité au travail, acharnée et rare. Il passa, auprès de ses camarades, pour un saint et pour un héros. Puis, quand il vit que non seulement il ne lui arrivait rien de fâcheux, à la suite de cette effrayante aventure, mais qu’il en recueillait, au contraire, d’inespérés honneurs, des amitiés flatteuses, d’enthousiastes admirations, il se prit à réfléchir, à douter de l’hostie, du père Recteur, de ses condisciples et de lui-même. Et, il eut, très confuse encore, l’intuition de l’ironie qui est dans la vie, cette ironie énorme et toute-puissante qui domine tout, même l’amour humain, même la justice de Dieu. Insensiblement, il se relâcha de ses devoirs et de ses exercices pieux. Il revint s’asseoir, avec Bolorec, sous les arcades près des salles de musique.

– Quand tu as fait ta première communion, qu’est-ce que tu as éprouvé ? lui demanda-t-il un jour.

– Rien ! répondit Bolorec.

– Ah !... Et l’hostie ?... Qu’est-ce que c’est que l’hostie ?

– Je ne sais pas... Papa aussi en donne à des malades, et ça les purge...

Sébastien demeura songeur, un instant, et brusquement :

– Chante-moi ta ronde si jolie... tu sais... celle où tu disais : « C’est sur la lande, là-bas... Et elles s’en vont, et elles reviennent... »

Pourtant, à la fin de l’année, il eut deux prix et il s’en étonna.
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