La Bibliothèque électronique du Québec








télécharger 270.72 Kb.
titreLa Bibliothèque électronique du Québec
page1/16
date de publication02.07.2017
taille270.72 Kb.
typeDocumentos
ar.21-bal.com > loi > Documentos
  1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   16



Clarence May

La route sans lumière



BeQ

Clarence May

La route sans lumière
roman


La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Classiques du 20e siècle

Volume 263 : version 1.0

La route sans lumière

I


Le docteur David Rayburn gravit les marches du perron et s’engouffra dans l’hôpital. Par contraste avec la fournaise qui flamboyait dehors, l’ombre des arcades était pleine d’exquise fraîcheur.

L’architecte hindou qui avait tracé les plans de l’établissement l’avait doté d’un jardin intérieur, au milieu duquel une fontaine jaillissante bruissait joliment parmi des palmiers nains. L’infirmière-major attendait le médecin dans le vestibule ; un peu en retrait, se tenait un homme d’environ trente-deux ans, de haute taille, bien découplé. Son visage bruni par le hâle et ses yeux noirs profonds brillaient d’un feu étrange. Au coin des lèvres se dessinait un pli d’amertume. Cette physionomie était loin d’être banale et, quoiqu’il fût vêtu avec négligence d’un simple short kaki et d’une chemisette, il se dégageait de sa personne une indéniable distinction. S’il eût été depuis plus longtemps aux Indes, Rayburn aurait reconnu Sydney Cheyne, l’homme qui défrayait la chronique de Ranchipur, mais il n’était là que depuis deux mois et ne l’avait jamais rencontré. Cependant, quelque chose dans le comportement de l’infirmière-major, sa contenance embarrassée, le surprit. En effet, c’était une femme autoritaire qui ne se troublait pas facilement.

– Que se passe-t-il, Walhs ? questionna le chirurgien.

– On vient d’apporter un blessé, monsieur.

– Gravement atteint ?

– Il a le crâne fendu, expliqua l’homme avec une singulière âpreté dans le ton, je doute que l’on puisse le tirer d’affaire.

Le regard gris de Rayburn enveloppa Cheyne et leurs forces s’affrontèrent un moment en silence, puis les yeux du médecin se détournèrent un peu ; un instant, il contempla, par le portail ouvert, la longue allée de palmiers qui aboutissait au perron. Sous le soleil brûlant et le ciel d’un bleu dur, les palmes poussiéreuses étaient raidies comme des mains tristes.

– Je suppose, dit-il enfin, qu’il me faut tenter quelque chose avec chaque malade que l’on amène ici ?

Cheyne eut un geste évasif.

– C’est bien possible, acquiesça-t-il, si vous considérez qu’il s’agit d’un devoir.

– Où a-t-on mis le blessé, Walhs ? Et quel est son nom ? interrogea Rayburn, peu désireux de poursuivre une conversation commencée sur ce ton.

– Son nom est Granor... Norman Granor, répondit l’infirmière. Il s’occupait, je crois, d’achat de coton... Il est ici, docteur...

Le médecin entra dans la chambre et s’approcha du lit sur lequel on avait allongé le blessé, dont la tête était enveloppée d’un bandage sommaire, mais bien serré et solide.

– Vous le sauverez, docteur ? implora une voix angoissée.

Rayburn surpris, vit s’avancer vers lui une toute jeune fille de dix-huit ou dix-neuf ans peut-être, fine et menue, avec un délicat visage au teint mat encadré de cheveux courts et soyeux d’un blond chaud, emmêlés. Quelques griffures sanglantes traçaient des sillons sur ses joues et son front. On se rendait compte, par là, qu’elle aussi sortait de l’accident, heureusement sans autre mal que ces ecchymoses sans gravité. Dans ce visage tendu se décelait une secrète ardeur, mais les yeux bleus étaient pleins d’un désespoir éperdu.

– C’est ?... murmura David.

– C’est mon père.

Comme si le son de cette voix agissait sur lui en un ultime rappel de vie, le blessé s’agita.

– Sheila ? souffla-t-il.

– Père, je suis là.

– Sheila... pauvre... pauvre enfant ! La jeune fille sanglotait doucement. Elle se domina pourtant par un effort de volonté.

– Tout ira bien, maintenant, dit-elle, tu es ici à Ranchipur, à l’hôpital. Le docteur Rayburn va s’occuper de toi.

– Mais toi ; où iras-tu ? balbutia le moribond.

– N’avez-vous pas de parents qui puissent s’occuper de vous ? demanda Rayburn à miss Granor.

Elle eut une hésitation.

– Il me reste un oncle, le frère de ma mère, sous-directeur à la « Ranchipur Coton Company ». Seulement, mon père et lui étaient brouillés.

– Nous allons téléphoner. En de pareilles circonstances les animosités disparaissent souvent.

– Je préférerais... Ne pourrais-je rester ici ?... J’essayerai de me rendre utile.

– Je regrette, c’est impossible, les règlements s’y opposent strictement.

Rayburn fit un geste signifiant que l’on emmenât la jeune fille. Sydney, qui était resté à l’écart, silencieux pendant cet échange de paroles, prit Sheila par les épaules, avec une douceur dont on ne l’eût pas cru capable.

– Venez, miss Granor... prononça-t-il.

Au moment de sortir de la pièce, Cheyne se retourna. Le blessé venait d’ouvrir les yeux, son regard se posait sur lui avec angoisse et une telle force que Sydney en comprit le sens aussitôt : « Veillez sur elle. »

Il tressaillit... Mais déjà le mourant épuisé sombrait dans l’inconscience.

Ils suivirent l’infirmière, qui les introduisit dans une salle d’attente d’une austère simplicité. Sheila s’assit sur une banquette, penchée en avant, les coudes aux genoux et la tête dans les mains. Cheyne se plaça devant une fenêtre aux Persiennes entrouvertes, regardant pensivement brasiller, dehors, l’éclatant soleil. Seul le clapotement de l’eau tombant dans la vasque peuplait le silence, comme si la ville entière était tombée dans une torpeur profonde. Ils restèrent ainsi un temps dont on ne pouvait apprécier la durée.

Peu à peu, cependant, avec la sieste finissante, d’autres bruits se mêlèrent à celui de la fontaine. De l’autre côté du mur qui ceignait le parc, s’éleva la mélopée nasillarde d’un mendiant implorant la charité. La flûte d’un charmeur de serpents modula ses notes monotones et étranges. Deux coolies sous la fenêtre conversaient d’un ton tranquille.

Un moteur d’automobile ronfla. La voiture vira dans l’allée en soulevant un nuage de poussière. Il y eut un murmure de voix dans le couloir, puis la porte de la salle d’attente s’ouvrit, et le docteur Rayburn parut sur le seuil. Cheyne comprit que l’intervention avait été inutile et la jeune fille le perçut aussi.

– Il est ?... souffla-t-elle anxieusement.

– Hélas ! répondit le chirurgien.

Une houle de sanglots secoua les épaules de l’enfant. Elle passa devant le médecin et entra dans la chambre où l’on avait déposé le défunt.

Rayburn se tourna vers Cheyne demeuré immobile.

– Il n’y avait rien à faire, dit-il d’un ton amer, comme s’il avait honte de son impuissance.

– Dieu lui-même n’accomplit pas toujours de miracles... Et puis, mourir est inéluctable, n’est-ce pas ?

– Vous étiez un de ses amis ?

– Je n’ai pas d’amis, répondit Sydney, brutalement.

Le ton décelait une évidente hostilité et peut-être aussi une certaine lassitude.

– Le hasard a permis que je passe juste quelques instants après l’accident, expliqua-t-il. Il a voulu éviter un gamin qui traversait la route et sa voiture s’est retournée dans le fossé. Il s’est trouvé pris dessous.

Ils firent quelques pas dans le couloir et se tinrent sur le seuil de la chambre, où l’on venait de déposer la dépouille.

Sheila, agenouillée au chevet du lit, pleurait silencieusement. Outre la jeune fille et miss Walhs, se tenait dans la pièce une femme d’environ quarante-cinq ans, sèche et d’aspect autoritaire, justement ce genre de personne que Cheyne exécrait le plus.

– Sa tante, Mrs. Angels, expliqua le médecin à voix basse.

« Puritaine ! » songea l’autre.

–... Pauvre enfant, murmura-t-il ensuite.

Et on ne pouvait savoir s’il déplorait qu’elle fût orpheline ou la perspective de ce foyer ; les deux probablement. Rayburn perçut cette ambiguïté, mais déjà Sydney s’approchait de Sheila.

– Il faut beaucoup de courage, petite fille, dit-il doucement.

Elle leva sur lui son regard noyé de pleurs.

– Je vous remercie, mister Cheyne, de tout ce que vous avez fait, prononça-t-elle.

Mrs. Angels fit instinctivement un pas en avant, en toisant Sydney avec mépris et un évident dégoût.

– Venez, maintenant, fit-elle en entraînant la jeune fille, comme si elle avait hâte de la soustraire à quelque influence maléfique, nous allons rentrer, vous avez besoin de repos.

Rayburn lui-même se raidit et son attitude changea.

Cheyne eut un demi-sourire sardonique. Il était habitué à ces manifestations. Quand son nom était prononcé, une gêne et un malaise très perceptibles saisissaient toute une assemblée ; il était exécré et craint.

– Je vois qu’il est temps que je me retire, docteur Rayburn, prononça-t-il.

Le chirurgien le raccompagna. Il tenait à montrer que, nouveau venu aux Indes, il possédait un esprit dégagé de préjugés.

– Si Granor avait dû survivre, c’est seulement à votre promptitude et à vos soins qu’il l’aurait dû, mister Cheyne, dit-il voulant se montrer aimable.

– Je vous remercie, docteur Rayburn... Pourtant, il est mort !...

Le sourire de dédain qui accompagnait ces paroles, signifiait clairement : « Je me moque du brevet d’humanité que vous voulez me décerner et de votre amabilité de commande. »

Le docteur suivit des yeux la puissante voiture jusqu’à ce qu’elle eût disparu au bout de l’allée. Il n’était pas particulièrement satisfait de lui-même. C’était la première fois qu’il rencontrait Cheyne. Dans ce cercle des relations possibles, à Ranchipur, l’homme jouissait d’une réputation détestable et on lui prêtait complaisamment tous les vices. Cependant le chirurgien venait de reconnaître en lui une réelle dignité, malgré ses sarcasmes, une éducation raffinée et une intelligence peu commune.

« Le diable n’est jamais aussi noir qu’on le fait ! » songea-t-il.

La voiture de Cheyne filait à travers la plaine, parmi les champs de maïs et de blé et les plantations de coton. Çà et là, disséminées, de petites agglomérations rustiques et pauvres. Des laboureurs vêtus d’un simple pagne menant des attelages de vaches maigres, égratignaient le sol avec des charrues primitives, faites de deux branches entrecroisées : le même procédé de culture qu’il y a mille ans.

Au bas de la montagne commençait la jungle avec ses arbres pressés, les palmiers, les santals, les tulipiers, les fougères arborescentes et les lianes. Un chemin tracé comme un tunnel conduisait jusqu’au sommet, où était construit, au milieu d’une clairière défrichée à grand-peine, le bungalow de Sydney.

C’était une demeure élevée sur pilotis, toute en bois précieux, avec une galerie qui en faisait le tour et d’où l’on dominait la forêt.

Cheyne s’accouda un moment à la balustrade. Une troupe de singes hurleurs, se poursuivant de branche en branche, jetait des cris aigus. Le bruit d’un torrent, qui cascadait, retentissait au fond d’un ravin impénétrable.

Le soleil arrivait au bout de sa course. Brusquement, il s’enfonça d’un élan derrière la montagne comme en une chute. Quelques secondes, les crêtes s’allumèrent comme d’un incendie, puis tout s’éteignit, et la nuit tomba, les étoiles d’Orient brillèrent lointaines, semblables à des millions de pierres précieuses jetées sur un tapis de velours noir.

Cheyne se décida à entrer. La maison était luxueusement aménagée avec des coffres de bois précieux sculptés à la mode hindoue et le sol était jonché de peaux de bêtes. Il se laissa tomber sur un divan bas, couvert de soie brochée d’or. Son front s’était creusé de rides profondes, et son regard s’était assombri. C’était l’heure où se levaient en lui de lancinants souvenirs.

Il frappa violemment avec un maillet d’ivoire sur un gong d’argent.

Un boy parut aussitôt, silencieux comme une ombre.

– Gin ! ordonna Sydney brièvement.

Le domestique disparut et revint bientôt, portant un grand plateau, sur lequel étaient disposés un flacon carré et une flûte de cristal, qu’il plaça sur un guéridon à portée de la main de Cheyne. Celui-ci se versa une rasade d’alcool.

– Salut à toi qui donne l’oubli ! murmura-t-il.
  1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   16

similaire:

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com