La Bibliothèque électronique du Québec








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X


– Vous voilà bien préoccupée, petite fille, qu’y a-t-il ? demanda lord Cheyne.

– Je suis attristée par cette lettre que m’adresse oncle Silas, répondit Sheila, en lui tendant une missive qu’elle venait de lire. Voyez donc...

– Non, fit le jeune lord avec un sourire. Donnez-m’en vous-même un résumé.

– Il paraît que la Ranchipur Coton Company fait des compressions de personnel et supprime l’emploi qu’occupait mon oncle. À son âge, il lui sera difficile de trouver une équivalence. De plus, oncle Silas, et ma tante ont un autre souci. Priscilla est tombée amoureuse d’un certain Jackson, qui a tout l’air d’un personnage inquiétant.

– En effet, je connais ce Jackson. C’est croit-on, un trafiquant d’armes. Il a commencé par traiter quelques affaires avec les tribus afghanes de la frontière... Mais depuis il a agrandi son rayon d’action.

– Pauvre Priscilla !

– Hum ! Je plains votre oncle Silas, qui m’a paru un homme très bon, quoique faible de caractère, mais ne me demandez pas de m’attendrir sur les malheurs de miss Priscilla et de Mrs. Angels. Elles n’ont que ce qu’elles méritent. Apprendre la vie fera beaucoup de bien à votre chère cousine.

– Oh ! Sydney... Elle est malheureuse...

– Et puis après ! allez-vous la plaindre ? Ce sont là les suites déplorables d’une mauvaise éducation. Ces dames n’ont pas été tendres avec vous... Je me souviens de la pauvre petite figure que vous aviez sous ce casque colonial le jour où l’on vous avait envoyée chez Smith.

– Je n’ai pas à le regretter, répéta-t-elle... ce jour-là un homme charmant qui me conduisit où je voulais aller...

– Et c’est de ce moment que datent vos malheurs ! acheva Cheyne.

Elle le considéra.

– En tout cas, continua-t-elle, je plains bien sincèrement Priscilla.

Le lord resta un moment silencieux.

– Bien sûr, vous ne pouviez faire différemment, dit-il enfin. Vous avez le cœur d’un terre-neuve ! Écoutez donc, j’ai quelques intérêts dans les cotonnades à Manchester. Votre oncle y trouvera un emploi équivalent à celui qu’il perd. Les Angels revenant ici, Jackson restant aux Indes, où il peut pratiquer son fructueux et malhonnête commerce, tout pourrait s’arranger au sujet de Priscilla.

– Oh ! Sydney, que vous êtes bon ! s’exclama la jeune femme touchée.

– Non, non, je ne suis pas bon ! Je cherche seulement à vous être agréable.

– Je vous remercie, rien ne pouvait me causer plus grand plaisir.

Elle le regardait avec des yeux pleins de tendresse et il en fut fort ému.

– Voilà donc une affaire réglée, prononça-t-il comme pour repousser tout attendrissement. Et maintenant, j’ai une proposition à vous faire. Vous plairait-il qu’après déjeuner je vous fasse faire le tour du domaine ?... Nous prendrons le tilbury et le poney... Cela ne vous fatiguera pas ?

– Nullement. Je suis tout à fait remise. Ses yeux brillaient de joie.

– Entendu donc, je vais donner des ordres en conséquence, termina Cheyne.

Et il sortit, car il était très troublé et se défiait de lui-même.

Le poney allait d’un trot allongé, par les chemins étroits, au milieu des grasses prairies. Partout les fleurs champêtres s’épanouissaient en bordure des haies. Il y avait du soleil. Des gens, qui travaillaient dans les champs, les saluèrent au passage.

Sydney jeta un regard vers sa jeune femme. Le fin visage bronzé, sous l’auvent du grand chapeau en paille d’Italie, dégageait un charme émouvant et plein de sensibilité. Un charme auquel Sydney devenait de plus en plus sensible.

Gênée par la persistance de ce regard, elle lui sourit timidement et demanda avec inquiétude :

– Qu’ai-je donc ? Y a-t-il quelque chose qui ne va pas ? Est-ce ma coiffure ?

– Au contraire, vous êtes délicieuse.

– Oh ! murmura-t-elle.

Sa bouche s’arrondit de stupéfaction, et ses yeux exprimèrent une confusion joyeuse, tandis qu’un flot de pourpre envahissait ses joues.

– Quelle sensitive vous êtes, Sheila, le moindre madrigal vous trouble-t-il à ce point ?

– C’est tellement... balbutia-t-elle.

– ... Tellement inattendu, n’est-ce pas ? coupa-t-il avec une ironie âpre. Je ne vous ai point, en effet, accoutumée à ces compliments stupides... Me croyez-vous sincère, au moins ?

– Certes ! souffla-t-elle.

Mais sa joie s’éteignit. Cet esprit agressif la navrait, encore qu’elle en connût la raison.

L’attelage déboucha sur un de ces petits mamelons qui bossellent cette partie des Southern Uplands. De là, le regard plongeait dans une vallée peu profonde et verdoyante, au fond de laquelle coulait un mince ruisseau bordé de hauts peupliers dont les cimes se balançaient d’un mouvement gracieux dans le ciel.

Un vieux moulin se dressait là, enjambant le ruisseau qu’il avait l’air d’avaler avec sa bouche grimaçante garnie de dents de fer et le bruit de lappement que faisait sa grande roue. La construction avait un air d’ancienneté que trahissait les pierres noircies, les fenêtres en ogive et l’état de délabrement de la maison.

– Oh ! Quel endroit agréable et quel curieux moulin ! s’exclama la jeune femme. Est-il habité ?

Lord Cheyne tira sur les rênes et arrêta le cheval. Un moment il considéra le paysage avec une sorte d’ennui et de répugnance.

– Oui, c’est beau comme un visage de femme qui peut cacher les plus horribles pensées, fit-il bizarrement. Le coin le plus idyllique peut renfermer les pires laideurs.

Un ronflement de moteur leur parvint, et, dans le chemin, ils virent arriver un scooter. Georgina le pilotait. Elle stoppa son engin près du tilbury et le cala sur sa béquille.

Elle portait une robe à fleurs très seyante et de fines chaussures. Sheila admira l’art et l’élégance avec lesquels la jeune veuve combinait ses ensembles ; rien n’était laissé au hasard, et on ne pouvait la prendre en défaut de goût.

– Hello ! jeta Mrs. Cheyne en s’approchant, je suis heureuse de vous voir complètement rétablie, milady.

– Je vous remercie... Vous voyez, nous courons la campagne... Vous avez là un coursier d’amazone moderne ?

– C’est une machine pratique, moins coûteuse et plus économique qu’un cheval de race, répondit Georgina avec bonne humeur. Vous alliez chez Adam, Sydney ?

– Mais non, nous effectuons seulement le tour du propriétaire.

– Une excellente idée par un aussi belle journée... À propos, connaissez-vous Adam, milady ?

Sheila secoua négativement la tête.

– Il s’agit d’un cousin de votre mari et du mien. Un véritable savant à qui l’on doit quelques découvertes intéressantes en chimie. Un homme d’un certain âge qui vit là, dans ce moulin, seul... Sans même un domestique... Son cerveau est, comment dirais-je ?... un peu dérangé...

– Il est fou ? laissa échapper Sheila.

– Nous n’irons pas jusqu’à dire cela, répliqua Georgina. Fou... non, ce n’est pas le mot. Un exalté plutôt, par crises cycliques... Un exalté génial.

– Sans doute est-ce la conséquence d’un travail intensif ? prononça lady Cheyne.

– Oh ! répliqua Sydney, il a brûlé la chandelle par les deux bouts. C’est certes un être exceptionnel... D’une intelligence extraordinaire et aussi d’une rare dépravation. Capable de rester des jours et des nuits sans dormir à la recherche de quelque solution scientifique... Comme de courir les plus bas plaisirs. Avec cela, il a d’étranges générosités... Il professe une vive admiration pour Georgina.

Cette dernière eut un geste de la main pour protester.

– J’ai une certaine amitié pour lui... Je le plains, dit-elle. Tenez, il a dû nous apercevoir, ajouta-t-elle.

Effectivement la porte du moulin s’ouvrait, et, à larges enjambées, un homme gravissait la pente, se dirigeant vers eux.

Quand il fut tout près, Sheila l’examina avec curiosité. Adam Cheyne devait avoir environ quarante-cinq ans. Il était petit, d’aspect chétif, avec des cheveux roux taillés en brosse. Ce qui frappait le plus dans la physionomie, c’était le regard d’une extrême fluidité et par moment d’une fixité effrayante, comme si l’esprit se retenait par un terrible effort au bord d’un gouffre. Ce regard causait un sourd malaise.

– Enchanté de vous voir ! cria-t-il, en agitant les bras avec exubérance... Je suis littéralement enchanté... Lord Cheyne, je m’excuse de ne pas être allé vous présenter mes devoirs, comme j’aurais dû le faire en tant que parent... Et aussi votre obligé. J’avais du travail, beaucoup de travail... Mes salutations, Georgina. Ô la plus belle... Ah ! et voici lady Cheyne, sans doute... Mes hommages, milady... Diable, elle est bien jolie, mon cousin... Mais venez donc... Entrez chez moi... Visitez l’autre de l’alchimiste... Nouveau Faust, j’ai vendu mon âme...

Ce flux de paroles décousues, causait un véritable malaise, surtout prononcées sur le ton criard et railleur qu’il employait. Ils le suivirent.

– Je vous prie, milord et milady, d’excuser le désordre de mon intérieur. Je suis un vieux garçon fort peu occupé des contingences matérielles.

Cet avis n’était pas inutile, car, dès l’entrée du moulin, s’entassait, en effet, un invraisemblable bric-à-brac de meubles et d’instruments de toutes sortes, auxquels on se cognait à chaque pas.

– Mon laboratoire ! s’écria triomphalement Adam, en ouvrant une porte basse, bardée de plaques de fer.

Une acre odeur d’acide les saisit à la gorge. La pièce voûtée, haute, était garnie de larges tables en pierres de lave surchargées de ballons, de cornues, d’éprouvettes et de flacons contenant des liquides diversement colorés.

Plus loin, des machines d’aspect bizarre avec des leviers d’acier poli, des volants, des manivelles étincelantes et des cadrans gradués étaient rangées contre le mur, et, au fond, accroupie sur un socle, une grosse dynamo ronflait sourdement comme un animal en colère, en crachant parfois des étincelles.

– Voyez, c’est le ruisseau lui-même qui fournit la force nécessaire à mon installation, dit Adam en soulevant une lourde trappe.

Ils se penchèrent. En bas, l’eau bouillonnait dans une vaste cuve de ciment, et les pales d’une turbine tournaient rapidement avec un chuintement.

– Cela donne le vertige ! murmura Sheila.

– Le vertige ! Ce devrait être l’état normal de l’homme, s’il prenait la peine de réfléchir, fit Adam Cheyne d’un ton étrange. Nous sommes posés sur une boule qui fonce à travers le vide comme un bolide... Ceux qui ont le vertige sont peut-être ceux qui perçoivent le mieux cette chute de notre planète dans le vide immense... l’Infini !... Cette eau qui court, c’est comme l’esprit, continua-t-il. Je reste parfois des heures à la regarder passer. Elle vient de la montagne, fait mouvoir cette turbine et s’en va à la mer, cela, nous le savons. Mais quelqu’un sait-il d’où nous venons, pourquoi nous faisons mouvoir ces pensées et où nous allons ?...

– Dieu, imagine, répondit Sheila.

– Oui, Dieu, peut-être... Oui, Dieu doit savoir, parce que malgré certaines choses que nous ne comprenons pas à cause de la faiblesse de notre esprit, tout cet Univers repose sur un plan... Ces forces ne sont pas des forces obscures...

– Brrr ! vous n’êtes pas gai, aujourd’hui ! s’exclama Georgina.

– Ah ! la sombre gaieté !... murmura Adam. Cependant vous avez raison, acheva-t-il en refermant la trappe, ce ne sont pas là propos que l’on tient à de jolies femmes.

– Quel est le but actuel de vos recherches ? questionna Sydney, pour détourner la conversation.

– Un point de chimie qui me préoccupe depuis longtemps... répondit le savant. Je ne sais si j’arriverai à le résoudre, quoique en fait les choses les plus compliquées reposent sur des éléments extrêmement simples à condition qu’on arrive à les décomposer... Pour l’amour du ciel, Georgina ! s’écria-t-il tout à coup, ne touchez pas à ces flacons. Certains contiennent de quoi asphyxier toute une ville !

La jeune femme se recula vivement, Adam eut un ricanement et poursuivit :

– Savez-vous que les seules vapeurs de certains produits toxiques peuvent faner votre beauté en quelques heures, voire en quelques minutes ?

– Pourquoi fabriquez-vous des produits pareils ?... Trouvez plutôt des eaux de Jouvence, voilà qui serait utile...

– Il faut que tout passe, mon amie, même la beauté... Allons, venez que je vous montre plutôt mon jardin... Vous le savez, j’ai aussi la passion des roses.

Le jardin s’étendait en un petit enclos derrière le moulin. C’était une petite roseraie avec d’harmonieux massifs où des fleurs magnifiques mariaient leurs coloris en une savante composition. Adam cueillit deux roses pourpres aux pétales veloutées et les offrit aux deux jeunes femmes.

– Quel homme étrange, prononça Sheila, quand, avec son mari, ils furent sur le chemin du retour, après avoir pris congé de Georgina ; et cependant sous certains aspects, son caractère est attachant.

– Vous l’avez vu dans un de ses bons jours, mais à d’autres moments, vous seriez effrayée de son comportement.

– N’y a-t-il rien à faire dans son cas ?

– Rien. Tous les psychiatres sont d’accord, il sombrera définitivement dans la folie.

– Sincèrement, c’est dommage.

Lord Cheyne acquiesça de la tête.

– Savez-vous, jeta-t-il soudain, que si je venais à disparaître, Adam deviendrait comte de Sitwell ?

– Que voulez-vous dire ? murmura la jeune femme.

– Simplement que la terre est pleine d’embûches.
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