La Bibliothèque électronique du Québec








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XI


Sheila retourna entre ses doigts le carton et le lut encore une fois.

« Si milady désire savoir ce qui s’est passé, exactement, autrefois, quelqu’un qui lui veut du bien l’attendra vers quatre heures de l’après-midi aux carrières de Sylvesthorne. »

L’écriture lui était complètement inconnue et elle se dit :

« Je n’irai pas... Si l’auteur de cette lettre avait des intentions pures, pourquoi ne vient-il pas à Sitwell. Pourquoi ne signe-t-il pas sa lettre ?

« Et cependant, s’il s’agissait d’un fait ignoré ? songea-t-elle après un moment de réflexion. S’il était possible d’innocenter Sydney ?... Si enfin on pouvait voir le bout de cette route sans lumière ? Il lui semblait que la vérité, si cruelle fût-elle, ne serait pas pire que ce cauchemar.

C’est pourquoi, vers trois heures, elle franchissait les limites du parc de Sitwell et se dirigeait vers le lieu de rendez-vous. Celui-ci se trouvait à près d’une lieue de l’autre côté de la forêt.

Avec l’automne, les feuilles avaient pris une teinte cuivreuse et se racornissaient avant qu’un coup de vent ne les enlevât, comme on arrache les parures défraîchies d’une fête terminée.

Sheila s’égara et erra un moment avant de retrouver son chemin. Lorsqu’elle arriva en vue des carrières, il était déjà tard. Personne en vue. Sans doute las d’attendre l’auteur de la lettre était-il reparti ?

L’exploitation de Sylvesthorne avait cessé depuis longtemps. L’endroit était désert et sinistre, surtout à cette heure crépusculaire. Dans le bas des carrières abandonnées, s’était formé, sur un lit d’argile, une grande et profonde mare, au bord de laquelle poussaient des joncs. La surface de l’eau était sale et couverte d’une sorte de pellicule verdâtre. Parmi les herbes aquatiques se glissaient des salamandres tachetées.

Soudain, Sheila eut un tressaillement. Il lui semblait voir, au milieu d’une touffe de joncs épaisse, une forme humaine. Elle s’approcha lentement, le cœur battant. Alors, elle vit avec terreur qu’il s’agissait d’un homme de haute taille. Il était allongé sur le ventre et sa tête disparaissait complètement sous l’eau. Un couteau était fiché, profondément enfoncé, entre ses épaules. Le sang en coulant avait atteint la mare et s’était répandu en filaments rouges parmi les eaux vertes. Sheila reconnut l’homme aussitôt : c’était Claypole. Elle fut frappée d’une stupeur terrifiée. Un crime ?... Claypole devait connaître un secret important et on l’avait tué pour lui fermer la bouche.

Lady Cheyne était si bouleversée que, pendant un moment, elle fut incapable de penser. Puis, se dominant, elle s’efforça au calme et réfléchit. Que convenait-il de faire ? Prévenir Sydney et la police ?... Quelles questions n’allait-on pas lui poser ? Fallait-il faire état de la lettre qu’elle avait reçue ou bien la brûler ? Autant de questions qui étaient importantes et qui méritaient réflexion. Il lui répugnait de mentir, mais se taire, était-ce mentir ?

Elle regarda autour d’elle, essayant de découvrir des indices. Le couteau était une de ces fortes lames de Sheffield d’un modèle très commun, avec un manche de corne, tels que les emploient les matelots et les paysans.

Près de la mare, on voyait l’empreinte de fortes chaussures. Il était facile de reconnaître la marque de celles du mort, car il possédait une paire de solides souliers cloutés, mais, près de celles-là, on distinguait le dessin fortement gravé dans la boue de semelles de caoutchouc. Peut-être cela permettrait-il d’identifier le meurtrier ?

Soudain, en ramenant son regard plus près, elle vit briller à ses pieds quelque chose à demi-enfoncé dans la boue. Se baissant, elle ramassa l’objet. Ses jambes fléchirent et elle regarda d’un air égaré la chose qu’elle tenait dans le creux de la main. Car ce qu’elle venait de découvrir près de ce cadavre, c’était le fume-cigarette en or, marqué aux armes, et qui appartenait à son mari...

Et maintenant, en examinant bien les empreintes, elle reconnaissait la marque des souliers de chasse de Sydney... Sydney était venu là... Sydney avait peut-être tué ?

Ce qui se passa dans son âme à ce moment fut terrible. Un immense déchirement. Elle se sentait précipitée dans un grand trou noir béant. Elle eut l’impression qu’elle allait s’évanouir. Luttant contre la défaillance, elle parvint à se tenir debout par miracle, alors que tout tourbillonnait autour d’elle.

Une nouvelle fois, domptant ses nerfs et la peur, elle parvint à retrouver son calme... Un calme effrayant. Elle envisagea tout avec une extraordinaire lucidité, comme si ce drame ne la concernait pas. Et cependant, des bouffées de fièvre brûlantes la parcouraient.

Elle brisa une branche d’arbuste et avec ce rameau ratissa tout le terrain au bord de la mare, s’appliquant à faire disparaître les traces, lentement, méthodiquement. Lorsqu’elle eut fini, elle pensa que, peut-être, des empreintes étaient restées sur la poignée de l’arme du crime. En s’approchant du cadavre, elle claquait des dents, cependant elle essuya soigneusement avec son mouchoir le manche de corne du couteau. C’était une besogne horrible et elle se demandait comment elle avait le courage de l’accomplir.

Avant de partir, elle resta là, quelques minutes à regarder cet homme frappé en pleine force et qui dormait, le visage plongé dans l’eau. Elle avait honte d’elle-même, de l’abandonner ainsi seul dans la nuit et de défendre son meurtrier. Cela lui paraissait un sacrilège... Faire tout cela pour l’amour de Sydney qui ne pensait qu’à Georgina !...

La nuit venait quand elle s’éloigna. Elle traversa la forêt tranquille ; à peine si un vent léger remuait par moment les feuilles sèches avec un petit bruit de ressac comme une paisible marée. Mais dans son esprit se déchaînait un véritable tumulte. Mille voix criaient :

« Sydney est coupable... Sydney a tué ! » Et il semblait à Sheila que ces clameurs étaient entendues du monde entier. Elle se sentait devenir folle.

Elle arriva enfin au château et put regagner son appartement sans être vue, brisée de fatigue et de chagrin.

Lorsque Lucy vint au premier coup de cloche du dîner pour aider sa maîtresse à s’habiller, elle la trouva couchée. Le visage de lady Cheyne était effrayant. Ses yeux profondément enfoncés sous les orbites étaient soulignés d’un cerne noir et brillaient de fièvre.

– Milady est malade ! s’exclama la camériste. Il faut prévenir le docteur Poole ?

– Non, Lucy, jeta Sheila d’une voix faible, mais ferme. Il s’agit seulement d’une migraine épouvantable... Apportez-moi deux cachets d’aspirine et un verre d’eau.

La servante sortit pour exécuter l’ordre. À peine venait-elle de s’en aller que l’on frappa à l’huis et lord Cheyne parut. Il rentrait de promenade, car il était vêtu de gros tweed et portait des chaussures de marche à épaisses semelles de caoutchouc, ces semelles qui avaient laissé leurs empreintes en creux au bord de la mare et qu’elle avait eu tant de peine à effacer. Elle sentit son cœur étreint comme dans un étau de crainte et de désespoir. Le visage qu’elle leva vers lui exprimait ce désarroi.

– Je vois que Lucy n’a pas exagéré, dit-il, vous avez mauvaise mine, Sheila... Permettez-moi d’appeler Poole ?

– Je vous en prie, Sydney, n’en faites rien. Ce n’est qu’un malaise passager.

Il lui prit la main. Elle frissonna en sentant l’étreinte de ces doigts durs. Ces doigts qui avaient serré la poignée de ce couteau. Sans qu’elle pût les retenir, deux larmes glissèrent des yeux de la jeune femme. Cheyne en fut bouleversé et le sourire qu’il essayait de garder sur ses lèvres s’effaça.

– Sheila ! murmura-t-il. Qu’avez-vous, vous si courageuse d’ordinaire ?

– Laissez-moi, Sydney, ne me questionnez pas, répondit-elle. Demain tout sera passé, vous me verrez de nouveau prête à tout affronter, mais ce soir, je suis à bout.

Il poussa un soupir.

– Voilà ce que je craignais, Sheila, malgré votre vaillance, c’est une épreuve trop dure pour vous et vous n’y pouvez résister... Je crois que nous devrions, au moins pendant quelque temps, nous éloigner d’ici... Que diriez-vous de l’Espagne ou de la Côte d’Azur... Plus loin si vous le désirez ?

– Peut-être, Sydney...

Lucy entra, apportant les cachets. Cheyne se pencha, effleura des lèvres la main de sa femme et se retira bientôt, suivi de la camériste.

Sheila ferma les yeux, mais le sommeil la fuyait. En esprit, elle voyait la carrière abandonnée et l’homme allongé parmi les joncs. L’horreur était en elle si puissante qu’elle désira mourir... Ne plus penser... S’anéantir. Elle resta ainsi de longues heures, puis l’excès de son chagrin, l’épuisement après les larmes, la firent sombrer dans une sorte de torpeur miséricordieuse.

Lorsqu’il s’éveilla, la matinée était déjà bien avancée et elle retrouva aussitôt le souvenir de la veille, lancinant et douloureux. À peine eut-elle sonnée que Lucy entra, l’air agité.

– Ah ! Milady, quelle terrible affaire !

– Qu’y a-t-il, Lucy ? demanda la jeune femme et son cœur battait si fort qu’il lui semblait qu’on devait l’entendre résonner dans la pièce.

– On a découvert Noé Claypole, mort, ce matin, dans les carrières de Sylvesthorne.

– Un accident ?

– Non, Madame, un crime...

– Un crime ! Sait-on qui l’a tué ?

Un éclair de compassion passa dans le regard de la servante.

– On ne l’a pas encore découvert, Madame... Le coroner est sur les lieux... Mylord s’y est rendu aussi... Tenez, ajouta-t-elle, en écartant les rideaux, Sa Seigneurie arrive.

Sheila endossa une robe de chambre et s’approcha de la fenêtre. Cheyne remontait l’allée, lentement, les mains derrière le dos, les épaules courbées, comme sous un poids accablant. Avant de gravir les degrés du perron, il leva les yeux, aperçut le visage de sa femme derrière la vitre. Il fit un petit signe de la main.

« Il va venir, dit-elle. Comment se comportera-t-il ? »

En effet, deux ou trois minutes après, il entrait dans le salon.

– Bonjour, Sheila, prononça-t-il. Bien qu’à vrai dire, je doute que ce soit un bon jour... Vous avez mal dormi, cela se voit.

Lui-même paraissait très déprimé, avec un visage creusé par le souci, malgré qu’il s’efforçât de garder une attitude hautaine et détachée.

– Bonjour, Sydney, répondit-elle et sa voix vibrait avec une certaine agressivité. Lucy vient de me dire... Cet homme ?

Il fit quelques pas vers la cheminée où la camériste avait allumé un grand feu de bois et présenta son large dos à la flamme, comme si un froid subit le glaçait. Il prolongea le silence un moment.

– Est-ce véritablement un crime ? insista-t-elle.

– Indubitablement, fit-il avec âpreté, on lui a planté un couteau entre les épaules.

– Ce Claypole a été domestique au château ?

– Oui, mais ces derniers temps, il menait une existence assez dissolue. Un garçon qui a mal tourné. La guerre en a déboussolé beaucoup de cette façon.

– A-t-on relevé des indices ?

– Aucun, pour le moment. Les traces ont été brouillées d’une manière très complète et astucieuse. On a cherché dans la vie de Claypole. On ne lui connaît pas d’ennemis... En tout cas, les enquêteurs ont pu au moins trouver un suspect.

– Un suspect ?

– Oui... Moi. Il y a là un brillant policier qui a eu vite déduit que Claypole possédait un secret et que celui-ci lui a été fatal... De là à penser que ce secret me concernait, ou plutôt concernait notre triste affaire, il n’y a qu’un pas et ils vont le franchir allègrement. En sorte qu’ils ne cherchent pas un coupable, mais ce qui pourrait prouver que je suis coupable.

– Sydney ? murmura-t-elle.

– Je souffre de vous infliger cette nouvelle humiliation, Sheila... Il se peut qu’on ne trouve rien, mais l’opinion, elle, a déjà fait le procès... Et l’a jugé...

Le cœur de la jeune femme était déchiré... En elle se trouvait un flot de choses qu’elle aurait voulu exprimer, mais les mots lui échappaient...
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