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XIII


Ce soir d’octobre, un brouillard épais enveloppait la campagne, tandis que Sheila revenait de Sonitone à travers bois. Les arbres se dressaient comme d’énormes fantômes. Les gouttelettes produites par la condensation du brouillard tombaient sur le sol avec un bruit mou. Ce lent égouttement faisait, par toute la forêt, comme un immense chuchotement.

L’humus et les mousses couvrant la terre sous les arbres amortissaient le bruit des pas et Sheila pouvait se croire au pays des ombres... Une ombre dans un pays immatériel... Qu’était-elle de plus ? Une ombre qui traversait la vie de Sydney sans retenir son attention.

Et cependant, il lui semblait que s’ils avaient pu s’appuyer l’un sur l’autre l’avenir eût été moins sombre. Autour d’eux, le cercle d’animosité se refermait solidement. Elle-même en ressentait les effets. On avait commencé, tout d’abord, par la plaindre, maintenant on lui en voulait de rester auprès de Sydney et de le défendre.

Et malgré cela, elle n’arrivait pas à l’atteindre. Elle éprouvait un profond découragement de penser que cette courtoisie et par moment cette espèce de tendresse que lui manifestait son mari ne serait jamais de l’amour. Elle ne lui en voulait pas, elle s’était résignée, car l’amour est un sentiment qui échappe à tout contrôle et on peut aussi bien aimer un être indigne... Mais elle éprouvait une profonde tristesse.

Elle agitait toutes ces pensées pleines d’amertume et de chagrin, en se hâtant vers Sitwell. Ce qu’elle avait appris au village l’avait alarmée, l’enquête semblait prendre une direction menaçante pour son mari du fait d’un nouvel élément que l’on avait découvert... Elle ignorait ce dont il s’agissait.

« Je ne veux pas le voir partir en prison, se disait-elle. Avec la lettre que j’ai reçue l’autre jour, je dirai que je suis allée au rendez-vous qui m’était fixé et que Claypole m’ayant menacée, je me suis défendue... »

Elle y était bien décidée.

Tout à coup, rompant sa méditation, retentit un rire léger.

– Vous dites des choses gentilles, mon ami, prononça ensuite la voix de Georgina d’un ton tendre et moqueur.

Et dans cet endroit, au milieu de cette atmosphère étrange, ces paroles prenaient un accent singulier.

Sheila s’immobilisa le cœur battant. À qui Georgina en avait-elle ?... Était-ce à Sydney ?

Ce fut Adam Cheyne qui répondit d’une voix basse et ardente.

– Jusqu’à maintenant, vous vous êtes jouée de moi, Georgina, et cependant vous n’ignoriez pas la force de mon amour pour vous.

– Je ne saurais l’ignorer, vous me l’avez répété assez souvent... Après tout vous ne m’étiez pas aussi indifférent que vous l’imaginiez, mais j’avais de la sagesse pour deux... nous étions pauvres.

– Et vous vouliez devenir lady Cheyne. Je suis persuadé que si Sydney vous avait fait une demande en mariage, vous n’auriez pas hésité. Vous avez même fait le voyage jusqu’aux Indes... Vous espériez bien revenir de là-bas avec Sydney dans votre manche. Je connais votre ingéniosité diabolique, vous auriez bien trouvé un moyen de faire reconnaître son innocence... Le destin vous a roulé, ce jour-là, ma mie.

– Je sais, il a inventé ces fiançailles pour me narguer.

– En partie, mon amie... En partie seulement, il aime Sheila, c’est un fait visible... Elle est assez gentille, il faut bien le dire.

– Épousez-la, alors, quand elle sera veuve...

– Hé ! Hé ! pourquoi pas... Vous seriez bien déçue. Mais non, Sheila n’est pas une femme pour un réprouvé comme moi... Vous me suffirez, Georgina, lorsque je serai lord Cheyne... Et vous n’aurez pas la joie de vous débarrasser de moi, je prendrai mes précautions, ma chère. J’ai dans mon coffre la lettre de Claypole et celle de votre mari... J’y ai même ajouté un petit récit fort détaillé de votre machination. Avec cela n’importe quel juré vous enverrait au bagne pour longtemps...

– Taisez-vous, mais taisez-vous donc, jeta Georgina d’un ton épouvanté, on pourrait vous entendre.

– Et qui donc ? Nous sommes bien loin de tout chemin fréquenté... Et les policiers sont en train d’essayer de résoudre le nouveau problème que vous avez proposé à leur perspicacité... Vous êtes un véritable génie, un génie du mal, s’entend... Lucifer, dit-on, était le plus beau des anges et vous êtes le plus beau des démons. Vous me feriez même un peu peur, si je n’étais habitué à manier des substances dangereuses... Et, que cela me plaise ! j’aime le danger. Vous avez assassiné Claypole avec un sang-froid étonnant. Votre idée de chausser des souliers ayant appartenu à Sydney était tout simplement formidable et de même celle de perdre intentionnellement le fume-cigarette qu’il avait oublié l’autre jour chez moi.

– Et cependant il n’y avait pas de traces ?

– Quelqu’un les a brouillées... Et ce quelqu’un-là en sait peut-être long sur vos manœuvres... Il attend dans l’ombre... Voilà encore une idée qui me plaît. Curieux que Sydney ne vous ait jamais soupçonnée... Sans doute parce que vous avez perdu votre mari dans cette aventure...Il a cru que lady Blinda était coupable. Il a cru qu’elle avait voulu le faire lord...

– Vous auriez fait un excellent détective, Adam.

– Oh ! ce n’est que l’habitude de raisonner logiquement et scientifiquement. Il y a bien longtemps que je connais votre jeu, Georgina. Je devinais vos pensées. Il m’a suffi de découvrir la cachette de Claypole et je vous ai en mon pouvoir. Nous annoncerons bientôt nos fiançailles et vous serez mon épouse très soumise.

– Pourquoi ne le serais-je pas ? Après tout vous m’apportez ce que je désire, n’est-ce pas ?

– Oui... Oui, vous voulez être lady Cheyne. Il y a bien longtemps que vous rêvez de ce trône.

– Je vous assure que nous serons heureux.

– Certainement pas... Il n’y a rien qui entretienne mieux la haine qu’une complicité... Notre vie sera sans doute un enfer, mais je veux bien en courir la chance.

– Taisez-vous maintenant, répéta la veuve avec brusquerie, j’ai entendu du bruit.

Sheila eut peur de s’être trahie, mais Adam ricana et dit :

– Il s’agit de la pluie, vous n’avez vraiment pas la conscience tranquille, Georgina, fi donc !

Les voix se rapprochaient. Sheila entrevit les deux silhouettes à travers la brume, serrées dans de grands plaids. Puis elles s’effacèrent de nouveau, derrière le rideau de brouillard. Il n’y eut plus que le chuchotement des gouttes à travers la forêt.

Lady Cheyne resta un moment pétrifiée. L’horreur était en elle. Toute la noirceur, toute la duplicité de l’être pervers qu’était Georgina lui apparaissait. Sa beauté n’était qu’un atout dans son jeu, un moyen de mieux réussir. Nul remords ne la hantait au souvenir des crimes qu’elle avait commis, même la mémoire d’Edgard, son mari mort par sa faute, ne la troublait pas... Non, non, rien ne comptait pour elle que son but ; cet appétit dévorant de puissance et d’argent.

Sheila se mit à courir, il fallait prévenir Sydney, lui saurait comment s’y prendre. Elle traversa le parc et, hors d’haleine, gravit les marches du perron.

La porte de la demeure était grande ouverte et toute la domesticité se trouvait rassemblée dans le hall, cuisinier, majordome, palefreniers, valets, jardiniers, camériste, discutant avec animation. Et Jacobs ne songeait guère à faire preuve de son autorité pour dominer le brouhaha et les renvoyer tous à leurs affaires.

– Milady ! souffla quelqu’un en apercevant la jeune femme debout sur le seuil.

Aussitôt le silence tomba. Un silence lourd, tous la regardaient avec une sorte de commisération.

– Qu’y a-t-il ? interrogea-t-elle.

– Mylord...

– Eh bien ! est-il malade ? Blessé ?

– Non, Milady, c’est pire, les policiers viennent de l’emmener.

– Quoi ? balbutia-t-elle en chancelant.

Ce nouveau coup l’atteignait encore plus rudement après l’espoir qu’elle avait eu de voir l’innocence de son mari prouvée.

– Que s’est-il passé ?

– On a, paraît-il, découvert une chaussure de lord Sydney toute tachée de sang. On est en train de l’interroger, et s’il n’explique pas cela d’une façon satisfaisante, on l’inculpera du meurtre de Noé Claypole.

– Il est innocent, cria-t-elle avec force. Je vous jure sur le Livre Saint que votre maître n’est pas coupable.

– Nous l’espérons, Milady, prononça Jacobs.

La phrase était tout à fait restrictive. Elle promena sur tous les domestiques un regard scrutateur. La plupart détournèrent les yeux, gênés.

« Tous le croient coupable », songea-t-elle. Oui, elle savait que tous le croyaient coupable et dehors tous les gens du village, mais il était innocent, elle le savait, c’est pourquoi elle n’eut pas de découragement.

– C’est bon, fit-elle avec mépris, vous pouvez vous retirer.

Ils se dispersèrent rapidement.

Elle remonta chez elle et comme Lucy se proposait pour l’aider, elle la renvoya.

« Après tout, se dit-elle, pourquoi leur en voudrais-je, j’ai douté moi aussi l’autre jour. Le piège était si bien ourdi...

Elle se mit à réfléchir. Sydney était innocent, mais comment faire la preuve de cette innocence ? Qui ajouterait foi à ses paroles ? Est-ce que tout cela n’aurait pas l’air d’un conte ? Georgina jouissait dans le pays d’une réputation solidement établie. Elle avait su créer un personnage.

De plus Sheila était convaincue que même si le magistrat ordonnait une perquisition chez Adam, on ne trouverait rien. Le chimiste était un homme trop habile et rusé.

Elle examina le problème sous toutes ses faces. Elle finit par s’arrêter à un plan assez sommaire, mais qui lui semblait avoir quelque chance de réussir.
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