La Bibliothèque électronique du Québec








télécharger 270.72 Kb.
titreLa Bibliothèque électronique du Québec
page2/16
date de publication02.07.2017
taille270.72 Kb.
typeDocumentos
ar.21-bal.com > loi > Documentos
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   16

II


Priscilla pénétra dans la lingerie, où Sheila s’affairait devant un énorme tas de linge à repasser.

– Il me semble que ta besogne n’avance guère, prononça-t-elle en ricanant avec méchanceté. Tu en prends à ton aise !

Sheila jeta un regard vers sa cousine. Miss Angels était une jolie blonde aux yeux noirs. Svelte avec des formes harmonieuses, elle avait tout pour plaire, mais un esprit observateur n’eût pas manqué de remarquer les lèvres minces qu’ourlait un sourire dédaigneux et la raideur d’attitude, qui dénotait l’aigreur de caractère, la suffisance, l’orgueil et l’âpreté des calculs. Elle était vêtue avec élégance, tirée à quatre épingles, sous les armes pour recevoir les invités, car le mercredi était le jour des dames Angels.

– Je t’assure Priscilla... murmura miss Granor.

– Ne protestez pas ! jeta une voix acrimonieuse, et Mrs. Angels se montra dans l’encadrement de la porte. Vous avez été élevée à baguenauder, comme si vous deviez disposer d’une fortune, mais vous êtes sans le sou et vous devriez me savoir gré de parfaire votre éducation en vous enseignant des choses utiles.

– Je vous en sais gré, ma tante, répondit Sheila avec douceur.

– On ne le dirait guère, à voir votre nonchalance... Enfin, pour l’instant, abandonnez ce travail, vous le terminerez plus tard. Courez chez Smith et rapportez les sorbets et les petits fours pour le thé... Hâtez-vous, nos invités vont arriver.

Sheila obéit, mit son casque colonial et sortit.

Les Angels habitaient un bungalow, situé à plus d’un mille de la ville. La demeure eût été assez agréable d’aspect, si Mrs. Angels dans sa manie d’ordre et son peu de goût n’avait fini par la rendre banale et insipide.

Trois heures s’inscrivaient à peine au cadran solaire de la façade. L’atmosphère était étouffante, le soleil dardait ses brûlants rayons et l’on voyait au-dessus du sol vibrer l’éther surchauffé. Des coolies, allongés par terre, dormaient à l’ombre étroite d’un mur.

Sheila soupira. Elle se sentait lasse à mourir, sa tête bourdonnait et elle voyait danser devant ses yeux des points de feu, comme de multiples lucioles.

Quatre mois s’étaient écoulés depuis qu’elle se trouvait chez les Angels. Il y avait quatre mois que son père dormait son dernier sommeil dans cette sorte de jardin enchanté, que constituait le cimetière de Ranchipur, avec ses palmes, ses flamboyants, ses tulipiers, ses fleurs énormes et étranges. Déjà l’herbe poussait sur sa tombe, car la nature exubérante des tropiques se hâtait de faire de la vie avec de la mort. Son père, son seul ami, comme il lui manquait ! Elle l’avait suivi à travers les mille déplacements que nécessitaient de minces affaires, car il était un médiocre traitant, mais par contre, il avait l’âme d’un poète et l’inaltérable foi d’un croyant. Il avait façonné l’âme de Sheila, tout en lui laissant sa personnalité propre, il y avait semé des sentiments élevés.

Et il était parti pour toujours. Sheila avait encore le son de sa voix dans l’oreille, la façon dont il avait prononcé : « Pauvre... Pauvre Sheila. » Était-ce possible que des êtres que vous aimez vous quittent avec des mots aussi simples... Le chagrin de la jeune fille en était décuplé et, en ce moment même, elle en éprouvait une peine profonde.

Quelle différence entre cet autrefois, qui remontait seulement à quelques mois, et maintenant, où elle était tombée sous la coupe des dames Angels, esprits étroits et mesquins.

Il y avait entre elles et la jeune fille des différences fondamentales. Sa tante ne pouvait comprendre la délicatesse et la profondeur de cet esprit, l’ardeur passionnée de cette âme qu’exaltaient les belles choses, un coucher de soleil, un poème, une peinture ou tout simplement la vie.

Avec une sorte de férocité, Mrs. Angels essayait d’éteindre cet enthousiasme. Elle exécrait chez Sheila cette fierté qu’elle nommait orgueil, sa beauté, qui luttait victorieusement avec celle de Priscilla, et cette distinction patricienne qu’elle jugeait déplacée et en quelque sorte offensante chez une fille sans fortune.

Quant à Priscilla, elle haïssait sa cousine et il n’était pas d’humiliation qu’elle ne lui infligeât, pas de sarcasme qu’elle ne lui lançât. Et elle prenait plaisir à attiser les ressentiments de sa mère envers l’orpheline.

Mr. Angels, son oncle, essayait bien de tempérer ces attaques. Il devinait les amertumes cachées de sa nièce, mais il était entièrement subjugué par sa femme et sa fille et ce n’est qu’en cachette qu’il osait lui montrer un peu de tendresse.

Peu à peu, Mrs. Angels avait ravalé Sheila au rang de servante. Dans cette maison, miss Granor n’était pas davantage que Smaïla, la domestique hindoue.

Ce jour-là particulièrement, elle était lasse et accablée de tristesse, tandis que, sous le soleil brûlant, elle se hâtait vers l’établissement de Mr. Smith, le pâtissier-glacier le plus renommé de Ranchipur.

Un coup de klaxon brutal retentit derrière elle. Sheila se serra sur le bord du chemin. Une voiture passa en trombe, soulevant un nuage de poussière. Mais, brusquement, l’auto stoppa à dix pas, tandis qu’une voix jetait :

– Sheila !

Elle reconnut Cheyne, qui, penché au-dessus de la portière de son cabriolet, la considérait avec stupeur.

– Miss Granor, répéta-t-il. Que faites-vous à cette heure, à pied sur cette route ? C’est de la folie, vous allez attraper une insolation !...

– Je vais chez Smith faire une course pour ma tante.

– Votre tante n’a donc plus de domestiques ? interrogea-t-il ironiquement.

– Oh ! si, mais ils sont très occupés ; c’est aujourd’hui jour de réception.

– Ah ! je gage que vous ne participez guère à ces réceptions ? fit-il.

– Je ne tiens pas à y participer, répondit la jeune fille, mon deuil est trop récent.

Il l’examina attentivement. Sous l’ombre du casque, le visage mince, aux traits tirés, était lamentablement amaigri et les yeux avaient un cerne profond. Il devina les brimades, les privations infligées.

– Je vous trouve mauvaise mine, Sheila, dit-il avec sollicitude.

– Ce n’est rien. Seulement un peu de fatigue, repartit-elle avec un pâle sourire.

Il ne poursuivit pas plus avant, comprenant que l’insistance serait importune.

– Montez près de moi, proposa-t-il, je vais vous conduire.

Il l’aida à s’installer confortablement et, quelques minutes après, l’auto s’arrêtait devant un luxueux établissement au fronton duquel flamboyait le nom de « Smith ».

Sheila passa sa commande.

– Je vous ramènerai, dit Cheyne d’un ton d’autorité, mais auparavant nous allons déguster quelques sorbets.

– Je ne sais si je dois ?...

– Je ne tolérerai pas de refus, reprit-il, Après cette marche sous un soleil de feu, un instant de repos vous sera salutaire.

Elle se laissa convaincre, et, un moment plus tard, attablés dans un coin de la salle, ils savouraient quelques-unes des productions du glacier, tandis qu’un immense penka, mis en mouvement par deux coolies, brassait l’air sur leurs têtes. Il y avait peu de monde chez le glacier à cette heure-là, mais ceux qui entraient jetaient un bizarre coup d’œil de leur côté.

Sheila ne s’en apercevait pas ; dans cette atmosphère de luxe, face à Sydney qui lui manifestait une courtoisie parfaite, Sheila retrouvait un peu de joie, s’animait, faisait étinceler un esprit vif et observateur et une délicatesse de sentiments qui charmait Cheyne. Lui-même éprouvait une sorte de détente et un peu d’émotion.

– Ah ! mon Dieu ! quatre heures ! s’exclama-t-elle, tout à coup. Je vais être très en retard ; ma tante sera bien fâchée, je le crains.

– Vous n’êtes pas heureuse chez les Angels, Sheila ? questionna-t-il, tandis qu’ils roulaient vers les faubourgs de Ranchipur.

– Je leur sais gré de m’avoir accueillie, protesta-t-elle, ce sont mes seuls parents. Que serais-je devenue sans eux dans cet immense pays ?... Et mon oncle Silas est si bon !

– Mais bien faible, n’est-ce pas ?

– Je sais qu’il a de l’affection pour moi et cela me suffit.

– Cela ne saurait suffire... fit Sydney nettement ; il ne devrait pas tolérer de vous voir rendue à cet état de servante.

– Mais ce n’est pas vrai ! s’écria-t-elle. Pour quelques services que je rends !

Elle avait des larmes dans les yeux, et il craignit de l’avoir blessée dans sa fierté.

Ils arrivaient en vue du bungalow.

– Voudriez-vous m’arrêter ici ? demanda-t-elle.

– C’est préférable, en effet, ricana-t-il. Ma compagnie vous vaudrait certainement une sérieuse admonestation.

Elle eut un sourire navré.

– Je suis désolée de vous avoir froissé.

– Vous ne m’avez pas froissé, petite sensitive. Je sais ce que je dois à ma réputation, répondit-il avec une sorte d’amertume et je serai navré de vous attirer des ennuis... Au revoir, petite fille, et bon courage.

– Au revoir, mister Cheyne, et merci de votre bonté, j’ai passé un excellent moment en votre société.

Il la suivit des yeux tandis qu’elle s’éloignait. Avant de franchir le portillon, Sheila se retourna et lui fit un signe amical de la main.

Il secoua la tête et réfléchit un moment.

– Il faudrait sortir cette enfant de là, mais comment faire ? murmura-t-il... Est-ce que Margaret pourrait quelque chose pour dénouer cette situation ?... Allons voir ce qu’elle en pense.

Et faisant tourner sa voiture dans le chemin, il s’élança à toute allure.

Lady Sayton resta un moment pensive, le coude appuyé sur le bras du fauteuil et la joue dans la main. Lady Sayton avait environ trente-cinq ans. Petite, bien proportionnée avec des yeux noirs très vifs, elle était vêtue avec un goût parfait d’une robe de flanelle blanche dont la coupe d’une admirable simplicité dénotait le grand faiseur parisien. Lady Sayton passait d’ailleurs pour être la femme la plus élégante et la plus spirituelle de l’Inde.

Levant les yeux, elle considéra Cheyne. Debout au milieu du petit salon, bien pris dans son costume de toile blanche, qui soulignait sa carrure robuste et son maintien altier, il souriait devant la perplexité de lady Sayton.

– Si j’ai bien compris, dit-elle lentement, vous désirez que je prenne sous mon égide cette miss... comment dites-vous ?

– Granor... Miss Sheila Granor... Oui, c’est cela, ma cousine. Cependant je dois vous donner quelques explications sur l’intérêt que je porte à cette jeune fille, de façon que vous ne fassiez pas comme la plupart des gens, qui me croient capable des plus noirs méfaits...

– Sydney !

– Je suis injuste avec vous, Margaret... Je suis un homme diablement aigri... Voici donc l’histoire... Il y a deux ans, Norman Granor, le père de Sheila, me sauva la vie en pleine jungle et, malgré le peu de cas que je fais de l’existence, je lui tiens compte de l’intention. Et puis, il fut le seul à me manifester une entière confiance, le seul qui m’ait parlé parfois comme à un homme véritable, sans mépris et qui m’ait tendu la main sans arrière-pensée. C’était un homme remarquable par la noblesse de ses sentiments. Il a élevé sa fille d’une manière peut-être un peu trop idéaliste, développant en elle tout ce qui était bon et fier, lui inculquant l’amour des belles choses. À sa mort, poursuivit-il tout bas, il m’a confié l’enfant... Oui, il me l’a confiée, si je sais interpréter un regard... La mort de son père a fait tomber Sheila au pouvoir de sa tante, Mrs. Angels. Leurs caractères ne s’accordent guère.

– Vous pensez que nous nous entendrons mieux ?

– Je sais que vous n’avez pas le goût de tyranniser.

– Vous savez dire les choses aimables, Sydney, dit lady Sayton avec un petit rire. Cette Sheila Granor est donc malheureuse chez ses parents ?

– Je le crois. Bien sûr elle n’en parlera jamais, elle est trop fière pour se plaindre. Cependant je devine beaucoup de choses.

– Fou de Sydney, qui vous chargez de soucis sur la foi d’un simple regard de mourant ! prononça la jeune femme avec un accent d’ironie émue. Allons, je verrai ce que je puis faire pour votre protégée.

– Je vous remercie, Margaret, fit-il gravement.

S’inclinant, il baisa avec aisance le bout des doigts fins qu’elle lui tendait.

–... Je ne sais de quelle façon il me sera possible de vous prouver ma reconnaissance.

– Nous sommes tous les deux au-dessus de ces preuves-là, Sydney. Nous n’en avons pas besoin pour savoir que nous pouvons compter l’un sur l’autre.

– C’est vrai, Margaret... Mais je ne veux pas vous retenir davantage loin de vos devoirs de maîtresse de maison. J’ai vu de nombreuses voitures dans la cour, ce qui me laisse supposer que vous recevez ?

– En effet. Ne me ferez-vous pas le plaisir de prendre le thé avec nous, sur la terrasse ?

– Voulez-vous voir fuir l’entrain de vos invités ? Vous savez combien je suis indésirable... Votre mari lui-même...

Lady Sayton secoua doucement la tête.

– Tout cela est injuste, mais il y a de votre faute. Pourquoi ne vous appliquez-vous pas à faire tomber les préventions ?

– Me disculper ! s’exclama-t-il, je ne le puis, les faits sont là !... Nul ne les ignore.

– Cependant ?...

– Non ! Non ! coupa-t-il avec un ton d’amertume impossible à rendre. Cela n’a pas d’importance. Rien ne saurait avoir de l’importance. Que sommes-nous pour le croire ! Rien ne vaut la peine de tant d’efforts. Ce que nous nous obstinons à conquérir nous glisse entre les doigts. Nous sommes les jouets d’une chance aveugle ou ceux d’une sombre fatalité. Ce peuple au milieu duquel nous vivons l’a compris mieux que tout autre. La sagesse consiste à s’asseoir et à attendre. Car la lutte conduit à l’échec.

– Je n’aime pas cette philosophie, Sydney, elle n’est pas digne de vous.

– Pourtant elle est pour moi la seule vraie. Mais je vous attriste, Margaret, et le sujet n’en vaut pas la peine... Au revoir.

Après un dernier salut Cheyne se retira.

Lady Sayton le suivit des yeux tandis qu’il s’éloignait dans la large galerie, dallée de marbre blanc et rose alterné et si poli que s’y reflétait sa silhouette.

« Un homme fini ! songea-t-elle avec tristesse. Et, cependant, il ne mérite pas une pareille déchéance, non, il n’a pas fait ce dont on l’accuse. »
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   16

similaire:

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com