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III


Accoudée à la fenêtre, Sheila songeait. La terre était assoupie sous le ciel de nuit bleuté, une nuit d’Orient parsemée d’étoiles scintillantes. Du sol montaient par vagues des vibrations de chaleur. Au loin un « tontong » résonna, marquant les heures de veille. L’heure était calme et Sheila en goûtait la douceur et la paix après une journée chargée de travail pénible.

Tout à coup, la jeune fille tressaillit, la porte de sa chambre venait de s’ouvrir.

– Avez-vous fini de rêvasser ? prononça une voix âpre et coléreuse. Faites de la lumière, je vous prie, j’ai à vous parler.

Sheila obéit lentement ; le ton dur annonçait une algarade. Quand elle eut allumé sa lampe, elle vit sa tante debout au milieu de l’étroite pièce. En tenue de nuit, la tête hérissée de bigoudis, Mrs. Angels avait les lèvres serrées et le regard rageur et dur.

– J’en apprends de belles à votre sujet ! jeta la vieille dame.

– Que voulez-vous dire ? balbutia la jeune fille.

– Je vous conseille de ne pas faire l’innocente.

– Je ne comprends pas, ma tante.

– Vraiment, vous ne comprenez pas ! s’exclama Mrs. Angels de plus en plus irritée. Où étiez-vous hier après-midi ?

Une brusque révolte saisit miss Granor.

– Ah ! oui, dit-elle, j’ai d’abord repassé un grand tas de linge, puis vous m’avez envoyée chez le glacier.

– Soyez insolente... Oui, je vous ai envoyé chez le glacier, et que s’est-il passé ?

– Je rencontrai mister Cheyne qui a eu la bonté de m’y porter en voiture.

– Et vous vous êtes attablée avec lui chez Smith ?

– Parfaitement, mister Cheyne m’offrit des sorbets.

– Et vous trouvez cela naturel ! Vous êtes en ce moment... – nous sommes – la risée de tout Ranchipur ! Vous n’ignorez pas que cet homme jouit d’une réputation détestable.

– Il fut très respectueux à mon égard... De plus c’était un ami de mon père.

– Ah ! Ah ! un ami de votre père, cela ne m’étonne guère ! Pauvre sotte ! Votre père a-t-il jamais su choisir ses amis... À peu près comme il a su mener ses affaires.

– Mon père avait du cœur ! jeta Sheila haletante.

– Taisez-vous !... Une jeune fille comme il faut n’eût jamais osé faire pareille chose. S’attabler avec cet individu, quelle honte ! Ce n’est pas Priscilla qui eût fait cela.

– Je n’en ai pas honte, il n’y avait aucun mal, rétorqua Sheila.

Les yeux de Mrs. Angels se remplirent d’éclairs ; c’était la première fois que sa nièce osait riposter.

– Et puis, poursuivit la jeune fille lentement, avec un ton d’amertume, suis-je une jeune fille comme il faut ?... Les jeunes filles comme il faut sont, j’imagine, comme Priscilla, dansant avec grâce et distinguées.

– Insolente ! cria Mrs. Angels hors d’elle-même.

Et, d’un revers de main, elle souffleta sa nièce.

Sheila pâlit fortement ; jamais son père n’avait usé à son égard de châtiments corporels.

La honte et l’indignation déferlèrent en elle. Son visage devint si effrayant que sa tante prit peur et recula jusqu’à la porte. La main sur la poignée, elle dit froidement :

– Vous resterez ici, jusqu’à ce que vous montriez de meilleurs sentiments.

La porte refermée, il y eut le bruit de la clé tournant dans la serrure et le claquement sec du pêne. Sheila se jeta sur son lit et se mit à pleurer, les épaules secouées de sanglots, en proie à un intense désespoir, mais, soudain, elle se redressa, essuya ses yeux d’un revers de manche.

– Je ne resterai pas ici un jour de plus, murmura-t-elle, on est trop injuste, trop injuste.

Un petit rire nerveux lui échappa, car elle était en proie à une violente surexcitation.

« Ah ! elle a cru me tenir captive, pensa-t-elle, nous allons bien voir ! »

Elle ouvrit la fenêtre, se pencha pour écouter : tout dormait dans la maison. Alors, prenant les draps, elle les noua l’un à l’autre, attacha un bout de cette corde improvisée à l’appui de la fenêtre et se laissa glisser dans le vide. Ce fut prestement et vite fait.

Un moment après, sortie du jardin, elle marchait à la clarté de la lune sur le long ruban de route s’étirant vers la montagne.

Elle traversa un village dont les chiens aboyèrent à ses trousses.

Elle marcha ainsi pendant deux heures environ, son exaltation était tombée et la fatigue commençait de l’accabler. Elle s’assit sur le talus en bordure du chemin, incertaine, ne sachant ni où elle irait ni ce qu’elle ferait. Trop lasse pour réfléchir sainement, elle s’assoupit.

Elle fut tirée de sa somnolence par le ronflement d’un moteur, en même temps que par la vive lueur d’un phare d’auto qui la frappait au visage.

Machinalement, elle se mit debout et leva la main. La voiture stoppa net avec un crissement aigu des pneus.

– Jour de Dieu ! s’exclama une voix stupéfaite, mais c’est Sheila !

La jeune fille poussa un soupir où se mêlaient soulagement et consternation.

– Mister Cheyne !

– Que faites-vous à cette heure sur cette route ?

– Ce sera donc la question que vous me poserez chaque fois que vous me verrez ! fit-elle avec un petit rire crispé.

– Eh bien ?

– Je me suis enfuie.

Sydney émit un petit sifflement.

– C’est grave ?

– Je ne peux plus retourner chez ma tante.

– Que s’est-il passé ?... Excusez mon indiscrétion et ne me dites rien si vous voulez...

– Il vaut mieux que je vous le dise, reprit-elle. Et elle rapporta les faits succinctement.

– Hé ! c’est donc à cause de moi que tout cela arrive, ricana-t-il. Voilà ce qu’il en coûte de fréquenter le diable. Avez-vous des projets ?

– Aucun, murmura-t-elle avec un soupir.

– Où alliez-vous ainsi ?

– Je ne sais pas... Je partais... Peut-être aurais-je regagné la maison de mon père...

– Seule dans la montagne ?...

– Qu’importe.

– Montez ici, je ne vais pas vous laisser exposée aux morsures des crotales ou des najas, sans compter d’autres dangers qui sont pires.

Elle eut une hésitation.

– Où prétendez-vous me conduire ?

– Voilà la première réaction sensée que je vous vois, ricana-t-il. Défiez-vous de moi, maintenant !

– Je sais seulement que mon père vous estimait, dit-elle.

– Il était le seul, dans ce cas, et il a fort bien pu se tromper, ne le croyez-vous pas ?... Je suis pire que ce que vous pouvez imaginer.

– Je n’en crois rien.

Elle prit place à ses côtés. Il fit virer sa voiture au milieu de la route et reprit en trombe la direction de la ville.

– Ah ! vous me ramenez, fit-elle d’un ton bas, douloureux et cependant soumis.

– Quelle drôle de petite fille vous êtes, prononça-t-il d’un ton presque doux. Non, je ne vous remettrai pas entre les mains de Mrs. Angels, pour laquelle je n’ai pas beaucoup de sympathie. Je vous conduirai chez quelqu’un qui saura arranger les choses... Et fera de vous une jeune fille tout à fait comme il faut, ajouta-t-il railleusement.

– Je ne voudrais pas ressembler à Priscilla.

– Qui sait quelles seront vos aspirations dans quelque temps ? ajouta-t-il d’un ton qui devenait plus âpre. Qui sait jusqu’où va la malice féminine ? Avec vos yeux clairs et votre sourire ingénu, vous ferez plus de mal que le pire tyran.

– S’il en est ainsi, répliqua-t-elle offensée, laissez-moi mettre pied à terre et continuez votre chemin sans moi.

La voiture franchissait un grand portail, s’engageait dans une large avenue bordée de palmiers au bout de laquelle un palais étendait une immense façade que la lune fouillait de ses rayons, comme pour en découvrir les motifs sculptés et les toits de marbre. Un monumental escalier, aux extrémités duquel étaient couchés dans des poses hiératiques des tigres de pierre, montait jusqu’à un vaste perron, sur lequel ouvrait la haute porte de la demeure. Ce palais avait été, autrefois, la résidence des princes du Dekkan, et tout l’art hindou s’étalait là dans sa magnificence. Au bas des marches, des soldats indigènes en turban rouge se promenaient, l’arme sur l’épaule.

– Mais, murmura la jeune fille abasourdie, mais c’est la demeure du gouverneur !

– En effet... Le gouverneur ne doit-il pas être le protecteur du faible et de l’opprimé, fit-il... Ne me regardez pas ainsi... Lady Sayton est ma parente.

– Et ?...

– Oui, c’est à elle que j’ai l’intention de vous confier. Ah ! Sapristi ! acheva-t-il, encore des invités !

Cinq ou six grosses voitures étaient garées sur le terre-plein, un peu à l’écart. Cheyne stoppa sa voiture et envoya un domestique prévenir lady Sayton... encore que le procédé pût paraître discourtois. Puis il conduisit Sheila jusqu’à un banc blotti dans une charmille.

– Mister Cheyne, balbutia la jeune fille, je suis si... si... enfin si troublée... Que va dire lady Sayton ?

– N’ayez aucune crainte, reprit Sydney, Margaret est une grande dame charmante et très bonne.

Un pas léger les fit tressaillir. Ils levèrent les yeux. Une jeune femme se dirigeait vers eux. Dans une longue robe de tulle de nylon blanc, une écharpe de soie posée sur ses épaules, elle venait comme portée sur un rayon de lune telle une apparition. Deux magnifiques rubis étincelaient à ses oreilles, son visage était d’une perfection suprême et son teint clair. Elle marchait la tête un peu penchée, méditative.

Cheyne eut un mouvement brusque.

– Georgina ! murmura-t-il.

Ce ne fut qu’un souffle, mais la jeune femme s’arrêta comme figée et les aperçut aussitôt.

– Sydney ! laissa-t-elle échapper. Sa voix avait des intonations musicales et profondes, merveilleusement flexibles.

– Sydney, reprit-elle enfin, quel est mon étonnement...

– Ma surprise est bien plus grande, répondit Cheyne d’un ton d’ironie subtile.

– Je suis arrivée hier, seulement. Vous n’ignorez pas que la générale Irwine est ma parente ?

– Je sais...

– Depuis longtemps, elle insistait pour que je fasse ce voyage, je m’y suis décidée. J’avais aussi l’espoir de vous rencontrer.

– Je vous remercie de votre sollicitude, fit Sydney – et peut-être y avait-il dans sa voix une légère rancune. – Vous ne m’aviez donc pas complètement oublié ?

– Comment l’aurais-je pu ? répondit Georgina avec un soupir et un sourire doux et triste.

Son regard glissa vers Sheila.

– Sans doute suis-je importune à cet instant, acheva-t-elle.

L’insinuation atteignit Sheila qui rougit.

Cheyne devina cette révolte et l’humiliation que ressentait la jeune fille, et sur une impulsion subite :

– Je m’excuse, dit-il, je n’ai pas fait les présentations, Georgina, j’ai l’honneur de vous présenter miss Granor, ma fiancée... Sheila, voici Mrs. Cheyne, ma cousine.

– Ah ! murmura la jeune femme, tandis qu’un éclair de dépit passait dans son regard, malgré que sa voix restât égale. On sentait une déception tandis qu’elle prononçait : je vous félicite bien vivement, miss Granor. L’amour nous aide à vaincre les difficultés, n’est-ce pas ?... Je pense que nous aurons l’occasion de faire plus ample connaissance... Au revoir, miss Granor... Au revoir, Sydney...

Elle s’éloigna, les laissant côte à côte, gênés.

– L’intrigante ! grommela Cheyne entre ses dents, j’aimerais bien savoir ce que signifie sa présence ici ?

Il y eut un moment de silence, et ce fut lui qui le rompit de nouveau.

– Je vous prie de m’excuser, Sheila, dit-il fort embarrassé, je vous ai mise dans une situation bien bizarre.

– Je crois plutôt que c’est moi qui vous crée des ennuis, rétorqua la jeune fille.

– Je me demande quels bruits Georgina est en train de répandre dans les salons, poursuivit Cheyne soucieux.

– Celui de nos fiançailles, bien sûr ! s’exclama Sheila avec un petit rire nerveux.

– Ne riez pas ! jeta Sydney irrité. Ne voyez-vous pas comme tout cela est stupide. Je n’ai trouvé que ce sot moyen.

– Je conçois que vous ne soyez pas emballé par la perspective, reprit la jeune fille.

– Que voulez-vous dire ?

– Je dois vous paraître bien pâle à côté de femmes telles que Mrs. Cheyne ?

– Grand Dieu, non ! Vous...

Il s’arrêta brusquement et la considéra...

–... Je vous ai blessée ?

– Je vous remercie au contraire, répondit Sheila gravement. Vous m’avez défendue contre sa malveillance... Et vous m’avez offert, un instant, ce que vous aviez de plus précieux : votre nom !

– Mon nom est-il vraiment si précieux ? J’en doute... Il ne rend pas un son clair, il y a une paille dans le métal, prononça-t-il d’un ton amer et découragé. N’avez-vous jamais rien entendu dire de moi ?

Elle hésita.

–... Votre tante, par exemple ? insista-t-il, que disait-elle de moi ?

– Je...

– Vous avez peur de me blesser... Non, Sheila, je vous demande la franchise.

Il lui parut anxieux.

– Elle prétendait que votre réputation était déplorable.

– Cela, seulement, et rien de plus précis ? Elle secoua la tête, peinée de lui infliger cette souffrance.

– Votre tante a raison, reprit-il, ma réputation est déplorable.

– Je sais que vous êtes très bon...

– Être bon ne signifie rien ! poursuivit-il avec une âpre tristesse. Que penseriez-vous si l’on vous assurait que je suis coupable du plus grand des crimes, d’une atroce trahison ?...

– Je ne le croirais pas.

– Si cependant les apparences étaient contre moi, si tout me condamnait irrémédiablement ?...

– Je ne le croirais que si vous l’affirmiez vous-même.

– Le monde n’a pas besoin de tant d’affirmations, rétorqua-t-il.

– Que m’importe le monde !

Il soupira profondément, sa main saisit le bras frais et rond de Sheila et le pressa avec force et douceur.

– Sheila, prononça-t-il, je vais vous demander une chose que je ne devrais pas, sachant ce que cela risque de comporter de souffrances pour vous.

– Je vous écoute.

– Sheila, consentiriez-vous vraiment à m’épouser ?

La jeune fille ne sut alors ce qui se passa en elle-même. Non, ce n’était pas la crainte des sarcasmes ni la pitié. Plutôt le désir de panser cette plaie qu’elle devinait. Elle percevait toute l’anxiété de la question : si elle refusait, elle le repoussait inéluctablement dans une sorte de gouffre moral.

– Oui, murmura-t-elle dans un souffle.

Il laissa échapper un soupir profond.

– Ah ! fit-il d’une voix changée.

Derechef pesa un lourd silence.

– Voici Margaret, annonça-t-il tout à coup.

Lady Sayton, en effet, descendait rapidement l’escalier et cette précipitation pour une dame de son rang et de son caractère avait quelque chose d’inhabituel, qui trahissait un trouble profond.

– Je n’ai rien à vous apprendre, ma cousine, n’est-ce pas ? jeta Cheyne légèrement sarcastique.

– C’est extraordinaire, approuva l’arrivante d’un ton de blâme, Mrs. Cheyne colporte la nouvelle à travers les salons. N’était leur éducation, tous les invités seraient là... Pourquoi agissez-vous ainsi, Sydney ?

– Je suis navré, Margaret, de vous causer de nouveaux ennuis.

En quelques mots, Cheyne mit la femme du gouverneur au courant de ce qui s’était passé. Pendant ces explications, la grande dame considérait Sheila toute intimidée. Dieu merci, elle avait craint le pire, mais son habitude de juger les gens lui permit de pénétrer aussitôt le caractère de la jeune fille. Ce mince visage ardent et cette lumière qui brillait dans ses yeux, ce regard droit et fier, l’influencèrent favorablement.

– Eh bien ! venez mon enfant, dit-elle avec bonté.

– Margaret, reprit Cheyne...

– Ne me remerciez pas, Sydney, murmura lady Sayton.

Sheila suivit la jeune femme. Celle-ci, évitant les salons, la conduisit jusqu’à une petite chambre meublée simplement, mais avec un goût parfait.

– Vous voici chez vous, prononça la femme du gouverneur.

– Je vous remercie, milady, balbutia Sheila, très touchée par la bonté de la grande dame.

– Soyez en paix dans cette maison, mon enfant, reposez-vous, vous en avez besoin, je le vois... Bonne nuit.

– Bonsoir, milady.

Lady Sayton se dirigea vers la porte, mais avant de sortir, elle se retourna.

– Me permettez-vous une parole, miss Granor ?

– Certes, madame.

– Eh bien ! quoi qu’il arrive, ne désespérez jamais de Sydney, il vaut mieux qu’on ne peut le supposer.
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