La Bibliothèque électronique du Québec








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IV


L’autel, hérissé de nombreux cierges, brillait comme un buisson ardent. Mais le reste de la chapelle était plongé dans une demi-pénombre. Dehors c’était la nuit d’Orient pleine d’étoiles.

Sheila vivait une sorte de songe éveillé, se demandant si véritablement ce qui se passait là, dans cette chapelle, la concernait. Depuis sa fuite de chez les Angels, elle avait été emportée dans un véritable tourbillon et elle n’avait pas eu encore le temps de se ressaisir. Les deux ou trois semaines passées chez Lady Sayton avaient été comme une ère nouvelle pour la jeune fille. Après les duretés de sa tante, la bonté de la grande dame lui avait été un réconfort.

Mrs. Angels aurait voulu que sa nièce retournât au bungalow, jusqu’à son mariage, mais lady Sayton avait répondu par une fin de non recevoir enveloppée de formes de politesse et ce n’était pas une femme à qui l’on pût en imposer.

Sydney s’était montré délicat et attentionné pendant ces jours-là, avec parfois, cependant des sautes d’humeur, qui avaient toute l’apparence d’un remords. La jeune fille avait été comblée de cadeaux somptueux, mais elle ressentait parfois un vague malaise. Au cours des deux ou trois réceptions auxquelles elle avait assisté aux côtés de lady Sayton, elle avait surpris des chuchotements, certaines personnes lui avaient fait grise mine. Elle sentait que tout cela ne s’adressait pas à elle, mais à Sydney et se rendait compte combien l’ostracisme qui pesait sur Cheyne était lourd.

Sheila jeta un regard vers Cheyne debout près d’elle. Il avait grande allure avec sa carrure imposante et cet air à la fois hautain et triste. Il était vêtu d’un vêtement blanc très strict. Elle-même portait une robe de vieille valencienne d’une simplicité étudiée, mais fort coûteuse, elle le savait. Lorsque Cheyne lui avait présenté cette robe, elle avait essayé de protester.

– Elle est bien trop belle pour moi !...

– Non, rien n’est trop beau, Sheila.

Mais elle sentait qu’il y avait dans cette phrase beaucoup d’orgueil... Son mari... Maintenant, il était son mari...

La cérémonie avait lieu dans la chapelle du palais et l’assistance était fort réduite. Elle se composait du gouverneur et de sa femme, et encore lord Sayton n’était-il venu que pour complaire à sa femme et pour Sheila qui avait fait sa conquête par sa grâce et sa spontanéité. Mr. Angels était présent et sans doute avait-il dû, pour ce faire, braver les foudres de sa terrible épouse et subir les sarcasmes de sa fille envieuse. Il y avait aussi Mrs. Georgina Cheyne, étrangement belle dans une toilette de soie blanche. Cette Georgina qui était pour Sheila une sorte d’énigme. La veuve accablait miss Granor de ses amabilités, mais celle-ci ne pouvait s’empêcher de ressentir un étrange malaise en sa présence. Cette femme lui donnait la perception de son néant... Elle était si séduisante... Si intelligente... En quelque sorte très inquiétante. Qu’avait-elle été pour Sydney ? Qu’était-elle pour lui encore ?... Un regret ?...

La cérémonie se terminait. Le chapelain se tourna pour une dernière bénédiction. Ils restèrent un moment immobiles, puis Cheyne fit un pas vers Sheila. Un moment leurs regards se pénétrèrent. Il y eut entre eux quelque chose d’inexprimé, une espèce d’émotion... Il offrit son bras et ils sortirent du sanctuaire. De là, ils gagnèrent un salon où eut lieu l’apposition des signatures.

Le révérend Robertson, qui venait d’officier, fut le premier à féliciter les nouveaux mariés. Il le fit dans un bredouillement confus et se hâta de sortir. Lord Sayton baisa la main de Sheila, tendit deux doigts à Sydney avec une froideur très marquée.

Mr. Angels s’approcha et embrassant sa nièce :

– Sois heureuse, mon enfant, c’est mon vœu très sincère, murmura-t-il. Tiens, j’avais apporté cela pour toi.

C’était, dans un écrin, un fort beau bracelet délicatement filigrané et orné de turquoises.

– Merci, oncle Silas ! s’exclama Sheila très émue, avec élan.

– Ce n’est rien, mon enfant, un petit cadeau, reprit-il. Je voudrais qu’il te rappelle que j’avais beaucoup d’affection pour toi, même si je n’ai pas su te le montrer... Je suis navré, j’aurais désiré que tu sois heureuse chez nous.

– Ne vous tourmentez pas, oncle Silas, j’ai tout oublié, je ne me souviendrai que de votre affection.

Puis, Mr. Angels se tourna vers Sydney et lui serra la main franchement.

– Je vous remercie, monsieur, je suis assuré que vous la rendrez heureuse.

Georgina s’avança à son tour et embrassa la jeune mariée avec effusion.

– On ne sait ce que peut réserver la vie, dit-elle, mais souvenez-vous que je suis votre amie.

Il y avait comme un sens caché derrière ces paroles et Sheila ressentit un pincement au cœur quand elle vit Sydney se pencher pour baiser la main de la jeune veuve et celle-ci sourire... Un lent sourire indéfinissable.

Après cela, lady Sayton sut trouver les mots qui convenaient, pleins de délicatesse et de cette bonté qui vient du cœur. Puis elle emmena Sheila pour changer de toilette.

Ayant pris congé de la grande dame, un moment après, la grosse voiture de Cheyne les emportait, tous les deux, à travers la campagne endormie, vers la maison dressée au sommet de la montagne.

La lune penchait vers l’horizon et toute la plaine était baignée d’une lumière dorée. La ligne sinueuse des montagnes se découpait dans un lointain bleuté. L’air était d’une douceur exquise. Des chiens hurlaient dans les fermes et, dans les champs, des vaches sacrées broutaient tranquillement. Ensuite, le chemin se faufila dans la jungle. La lueur des phares semblait tasser l’obscurité des deux côtés de la route et la rendre plus dense et plus menaçante. Tout ce qui bondit, tout ce qui rampe, tout ce qui est venimeux, trouvait refuge dans les profondeurs de cette sylve.

Tout à coup la forêt s’écarta et la maison parut au milieu de la clairière, légère et aérienne. Les boys avaient suspendu des lampions et des lanternes de couleur tout autour de la maison, et, lorsque la voiture s’arrêta, ils embouchèrent de grandes trompes et se mirent à sonner pour fêter l’arrivée des jeunes époux.

– Oh ! s’exclama Sheila, je vous remercie, Sydney, cette idée est charmante.

– Je regrette de vous décevoir, fit-il sans ménagement, mais l’idée n’est pas de moi... Et n’est pas très heureuse. Je me demande quel est l’idiot qui a pris cette initiative. La moindre étincelle en cette maison peut mettre le feu à la jungle entière... Alors ce sera une autre histoire.

–... Séliiiim ! appela-t-il.

Aussitôt, un domestique indigène, vêtu de blanc, se présenta.

– Maître ?

– Éteignez-moi tout cela en vitesse, jeta Cheyne avec emportement, ma parole, vous êtes fous... Et ne faites pas tant de tapage avec vos trompes.

– Bien, maître, murmura le domestique.

Le bruit cessa aussitôt. Debout sur la galerie, Sheila regardait s’éteindre une à une les petites lumières, sous le souffle des serviteurs. Une tristesse invincible descendait en elle, comme si l’on avait soufflé sur son enthousiasme. La nuit et le silence tombèrent comme une chape de plomb. Seul s’entendait le bruit du torrent... Puis au loin éclata le « Raoumph » d’un tigre en chasse.

Cheyne souleva le rideau.

– Entrez, Sheila, dit-il. Soyez la bienvenue... Cette demeure est la vôtre en attendant une maison plus brillante.

Sélim se présenta, s’inclinant, il tendit à Cheyne une lettre scellée de lourds cachets de cire rouge.

– Cette lettre est arrivée au début de la soirée, sahib.

Sydney saisit le message, le tint entre ses doigts, l’examinant.

– Vous permettez, Sheila...

Elle acquiesça de la tête, tandis qu’il rompait les cachets et dépliait la lettre. Celle-ci était courte. Il la lut lentement, comme s’il voulait en bien saisir le sens. Puis, il poussa un soupir, son visage devint dur et il murmura :

– Je ne pensais pas que cela viendrait si tôt.

En relevant le front, il vit sa jeune femme qui le regardait curieusement.

– Mon oncle Hundebert vient de mourir, fit-il, je suis son seul héritier... Vois voici dès maintenant, lady Sheila Cheyne, comtesse de Sitwell.
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