La Bibliothèque électronique du Québec








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V


Le ciel était gris et bas et un brouillard léger flottait comme une écharpe de gaze sur les gras pâturages des Southern Uplands, ceints de barrières blanches derrière lesquelles des bovidés massifs et tranquilles regardaient passer la grosse voiture crème et rouge.

Sheila contemplait mélancoliquement le paysage. Malgré le manteau de vison et la chaleur qui régnait dans l’auto, il lui semblait sentir le froid de ce matin de printemps. Où étaient les montagnes verdoyantes du Dekkan avec leur profusion de fleurs et leurs palmes légères semblables à des éventails se déployant dans le ciel indigo de l’Inde.

La jeune femme était lasse. Ce voyage brusqué, ce coup d’ailes par-dessus les continents, qui venait de la déposer sur cette terre froide et ennuagée, tout cela la désemparait.

Dès le lendemain du mariage il avait fallu partir en hâte pour Calcutta, d’où l’avion de la British Airways les avait, en quelques escales, emmenés à Londres.

Sheila s’effrayait de ce changement de situation et de climat humain. Elle était née aux Indes et n’avait jamais imaginé qu’un jour elle devrait quitter ce pays qu’elle aimait. Tout avait un autre aspect maintenant : dans ce pays-ci les gens étaient guindés, froids, à côté de l’aimable abandon qui régnait aux colonies. Cheyne lui-même montrait un nouveau visage, un visage qu’elle ne lui connaissait pas, grave, hautain et dur. Non plus la figure où, malgré l’amertume, se décelait parfois une certaine douceur. Il semblait bander ses forces en vue de quelque chose de difficile à accomplir.

– Je regrette de vous avoir imposé ce long voyage, Sheila, dit-il tout à coup, ce changement d’habitudes et de pays. Vous aimez les Indes ?

– Oui.

– Peut-être aurions-nous dû y rester ? murmura-t-il, beaucoup de difficultés nous attendent à Sitwell.

Elle sourit malgré sa fatigue.

– Nous serons ensemble, Sydney.

– Oui, je sais, fit-il avec une sorte d’ironie acerbe, vous voulez être une bonne épouse.

– Je crains d’être, surtout, une pauvre petite lady bien minable.

– Je suis persuadé du contraire. Vous avez assez de finesse pour cela... Et vous vous habituerez à la fortune.

– Je ferai de mon mieux... Cependant...

Elle eut une hésitation.

– Eh bien ? fit-il, impatienté.

– Je voudrais savoir... Comment est-ce, Sitwell ?

– Ah ! Sitwell, c’est grandiose.

– Comme le palais de Ranchipur ?

– Quelle idée ! Bien sûr que non ! Cela ne peut se comparer à rien que vous connaissiez, petite fille. Sitwell, c’est Sitwell ; il n’a son équivalent nulle part, ni pour son château, ni pour ses terres, ni pour ses bois... Notre fief depuis des siècles... Et vous serez la lady de tout.

– Oh ! Sydney, c’est ce qui m’effraie.

– J’en connais que cela n’effrayerait pas !

– Georgina ?

– Ah ! vous avez deviné cela... Oui, Georgina et d’autres aussi, sans doute.

Sheila ressentit un pincement au cœur. Car ce nom semblait jeté avec l’intention d’établir une comparaison.

Dehors, la pluie s’était mise de la partie, elle crépitait, rebondissant sur le capot et ruisselant sur les glaces des portières.

– L’Écosse ne nous fait pas bon visage, murmura-t-il. Il y aura de durs moments à passer, Sheila, croyez-moi... Peut-être n’aurais-je pas dû ?...

Il n’acheva pas. Que regrettait-il ? De l’avoir épousée ou d’être revenu ?

Il avait de nouveau détourné son visage, et la jeune femme ne voyait que son profit tourmenté par quelque torture intérieure.

– Voyez, nous passons ici dans l’allée des chênes, expliqua-t-il. Cette allée est célèbre dans toute l’Écosse. Elle était là, dit-on, quand Edric le Saxon, notre ancêtre, régnait en ces lieux alors farouches et inhospitaliers. Tout arbre qui meurt de vieillesse est aussitôt remplacé.

À travers le rideau de pluie, Sheila entrevit les arbres colossaux érigeant leur ramure puissante qui semblait accrocher les nuages. Puis la demeure parut, comme fondue dans le brouillard qui en estompait les contours, puissante avec ses tourelles et ses fenêtres gothiques. À peine aperçut-elle les jardins flous à travers le rideau de brume.

La voiture s’arrêta et deux domestiques se précipitèrent, portant chacun un vaste parapluie.

Et ce fut ainsi que Sheila franchit pour la première fois la porte de Sitwell.
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