La Bibliothèque électronique du Québec








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VI


La nouvelle lady Cheyne se tenait assise sur la terrasse à l’ombre d’un énorme marronnier, dont les branches se couvraient déjà de feuilles fraîchement dépliées de leurs bourgeons. Le temps était tiède, quelques petits nuages blancs glissaient nonchalamment dans un ciel bleu pâle.

Le manoir était placé sur une petite hauteur d’où l’on dominait la vaste pleine. Au loin, la croupe arrondie du mont Galloway barrait l’horizon ; à droite, s’étendait un vaste bois et à gauche, les prairies déroulaient leurs carrés et leurs rectangles bordés de haies et de barrières, en sorte que la terre semblait rapiécée de tissu vert tendre.

Plus près, les jardins à la française du château déployaient leurs dessins harmonieux et multicolores, car les jardiniers s’activaient à préparer les corbeilles de printemps.

Oui, Sydney avait raison, Sitwell-Castle ne se pouvait comparer à rien d’autre ; la jeune femme en pénétrait chaque jour la beauté. Cependant elle était perdue dans cette situation nouvelle, n’ayant personne pour la conseiller. Sans doute eût-il été amusant de partir à la découverte dans cette immense demeure, mais elle n’avait pas le cœur à se réjouir. Une atmosphère pesante régnait sur Sitwell. Sheila sentait dans l’attitude des gens une sorte d’hostilité, presque de réprobation. Les domestiques arboraient un air compassé, une dignité froide. Il n’y avait eu nul souhait de bienvenue quand ils étaient arrivés, aucun de ces sourires entendus et respectueux, comme on en voit sur les lèvres des vieux serviteurs fidèles, mais des figures de marbre derrière lesquelles on était sûr que se cachait le mépris.

Et cette raideur s’accentuait encore envers Sydney, devenait presque insultante. Il avait alors une crispation de tout son être, une tentation de tout briser. Elle devinait quel effort de tous les instants il devait faire pour se dominer. Son humeur était devenue encore plus sombre et farouche. À peine le voyait-elle à l’heure des repas ; le reste du temps il le passait à galoper à travers bois ou dans son bureau à boire.

La jeune femme se demandait quelle faute on reprochait à son mari et cependant elle n’osait interroger personne dans la crainte de déclencher on ne savait quel malheur.

– Peut-être aurais-je dû le demander à lady Sayton ? se disait-elle en ce moment. Il y avait là plus qu’une réputation de buveur et de coureur... Tandis qu’elle réfléchissait à cela, elle aperçut Mrs. Cheyne dans l’allée, son regard s’assombrit. Et cependant, malgré elle, Sheila ne pouvait s’empêcher d’admirer la jeune veuve. Tout en Georgina était harmonie. Elle s’en venait d’une démarche nonchalante et souple, vêtue d’une robe de demi-deuil à carreaux blancs et noirs qui dégageait bien sa silhouette flexible ; sous l’auvent de la vaste capeline de fine paille, son visage paraissait plus délicat, avec quelque chose qui intriguait et inquiétait.

Au passage, elle adressa quelques mots aux jardiniers, qui lui répondirent avec empressement. S’approchant ensuite d’un rosier où s’entrouvaient les premières roses de la saison, elle en huma le parfum. Aussitôt, le chef jardinier s’avança et, tranchant la tige d’un coup de sécateur, lui offrit une des fleurs, prémices du printemps. Georgina remercia d’un sourire. Sheila qui n’avait rien perdu de la scène, se dit avec tristesse qu’elle n’avait jamais bénéficié d’une faveur pareille.

Georgina, levant les yeux et apercevant la jeune femme sur la terrasse, se dirigea vers elle. Sheila descendit à sa rencontre.

– Bonjour, milady, jeta la jeune veuve, je suis heureuse de vous voir installée ici et de vous féliciter.

– Je vous remercie, madame. Vous voici donc revenue des Indes ?

– Oui, je suis arrivée hier. Lady Sayton et le gouverneur vous envoient leur bon souvenir.

– Que de reconnaissance je leur dois ! Je ne suis pas près de les oublier.

– Ils paraissent avoir beaucoup d’estime pour vous. De plus, lady Sayton est une des rares personnes à avoir conservé un peu d’affection pour Sydney...

Et, comme si elle ne voulait pas s’appesantir davantage sur ce sujet, elle reprit avec une sorte de hâte :

–... Je ne saurais exprimer l’impression que je ressens de me trouver ici et de n’y plus voir lord Hundebert.

– Vous l’avez bien connu ?

– Oh ! certes, c’était l’oncle de mon mari et il était très bon. Je logeais chez lui dans un petit pavillon... Depuis... depuis mon veuvage. Pauvre oncle Hundebert, si généreux, si loyal, droit et franc comme une lame d’épée. Je viens de prier un moment dans la chapelle à son intention.

Sheila perçut, dans cette louange du défunt, une sorte de critique contre Sydney.

Tout en conversant, elle conduisit Georgina au salon.

– Accepterez-vous une tasse de thé, Mrs. Cheyne ? demanda-t-elle.

– Bien volontiers. Mais appelez-moi donc Georgina, je le préfère. C’est moins cérémonieux, n’est-ce pas ?

On frappa à la porte, et une jeune femme de chambre entra, roulant la table à thé.

– Tiens, Lucy, fit Georgina gentiment, comment va-t-on à l’office ?

– Très bien, madame, je vous remercie.

Le visage habituellement renfrogné de la camériste s’éclairait d’un sourire.

Encore une fois, Sheila nota la différence. La servante s’étant retirée, elle servit le thé.

Le regard pénétrant de Georgina ne la quittait pas ; un imperceptible sourire se jouait sur ses lèvres, trahissant une joie maligne.

– Je suis heureuse de vous voir à l’aise dans cette maison, milady, prononça-t-elle.

– À l’aise ! murmura Sheila ; il y a au contraire beaucoup de choses qui me préoccupent.

Elle savait qu’elle faisait le jeu de la veuve en l’interrogeant, mais elle avait un tel désir de savoir enfin quelle était cette faute, qui valait à son mari une telle hostilité. Elle inclina la tête, approuvant.

– En effet.

– Oh ! Sydney a toujours eu un étrange caractère. C’est un sceptique...

– Il n’y a pas que cela...

– Oui, il n’y a pas que cela, ajouta Georgina.

– De quoi s’agit-il ?

La jeune veuve hésita à son tour... Une hésitation calculée pour donner plus de poids à ce qu’elle allait dire.

– Je ne sais si j’agis sagement en vous racontant ce dont il s’agit, si lord Cheyne, votre époux, n’a pas cru bon de vous le révéler.

– Est-ce très grave ?

– C’est une chose terrible et qui a hanté beaucoup de mes nuits.

– Alors ne vaut-il pas mieux que je sache ?

– Peut-être avez-vous raison... Tant pis... Déjà à Ranchipur j’ai éprouvé quelques scrupules, je voulais tout vous dire, mais lady Sayton ne l’avait pas fait, alors je me suis tue. Écoutez donc. Cette effroyable histoire tient d’ailleurs en quelques phrases :

« Je n’ai connu Sydney que deux ou trois ans avant les événements que je vais conter. C’était alors un jeune officier de la marine royale, gai, brillant, intelligent, avec cependant déjà cette tendance au scepticisme et au sarcasme que vous avez remarquée. Il avait été orphelin de bonne heure et élevé ici. Lord Hundebert et lady Elinda, qui n’avaient pas d’enfants, l’aimaient beaucoup. Mais il n’avait aucun droit sur Sitwell, car il est le fils du troisième frère du marquis de Sitwell. L’héritier était Humphrey, le fils de Richard, cadet de lord Hundebert.

« Quand la guerre éclata, Sydney participa à de nombreuses actions de combat et se fit remarquer pas son courage et son sang-froid. On l’appela alors à l’État-major général et il remplit avec bonheur diverses missions à l’étranger. C’est quelques jours avant le débarquement en Normandie que se situe l’épouvantable drame.

« Sydney reçut l’ordre de préparer la descente sur la côte bretonne d’un commando d’officiers français et anglais, lesquels devaient coordonner les mouvements des maquis français pour les jeter à l’heure H dans une action concertée contre l’occupant.

« Parmi ces hommes se trouvait mon beau-frère Humphrey, celui qui serait maintenant marquis de Sitwell. S’y trouvait également mon mari, le deuxième dans l’ordre des héritiers du titre. »

La voix de Georgina s’assourdit.

–... Or au débarqué, ces officiers furent faits prisonniers et exécutés...

Sheila se dressa frémissante.

– Vous ne voulez pas dire ?... Oh ! non ! On n’a pas pu soupçonner Sydney d’avoir... Non ! Non !

– Hélas ! il était le seul, en dehors du premier lord de l’Amirauté, à savoir quand devait avoir lieu l’expédition. C’était lui-même qui avait choisi le lieu de la côte pour la descente du commando.

– Mais la preuve ?

– Quelle preuve pourrait-il y avoir ?... Ainsi Sydney ne fut ni jugé, ni condamné. On évita tout scandale en l’envoyant au loin, et quand la guerre fut terminée, on le pria de démissionner. C’est la raison pour laquelle les voisins ne franchissent plus le seuil de cette demeure. C’est pourquoi vous ne voyez autour de vous que des visages fermés... L’opinion publique a fait le procès...

Sheila s’en alla jusqu’à la fenêtre, appuya un moment son front brûlant contre la vitre froide. L’ombre lui paraissait descendre sur le paysage, des larmes mouillaient ses paupières.

Georgina la regardait sans bouger, avec des yeux pleins de dureté.

Tout à coup, Sheila essuya ses pleurs avec une sorte d’emportement et, se retournant d’un mouvement brusque :

– Mais vous, madame, vous ne le croyez pas coupable ?

La jeune femme parut hésiter, puis elle dit dans un souffle :

– Mon mari s’y trouvait, milady.

– Non, riposta Sheila, que Sydney ait pu trahir pour cela – sa main décrivit une orbe pour inclure tout le domaine – non, je ne puis le croire !

– Peut-être y avait-il d’autres raisons...

– Que voulez-vous dire ?

Georgina eut encore une hésitation, et Sheila s’en irrita, car elle n’était pas dupe de son hypocrisie.

– Eh bien ! reprit la jeune femme, Sydney et moi fûmes quasiment fiancés. Nous eûmes quelques discussions, je m’entêtai ; bref, j’épousai Edgard. Ce fut la cause d’une brouille entre eux. Sydney a un caractère vif et emporté, violent et vindicatif.

– Il n’a pas cessé de vous aimer, n’est-ce pas ?

– Oh ! il m’a oubliée depuis ! La preuve c’est qu’il vous a épousée... Mais en ce temps-là, la blessure était fraîche... Blessure d’amour et surtout d’orgueil. Qu’on ait pu lui préférer un autre, il ne pouvait l’admettre... Au vrai, je ne préférais pas Edgard ; ce fut de ma part une impulsion irréfléchie, un entêtement à ne pas céder. J’en fus bien punie, avec les malheurs qui en découlèrent.

De plus en plus, Sheila était horrifiée. Elle revivait la bizarre scène de ses fiançailles avec Cheyne. Ce n’était donc que par bravade envers Georgina qu’il l’avait épousée ! Tout chancelait en elle.

Et ensuite, il y avait cette chose froidement préméditée, cet assassinat collectif pour se débarrasser d’Edgard. Une phrase dansait dans son esprit : « David s’éprit de Bethsabée et il envoya l’ordre de placer Urie au premier rang des combattants afin qu’il fût tué. »

La passion coupable pouvait-elle aller si loin ?... Sydney avait-il commis un acte aussi abominable ?

– Je regrette de vous avoir fait ces révélations, milady, acheva la jeune veuve. Vous allez vous torturer inutilement. Non, rien ne peut empêcher que ce qui a été accompli le soit... Rien ne peut rendre la vie à ceux qui sont morts depuis des années... Il ne reste de possible que le pardon... Nous sommes de pauvres créatures humaines, avec nos erreurs et nos faiblesses... M’en voulez-vous de vous avoir raconté cela ?

– Il vaut mieux que je sache.

– Je dois vous quitter, maintenant, il est tard... Et regagner ma solitude... Ne vous attristez pas ; ce qui est passé est passé. Le temps amènera son oubli... Au revoir, milady.

– Au revoir, madame.

Georgina sortit. Sheila, par la fenêtre, suivit des yeux l’élégante silhouette à la démarche gracieuse.

Elle ne s’étonnait plus de voir les sourires accompagner la jeune femme, celle-ci était une victime qui avait droit à la pitié et au respect.

Et cependant, une voix en Sheila protestait contre ces accusations. Non, son mari ne pouvait être coupable ; il était seulement pris dans le faisceau des coïncidences. La jeune femme se torturait l’esprit pour trouver une solution satisfaisante à ce problème.

Elle était là, toujours immobile devant la fenêtre. La nuit peu à peu avait envahi la pièce. Elle n’avait pas fait la lumière, tout à son chagrin. Brusquement la porte s’ouvrit.

– Que diable faites-vous ainsi dans l’obscurité ? fit la voix impatiente de Cheyne, et la clarté jaillit du plafonnier.

– Je songeais, répondit-elle, en se retournant et en lui souriant avec une tendresse nouvelle.

– Ah ! vous songez ! C’est une occupation monotone, railla-t-il, on se heurte toujours à soi-même et ce n’est pas une chose réjouissante !... Il n’est venu personne ?

– Si, Mrs. Cheyne.

– Ah ! murmura-t-il en l’observant avec attention. Aussi je vous trouvais bizarre. Vous me regardez avec trop de douceur.

Il prit place lentement dans un fauteuil. Il avait l’air subitement très las. Ses doigts battirent une marche sur l’accoudoir, et, sans lever les yeux, il demanda d’un ton morne et bas :

– Georgina vous a raconté, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Je crois que je préfère cela... Je n’aurais jamais osé vous le dire... Qu’en pensez-vous ?

– Il s’agit d’une suite de malheureuses coïncidences.

– Je vous remercie de chercher à m’excuser, riposta-t-il avec irritation, mais cette phrase ne signifie rien. Non, il ne pouvait y avoir de coïncidences de ce genre, les occupants avaient bien été prévenus. Or, moi seul connaissais le lieu où le commando devait débarquer. Le commandant du sous-marin qui transportait les officiers ne devait prendre ses instructions qu’une fois en mer, en ouvrant un pli cacheté... Les gens du commando eux-mêmes ignoraient... Oui, moi seul savais... Mieux, j’avais fait une descente sur la côte pour me rendre compte...

– Incompréhensible ! balbutia la jeune femme.

Sydney hocha la tête avec tristesse.

– Incompréhensible sur beaucoup de points, car Edgard n’était pas désigné pour cette expédition. Il y a dans cette affaire bien des choses troublantes. Tant de gens ont ignoré les détails, ou les ont oubliés, ou les ont déformés.. Je suis coupable, Sheila, puisque tout me condamne... Voilà pourquoi nul ne me tend la main et pourquoi je n’ose aller faire les visites de rigueur. À quoi bon, pour trouver les portes closes !... Et je lis dans les yeux de mes métayers le mépris... C’est plus que je n’en puis supporter !

Il tira violemment le cordon de la sonnette. Un laquais parut sur le seuil.

– Gin ! jeta lord Cheyne.

Le domestique sortit et revint bientôt, portant sur un plateau une bouteille carrée et un verre. Il déposa le tout sur une table basse devant Sydney. Celui-ci se servit une rasade d’alcool et l’avala d’un trait. Sheila le regarda d’un air épouvanté, mais comme il s’apprêtait à lamper un deuxième verre, elle osa poser sa main sur le bras de son mari.

– Ne buvez plus, Sydney, implora-t-elle.

Il la repoussa, mais sans violence.

– J’ai besoin d’oublier... fit-il avec une sorte de découragement. Je veux oublier toutes ces poitrines trouées... Tous ces jeunes hommes que j’ai vu partir joyeux, que j’ai envoyés à la mort... Un d’entre eux surtout, qui riait franc et joyeux en s’embarquant, un tout jeune garçon, presque un enfant, Richard Ascott, le fils de notre voisin, le vieux duc de Maskery... Il est mort ! Son rire a été à jamais effacé de la terre. M’a-t-il maudit en tombant ?... Ont-ils tous pensé avant de mourir que j’étais un misérable lâche ?... Oh ! Sheila, je suis sur une route sans lumière... Et vous devez m’en vouloir de vous avoir entraînée avec moi ?...

– Je sais que vous n’êtes pas coupable ! Le cri avait jailli avec un tel élan et une conviction si sincère qu’il se dressa frémissant.

– Non, je ne suis pas coupable, mais c’est pire que si je l’étais, car je ne puis rien pour m’en délivrer... Cependant, si vous le voulez, Sheila, nous pouvons tout abandonner et partir vers d’autres pays où nul ne connaîtra mon histoire.

Elle secoua la tête.

– Nulle part ailleurs, Sydney ; ici nous devons mener notre combat et vaincre pour que vous puissiez passer la tête haute et que le nom des comtes de Sitwell ne soit plus entaché d’un déshonneur immérité.

Il soupira et répondit :

– Je ne crois pas en la victoire, mais qu’il en soit fait comme vous le désirez.
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