La Bibliothèque électronique du Québec








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VII


Le carrefour, comme une rose des vents, ouvrait dans toutes les directions ses différents chemins bordés de haies. Sheila s’arrêta, perplexe ; nul poteau ne se dressait pour indiquer la bonne voie.

Tandis qu’elle était là, elle vit venir dans un chemin transversal un homme d’une soixantaine d’années, grand et robuste, l’air hautain, s’appuyant sur une canne à bout ferré.

S’enhardissant, la jeune femme s’avança.

– Excusez-moi, monsieur, dit-elle, me voici égarée, pourriez-vous m’indiquer la route de Sonitone ?

L’homme laissa peser sur elle un regard soupçonneux.

– Qui êtes-vous, madame ? interrogea-t-il.

– Je suis lady Cheyne.

La face du vieillard s’empourpra.

– Je m’en doutais... prononça-t-il d’un ton sévère, je suis, moi, lord Ascott, duc de Maskery. Ce carrefour « de chemins privés » se situe au centre de mes terres, sur lesquelles je souhaite ne rencontrer personne de Sitwell. La route de Sonitone, c’est par là, madame.

D’un air de dédain et de dégoût, il désignait un embranchement.

Sheila avait pâli sous la dure apostrophe, mais elle ne baissa pas le front, elle fit seulement un petit salut de la tête en passant fièrement devant le vieux duc.

Cependant, quand elle eut bifurqué et qu’elle se trouva hors de sa vue, son courage l’abandonna brusquement. Elle tremblait de honte et de désespoir, et ses jambes se dérobaient sous elle. La jeune femme dut s’adosser à un arbre énorme qui se dressait au bort du chemin. Machinalement, Sheila contempla le déroulement des champs et des prairies. Tout était si paisible et si calme, par contraste avec la tempête qui l’agitait intérieurement.

– Mon Dieu ! Mon Dieu ! murmura-t-elle.

À cette heure elle se demandait si Sydney n’avait pas raison, jamais ils n’arriveraient à surmonter toute cette haine qui les enveloppait. Ne valait-il pas mieux s’en aller loin, très loin ?...

Toute à son désarroi, elle ne remarqua pas que deux autres personnes s’avançaient dans le chemin. Le murmure confus de leur conversation ne la tira tout d’abord pas de ses réflexions douloureuses. Mais soudain elle sursauta, car l’un des interlocuteurs s’échauffait. Son ton s’élevait, âpre et pressant.

– J’ai grand besoin d’argent, madame, disait-il.

– Comment pourrais-je vous en donner ? Pour le moment, je n’ai rien ! répondit une voix douce, un peu chantante, que Sheila crut reconnaître pour celle de Mrs. Cheyne.

Un coup d’œil lui confirma qu’elle ne s’était pas trompée, c’était bien Georgina. La jeune veuve, toujours élégante, portait une robe dont les plis l’enveloppaient avec art et s’abritait du soleil avec une ombrelle de soie rose, qui mettait sur son visage une lumière nacrée.

Près d’elle, marchait un homme d’environ cinquante ans, robuste et au teint de terre cuite. Il avait toute l’apparence d’un fermier aisé, mais sa face dénotait un caractère sournois et rusé qui déplaisait.

– Oh ! Oh ! fit-il avec un rire brutal, il faudra vous débrouiller pour trouver de l’argent ; il est nécessaire que je dispose de cinquante livres avant samedi.

– Cinquante livres !... Comment voulez-vous que je trouve une somme pareille ?

– Ce n’est pas mon affaire, et songez que je réclame peu de chose, car...

À cet instant, il aperçut Sheila qui, éprouvant une vive répugnance à écouter, encore que ce fût malgré elle, venait de descendre dans le chemin pour se montrer.

L’homme grommela quelques paroles indistinctes et s’éloigna.

Georgina s’avança souriante.

– Quelle agréable surprise, milady ! s’exclama-t-elle, je n’espérais pas vous rencontrer ici. Nous sommes à deux pas de ma modeste demeure ; me ferez-vous le plaisir de venir chez moi et d’accepter une tasse de thé ?

– Volontiers, madame.

Instinctivement, le regard de Sheila suivait l’homme qui s’en allait à grands pas. Georgina saisit ce regard et un pli de contrariété se forma sur son front lisse. Vite effacé d’ailleurs, tandis qu’elle expliquait :

– J’ai trouvé sur mon chemin ce bon Noé Claypole, un ancien serviteur de mon mari que j’oblige parfois. Ce grand naïf s’est laissé entraîner dans de hasardeuses spéculations par un aigrefin et il a recours à moi. Je ne puis faire ce que je voudrais, car je suis pauvre ; mon mari n’avait aucune fortune. Je n’ai seulement pour vivre que ma pension de veuve de guerre, et une petite rente que me servait lord Hundebert ; mon logement même, je vous l’ai dit, appartient au comte de Sitwell.

– Ah ! fit Sheila.

Mrs. Cheyne égrena un rire où sonnait une indulgente raillerie.

– Mais oui, c’est ainsi, reprit-elle. Sydney ne vous a donc donné aucun détail sur moi ? Est-ce un sujet si brûlant ?... L’histoire est courte, cependant. Je suis d’origine russe ; mon père, le baron Dimitrov, put s’enfuir de Russie après la révolution de 1917 et passa en France, où il vécut de la vente de quelques bijoux qu’il avait pu emporter. Comme tous les émigrés, il s’imaginait pouvoir retourner bientôt dans son pays. Espoir déçu évidemment. Il eut la sagesse de le reconnaître assez vite. Il traversa alors le Channel et vint à Londres où il créa un petit commerce d’antiquités et se maria. J’avais vingt ans quand mes parents furent tués dans un bombardement qui détruisit leur boutique... Je restai donc seule et sans appui. Mais c’était la guerre, et je cherchai à me rendre utile, j’entrai dans une formation paramilitaire. Ce fut là que je fis la connaissance de Sydney, puis d’Edgard. Vous savez le reste... En somme une vie qui a déjà été marquée par beaucoup de malheurs.

Elles marchèrent un moment en silence.

– Voici ma demeure, dit tout à coup Georgina.

Elle montrait à peu de distance, un cottage d’aspect agréable. Devant la maison, un petit jardin étalait ses pelouses bien gazonnées, qu’une haie basse séparait de la route. Le tout si bien entretenu, qu’il était manifeste que les jardiniers du château y étaient pour beaucoup.

Mrs. Cheyne poussa la barrière à claire-voie donnant accès dans cet enclos, et elles entrèrent.

– Veuillez m’excuser un instant, milady, prononça Georgina en introduisant Sheila au salon, je n’ai à mon service qu’une vieille femme de charge à qui j’ai donné congé aujourd’hui pour se rendre chez son fils. Je vais aller préparer le thé.

Sheila, une fois seule, regarda tout autour d’elle avec curiosité. L’ameublement était de pur style Louis XV, élégant et gracieux. Quelques bibelots de prix étaient disposés avec art ici et là. Aux murs étaient accrochés des estampes remarquables et une grande peinture moderne pleine de soleil, qui représentait un paysage d’Italie.

C’était simple et de bon goût. Sheila pensa un moment que la vie serait plus agréable là qu’au milieu des froides magnificences de Sitwell-Castle... Si seulement il n’y avait eu cette lamentable histoire ! Et amèrement lui revenait cette humiliation subie quelques minutes plus tôt. Elle comprenait le désespoir de Sydney... Non, ils ne pourraient tenir contre la réprobation universelle.

Elle se composa un visage serein, en entendant le pas de Georgina dans le couloir. La jeune veuve entra, poussant la table roulante.

– Comment trouvez-vous mon installation ? demanda-t-elle en servant le thé avec les gestes minutieux et précis de ce rite anglais.

– Admirable et si joliment arrangée.

– Ah ! j’ai étudié la décoration autrefois... Ceci est à peu près tout ce que j’ai pu sauver de la boutique de mon père. Il avait le goût très classique, dans le genre français comme vous pouvez vous en apercevoir. J’ai parfois envie de changer un peu, ne serait-ce que pour transformer le caractère de cette pièce, mais les fantaisies coûteuses me sont interdites.

Georgina bavarda ainsi un moment à bâtons rompus. Elle possédait, c’était incontestable, une intelligence subtile, un tour d’esprit séduisant. Elle donnait l’impression d’être une très grande dame, et cela rendait plus frappant le contraste de sa simplicité de vie. Au cours de leurs précédentes rencontres, Sheila avait éprouvé un vague et indéfinissable malaise ; celle fois, au contraire, elle ressentait une sorte de sécurité ; comme si elle était enveloppée dans l’ambiance d’une sincère amitié.

Lorsque lady Cheyne partit, Georgina l’accompagna jusqu’en vue du château.

– Il faudra revenir me voir, dit-elle en prenant congé.

– Volontiers, madame.

Sheila suivit un moment des yeux la silhouette harmonieuse.

– Vous revenez de chez Georgina ?

Lady Cheyne eut un sursaut et se retourna. Sydney se tenait près d’elle, sans qu’elle l’eût entendu venir. Dans sa voix vibrait une irritation contenue.

– En effet, acquiesça-t-elle. De sa cravache, il fouetta machinalement une herbe haute sur le bord du chemin.

– Croyez-vous que ce soit une fréquentation pour vous ?

Il parut tout à coup à Sheila que la rancune dictait ces mots à son mari. N’était-ce pas l’amour-propre d’un homme à qui a été préféré un autre homme.

– Qui pourrais-je fréquenter ? laissa-t-elle échapper.

Il eut une contraction, puis un sourire triste et amer vint à ses lèvres.

– C’est juste, murmura-t-il.

Elle eut honte de l’avoir blessé... D’avoir prononcé cette phrase qui sonnait comme un reproche et qui s’ajoutait à ce poids d’animosité et de souffrances qu’il supportait déjà... Elle eut envie de s’excuser... Mais, Dieu ! ce n’était pas facile et un démon lui souffla :

– Mrs Cheyne paraît une personne de bon aloi. Je sais qu’elle mérite la considération de tous ; qu’elle est très charitable et bonne.

Sydney la considéra un moment.

– Peut-être, après tout, fit-il avec lassitude. Excusez-moi, Sheila, j’ai quelques ordres à donner et voici Herbert, mon intendant.

Elle le regarda s’éloigner d’un pas lourd, ployant les épaules comme profondément accablé.

Une onde de pitié et d’amour la traversa. Elle se sentait le cœur étreint d’une angoisse terrible... Oui, elle savait que sous la grâce de Georgina se cachait beaucoup de perfidie... Alors pourquoi avait-elle été si dure envers lui ?... Le cœur humain a d’étranges réactions.
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