La Bibliothèque électronique du Québec








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VIII


La crypte était profonde et vaste. La voûte basse s’appuyait sur des piliers ronds, en granit rouge, massifs. Le silence complet régnait en cet endroit, au sein d’un air confiné et lourd. Une vague clarté, entrant par des soupiraux, éclairait pauvrement les deux rangées de sarcophages sur lesquels se voyaient des formes allongées, ou même debout. Seigneurs de pierre s’appuyant sur une large épée, nobles dames drapées dans les plis durs de leurs robes de marbre. Et toutes ces images, ces chevaliers avaient l’air de veiller sur des siècles d’histoire, de guerre et d’amours, couchés à jamais sous les grandes dalles. Depuis des centaines d’ans, ils se dressaient dans cette pénombre, comme le symbole d’une race puissante. Plus que dans les luxueuses salles du château, Sheila percevait ici la force et la spiritualité qui se dégageait d’une longue lignée.

Athelsthane, Réginald, Nova, Ulricha, Edric... Elle déchiffrait au hasard les noms gravés dans la pierre.

Qu’était-elle venue faire là ?... Chercher un réconfort auprès de ceux qui avaient atteint à la suprême sérénité ?... Mais ils ne pouvaient lui être d’aucun secours... Plutôt un reproche... Un moment elle s’arrêta devant la tombe de lord Hundebert et celle de lady Blinda...

– Vous connaissez la vérité, maintenant, murmura-t-elle.

Elle remonta lentement et se trouva dans la chapelle qui s’élevait sur la nécropole des Sitwell. C’était un antique monument de style gothique, d’une grande sobriété de lignes. La voûte montait d’un seul jet comme deux mains jointes pour la prière. De longs et étroits vitraux laissaient passer une lumière douce, qui tombait en rayons colorés sur le sol dallé de marbre.

Sheila se dirigea vers la sortie. Au moment où elle allait franchir le portail, elle se rejeta brusquement en arrière et son cœur se mit à battre à coups sourds. Là, dans le chemin, Sydney et Georgina s’avançaient côte à côte, absorbés.

J’avais fait ce voyage aux Indes exprès pour vous exprimer ma sympathie et mon amitié, disait la jeune femme... Vous ne répondiez pas à mes lettres.

– Je ne les ai jamais ouvertes.

– Votre rancune est tenace, Sydney... Vous m’en voulez donc toujours ? soupira-t-elle. J’ai eu tort, j’en conviens, et je m’en suis amèrement repentie dès le premier jour. Avez-vous fait la part de mon inexpérience et de ma jeunesse à cette époque ?

– Dieu m’est témoin que je ne vous reproche rien, Georgina. Chacun est maître de sa destinée, dans une certaine mesure.

– Si vous étiez revenu, ce jour-là, tout aurait été différent, mais vous aviez trop d’orgueil... Vous avez toujours trop d’orgueil. Ne pouvons-nous oublier ?...

– Pourquoi pas, en effet ? C’est de si peu d’importance.

– Voilà un mot méchant, Sydney, si je ne faisais la part de l’amertume ; je suis votre amie, cependant. Je vous ai toujours défendu, même devant oncle Hunderbert qui avait interdit que l’on prononçât votre nom devant lui... Je voudrais vous reconquérir l’estime et l’amitié de tous ici...

– Je vous remercie, Georgina ; mais ce sera une tâche impossible.

Quand ils se furent éloignés, Sheila se glissa hors de la chapelle et se mit à marcher au hasard. Une sourde colère la secouait, la rancœur et le désespoir lui emplissaient l’âme d’un fiel amer. Ainsi Georgina jouait le jeu des intrigantes... Et Sydney s’y laissait prendre. Sheila ne se sentait pas de taille à lutter. Elle n’était qu’une pauvre fille épousée dans un moment de dégoût et de colère. Jamais comme en ce moment, elle ne s’était rendu compte à quel point elle aimait Sydney ; mais ce pauvre amour ne pouvait lutter contre l’insinuante et ensorcelante Georgina.

Tout en méditant elle était sortie du parc et cheminait à travers les prairies.

Brusquement elle fut tirée de ses pensées par des cris d’effroi.

– Attention à l’enfant... Mon Dieu, le taureau rouge !

Levant les yeux, la jeune femme frémit d’horreur. Elle se trouvait près de la barrière blanche d’un pré. Là, un grand taureau à la robe rouge, richement moirée, aux cornes puissantes, un véritable et magnifique spécimen de hereford, paissait tranquillement. Trompé par cette attitude calme, un petit garçon de quatre ou cinq ans s’était introduit dans le parc et marchait vers la bête. Le taureau, l’apercevant, poussa un meuglement de fureur et s’élança ; le sol tremblait sous ses sabots. L’enfant fuyait éperdument. À l’autre bout de la prairie, des gens accouraient ; un homme brandissait une fourche, mais il était évident qu’il arriverait trop tard et que l’enfant serait broyé par le monstre déchaîné.

Sheila eut bientôt pris sa décision. Arrachant une branche de noisetier, elle sauta la barrière et se précipita vers le garçonnet, le prit sous son bras, esquiva la première attaque du hereford. L’animal revenant à la charge, elle lui cingla les naseaux avec la branche flexible qu’elle tenait à la main. La bête brutale renâcla, marqua un temps d’arrêt, mais, avec un nouveau et plus effrayant mugissement, elle reprit son élan.

Pendant ce temps, la jeune femme avait fait passer l’enfant sous la barre de clôture. Tandis qu’elle se préparait à franchir la barrière à son tour, le taureau l’atteignit, et elle se sentit projetée en avant.

Quand elle ouvrit les yeux, sa tête bourdonnait et une vive douleur irradiait à son côté gauche. Elle était allongée sur le talus, tandis que des visages crispés et anxieux étaient penchés sur elle. Elle les voyait dans une sorte de brouillard. L’un de ces visages ne lui parut pas inconnu. Désespérément, elle essaya de se souvenir... Ah ! oui ! le duc de Maskery.

– Je regrette, Votre Grâce, murmura-t-elle avec ironie et douceur, suis-je sur vos terres ?... Il le fallait... Il le fallait à cause du petit garçon... Où est-il ?

– Il est sauvé, grâce à vous, milady, prononça le vieillard d’une voix rauque d’émotion.

– Ah !

– On va vous emporter au château, chez moi...

– Non, à Sitwell, je le veux... À Sitwell seulement...

Elle fit un mouvement pour se redresser ; la douleur au côté devint intolérable, et elle s’évanouit de nouveau.

Sheila s’éveilla. Elle se retrouvait dans son lit, terriblement lasse et abattue, toute sa personne douloureuse, ne sachant plus si ce qu’elle avait vécu était bien réel ou bien s’il s’agissait d’un rêve.

Lord Cheyne, au fond de la chambre, conversait à voix basse avec quelqu’un, un médecin qui repliait méthodiquement ses instruments.

– Sydney ! murmura-t-elle. Il s’approcha rapidement suivi du docteur.

– Me voici, Sheila, fit-il, tout ira bien maintenant.

– Qu’ai-je donc ? reprit-elle, car son esprit était encore plein de vague.

– Deux côtes endommagées, expliqua le médecin, et c’est miracle que vous vous en tiriez à si bon compte, après ce qui s’est passé. Vous avez été magnifique, milady, tout le monde loue votre courage. Je vous félicite bien vivement. Au revoir, milady, à bientôt et encore une fois toutes mes félicitations... Non, non, mylord, ne me raccompagnez pas, je connais le chemin.

Il sortit de la pièce en coup de vent.

– C’est le docteur Poole, expliqua Sydney, excellent praticien et excellent homme, mais toujours pressé ; il est le seul médecin de Sonitone et il n’a jamais voulu d’assistant, il est débordé de besogne.

– Comment suis-je arrivée ici ! questionna Sheila.

– On vous y a portée. Vous étiez mal en point et sous le coup d’une violente commotion. Il paraît que vous-même avez ordonné de vous ramener à Sitwell-Castle.

– C’est vrai.

– Comme vous l’a dit le docteur, tout le monde vante votre héroïsme, termina Cheyne avec une gaieté qui sonnait faux.

– L’héroïsme est d’une autre sorte.

– Votre acte y ressemble fort, en tout cas, mon amie... Oui, c’est de l’héroïsme... Savez-vous qui était l’enfant que vous avez sauvé d’une aussi horrible mort ?

– Le fils de quelque métayer, sans doute ?

– Non, il s’agit du petit-fils du duc.

– De lord Maskery ! s’exclama-t-elle.

– Oui, son petit-fils, son seul héritier.

– Comme sont impénétrables les voies du destin, murmura-t-elle.

– Maskery a baissé pavillon, reprit Cheyne d’un ton âpre. Il souffrait de faire ce premier pas, et je souffrais plus que lui... Comme c’est dur, Sheila, de lire le mépris dans les yeux d’un homme dont on a tué le fils et de le voir contraint de s’incliner vers vous, alors que tout en lui crie le dégoût.

Il se prit la tête dans les mains.

– Ah ! Richard, prononça-t-il, Richard Ascott Maskery ! Sheila, je deviens fou...

– C’est injuste, Sydney, je sais que c’est injuste, reprit-elle avec un ardeur fiévreuse. Vous n’êtes pas coupable, il faut le crier sur les toits.

– Cela a-t-il donc tant d’importance ? répliqua-t-il tout bas.

– Oh ! Sydney, il faut chercher la raison de cette erreur... Retrouver le vrai coupable.

Il s’était arrêté devant la fenêtre, et elle ne voyait que son dos large et sa carrure puissante et racée qui se découpait sur la lumière d’un jour clair. Elle percevait son désarroi et elle avait envie de lui crier son amour, mais une invincible timidité lui fermait les lèvres.

– Je connais le coupable, dit-il tout à coup, lentement.

Elle eut un brusque sursaut, qui lui arracha un gémissement de douleur.

Il revint rapidement vers le lit.

– Vous souffrez ?

– Non, ce n’est rien... Ainsi vous avez fini par découvrir l’auteur de cette infamie... Oh ! Sydney, comme je suis heureuse... Fini votre martyre.

– Non, Sheila, non... Je le connais, comme je viens de vous le dire... Je l’ai toujours connu, mais je ne puis livrer son nom, je ne le livrerai jamais, Sheila. Voilà ce que je devais vous dire... Et j’aurais dû le dire avant. Il n’y a pas d’issue à pareille situation.

Elle le considéra en silence.

– C’est bien, répondit-elle après un moment.

– Sheila, je n’ai pas le droit de vous imposer un fardeau qui n’incombe qu’à moi.

– Je suis sûre que seules de puissantes raisons ont pu vous dicter cette décision. Un jour quelque espoir se lèvera sans doute.

– Il n’y a pas d’espoir, dit-il vivement... Il n’y a jamais d’espoir nulle part...

– Il y a Dieu, Sydney, qui est tout espoir.

Lord Cheyne eut un geste incrédule qui balayait cette parole.

Ses doigts jouaient machinalement avec son fume-cigarette en or.

– Cela ne vous frappe pas, Sydney, reprit-elle, que ce simple mouvement de saisir avec les doigts un objet quelconque, on n’ait pu le reconstituer avec cette perfection, malgré l’ingéniosité de certaines mécaniques. Toutes ces articulations qui jouent, est-ce hasard ? Et d’ailleurs, nos machines sont, elles aussi, le fruit de la pensée humaine qui n’est, elle-même, qu’une infime parcelle de la pensée universelle : Dieu.

Sydney resta un moment pensif.

– Voilà un raisonnement philosophique digne d’un professeur, fit-il avec une raillerie amicale. Mais je crois qu’il vaut mieux laisser cela, après le choc que vous avez subi, vous avez fort besoin de repos.
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