La Bibliothèque électronique du Québec








télécharger 270.72 Kb.
titreLa Bibliothèque électronique du Québec
page9/16
date de publication02.07.2017
taille270.72 Kb.
typeDocumentos
ar.21-bal.com > loi > Documentos
1   ...   5   6   7   8   9   10   11   12   ...   16

IX


Sheila abandonna le livre, qui n’arrivait pas à captiver son attention, et regarda le ciel d’un bleu adouci où traînaient quelques nuages. Le mont Galloway portait à son sommet une diaphane écharpe de brume. Elle laissa ensuite ses yeux errer sur les parterres des jardins, où les fleurs inscrivaient de délicates arabesques.

C’était son premier jour de sortie. On l’avait installée dans un fauteuil transatlantique sur la terrasse. Elle respirait avec délices l’air léger de cet après-midi d’été et elle sentait la vie affluer en elle avec une indéfinissable joie qui venait du plus profond de son être et aussi du spectacle de cette saison, des fleurs et des chants d’oiseaux... Comme si son cœur allait éclater.

Un pas sonna sur les marches de l’escalier qui reliait la terrasse aux jardins. Avec étonnement, Sheila vit s’avancer Dodd, le chef jardinier, un bouquet de fleurs rares, artistement arrangé, à la main.

L’homme ôta son large chapeau de paille, montrant son visage hâlé, ses yeux gris qui souriaient gravement.

– Permettez-moi, milady, de vous offrir respectueusement ces quelques fleurs, avec les vœux que nous formons tous, ici, pour votre complète guérison.

Une onde de pourpre monta au visage de la jeune femme et des larmes emplirent ses yeux. Elle prit le bouquet d’une main tremblante.

– Je vous remercie, Dodd... fit-elle d’une voix étouffée. Je vous remercie tous.

Le jardinier s’éloigna après un profond salut, et elle resta à considérer les fleurs, à humer leur parfum, le cœur étreint d’une émotion délicieuse. Le premier témoignage de sympathie qu’elle recevait depuis son arrivée à Sitwell-Castle. Elle s’était bien rendu compte depuis l’accident, que le comportement des serviteurs avait changé à son égard. Elle notait des attentions, plus d’empressement et même des sourires, mais ces fleurs étaient une preuve tangible qu’il y avait quelque chose de changé.

Elle sonna la camériste, qui accourut aussitôt.

– Voyez, Lucy, les belles fleurs que Dodd vient de m’offrir. Voudriez-vous les mettre dans l’eau ?

La femme de chambre s’empressa de disposer les fleurs dans un vase de cristal, sur un guéridon, près de la chaise longue.

Elle terminait cet arrangement lorsque Jacobs, le majordome, s’approcha et dit :

– Sa Grâce le duc de Maskery demande s’il lui sera permis de présenter ses hommages à milady ?

– Ah ! mon Dieu ! murmura Sheila en pâlissant. Comment faire ? Puis-je recevoir le duc ici, Jacobs ?

– Certainement, milady, répondit le majordome, flatté d’être pour conseiller, milady est convalescente et Sa Grâce est un homme très simple.

– Eh bien ! conduisez-le sur la terrasse.

Quelques instants plus tard, le vieux gentilhomme faisait son apparition, précédé du majestueux majordome.

– Je vous prie de m’excuser, mylord, dit Sheila en se redressant à demi pour l’accueillir.

– C’est très bien ainsi, répondit-il, en s’inclinant pour baiser la main qu’elle lui tendait. Comment allez-vous, milady ?

– Oh ! je vais mieux. Dans quelques jours, il n’y paraîtra plus.

– Vous fûtes admirable, madame ; sans vous mon petit-fils périssait sous les sabots de ce taureau furieux.

– Tout autre en eût fait autant, mylord, le hasard a seulement voulu que je me trouve là.

– Ce fut la Providence qui vous plaça à portée de secourir l’enfant, ceci est une leçon pour moi. Quel droit avais-je de vous parler aussi durement l’autre jour ?... Voulez-vous me pardonner, Milady ?

– Ne parlons plus de cela, mylord, murmura-t-elle.

– Puisque vous avez l’indulgence d’oublier ma grossièreté... Mais me sera-t-il donné de saluer lord Cheyne ?

– Mon mari est absent. Il s’est rendu chez un de ses métayers.

Elle vit le visage du vieillard se détendre, et elle comprit combien il restait d’amertume en lui, malgré son effort pour la dominer.

– Il faudra nous rendre visite à Maskery, milady, reprit-il, ma femme brûle du désir de vous connaître. J’espère que lord Cheyne vous accompagnera...

La jeune femme secoua la tête.

– Je regrette de vous décevoir, mylord, nous n’irons pas à Maskery.

Le duc eut un haut-le-corps. Sans doute parce qu’il avait fait le premier pas jugeait-il ce refus humiliant.

– Nous ne pouvons aller à Maskery, ni nulle part ailleurs, tant que subsistera ce doute à propos de l’épouvantable drame, prononça-t-elle lentement.

– Cependant...

– Je sais que mon mari n’est pas coupable, poursuivit-elle vivement et avec force, oui, je le sais... Peut-être ne pourrons-nous jamais prouver son innocence. Qu’importe, j’ai foi en lui... Je reste avec lui.

Le vieillard la contempla un moment avec attendrissement d’un air paternel.

– C’est un dur chemin que vous choisissez, milady, mais cette intransigeance vous fait honneur, et croyez que vous aurez toujours mon amitié.

– Je vous remercie de votre bonté, mylord.

– C’était mon fils, murmura le duc, ce fut très dur pour nous. Mais avec le temps vient la résignation...

– Je comprends, mylord...

– À bientôt donc, petite madame courageuse, acheva-t-il, car si vous n’allez pas à Maskery, Maskery viendra à vous, et j’espère qu’alors vous serez entièrement rétablie.

Il s’inclina, baisa la main de lady Cheyne et partit.

Sheila resta un moment à réfléchir. Elle n’arrivait plus à discerner très clairement l’attitude qui convenait. Avait-elle agi sagement en refusant d’aller à Maskery ? C’était au moins une porte ouverte sur le monde, la fin de cette pesante solitude.

– Vous voilà toute pensive, fit tout à coup près d’elle la voix brève de Sydney. Serait-ce à cause de la visite du duc ?

– Ah ! murmura-t-elle, vous savez ?

– J’ai aperçu sa voiture filant sur la route. Il a dû être soulagé d’apprendre que je n’étais pas là !

Les yeux de lord Cheyne avaient une dureté insoutenable.

– Vous êtes injuste, Sydney ! s’exclama la jeune femme, le duc nous a invités à aller à Maskery.

– Ah ! c’est là votre victoire ! laissa-t-il échapper avec une sorte d’ironie.

– J’ai dit que nous n’irions pas, Sydney.

Il respira avec force.

– Rien n’empêche que vous y alliez vous-même, reprit-il au bout d’un moment.

– Si je dois un jour franchir le seuil Maskery -Castle, ce sera à votre bras, la tête haute.

Cheyne s’assit sur le siège près d’elle et lui prenant la main, la tint dans les siennes.

– Pourquoi vous imposer ce sacrifice, Sheila ? dit-il doucement. Le monde ne trouverait rien à redire, l’ostracisme n’est pas pour vous. Je ne veux pas vous condamner à la solitude... je n’en ai pas le droit.

– Ce droit je le réclame avec force ! s’exclama-t-elle. Je suis votre femme dans la bonne et dans la mauvaise fortune... Votre femme toujours.

Elle avait envie d’ajouter : « Et je vous aime ! » mais une sorte de pudeur la retint.

– Caïus et Caïa ! murmura-t-il avec un accent de raillerie émue.

Il s’était placé de nouveau debout derrière elle. Doucement sa main se posa sur les cheveux bouclés. Un moment flamba dans son regard une flamme nouvelle. Il fut près de dire quelque chose. Cependant, soit fausse honte ou tout autre sentiment, il ne parla pas et le silence se referma sur des pensées inexprimées.
1   ...   5   6   7   8   9   10   11   12   ...   16

similaire:

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec

La Bibliothèque électronique du Québec iconLa Bibliothèque électronique du Québec








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com