Littérature québécoise








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Jean-Aubert Loranger

Contes II

L
es contes de La Patrie

BeQ

Jean Aubert Loranger

1896-1942

Les contes de la Patrie

Les contes de Joë Folcu

Tome II

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Littérature québécoise

Volume 162 : version 1.01

Jean Aubert Loranger a surtout écrit de la poésie, dont deux recueils : Les Atmosphères en 1920 et Poèmes en 1922. Il est entré à l’École littéraire de Montréal en 1920 et il a fait du journalisme jusqu’à sa mort en 1942. En 1925, il a publié, à Montréal, un recueil de « contes et nouvelles du Terroir », intitulé Le village, avec, en surtitre, « À la recherche du régionalisme ».

En 1940, pour le compte du journal La Patrie, Loranger crée le personnage de Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles.

Image de la couverture :

Arthur Lismer (1885-1969)

St-Hilarion, 1928

Huile sur toile, 81,8 x 102,3 cm

http ://www.mdq.org/collection2.htm

Histoire vraie d’orientation professionnelle


N’est pas écœurant qui veut, disait Joë Folcu, marchand de tabac en feuilles, comme on l’interrogeait sur l’orientation professionnelle.

Dans mon enfance, de poursuivre Joë Folcu, je souhaitais qu’on abattît tous les chevaux de la paroisse, afin que Saint-Ours répondît à mon ambition d’ouvrir plus tard une manufacture de savon. Puisque ces articles de toilette proviennent de la pourriture, j’éprouvais un goût tout particulier pour la charogne, et pour que le « grand monde » pût se laver.

(Pourtant, des circonstances « incontrôlables » ont voulu que Joë, par la suite, se lançât dans le négoce du tabac en feuilles.)

Et le marchand de conclure, mais non sans avoir, d’une lourde salive, fait chavirer son crachoir : « N’est pas écœurant qui veut. »

Toujours selon Joë Folcu, l’Instruction publique devrait pourvoir la petite école du village d’une orientation professionnelle. Que de beaux talents ne seraient pas aujourd’hui désaxés !

J’ai vu, dit-il, des enfants s’appliquer, dès le bas âge, à nouer tout ce qui leur tombait sur la main. Ceux qui s’appliquent à nouer l’une à l’autre toutes les pailles d’un balai, les crins des chevaux, les mamelons de leur biberon, et les langes malpropres avec leur chemise, et les concombres grimpants le long des galeries, pourquoi ces êtres doués, et dont les nœuds sont indénouables, ne sont-ils pas aujourd’hui tisserands ?

« Les enfants qui portent à leur bouche tout ce qu’ils rencontrent, pourquoi ne deviennent-ils pas dégustateurs dans les services alimentaires ? N’est-ce pas à l’école de s’en occuper ? En matière de menteries, dans les grandes revues internationales, n’a-t-on pas lu des entretiens supérieurs à tout ce que pourrait raconter l’interviewer lui-même ?

« J’ai connu des boxeurs-nés qui recevaient des gifles de leurs parents sans verser une larme. Juchés sur des boîtes de tomates, au lendemain d’une assemblée politique, combien de petits ont fait preuve d’imitation oratoire ? Des enfants parviennent à cacher, pour leur usage, des objets qu’ils ne retrouveront plus. Ceux-là au moins savent conserver et rendraient des services à nos musées nationaux. Des joueurs de dames par tempérament n’ignorent pas ce qu’il faut de lenteur pour cacher une intention et feraient bien dans les consulats. Ceux qui rêvent dans le faîte des arbres ne sont pas des dénicheurs de nids, mais des poètes qui s’ignorent. On les reconnaît à leurs maladresses dans la descente et à la déformation subséquente de leurs membres. Les faibles en arithmétique, et qui ne comptent bien qu’avec de l’argent en main, devraient être dirigés sur les professions banquières. Les souffleurs de grenouilles au moyen de pailles sont généralement doués pour la chirurgie, ou la boucherie. »

Cette critique de Joë Folcu, à l’adresse de nos déficitaires en orientation professionnelle, me remet en mémoire une erreur commise par l’un de nos juges de la Cour supérieure, alors qu’il s’inscrivait, une fois ses études classiques achevées, à une faculté de médecine.

Le malheureux bachelier, ignorant ses dons pour la magistrature, et qu’il pût, en attendant sa promotion, devenir excellent avocat, s’était inscrit à la pratique de la médecine. Ce n’est qu’après trois années d’étude qu’il s’était décidé pour la pratique du droit.

Trois années perdues. Il n’est jamais trop tard pour abandonner une carrière pour laquelle on n’est pas qualifié. Mais l’honorable juge pouvait-il prévoir, en fixant son choix sur Esculape, que son orientation professionnelle pût être modifiée par une simple aventure de carabins qui l’impressionna jusqu’à changer le cours de sa destinée ?

Cette aventure d’étudiants, qui devait modifier toute une vie, eut son dénouement à Saint-Ours et j’en tiens le récit de Joë Folcu, aujourd’hui marchand de tabac en feuilles.

Je laisse la parole au conteur.

C’était à l’époque où les étudiants en médecine, trop cancres pour suivre avec assiduité les cours de dissection, se devaient, à la veille des examens universitaires, de voler des cadavres pour fins de « constatations » dans les cimetières de nos villages. En d’autres termes, c’était au temps où les moribonds ne vendaient pas leurs corps avant qu’ils devinssent cadavres.

Lorsque cinq étudiants descendirent du train, un samedi soir, et inscrivirent leurs noms au principal hôtel de Saint-Ours, le futur juge en question était du groupe.

Une vieille demoiselle saintoursoise avait été inhumée la veille et mon attention aurait dû être retenue par la coïncidence de cette mort avec cette arrivée des étudiants à Saint-Ours.

Qui aurait deviné, tout de même, qu’une tombe fraîche eût attiré ces chacals ? Dans la taverne de l’hôtel, avant minuit, ils avaient l’air bon enfant avec leurs livres ouverts sur des tables bien garnies de bière. Les salauds, cherchaient-ils, entre deux verres, de quoi pouvait bien être décédée la vieille demoiselle ? Quelle intimité avec une si bonne fille !

Il devait être trois heures du matin, le dimanche, lorsque je fus réveillé par des pas sonores dans les corridors de l’hôtel. Je dois avouer ici que j’avais dû louer une chambre dans la maison. La bière, cette nuit-là, m’avait interdit de rentrer chez moi. Toutefois, dès que nos deux policiers frappèrent à ma porte, je me trouvai entièrement dégrisé.

Notre force constabulaire saintoursoise tenait donc une enquête préliminaire dans l’hôtel. La tombe de la vieille demoiselle ayant été profanée, au cours de la nuit, la présence à l’hôtel des étudiants avait éveillé des soupçons. Toutes les chambres, sans exception, étaient perquisitionnées.

Dans la mienne, la demoiselle ne s’y trouvant pas, on passa chez le voisin.

Les cinq étudiants, chacun dans leur chambre, n’avaient pas hésité à rouvrir leur porte. Les paupières chassieuses, que les carabins montrèrent aux policiers, justifiaient-elles un abus de bière, ou une promenade poétique et tardive dans le cimetière de Saint-Ours ? Nos limiers ne surent le dire, car aucun cadavre ne fut trouvé dans les chambres.

Le lendemain, profitant de l’émoi dans le village, les futurs chirurgiens s’étaient éclipsés, avant que la paroisse leur fît une besogne. En payant leurs notes, aux propriétaires de l’hôtel, ils s’étaient montrés mécontents que Saint-Ours ne présentât point le calme tant recherché pour la poursuite de leurs études.

À la gare de Saint-Roch, sur l’autre rive de Saint-Ours, un policier avait assisté à ce départ précipité. Aucun des bagages emportés par les étudiants n’était assez volumineux pour contenir le cadavre de la vieille demoiselle. Pour le cas où les chacals soupçonnés auraient en plein cimetière disséqué la dépouille de mademoiselle et l’eussent distribuée en morceaux dans leurs valises, celles-ci avaient en définitive été ouvertes pour une dernière perquisition.

Mademoiselle avait-elle été auparavant confiée à une voiture nocturne ? L’avait-on enfouie dans la fougère des bois environnants, avec l’intention de l’enlever de nouveau dès que l’affaire se fût apaisée ?

Les conjectures battraient encore leur plein si, dans l’après-midi même de ce dimanche, le cadavre, bien déshabillé, et en chemise de nuit, n’eût été découvert, par une servante de l’hôtel, dans un lit des étudiants. Mademoiselle portait un mouchoir sur sa tête, en guise de bonnet de nuit, et les draps du lit la recouvraient pudiquement jusqu’à la nuque. Ses vêtements funèbres avaient été confiés à un tiroir d’un bureau de toilette.

Lorsque Joë Folcu, la semaine suivante, apprit à Montréal, de ses amis attachés à l’université, que l’un des cinq étudiants venus à Saint-Ours avait renoncé à la médecine pour s’inscrire à la faculté de droit, le marchand de tabac en feuilles ne douta plus que celui-là ait dû partager sa couche avec le cadavre.

Pour déjouer la police, dans un cas semblable, vous expliquera Joë Folcu, il fallait que le futur procureur n’eût pas un tempérament de médecin pour envisager la mort... de si près.
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