Du même auteur, à la Bibliothèque : Nouvelles genevoises La bibliothèque de mon oncle Voyages et aventures du docteur Festus Préface








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VIII


Arrivé sur la grande route, le Maire s’y choisit un espace bien au milieu ; puis il se mit à creuser une fosse de sept pieds de profondeur, sur cinq de largeur. Quand elle fut creusée, il déblaya le terreau qu’il porta sur son champ, n’en gardant que juste de quoi recouvrir légèrement un treillis d’osier qu’il avait ajusté sur la fosse. Cela fait, le Maire s’embusqua sur un arbre voisin, pour voir venir et être tout prêt. Il voulait se procurer ainsi des administrés pour reconstituer sa commune.

IX


Nous avons laissé le docteur Festus caché dans son plant de pois, où, tout en attendant que Milord se fût éloigné, il s’étonnait de la prolongation de son rêve, et tâchait de se réveiller en se fustigeant avec une des gaules du plant de pois. Quand la nuit fut venue, il se remit en route ; mais bientôt, croyant s’apercevoir qu’il était poursuivi par deux hommes armés, il prit la fuite, faisant trois lieues à l’heure, ce qui dura trois jours.

Ces deux hommes n’étaient autres que Blême et Rouget, cette force armée que nous avons laissée au moment où elle se défichait de l’estomac de Jean Baune, le repris de justice. Dès lors elle n’avait pas cessé de continuer sa marche indisciplinée, jusqu’à ce qu’ayant flairé l’habit, que le docteur Festus avait toujours sur son dos, elle s’était rapprochée instinctivement du plant de pois, d’où elle venait de débusquer le docteur.

Au troisième jour, le docteur Festus vint tomber dans la fosse du Maire, et bientôt après, la force armée. Le Maire, voyant que d’un seul coup il avait attrapé un administré et une force armée, passa d’une tristesse sombre à une extrême joie, mais ayant voulu faire un saut de joie, il tomba de son arbre, et roula dans sa propre fosse ; car il était peu heureux dans ses entreprises.

La première chose que fit le Maire, ce fut de sommer le docteur de lui rendre son habit. Celui-ci, qui se voyait pris dans un cul de basse-fosse, et cerné par trois individus qu’il jugeait devoir être des brigands de la bande de Jean Baune, se laissa dépouiller sans résistance, ne gardant que sa vie et sa chemise. Puis, pendant que le Maire se baissait pour mettre ses bottes, il lui posa le pied sur l’échine, et d’un bond s’élança hors de la fosse, en trouvant que son rêve prenait une meilleure tournure.

X


C’est ainsi que le Maire retrouva son habit et sa force armée, qu’il fit manœuvrer dans la fosse même pendant douze heures d’horloge, tant il avait besoin de se dédommager de ses longues privations. Après quoi il déplora amèrement la perte de son administré, ce qui le privait de l’élément le plus essentiel d’une commune. Puis, réfléchissant qu’également avec trois célibataires sa commune aurait eu bien peu de chances d’accroissement et de durée, il prit le parti de se vouer à la carrière militaire, et il sortit de la fosse, aidé de ses deux soldats, qu’il aida ensuite à s’en sortir eux-mêmes. Cela fait, ils partirent en marquant le pas.

Le Maire continua trois années encore à parcourir le pays à la tête de ses forces, exerçant continuellement ses soldats, leur faisant porter des fardeaux, creuser des fossés, jeter des ponts, coucher à la belle étoile, et marchant toujours à leur tête, le chef nu, comme Trajan, car il avait perdu son chapeau. Et il serait mort dans un âge très avancé, sans sa grande manœuvre normale, dans laquelle, après neuf heures de marches et de contremarches en marquant le pas, il commanda tout-à-coup le pas de course au bord du grand canal ; de façon qu’ils y tombèrent tous les trois. Le Maire continua de commander sous l’eau, buvant vingt pintes à chaque exclamation, en sorte que, huit jours après, on le retrouva aussi ballonné que la grande tonne de Heidelberg. La force armée était morte l’arme au bras, tenant l’habit avec les dents, et ils furent ainsi enterrés sous les peupliers qui font face au roc de Mortaise.

Thomas, dit le Fauve, m’a raconté qu’un jour, creusant par là à la poursuite d’une taupe qu’il guettait depuis quinze mois, il découvrit trois squelettes, et fut frappé de voir que deux de chaque côté, présentaient armes à celui du milieu, ayant chacun un bouton d’habit serré entre les os de la mâchoire ; et qu’ayant voulu les déranger, ils se replaçaient toujours de même, ainsi qu’un bâton flottant sur lequel on presse, se relève dès qu’on cesse de le presser. Ce que je rapporte, parce que Thomas me l’a dit, mais sans le certifier véritable, comme je certifie le reste de cette histoire.

XI


Cependant le docteur Festus, parti de la fosse, s’était mis à courir droit devant lui, jusqu’à ce qu’étant arrivé le soir de ce jour dans le village désert de Brinvigiers, il s’arrêta tout-à-coup pour tomber à la renverse de surprise. C’est qu’il venait d’apercevoir, à la clarté de la lune, un lion d’or qui brillait sur une enseigne.

Nous avons vu en effet qu’à l’époque de son séjour dans le comble d’un moulin à vent, le docteur, après s’être débarrassé non sans peine d’un dilemme captieux sur lequel basculait son entendement, avait fini par s’équilibrer sur cette conclusion-ci, que, couché au n° 8, à l’hôtellerie du Lion-d’Or, il rêvait sagement dans son lit en attendant l’aurore aux doigts de rose ; et c’est bien à cause de cela que plus rien ne l’avait étonné dans le cours de son surprenant voyage. Mais en se voyant ce soir-là replacé en face de cette même hôtellerie dans laquelle il s’était tenu pour couché, endormi, et rêvant en attendant l’aurore aux doigts de rose, sa conclusion lui manqua tout-à-coup sous les pieds, il perdit l’équilibre et tomba sur le dos. Alors doutant plus que jamais de son sens intime, et repassant par toutes les phases de l’idéalisme le plus effréné, le docteur enveloppa dans une même et absolue négation, substance, matière, univers extérieur, hôtellerie, Lion-d’Or, et jusqu’à cette voie publique sur laquelle il demeurait étendu. Surpris ensuite par le sommeil, il s’endormit sur place, passant ainsi, d’une veille qui lui avait semblé un rêve, à un rêve qui ne lui semblait pas une veille, ce qui était bien peu propre à retirer son esprit des espaces diaphanes et incolores, au sein desquels il tournoyait en décrivant une spirale sans commencement et sans terme. Après avoir dormi sans s’en douter, il se réveilla sans s’en apercevoir, pour reprendre sa route sans y songer ; jusqu’à ce qu’ayant vu en face de lui un mulet attaché par la queue à un saule, il ne put s’empêcher de le reconnaître pour le sien propre.

XII


Effectivement le mulet du docteur, que nous avons laissé dans le bois, abandonné par Milady, s’était infiniment complu dans ces verdoyantes solitudes, et, rien qu’avec de l’herbe fraîche et de l’eau claire, il s’y était fait une existence à son gré, évitant les humains et ne souffrant l’approche d’aucun sans lui ruer au nez, défaut qu’il tenait de sa mère.

Après quatre mois et demi de cette bonne vie, le mulet s’était décidé à faire une excursion du côté de la grande route : son dessein était de s’y vautrer dans la poussière, plaisir dont il était privé depuis longtemps. C’est là qu’il avait été vu, le matin même de ce jour, par Jean Pécot, qui, voulant s’emparer de cette bête sans maître, lui avait lancé un grand nœud coulant. Mais tout en visant à la tête, il avait attrapé la queue, et c’était pour se donner le temps d’aller quérir des aides, qu’il venait d’amarrer le bout de sa corde au tronc d’un saule noueux.

Le docteur ayant reconnu son mulet lui sauta sur le dos, au moment même où Jean Pécot, arrivant avec quatre aides, le prenait de loin pour un larron qui voulait lui disputer sa proie. Aussi, tout en accourant, Jean Pécot se mit à hurler d’affreux jurons, les quatre aides se mirent à lancer des pierres, et le mulet, épouvanté par ces gens, donna un coup de reins si terrible, que le saule, déraciné, suivit la corde ; balayant la route, comblant les ornières, et amassant devant lui un tas de fientes bovines et chevalines haut de trois coudées. À la fin la corde rompit, et le mulet dégagé galopa d’une telle vitesse, qu’au bout de deux heures d’horloge, le docteur vit, à quelques portées de fusil en avant de lui, l’avenue de sa propriété et les girouettes de sa maison.

XIII


Pendant que le docteur apercevait sans s’en apercevoir les girouettes de sa maison, le mulet, de son côté, venait d’entrevoir, au beau milieu d’une pelouse fleurie, l’âne de Provence son père, et la haute jument poulinière sa mère, qui paissaient en liberté. À ce spectacle, il fit une telle pétarade de joie, que le docteur, après avoir tourné sur lui-même cent soixante-neuf fois, se trouva lancé à une hauteur de vingt-huit coudées. À la vingt-septième coudée, il avait perdu connaissance, mais en retombant, il rasa la branche maîtresse d’un noyer de douze ans, où sa chemise s’étant par bonheur accrochée, il demeura suspendu, après avoir oscillé longtemps, par le fait de l’élasticité de la branche. Quand il n’oscilla plus du tout, des corbeaux, qui s’étaient enfuis au moment de la chute, revinrent en foule, et s’étant perchés sur les branches voisines, ils ressemblaient à une société d’hommes graves, qui préludent à un grand banquet, en savourant des yeux le mets principal.

Cependant Antoine, le fermier du docteur, et son fils Bénedict, qui faisaient leurs semailles de l’autre côté de la haie, entendant l’âne de Provence braire plus mélodieusement que de coutume, tournèrent la tête, et ils virent les trois bêtes chevalines jouant, ruant, pétaradant à qui mieux mieux ; en particulier le mulet, qu’ils reconnurent tout de suite, malgré la corde de Pécot qui lui pendait à la queue. Alors, inquiets de le voir ainsi revenir au logis sans y rapporter son maître, ils quittèrent leurs semailles, et ils s’en allaient à travers champs du côté de la grande route, comme pour s’assurer par leurs propres yeux si le docteur n’arrivait point à la suite de sa monture, lorsqu’ils le virent qui pendait à la branche maîtresse du noyer de douze ans. Aussitôt, montant sur l’arbre, ils décrochèrent le docteur avec précaution, et ils le descendirent à terre ; puis, après s’être assurés qu’il respirait encore, ils le transportèrent au logis, où ils bassinèrent son lit, le placèrent dedans et attendirent qu’il plût au bon Dieu de le rappeler à la parole et au mouvement.

Le docteur Festus revint à lui dès cette nuit même, vers une heure du matin, mais ce fut pour tomber immédiatement dans un profond sommeil, qui dura vingt jours et vingt nuits consécutifs, car il avait grand besoin de repos. Durant ce sommeil, il rêva par deux fois toute l’histoire babylonienne, sept cents généalogies polyglottes et synchronistiques, quatre-vingts thèses insoutenables et néanmoins démontrées, trente-six possibilités philosophiques, huit cosmogonies et des lieux intrinsèques et extrinsèques par centaines. Mais à la fin, ayant rêvé que, monté sur la biche de Sertorius et armé de l’épée de Charlemagne, il pourfendait un alchimiste barbu, armé d’une cornue massive et monté sur un in-folio bucéphalique, il se réveilla en sursaut, juste au moment où l’aurore aux doigts de rose répandait ses timides clartés sur les coteaux baignés de rosée, et sur les pommiers chevelus du paisible verger.

Le docteur Festus, en voyant à son réveil le verger, son cabinet, son lit, ses livres et toutes choses dans l’état où il les avait laissées cinq mois auparavant en s’allant coucher, eut enfin la preuve palpable qu’il avait réellement rêvé, dans les moments même où il avait le plus douté qu’il rêvât. Aussi, rafraîchi par le sommeil, et définitivement délivré de son dilemme captieux, il se leva parfaitement dispos, fit seller son mulet, et partit le matin même pour le voyage d’instruction qu’il pensait n’avoir pas accompli.

S’il y a lieu, et si le Ciel nous conserve vie et santé, nous raconterons quelque jour les choses qui advinrent au Docteur dans ce second voyage.

Cet ouvrage est le 1004e publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

1 A savoir ce volume-ci, et un volume oblong de même sorte que les Histoires de MM. Jabot, Vieuxbois, Crépin, Pénal qui forment, avec l’Histoire du docteur Festus, les seules autographies du même auteur. Les éditions originales de ces autographies ne se trouvent qu’à Paris chez Cherbuliez et Cie rue de Tournon, n° 17 ; et à Genève, chez les principaux libraires.

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