Prologue : Un drame La religion est le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans cœur et l’âme d’une époque sans âme. Elle est l’opium du peuple Karl Marx 1








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titrePrologue : Un drame La religion est le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans cœur et l’âme d’une époque sans âme. Elle est l’opium du peuple Karl Marx 1
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1.10


_ Tu es bien sûr de toi ?

Le regard de Paul était embrumé par un voile de fatigue. Cette allocution avait été un succès, mais il avait dû faire jouer toutes ses relations pour obtenir le droit d’utiliser le salon de la préfecture. Dans quelque temps, la notoriété de Léo serait telle que toutes ses démarches en deviendraient simplifiées, mais, en attendant, il devait encore jouer des coudes.

_ Je suis catégorique, fit Léo d’un ton résolu. Ce que j’ai annoncé aux journalistes était la stricte vérité et aucun miracle n’est pour l’instant à l’ordre du jour, du moins rien de plus que ceux que j’ai promis lors du marché de Croix-Rousse.

Paul et Léopold pénétrèrent dans l’ascenseur. L’éclairage au néon faisait ressortir la pâleur fantomatique de leur teint. Paul se demanda s’il allait pouvoir tenir longtemps ce rythme. Il passait son temps à jongler entre ce que lui réclamait Léo et ce que ses faibles relations pouvaient lui offrir. Sa mauvaise réputation n’arrangeait pas non plus les choses, et de nombreuses personnes avant tendance à lui fermer les portes qu’il avait déjà du mal à maintenir ouvertes. En outre, il devait maintenant guetter toutes les parutions, médiavisées ou autres, qui traitaient de lui, afin de pouvoir cerner l’image qu’il renvoyait au public.

_ Cinquième, articula Léopold à l’encontre de l’automate de l’ascenseur.

La nacelle se mit en mouvement. Léo avait changé en quelques jours. Sa notoriété naissante l’avait rendu plus froid, plus autoritaire, plus professionnel. Paul se demandait si leur dernier "arrangement " n’avait pas accéléré les choses.

L’ascenseur annonça que l’étage désiré était atteint, et les portes s’ouvrirent vivement sur un couloir vide et noir. Paul cherchait ses clefs dans une de ses poches lorsque Léopold lui prit la main.

_ Attends, dit-il. Je crois que c’est déjà ouvert.

Il y avait dans cette réplique un amusement enfantin qui lui rappela un instant les manières qui étaient siennes avant son changement de personnalité. Mais la gravité des paroles occultèrent à ses yeux la légèreté du ton.

_ Que veux-tu dire ? répliqua-t-il.

_ Tu vas voir.

Toujours ces énigmes…Il était plus clair lors des interviews qu’il ne l’était avec son principal conseiller.

Léopold ouvrit prudemment la porte – qui était donc déverrouillée – et pénétra dans l’appartement. Il n’alluma pas la lumière, mais demanda :

_ Qui êtes vous ?

Paul intégra ses quartiers quelques secondes après lui et balaya les lieux d’un regard circulaire. Au fond de la pièce principale, se tenait un homme, à l’endroit même où il avait attendu Léo quelques jours auparavant. Mais, contrairement à lui, il était assis dans l’un de ses fauteuils, jouant avec ses doigts joints. L’homme décroisa ses jambes et répondit d’une voix posée :

_ Mon nom est Tyler Dool. Et je crois que je peux vous aider.

_ Je le crois aussi, répondit Léopold en allumant la lumière.

Dool eut un geste de recul et se cacha les yeux de l’aveuglante lueur qui venait d’envahir la pièce.

_ Quelle violence, déclara-t-il. Est-ce comme cela que vous traitez les invités dans cette région ?

_ Vous êtes entré ici par effraction, rappela Paul avec véhémence. Je vous conseille vivement de rester calme, sinon…

_ Laisse, coupa Léopold, sans affolement. Mr Dool est venu pour parler affaires, et les hommes d’affaires ne s’encombrent pas de tels détails. N’est ce pas ?

_ Je vois que nous sommes sur la même longueur d’ondes.

Dool se leva et circula tranquillement dans la pièce, ses yeux mobiles se posant sur chaque objet de valeur. Paul remarqua sa grande taille et sa façon de se tenir assez raide.

_ C’est un bel appartement, poursuivit-il.

Léopold, qui était en train s’essuyer une pomme du revers de sa tunique, dévisagea le visiteur.

_ Ne tournons pas autour du pot, dit-il. Que proposez-vous ?

_ Je suis sûr que vous savez qui je suis, argumenta Dool en s’arrêtant. J’ai été un conseiller politique influent durant plusieurs années. J’ai notamment participé à faire élire le président Terneuve en Martinique, il y une dizaine d’années.

_ Je me rappelle cette histoire, commenta Léopold. Une affaire explosive avec les élus locaux.

_ Oui, et c’est moi qui ai désamorcé la bombe.

_ Mais vous avez usé de pressions sur ces élus, s’écria Paul. Je crois même qu’il a eu des morts !

_ C’est bien possible, accorda Dool. On ne fait pas d’omelettes sans casser quelques œufs. Surtout s’ils sont noirs.

Paul était atterré. Cet homme était l’être le plus abject qu’il n’ait jamais rencontré. Du coin de l’œil, il constata avec dépit que Léo ne partageait pas son aversion et le contemplait avec un sourire satisfait. Mais Paul savait pourquoi son regard était si soutenu…

_ Dans votre mouvement, poursuivit Dool, vous allez rencontrer des oppositions, des obstacles. Je suis l’homme dont vous avez besoin pour contourner ces obstacles, ou pour les faire sauter.

Léopold ne dit rien, et continua d’observer son interlocuteur. Il n’avait pas encore mordu dans sa pomme.

_ Ne vous inquiétez pas, assura Dool. Si vous refusez mon offre, je la proposerai à un autre, et cette conversation n’aura jamais eu lieu.

_ Vous ne croyez tout de même pas que je vais vous laisser partir, fit alors Léopold avec un sourire sardonique. Vous êtes ici depuis longtemps et vous avez eu le loisir de fouiller l’appartement de fond en comble. Vous laissez filer serait une erreur de ma part.

_ En effet, approuva Dool. Que proposez-vous ?

Il avait subitement tendu. Toute son assurance venait de disparaître devant cette courte réplique de Léopold.

_ Croyez-vous en Dieu ? demanda-t-il brusquement.

Dool regarda d’abord Paul, puis parcourut lentement la pièce avant d’affronter le regard du messie.

_ Non, dit-il froidement.

_ Parfait.

Léo croqua bruyamment dans sa pomme.

_ Vous êtes engagé. Vous commencez tout de suite.

_ Alors replacez ce que vous avez pris, intervint Paul.

_ Il n’a rien pris, assura Léopold. Monsieur Dool est venu de loin pour nous voir. Il n’avait pas envie de tout gâcher en commentant un vol, une effraction étant déjà un risque assez élevé pour l’effet qu’il voulait obtenir. D'où venez-vous, à propos ?

_ De Paris, mais mes parents étaient d’origine polonaise.

Dool ne savait pas pourquoi il avait donné cette seconde information.

_ J’avais bien reconnu votre accent, reconnut Léopold sans complaisance.

_ Mais je n’ai pas d’accent, se défendit Dool.

_ Si. Avez-vous mangé ?

_ Non, fit l’homme, sur la défensive.

_ Et bien, vous allez rester avec nous ce soir, invita Léopold. Nous avons des choses à nous dire.

Léo se dirigea alors vers la cuisine, où Paul s’était réfugié dès qu’il avait entendu que Dool serait son hôte pour le dîner.

_ Pourquoi ? grogna-t-il le rouge au joues. Cet homme est odieux.

_ C’est exactement ce qu’il nous faut, rétorqua Léopold, placide.

Celui ci demanda au frigidaire de lui fournir des glaçons, et versa deux rasades du meilleur whisky de Paul dans de larges verres en cristal.

_ Prépare-nous quelque chose de bon, s’il te plaît, lui dit-il. Je te le demande comme un service. Nous avons besoin de cet homme.

Il retourna au salon en tenant les deux verres de bourbon, où s’entrechoquaient les cubes de glace. Il en tendit un à Dool et s’installa sur un fauteuil bas. L’autre l’imita.

_ Vous allez commencer par m’expliquer comment vous avez déjoué le système d’alarme de la médiavision, engagea-t-il en portant le verre à ses lèvres. Ensuite, je vous donnerai le nom d’une personne sur laquelle vous réaliserez quelques recherches.

_ Bien, sûr, acquiesça Dool en rallumant son cigare.

Dans l’autre pièce, Paul ruminait sa déception. Il était d’autant plus vexé que ce cuistre restait à dîner et qu’il s’était invité sans aucun respect de la propriété privée. Le comble, c’est qu’il devait lui préparer à manger. Il fallait vraiment qu’il soit un génie dans son domaine pour pouvoir briguer une place dans le quorum. Mais Léo avait confiance en lui, et il avait confiance en Léo.

Une fois la dinde extirpée du congélateur et placée dans l’autocuiseur géré automatiquement par la centrale média de l’appartement, Paul prit sur lui de revenir au salon, où les deux hommes taillaient la bavette autour de leur verre presque vide. D’un geste brusque, il fit demi-tour et s’empara de la bouteille de bourbon, posée sur la table de la cuisine. Cela lui donnerait au moins une contenance. Arrivé à quelques mètres de la table, il remarqua que les deux locuteurs semblaient parfaitement à l’aise, l’un par rapport à l’autre. Les amitiés se font aussi vite qu’elles ne se défont, songea-t-il. Aussi préféra-t-il assister à leur conversation sans dire un mot, se contentant d’observer les réactions des deux personnages.

Léopold se tenait assis, les bras croisés, les genoux légèrement écartés, dans une attitude concentrée. Dool était en arrière dans le sofa, les jambes croisées et le dos cambré, dans une posture très digne, mais assurément inconfortable. Son cigare gisait dans le cendrier, à bout de souffle, au milieu d’un désert de cendres grises.

_ Quels seront vos prochaines actions ? questionnait ce dernier.

_ Je vais créer une SARL à mon nom et me protéger par copyright contre tout plagiat électronique.

_ C’est une excellente idée, acquiesçait d’un air entendu le grand brun à la posture incongrue.

Sur un geste discret de Léopold, Paul servit généreusement les deux hommes en liquide brun et se versa également une rasade. Il s’approcha un tabouret de bar et se percha au sommet. De son promontoire, il avait une vue plongeante sur la calvitie naissante de Tyler Dool, et appréciait sa position dominante au-delà de toute espérance.

_ Puis-je vous poser une question ? demanda Dool.

Léopold la lui concéda, son regard enfoui dans le sien.

_ Est-ce ce que j’ai dit, qui vous a convaincu de me garder, ou ce que j’ai fait ?

Le sourire satisfait que Dool exhibait malgré lui transforma son visage qui s’était montré impassible jusqu’à présent. Paul crut un instant qu’il s’était fait greffer des dents de requin.

_ Ni l’un ni l’autre, répondit Léopold d’un air étrangement ironique. Si je vous ai engagé, c’est pour tout ce que vous avez bien voulu tenir secret.

Dool se composa un visage pénétré, mais Léopold comme Paul savaient qu’il était totalement déconcerté par le propos de Léo. Il finira par comprendre, se dit Paul.

1.11


_ C’est vrai que tu vas t’installer chez nous ?

A chacune de ses exclamations, la voix de Gino habillait la rue d’un éclat qui faisait oublier la laideur de ce quartier populaire. Son tablier de peinture blanc cassé, inondé de taches multicolores jusqu’au verso, rendait pâlichonne la tenue bleue de Léocadie qui marchait à ses côtés. S’il devait être un personnage de dessin animé, songeait-elle, ce serait sûrement Dingo, mais un Dingo costaud et peintre. Sa personnalité recelait de nombreux points communs à celle du fameux personnage, comme sa grande taille, son attirance pour les couleurs vives, sa gaucherie, son aptitude exceptionnelle à mettre les pieds dans le plat et, bien sûr, son grand cœur. Car ce bonhomme avait une qualité qui faisait défaut à la plupart des gens qu’elle connaissait et qu’elle avait connu : la gentillesse. Combiné à sa condition physique impressionnante, ce trait de caractère faisait de lui un tombeur impénitent.

_ C’est Romain qui te l’a dit ? demanda-t-elle, en guise de réponse.

Gino répondait toujours aux questions, sans exceptions et sans mentir. Il ne fallait jamais rien lui confier.

_ Non, c’est Marc. Mais tout le monde est au courant.

_ Et, bien (Léocadie cherchait les mots les plus évasifs possibles), il est n’est pas improbable que je m’installe dans ton atelier. Romain et moi avons eu plusieurs discutions là-dessus, et…

_ Youpi, s’écria-t-il, faisant tourner au passage quelques têtes curieuses dans leur direction.

_ Attends…

Mais les paroles de Léocadie étaient aussi vaines qu’un coup de pied dans une console de médiavision bugguée. Gino était déjà en train de calculer la façon dont il allait pouvoir se débarrasser des croûtes qui encombraient son atelier. Son esprit flottait plusieurs mètres au-dessus du sol et son corps faisait des bonds inopinés au-dessus du pavé. Comme cela, il ressemblait à un gros piaf.

Léocadie resta muette, les mains cramponnées dans les poches, en imaginant les conséquences prévisibles d’un tel déménagement. Elle ne connaissait Romain que depuis une semaine, mais le courant passait avec chacun de ses amis, même avec Marc qui était à l’ordinaire si distant avec les étrangers. Il lui semblait que cette chambre qui servait de débarras n’attendait qu’une chose : qu’elle lui redonne l’âme qu’elle avait perdue. Tout s’imbriquait parfaitement, comme si Léopold n’était parti que pour lui laisser la chambre libre, ainsi que tous les colocataires qui allaient avec.

En fait, ils l’avaient tous adoptée. Romain mourait d’envie de la faire travailler à ses côtés, Gino voulait lui appendre la peinture intuitive, Fanny pensait lui inculquer l’art du jonglage et Marc comptait sur elle pour compléter leur groupe de joueurs de tarot. Elle était considérée comme une boîte vide, exempte de tout préjugé sur leurs comptes, et ils n’avaient qu’une hâte, c’était de la combler.

_ Tu es d’origine brésilienne ? demanda-t-elle sans transition.

Il répondit, toujours de sa même voix chantante :

_ Ma mère était brésilienne. Mon père était charentais.

Léo éclata de rire.

_ C’est drôle ? fit Gino qui ne comprenait pas.

_ C’est un curieux assemblage, pouffa-t-elle. Un peu comme toi.

La façade terne du Comité s’imposa alors devant les deux comparses, réduisant les bavardages au niveau zéro. Il était en effet impossible de ne pas remarquer le panneau aux dimensions impressionnantes qui la dominait. Léocadie fut toutefois déçue de constater que ce n’était qu’une devanture miteuse aux carreaux sales, placée au pied d’un ensemble de logements mal entretenus.

Une odeur d’urée lui piqua le nez lorsqu’elle s’arrêta sur le trottoir. Elle se demanda soudain pourquoi Gino avait été si impatient de lui montrer cet endroit, au point d’en avoir abandonné sa séance de caricatures dans la rue de la Ré.

_ Allons-y, invita Gino excité comme un jeune chien. Tu vas voir.

Léocadie, qui, dubitative, n’avait pas esquissé le moindre mouvement, fut subitement entraînée par le bras en direction du local. Lorsque la porte s’ouvrit, un tintement cristallin retentit, comme dans les vieilles échoppes dont Sophie était friande, et une odeur de moisi vint remplacer celle de l’urine. Elle pénétra à reculons dans une pièce oblongue, étriquée et sombre. Les murs, anciennement crépis, tombaient en fins lambeaux sous l’effet d’un vieillissement incontrôlé et des insectes morts jonchaient le sol aux endroits que le balai ne connaissait pas.

Gino s’approcha du seul bureau qui trônait au fond de la pièce et salua son occupante, cachée derrière un système média datant du siècle dernier, qui n’était autre que la présidente du Comité. Léocadie n’entendit que sa voix éraillée par la cigarette qui disait :

_ Bonjour mon grand fou.

Léocadie s'avança et tenta un bonjour léger et suave. Une tête émergea alors de l’écran de contrôle, bouffie, pâle, et plantée de petits yeux rapprochés.

_ Qui c’est, fit-elle à Gino. Encore une de tes conquêtes ?

_ Non, répondit-t-il en toute modestie. C’est une nouvelle adhérente.

Un sourire illumina le visage congestionné de la présidente du Comité.

_ Ha, c’est bien de voir des nouvelles têtes. On en a bien besoin, ces temps ci. Comment elle s’appelle ?

_ Léocadie, dit-elle d’un ton tranchant.

La présidente fit une moue perplexe. Elle ressemblait à un pitbull contrarié.

_ Ma foi, brailla-t-elle de sa voix gouailleuse et rauque, je savais qu’on avait le droit d’appeler ses gônes n’importe comment, mais j’avais encore jamais vu de prénoms comme ça.

Léocadie s’abstint de tout commentaire et conserva une attitude aussi calme que possible. Elle demanda simplement :

_ C’est ici, le fameux comité révolutionnaire ?

_ Ben oui. (Elle ouvrit ses bras en signe d’impuissance et les laissa retomber à plat sur son bureau en faux-bois) C’est pas très reluisant, mais c’est mieux que rien.

_ Léocadie est marxiste, échappa Gino, visiblement fier d’avoir retenu le mot.

_ Tu sais, mon gros, commenta la présidente, ici, on fait feux de tout bois, du moment qu’il y a un peu de liquide au bout. T’as de l’argent ma belle, j’espère, parce que sans monnaie, pas de comité. C’est que j’ai une boutique à faire tourner, moi.

A ce moment précis, Léocadie avait déjà inconsciemment l’intention de faire tomber cette mouette rieuse de son piédestal. Une telle personne ne méritait pas le titre de présidente. Son esprit échafaudait des plans machiavéliques lorsqu’elle questionna :

_ Combien ?

_ 50 par trimestre, payables d’avance, rétorqua la présidente avec un rythme de paroles proche du robot. Avec ça, t’as droit à toutes les réunions hebdomadaires, et tu pourras te faire plein de nouveaux copains.

_ Et c’est quoi le boulot ?

La présidente leva les bras au ciel dans une attitude étrangement religieuse.

_ Mais il n’y a pas de boulot, bon Dieu. Tu entends ça, Gino, elle veut du boulot. Chacun fait comme il veut, ma poule. Du moment que tu payes, t’as le droit de te la couler douce si tu veux. Mais si tu veux te remuer la couenne, il y a toujours besoin de bras pour coller les affiches ou pour distribuer des tracts.

_ Les affiches sont interdites, je crois, fit Léocadie, feignant l’ignorance.

_ Elles sont interdites mais elles sont nécessaires pour faire circuler notre message révolutionnaire. Les panneaux officiels emplissent la tête des consommateurs que nous sommes, et nous évitent toute réflexion superflue. Ils nous aliènent.

Au moins, elle partageait sans le savoir sa philosophie sur la société de consommation, remarqua-t-elle. Son association était peut-être plus intéressante que ne le laissait penser l’état des locaux.

_ Vous êtes combien ?

_ Pourquoi voulez-vous tout savoir ? grogna le pitbull. Vous êtes de la police ? Vous n’avez pas confiance ?

_ Je veux simplement savoir ou je m’engage, où je mets mon argent, argumenta-t-elle.

La présidente se racla la gorge et jugea Léocadie dans un gargarisme répugnant.

_ Nous sommes une petite structure, concéda-t-elle à regrets. A peine trente adhérents.

_ Il y a d’autres agences, à part celle de Lyon ?

Elle la dévisagea.

_ Bien sûr que non. J’ai déjà du mal à faire tourner celle là. Alors ça t’intéresse ?

Léocadie jeta un dernier coup d’œil à la pièce crasseuse qui faisait office de local révolutionnaire. L’éclairage au néon donnait un aspect fantomatique à tout ce qui s’y trouvait, y compris les trois personnes présentes. Dans la partie avant de la pièce, une grande table était collée à un mur. C’était sans doute ici que se tenait la réunion hebdomadaire.

_Oui, dit-elle, et je veux la liste des autres membres.

La présidente acariâtre eut un infime sourire qui se noya dans les replis de chair de son visage. Puis elle se mit à pianoter frénétiquement sur le clavier de sa console, et sa voix sortit de nouveau de sa bouche, avec la mélodieuse harmonie d’une trompette bouchée.

_ On te l’enverra. Adresse ?

_ 3, rue du quai, fit-elle.

Gino adressa alors un regard ravi à l’encontre de Léocadie, qui lui répondit par un clin d’œil complice. Elle devinait à ses trépignements canins, au roulement de ses yeux, à l’agitation convulsive de ses doigts, la joie que lui procurait cette déclaration. Il l’avait adoptée.

1.12


Balthazar Dvorak était le chef comptable de la Trust Bank de Genève. Il entamait son travail à 6 h 30 le matin, et le quittait habituellement vers 19 h. Le week-end, il s’octroyait un repos compensateur et pouvait se consacrer à ses trois filles, Catherine, 7 ans, Jane, 10 ans, et Dominique, 11 ans. Il s’était donné comme règle d’or de ne jamais travailler le week-end, et n’avait dérogé à ce devoir que lors de situations très exceptionnelles. Il emplissait régulièrement son devoir conjugal et n’avait jamais trompé sa femme en 12 ans de mariage. Son passe temps favori consistait en la réalisation de puzzles de 5000 pièces qu’il collait ensuite sur une fine plaque de plexocarton et qu’il affichait dans la chambre d’amis. Celle-ci commençait à être surchargée et menaçait de ne plus pouvoir accueillir la mosaïque qui était en attente dans le cellier.

Depuis son mariage, il vivait dans une petite commune près de Bonneville, en Haute-Savoie, et se rendait tous les jours à son travail dans sa berline bleu métallisé, avec médiaviseur de série qui affichait l’image en filigrane sur le pare-brise. Il était très connu dans son village, son coiffeur était son meilleur ami et son médecin de famille le suivait depuis l’âge de 5 ans.

Il habitait dans un gigantesque chalet en rondin dont il avait participé à concevoir les plans, et que des artisans locaux de sa connaissance avaient édifié dans les règles d’un art trop peu usité à son goût. Les travaux avaient duré trois ans de labeur collectif, entre les connaissances de ses parents, les connaissances de sa belle-famille et ses propres connaissances, qu’il avait réussi à mettre à contribution pour les aménagements d’intérieur. Il s’avérait qu’il descendait d’une famille de bâtisseurs qui avaient été les premiers à mettre en place les toits solaires dans cette région.

Sa femme était infirmière à Bonneville, ils s’étaient rencontrés lors de son opération de l’appendicite. Elle était plus jeune que lui, belle, spontanée et sa seule présence le comblait de joie. Leur couple avait toujours été très stable, ils avaient ouvert ensemble un plan d’épargne logement qui devait bientôt venir à terme. En outre, il se plaisait à boursicoter avec une petite cagnotte qu’il se réservait pour cet usage.

Ses collègues de bureau le considéraient comme le plus consciencieux et le plus intraitable des comptables. Le moindre écart dans les comptes prévisionnels était prétexte à un chambardement qui ne prenait fin que lorsque tout s’équilibrait parfaitement. Il recevait une augmentation de 5 % tous les six ans. Plus ou moins trois mois, avait-il calculé.

Son style vestimentaire était digne de la rigueur que lui imposait son travail. Jamais il ne s’accordait de droit s’associer une cravate bleu marine avec un veston qui comprenait du rouge, ni un pantalon à rayures avec des chaussettes à motifs chamarrés. En revanche, le soir et le week-end étaient prétexte à une effusion de fautes de goût qu’il prenait plaisir à commettre : des bretelles sous un pull-over, un col de chemise non assorti avec ses chaussures, des chaussettes de sport avec des mocassins.

Parfois, il lui arrivait de faire du tennis avec des collègues de bureau, et même avec le grand patron de la Trust Bank, qu’il laissait gagner avec déférence. Il entretenait de très bonnes relations avec cet homme et ne voulait pas qu’un service trop bien placé ne vienne les entraver.

Ses goût musicaux étaient en harmonie avec l’image qu’il donnait au monde, et il se passionnait pour la fougue intemporelle des concertos de Vivaldi, pour l’inspiration lyrique incroyable dont faisaient preuve les symphonies de Beethoven et pour les enivrantes mélodies qu’avait composées Mozart. Il faisait des efforts considérables pour tenter des faire toucher du doigt sa passion pour la musique classique à ses enfants en particulier et à sa famille en général, mais un mur d’incompréhension se dressait inlassablement devant chacune de ses tentatives.

Ses parents étaient en bonne santé et venaient lui rendre visite une fois par mois, pour le repas dominical. Ses beaux-parents faisaient de même, évitant soigneusement de rencontrer les premiers, et leur caniche nain amusait beaucoup les trois filles.

Il était également en bonne santé, ne fumait pas, buvait très peu, faisait des exercices tous les matins et ses check-up réguliers le donnaient centenaire à coup sûr. Et comme le disait son docteur : « une bonne santé, c’est primordial pour avoir une bonne vie. »

En définitive, il n’existait qu’un seul point noir dans l’existence de Balthazar Dvorak :

Il s’ennuyait.

Il s’ennuyait, il s’ennuyait, il s’ennuyait. Il se voyait s’enfoncer dans une spirale routinière composée de repas de famille, de veillées au coin du feu, de coïts banalisés et de tableaux chiffrés et animés en trois dimensions, utilisant les couleurs primaires comme codification universelle.

Lorsque Léopold Tudal, que l’on voyait partout à la médiavision, que certains considéraient comme le nouveau messie et dont les discours faisaient déjà courir les plus extravagantes rumeurs le contacta sur la centrale de sa voiture, il faillit faire un tête-à-queue. Heureusement que le contrôle de trajectoire de son véhicule était d’une efficacité sans faille. Les warnings se mirent en marche automatiquement et la voiture se plaça d’elle-même dans l’axe de la route départementale.

_ Que…qui êtes-vous, bafouilla-t-il, incrédule.

En transparence sur son pare-brise, le visage de son interlocuteur s’orna d’un sourire apaisant.

_ Je suis Léopold Tudal.

Evidemment que c’est lui, se morigéna-t-il. Mais il n’y avait vraiment pas de quoi en faire un plat. Balthazar s’efforça de recouvrer ses esprits et demanda :

_ En quoi puis-je vous être utile, monsieur Tudal ?

_ Pour être franc, j’aimerais vous engager à mes côtés.

Balthazar eut une série de battements de cils, signe chez lui d’une intense surprise. Si ce personnage avait fait des recherches à son sujet (ce qu’il n’avait dû manquer de faire), et avait pris le soin de le contacter dans son véhicule un samedi matin, c’est qu’il avait vraiment besoin de ses services. Un besoin pressant.

_ Pourquoi moi ? s’enquit-t-il prestement.

_ Parce que j’ai besoin de vous, voyons.

Puis, avant que Balthazar n’ait eu le loisir de riposter, il ajouta :

_ Et parce que vous êtes le meilleur.

Il était direct, indéniablement direct et rapide, et c’était une qualité qu’il appréciait. Mais il ne fallait pas confondre vitesse et précipitation. Balthazar partit en quête des mots lui permettant de répondre au mieux à ce présomptueux jeune homme.

_ Je vous remercie, fit-il humblement. Mais je suis au regret de vous faire savoir que votre tentative de recrutement sauvage est vaine. Je suis au même poste depuis plus de dix ans, et je n’ai aucune envie de le quitter. En outre, et dans l’éventualité improbable que vous puissiez me convaincre, je doute fortement que le poste que vous me proposez soit situé en Haute-Savoie. Et si vous vous êtes renseigné à mon sujet, vous ne devez pas ignorer que c’est le lieu où je réside et que n’ai aucune envie de quitter la vie que j’y mène. Donc il me paraît impossible que votre proposition soit autre chose que…

_ Arrêtez vos boniments, coupa brusquement Léopold. Évidement, je me suis renseigné sur vous. Sachez que je ne dis pas à n’importe qui qu’il est le meilleur. Et dans votre cas, ces recherches ont été bénéfiques, car elles mon démontré que vous mouriez d’envie de travailler pour moi, et ce au détriment de votre vie de famille et de votre attachement à votre région natale.

Balthazar remarqua que l’attitude de son interlocuteur avait changé. Il ne ressemblait plus à la description qu’en faisaient les médias, et avait subitement pris l’allure d’un homme d’affaires, habitué aux techniques de communications professionnelles. Il avait débuté la conversation sur des bases faussées, il avait sous-estimé son adversaire.

_ Qu’est ce qui vous fait supposer une telle chose ? avança Balthazar, légèrement troublé par cette prise de conscience.

_ Ne jouez pas la comédie, monsieur Dvorak, fit Léopold, amusé. Nous savons tous les deux à quel point votre existence actuelle vous est difficile à supporter. Vous valez mieux qu’une petite banque, vous avez plus d’ambition que cela.

_ Une petite banque, s’enflamma-t-il. Je vous rappelle que la Trust Bank est le second plus grand établissement financier de Suisse depuis plus de cinquante ans et qu’il brasse…

_ Ne soyez pas tatillon, trancha de nouveau le messie, impassible. Vous savez très bien de quoi je veux parler. Cette banque n’est pas à votre échelle.

_ Et quelle est donc la bonne échelle ? s’agaça Balthazar en tapotant nerveusement sur le cuir de son volant.

_ Je vous propose d’administrer la plus grande entreprise que la France, et probablement l’Europe n’auront jamais vu s’édifier. Je viens de créer une SARL au nom de Tudal, au capital social de 20.000 €. Je vous propose d’en devenir le gestionnaire.

D’un mouvement brusque, Balthazar se pencha en avant sur son écran.

_ Et qu’est-ce qui vous fait croire que votre minuscule SARL va devenir la plus grande entreprise d’Europe ?

_ Ce n’est pas une entreprise ordinaire, clarifia Léopold. C’est une entreprise religieuse, dont je suis le directeur exécutif, et dont vous serez le comptable, c’est à dire le numéro 4.

_ Qui seront les numéros 2 et 3 ? demanda Balthazar d’un air vaguement intéressé.

_ Vous les rencontrerez bientôt.

Balthazar eut un soupir exaspéré devant l’entêtement de ce soi-disant messie. Il entreprit de remettre la voiture en mouvement, afin de ne pas être en retard au cours de danse de Jane. Il lui restait dix minutes avant que la séance ne finisse.

_ Si je comprends bien, fit Balthazar en réglant le contraste de l’image, vous êtes en train de profiter de votre notoriété actuelle pour monter une secte, et comme vous croyez que votre coup va réussir, vous voulez vous octroyer les services d’un comptable suisse. Et bien laissez moi vous dire que vous ne m’entraînerez jamais dans une aventure aussi malhonnête et risquée. D’ailleurs, je me demande ce qui m’empêche de vous dénoncer à la police sur-le-champ.

_ Parce que mon action n’a rien d’illégal, rétorqua Léopold. Et vous serez célèbre.

La voiture ralentit sensiblement.

_ Pardon ?

_ Vous serez célèbre, répéta Léopold. L’Histoire se souviendra de vous comme d’un des fondateurs de cette religion, et votre nom sera transporté à travers les âges comme celui d’un prophète.

_ Vous divaguez.

_ Bien sûr que non. (Léopold était toujours aussi confiant, ce qui commençait à sérieusement exaspérer Balthazar) Mon ascension a déjà démarré sur les chapeaux de roue, et je suis entouré des meilleurs. Vous avez votre place à mes cotés, croyez-moi.

Balthazar amorça avec dextérité un virage à la corde, mais garda la bouche fermée et les dents serrées. Léopold poursuivit :

_ Ecoutez, balthazar. Si vous avez suivi mes déclarations, vous avez entendu que je veux aider les gens à sortir de leur écrasant quotidien, de leur mortelle monotonie. Votre vie ne vous va pas, laissez moi vous aider, laissez moi vous guider.

Balthazar sentait des larmes lui couler sur les joues. Un son lui parvint faiblement, comme un bruit de succion, et il réalisa que c’étais son interlocuteur qui le produisait.

_ Vous n’êtes qu’un bonimenteur, hurla-t-il, contrairement à ce que vous dites dans vos discours. Vous croyez que c’est facile de quitter ce que tout le monde croit être bon pour vous ? Vous croyez que c’est facile de faire table rase sur tout ce qui vous emmerde et de recommencer sa vie, à 35 ans ?

_ Laissez moi vous aider et tout se passera très bien, répéta Léopold. Venez me voir à Lyon et nous en discuterons.

_ Laissez-moi, cria-t-il.

_ A bientôt, Balthazar.

Un doigt tremblant coupa la communication, et vint se repositionner sur le volant. Le pare-brise redevint totalement translucide, laissant pleinement pénétrer la majestueuse clarté du paysage alpin dans les yeux rouges et vitreux de Balthazar Dvorak.

A 150 Km de là, un jeune homme sourit d’un air satisfait. Derrière lui, un autre, plus âgé, s’approcha doucement, le visage songeur et un café à la main.

_ Tu es toujours aussi rapide en affaires, affirma-t-il d’une voix lointaine.

Le premier homme se retourna vivement et adressa un sourire victorieux à son compagnon.

_ Nous allons accomplir de grandes choses, déclara-t-il. Mais d’abord, il nous faut des locaux dignes de ce nom.

_ Evidement, concéda l’autre. Nous n’allons pas continuellement nous entasser chez moi. J’ai déjà repéré plusieurs annonces intéressantes.

Et il s’enfuit lentement, faisant frotter ses chaussons sur le carrelage fraîchement lavé.


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