Prologue : Un drame La religion est le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans cœur et l’âme d’une époque sans âme. Elle est l’opium du peuple Karl Marx 1








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titrePrologue : Un drame La religion est le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans cœur et l’âme d’une époque sans âme. Elle est l’opium du peuple Karl Marx 1
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2.9


Le soleil de janvier distribuait parcimonieusement ses rayons argentés sur le bitume encore givré de la ville lorsque Mathilde tourna la clef dans la serrure et pénétra dans les bureaux obscurs dont elle était la locataire. Lorsqu’elle eut refermé la porte derrière elle, elle tira les épais rideaux bruns qui cachaient la devanture et la lumière jaillit à l’intérieur, filtrant à travers la crasse des vitres et les morceaux de scotch disposés ça et là sur la surface transparente.

Son regard ne put alors s’empêcher de parcourir les éléments du décor, et passa sur la table poussée contre un mur, sur le parquet vermoulu dont certaines lattes manquaient, sur le plafond blanc maculé d’auréoles foncées. Mais aucune émotion particulière ne vint marquer son visage gonflé par une maladie rare, ni transpirer dans ses gestes, de si nombreuses fois répétées, à la vue de ce pitoyable tableau. Ainsi, c’est avec sa lenteur habituelle qu’elle se dirigea vers le fond de la pièce, alluma une lampe d’appoint, mit en service la médiaconsole qui trônait sur un bureau – une relique à en croire son aspect extérieur – et s’y installa.

Une console média peut avoir diverses utilités dans un foyer : gérer automatiquement les comptes depuis les informations transmises par la banque, les entrées et sorties de nourriture – par exemple associées à un régime particulier – diriger des caméras, des alarmes, commander la condamnation des portes ou la mise en route du chauffage à heure fixe, lancer des appels automatiques à certaines personnes, allumer la médiavision sur un programme particulier…Toutes les utilisations pouvaient être imaginées, toutes les options pouvaient être paramétrées, tous les délires pouvaient être concrétisés du moment que c’était en accord avec la réglementation en vigueur. Car, à l’ère de la communication globale plus qu’à aucune autre, nul n’était sensé ignorer la loi, et tout délit pouvait être sanctionné via le RMC. C’était l’époque des média-traqueurs, extrêmement populaires sur la toile.

Mais, dans les bureaux du Comité dont elle était à la fois présidente, trésorière et secrétaire – selon les statuts qu’accordait la loi sur les associations de 2065 – Mathilde n’avait pas du tout l’intention de commettre le moindre délit, ni même d’utiliser une seule des options auxquelles elle songeait. Le plus souvent, elle se contentait d’utiliser cet outil de communication comme un ordinateur du siècle dernier, et parfois comme une médiavision. Mais parfois seulement. On ne pouvait pas être à la fois gérante d’un Comité révolutionnaire et se laisser aller à toutes les facilités que pouvait offrir la société capitaliste, mercantile et aliénatrice qui existait alors ; cette société qui avait donné naissance à toute une génération de fainéants assistés, incapables de gérer leur vie par eux même, incapables de la moindre action sociale raisonnée.

Des moutons.

C’était d’ailleurs bien la raison pour laquelle elle avait monté cette association, seule et contre l’avis de tous. Il fallait bien que quelqu’un fasse bouger les choses. Et si ce n’était pas elle, qui le ferait ?

Devant ses yeux défilèrent des colonnes de chiffres, représentant les comptes prévisionnels de l’année qui débutait. Ses doigts boudinés parcoururent la surface du clavier tactile et certains chiffres se modifièrent, arrachant une grimace à la présidente. Jamais elle ne parviendrait à boucler financièrement cette année ; elle allait encore devoir en mettre de sa poche, et réduire son salaire. Un nombre vint s’ajouter dans la colonne « divers », ce qui fit serrer les dents de Mathilde.

Elle recula violemment son siège et se massa les tempes. Les adhérents près de leurs sous, les pouvoirs publics inexistants, cette fichue société créée à l’image de ses dirigeants – nonchalants et sûrs d’eux même – tout cela l’énervait. La réalité, c’est qu’elle était lasse de ce manège. A une époque – lointaine – elle avait pensé pouvoir changer les mentalités, faire réagir la populace en l’abreuvant de phrases fortes – elle ne comprenait que la manière forte – se faire connaître comme une révolutionnaire intransigeante et motivée. Mais, maintenant, elle avait l’impression d’avoir juste remué un peu plus de vent que ses voisins. Ses slogans étaient toujours restés incompris, ses actions peu suivies et ses idées loin d’être partagées.

Ce comité était son enfant, pesta-elle intérieurement, sa création, mais comme dans le mythe de Frankenstein, elle s’était progressivement laissée prendre au piège de sa créature. Malgré tous ses efforts, elle ne trouvait aucun successeur potentiel, ni aucun repreneur. Personne n’était intéressé par une association aussi peu lucrative, au but aussi peu actuel et aux locaux aussi mal entretenus et désavantageusement placés. Certes, il lui restait toujours l’alternative de la dissolution, du démantèlement pur et simple, mais les démarches en étaient devenues si longues et si dissuasives qu’elle ne s’en sentait pas le courage et considérait cette possibilité comme une solution d’extrême recours. Ce qu’il lui fallait, c’est un remplaçant ; mais elle commençait à douter qu’une telle personne existât sur cette terre.

Une ombre dissimula un peu de la lumière qui provenait de la rue. Elle était tellement devenue sensible aux dépenses superflues qu’elle n’allumait plus la lampe principale lorsqu’il lui arrivait de venir travailler un dimanche matin. Une silhouette se tenait devant la vitre, les mains en coupole autour du visage, le nez collé contre le carreau. Il y avait quelqu’un qui essayait de voir à l’intérieur !

Puis d’autres formes se présentèrent, masquant encore un peu plus la faible clarté qui lui parvenait. Elles gesticulaient, trépignaient, tentant de temps en temps de jeter un regard dans l’obscurité des locaux. Mathilde percevait des bribes de voix, tantôt masculines, tantôt féminines, mais elle ne parvenait à comprendre le sens des mots qui étaient prononcés.

Elle se levait, avec la ferme intention de faire décamper ces intrus, lorsque la porte s’ouvrit, faisant retentir le tintement musical et enfantin de la clochette qui y était fixée. Un homme pénétra vivement dans la pièce et se pinça le nez.

_ Ça fouette, lança-t-il.

_ Tu vois bien que c’est ouvert, glapit une autre voix.

_ Un coup de chance, rétorqua une troisième, féminine cette fois.

Le tableau était irréel. Cinq personnes venaient d’entrer dans la pièce, et se mettaient à discuter, à polémiquer, puis à joyeusement s’accrocher sur des sujets aussi futiles que le numéro de la rame de métro qu’ils allaient emprunter pour leur retour. Mathilde était comme tétanisée, et ne pouvait que rester prostrée dans son fauteuil et observer les agissements de ces inconnus.

Enfin, inconnus…pas exactement. Car parmi eux, elle en connaissait deux et croyait en avoir déjà vu deux autres. Seul le grand brun au visage fendu d’une longue cicatrice lui était totalement inconnu. Parmi les deux individus qu’elle avait reconnus, il y avait la poupée avec un nom bizarre, tandis que l’autre n’était autre que Gino.

_ Mon grand fou ! s’écria-t-elle vivement à son encontre. Qu’est-ce qui se passe ?

_ C’est vrai qu’elle est laide, grogna une voix dégoûtée.

_ C’est dans l’ordre des choses, lui répondit le Brésilien. Je suis désolé.

Mathilde sentit alors deux bras musclés la soulever de sa chaise et l’emmener vers le centre de la pièce, où on la posa à même le sol, le dos contre une chaise. Elle sentit son cœur s’accélérer lorsque cinq têtes se rapprochèrent d’elle avec une expression étrange.

_ Il n’y a rien à voler, balbutia-t-elle.

_ On le sait bien, fit la blondinette. N’aie pas peur, ça va bien se passer.

_ Mais quoi ? Qu’est-ce que vous voulez, bande de gros porcs ?

_ Ceci est une prise de pouvoir, lui dit l’un de ses agresseurs, un brun aux cheveux en bataille. Tu es la propriétaire ?

_ Non, locataire.

_ Très bien. Quels sont les statuts du comité ?

_ Je proteste, vociféra Mathilde en tentant de se lever.

_ Je te conseille de te tenir calme, fit alors l’homme à la balafre en la maintenant d’une poigne ferme. Sa large main sur son épaule lui faisait l’effet d’une serre de rapace.

_ Quels sont les statuts du comité ? gronda la brune, sur sa gauche.

_ C’est une association, au titre de la loi de 2065, si vous voulez savoir. J’en suis à la fois présidente, trésorière et secrétaire. Et dirigeante de plein droit !

_ Mais c’est magnifique, s’écria la petite blonde, dont le prénom lui échappait toujours. Tu veux dire que tu es la seule responsable de tout ce bazar ?

_ Je suis responsable de sa moralité, de son intégrité et de ses actions, approuva Mathilde avec un sourire acide, citant la loi la lettre.

_ Pas de sa salubrité, en tout cas, railla quelqu’un.

_ Rigolez donc, les enfants, rétorqua Mathilde. Mais ça m’étonnerait que vous soyez capables de faire mieux. Apprenez d’abord la politesse et revenez me voir !

_ Mais c’est qu’elle se rebiffe ! s’étonna la seconde fille.

_ Tu vas nous donner les pleins pouvoirs, dit la blondinette. On n’aura aucun mal à faire mieux que toi.

Mathilde s’apprêtait à lui délivrer une nouvelle réplique acide, lorsque l’identité de son opposante lui revint d’un seul coup. Léocadie. C’était une nouvelle adhérente et, à en voir sa motivation actuelle, il avait du lui pousser des ailes…mais c’était peut-être le pigeon qu’elle attendait depuis si longtemps !

_ Tu vas nous suivre à la préfecture et changer les statuts de l’association, continua Léocadie. Ensuite, on ira ensemble chez ton propriétaire pour revoir ton contrat de bail, et enfin on passera chez toi pour que tu nous donnes toutes les clefs.

_ Vous n’avez pas le droit ! C’est une atteinte à la liberté individuelle.

_ C’est toi qui est une atteinte aux libertés les plus élémentaires, répliqua son opposante. Notamment la liberté d’action.

_ Sans compter la pollution visuelle, ajouta un de ses tortionnaires.

_ Vous êtes stupide. De toute façon, même si je coopérais, nous ne pourrions pas aller chez mon propriétaire. Il habite en Suisse.

_ Quoi ! s’esclaffa Léocadie. Qu’est-ce que c’est que cette farce ?

_ C’est la vérité, assura Mathilde. Ça bouleverse vos plans, peut-être ?

_ Peut-être, dit alors le balafré en se penchant sur elle comme une ombre malveillante. Mais je suis sûr qu’il y a une solution.

Mathilde jeta son regard suppliant sur chaque visage qu’elle pouvait apercevoir, notamment celui de Gino, puis souffla :

_ Il y a éventuellement une solution, mais je ne suis pas certaine que ça marche.

Bien sûr que ça allait marcher, se disait-elle pourtant. Même dans ses rêves les plus fous, elle n’aurait jamais imaginé que sa succession se fasse aussi facilement. Peut-être un Dieu avait-il entendu ses prières…

2.10


Dans le luxueux et spacieux appartement de Paul Sampan, l’ambiance était ce soir là moins froide qu’à l’accoutumée. Son invité, quoi que légèrement intimidé dans les premiers moments – trait de caractère dont il n’était jamais parvenu à se débarrasser – apporta au fil du repas, l’alcool aidant, un peu de la vivacité et de la spontanéité que lui permettait sa jeunesse relative.

Mais cette fraîcheur n’avait pas sur l’atmosphère de la pièce l’effet qu’on aurait pu escompter en ces circonstances. Il était même attristant de constater que la plupart des remarques de ce dernier restaient suivies d’un silence partiel – si l’on pouvait assimiler un bruit de mastication à une réponse. Car, si une dizaine d’années séparaient les deux hommes attablés ce soir autour du plat d’agneau grillé, on pouvait aisément croire que l’un était le père de l’autre, tant les récentes responsabilités qui avaient été confiées à Paul avaient modifié son visage, son allure, sa voix. Même son regard avait perdu un peu de l’impétueuse brillance qui le caractérisait lorsqu’un certain Léopold était venu le trouver quelques mois auparavant.

En conséquence, les échanges ne se faisaient le plus souvent qu’à sens unique, le doyen des lieux paraissant trop épuisé pour entretenir la conversation.

Mais cette lassitude n’était pas la seule raison qui rendait Paul aussi laconique, aussi distant, aussi peu concentré sur la réalité des faits qui se déroulaient dans son salon. Son esprit n’était pas tourné vers la dégustation du repas qu’il avait concocté, ni vers la présence de son collègue de travail, mais dans les méandres d’une réflexion liée à un souvenir dérangeant – bien que soulageant.

Le pacte qu’il avait passé avec Léopold n’avait pas, depuis les quelques mois écoulés, causé beaucoup de désagréments à Paul. Certes, il restait présent à son esprit, comme une chose classée, arrêtée, acquise. Mais depuis que Balthazar avait pénétré dans ses quartiers, ce souvenir n’avait cessé de le hanter, associé à une question : qu’en avait-il été pour Balthazar ?

Et cette question était double. Elle signifiait tout d’abord « Balthazar est-il au courant de l’étonnant pouvoir de Léopold ? », mais aussi « Balthazar est-t-il sujet aux manipulations mentales de Léopold, étant acquis que lui-même – les douleurs frontales s’étant définitivement stoppées – en était libéré ? ».

Ces deux questions étaient accompagnées d’une kyrielle d’autres à propos du rapport implicite qui unissait Léopold à Balthazar, de la nature des actions quotidiennes que ce dernier menait (il n’était plus derrière son dos à chaque minute, comme lors de leurs débuts), de sa perception de la manière dont leur leader accomplissait ses miracles, des raisons de son embauche… Il en était même venu, au début de la soirée, à douter de la sincérité de son invité et à le percevoir comme une marionnette, un suppôt de Léopold, qui serait venu uniquement pour espionner le comportement du chargé de communication de l’entreprise Tudal. Mais ce sentiment s’était rapidement estompé à mesure que Paul voyait réagir le comptable de la société comme il l’avait toujours vu faire. Cela pouvait bien-sûr signifier de celui-ci était à la solde de Léopold depuis son entrée dans le cercle des trois et que l’attitude qu’il lui connaissait résultait d’un habile jeu de comédien, mais cette perspective entraînait une telle perfidie de la part de Léopold que Paul préférait la rejeter en bloc.

Il porta un morceau de viande à sa bouche et approuva machinalement ce que venait de lui confier son hôte. Il était de plus en plus évident qu’il ne connaissait pas Balthazar. Ses premières impressions avaient été bonnes, excellentes, même, mais tant d’années passées dans le milieu de la communication rendait sceptique et critique. Balthazar était-il ce qu’il semblait être ? Il aurait aimé le croire.

En tout état de cause, songeait-il, il n’y avait que deux alternatives possibles. Ou Balthazar était bel et bien manipulé – ou tout au moins victime du pouvoir de Léopold comme il l’était lui-même au début de leur association – ou il était vierge de toute intrusion contre-nature, de toute aliénation, de toute manœuvre de la part de leur patron commun.

Et dans un cas comme dans l’autre, il était contraint de garder un silence absolu sur le sujet. En effet, dans le cas ou Balthazar était à la solde de Léopold, lui parler des tours de passe-passe qu’il réalisait sur ses conseillers revenait à trahir le pacte qu’ils avaient conclu, et il n’osait pas songer aux conséquences qu’engendrerait un tel acte. Dans tous les autres cas…les autres cas relevaient du coup de bluff : il devait faire un pari, un pari risqué.

Paul grinça des dents. Il était parfaitement conscient de son cruel manque d’audace, et il ne voulait surtout pas considérer son interlocuteur comme un confident s’il persistait un doute à ce sujet. Il se souvenait trop bien du conseil de Léopold : Toujours se couvrir.

Paul releva un instant son regard de son assiette et le posa mollement sur son convive. Il lui semblait que celui-ci venait encore de lui parler.

_ Je te demande pardon ? fit-il poliment.

_ Je me demandais pourquoi tu semblais si distant. Quelque chose ne va pas ?

Paul se gratta laborieusement la tête, puis examina un instant son interlocuteur, de manière – sans doute en toute subjectivité – à déterminer s’il pouvait lui faire confiance. Au bout d’une seconde, il opta pour la réponse positive – sans doute plus par facilité que par le crédit qu’il lui accordait réellement – et lui répondit, se contraignant toutefois à mentir sur la raison de ses tourments :

_ Je pensais au travail. Je trouve que cela change beaucoup par rapport à mes habitudes de conseiller en communication.

_ C’est sur, approuva Balthazar en s’essuyant la bouche d’un coin de sa serviette. Ce n’est pas non plus ce à quoi je m’étais attendu en signant le contrat.

_ Tu veux dire que tu t’es fait avoir ? questionna Paul, heureux que ses pensées puissent être déviées un moment de ses préoccupations personnelles.

_ Non…(Balthazar sembla soudain embarrassé et cherchait les bons mots). Le contrat n’est pas à remettre en cause…ni même son application…ni le salaire…c’est juste que c’est assez différent de ce que croyais avoir à faire.

_ Et à quoi est-ce que tu t’attendais ?

_ Je ne sais pas trop. J’avoue que gérer une religion me semblait bien obscur. Mais, étant donné que j’avais été employé en tant que comptable, je n’imaginais pas qu’un tel changement allait s’opérer dans mon travail. (Balthazar se mit à jouer avec sa fourchette) Il faut dire que quelle que soit la nature de l’entreprise, que ce soit la PME spécialisée dans la réparation des consoles de médiavision ou la multinationale qui en produit les programmes, le comptable a toujours les même attributions.

_ J’imagine, encouragea Paul.

_ C’est pourquoi je suis tombé de haut. Avant, j’alignais les dépenses d’un coté, les recettes de l’autre, et je m’efforçais d’équilibrer la balance, ce qui est la base du travail d’un comptable. Maintenant, j’effectue toujours cette tâche – évidemment – mais cela n’occupe plus qu’un tiers de mon temps. Je passe le plus clair de mes journées à dénombrer les nouveaux fidèles, à élaborer des statistiques, à créer des modèles d’expansion, à suivre l’évolution des pratiques…

_ Il est compréhensible que ce poste nécessite une personne habile dans le maniement des chiffres.

_ Oui, et dans leur manipulation, le cas échéant, ajouta froidement Balthazar.

_ Tu es le gardien des chiffres, enchaîna vivement Paul, que le mot "manipulation" venait de faire sursauter. Et je suis sûr que le moment va bientôt venir où cet aspect de ton travail sera confié à d’autres personnes. Nous devons continuer à trois tant que la phase transitoire n’a pas abouti, mais lorsque toute la structure sera en place, nous serons plus nombreux. Beaucoup plus nombreux.

_ La fin de la phase transitoire, prononça rêveusement Balthazar. Après la messe.

_ Oui, après la première messe Tudale, dans un mois.

_ Nous ne savons pratiquement rien de cet événement, remarqua Balthazar. Est-ce que Léopold a toujours été si sibyllin dans toutes ses actions ?

_ Oui, dès le premier jour.

Les deux hommes restèrent un long moment silencieux, engloutissant même quelques bouchées et s’abreuvant de quelques gorgées de vin, puis Balthazar posa doucement sa fourchette et demanda, sans aucun éclat de voix :

_ Mais à quoi ça rime, en fin de compte ? Pourquoi est-ce qu’on fait tout cela ? Est-ce que l’on rend les gens heureux ou est-ce que l’on s’impose à leurs yeux ?

Paul eut un sourire amer. A chacun ses préoccupations, se disait-t-il tout à l’heure. Voilà donc que celles de Balthazar se mettaient à nu. Et c’était un problème de déontologie, la question qui hantait l’humanité depuis qu’elle était en âge de réfléchir : est-ce que je fais le bien ou le mal ?

_ C’est un vaste problème, Balthazar, avoua-t-il. Pour ma part, je pense que si les hommes nous suivent aussi rapidement, c’est qu’ils trouvent dans notre action des réponses, c’est que nous comblons un vide dans leurs existences, c’est qu’ils avaient besoin de ce que nous faisons.

_ Oui, mais c’est artificiel. Nous leur donnons justement tout ce qu’ils veulent avoir. Nous ne leur laissons aucun répit. C’est presque…de l’endoctrinement.

_ Non. Nous ne leur imposons pas notre message, à mon grand dam. J’aimerais que notre communication soit plus efficace, plus ciblée, mais Léopold refuse toute publicité superflue. Un endoctrinement efficace nécessiterait une bien plus large diffusion de notre message. En fait, si nous sommes suivis, pour l’instant, c’est principalement par curiosité.

_ Par curiosité ? Je ne savais pas que les hommes étaient aussi curieux. Crois-moi, je manipule les statistiques à longueur de journée, et je peux te certifier que l’engouement actuel est tout sauf de la curiosité. C’est de la passion.

_ Alors, il faut croire alors que la ligne de communication de Léopold n’est pas aussi mauvaise que cela.

_ Sans doute. Il sait ce qu’il fait, contrairement à nous. Mais à ton avis, quel est son but ? Tu crois qu’il recherche le bien de la population…Ou son enrichissement personnel ?

Paul porta instinctivement sa fourchette à sa bouche, de manière à gagner quelques précieuses secondes de répit. Il s’était déjà posé cette question à maintes reprises, sans pour autant trouver une réponse satisfaisante.

_ Je n’en sais rien, murmura-t-il comme à lui-même, sûrement un peu des deux.

_ Moi non plus, je n’en sais rien. Mais j’y pense beaucoup, vois-tu.

_ Depuis longtemps ?

Batlhazar avala sa salive. C’était la première question que lui posait Paul.

_ Si je suis descendu à Lyon, c’est par curiosité, mais aussi parce que je voulais fuir mon ancienne vie et que cette opportunité s’était présentée à ce moment là. Dès les premiers jours, j’ai commencé à prendre conscience de l’ampleur de la tâche qui était entreprise, et mes premières questions morales sont rapidement apparues.

_ Je ne me pose pas autant de question, mentit Paul, c’est sûrement une déformation professionnelle de publicitaire. Mais j’espère que tout ira pour le mieux.

Et en prononçant ces derniers mots, il sentit la bouchée d’agneau qu’il était en train d’avaler glisser avec difficultés dans sa gorge.

_ En tout cas, continua Balthazar, s’il y en a un qui n’a pas tous ces états d’âme, c’est bien Tyler.

A l’évocation de ce nom, la main de Paul se figea en l’air, sa mâchoire se crispa et ses paupières se plissèrent.

_ Tyler Dool, répéta-t-il avec un sourire noir.

_ Je me souviens de la fois où j’ai empêché qu’une bagarre n’éclate entre vous deux, évoqua Balthazar avec une fausse innocence.

Paul serrait les dents, les yeux dans le vague et les sourcils froncés. On aurait pu jurer que l’homme en question se trouvait en face de lui, en train de le narguer comme lors de l’événement que rappelait Balthazar.

_ C’est une bête, cracha-t-il.

_ Il a l’air parfaitement à l’aise dans son travail, lui.

_ Il a bien de la chance.

_ Tu sais, je crois que vous vous ressemblez, par certains aspects.

_ Comment ?

Paul manqua de s’étouffer, ce qui l’obligea à boire une gorgée d’eau. Son interlocuteur avait poursuivi comme si de rien n’était :

_ Oui. Vous êtes tous les deux des passionnés. Vous avez des rôles similaires, bien que vos techniques d’approches diffèrent, et vous ne vous posez pas de questions inutiles, contrairement à moi.

Cette remarque surprit Paul à plus d’un titre. Tout d’abord, elle induisait en lui un questionnement qu’il avait longtemps voulu garder inconscient : sa ressemblance avec Dool. Ce rapprochement lui donnait envie de vomir, de hurler. Il détestait viscéralement ce personnage. Néanmoins, l’idée que Dool et lui ne soient que les deux faces d’une même pièce lui avait déjà effleuré l’esprit, sans qu’il ne puisse en identifier l’origine. D’une certaine manière, cette phrase de Balthazar ne surprenait pas Paul, mais elle faisait surgir un démon qu’il croyait enterré trop profondément pour être dangereux.

Puis elle confirmait ce qu’il croyait savoir sur le personnage qui siégeait de l’autre coté de la table de son salon. Cela faisait longtemps qu’il soupçonnait Balthazar d’être bien plus intelligent que son air de comptable rigide, coiffé d’une tignasse désordonnée et de lunettes rondes ne le laissait paraître. Il était non seulement intelligent, mais il savait observer son entourage avec précision et en tirer des conclusions justes.

Paul fixa Balthazar un instant. S’il était chargé de la surveillance des réactions des fidèles, ce n’était pas sans raison. Léopold avait sans doute déjà capté ses aptitudes particulières pour l’observation et son grand sens de l’éthique. Pour sûr, son rôle ne se résumait pas au simple travail de comptable, c’était un garde-fou indispensable dans la grande expansion qui s’annonçait.

Bien décidé à ne pas répondre à la remarque de Balthazar, Paul se leva, afin de débarrasser la table. Brusquement, la tête lui tourna, sous l’effet de l’alcool ou de la contrariété, et il dut s’appuyer à la table. En fin de compte, il se tourna vers son acolyte et lui adressa un grand sourire.

Quelque chose lui disait qu’il existait un équilibre entre eux trois. Ils étaient tous fondamentalement différents les uns des autres – un matheux, un homme de communication, et un homme des tâches obscures – mais tous avaient un rôle précis, parfaitement adapté à leur caractère, et leur groupe travaillait depuis deux mois sans le moindre accroc. C’est comme si un équilibre s’était instauré.

2.11


A l’approche de l’église catholique Sainte Elizabeth, Léocadie fut surprise par l’étendue de la foule qui s’était déjà rendue sur place, occupant l’ensemble de l’édifice religieux et même une bonne partie de son parvis, près d’une demi-heure avant l’heure prévue de la messe. La nouvelle exhibition du Tudal – puisqu’il fallait l’appeler ainsi désormais – promettait d’être très suivie, tant au niveau local que national, à travers les canaux de la médiavision, à en croire la quantité de journalistes qui avaient répondu à l’appel du prophète. Il est vrai que cette nouvelle représentation du messie était très différente de tout ce à quoi il avait habitué la population jusqu’à présent.

Il s’apprêtait à officier la première messe Tudale.

Cette occasion, à grand renfort médiatique, avait rassemblé les fidèles de l’Eglise catholique les plus dévots – certains n’hésitant pas à camper dans l’église afin d’être au plus près de leur idole le moment venu – mais aussi certains représentants des religions "concurrentes", des membres du gouvernement en place, flanqués de leur garde personnelle respective, des industriels influents – comme Fred Anguinolfi, le PDG de Starnet, sponsor officiel de l’évènement – des représentants de divers partis politiques minoritaires, des artistes, des intellectuels, et enfin quelques curieux venus en toute impartialité voir le contenu de cette fameuse messe.

Mais ces derniers étaient en nette minorité, et il était visible que cette exhibition était en premier lieu destinée au beau linge de la cité – le Tudal étant toujours prêt à faire des courbettes devant les milieux politiques et financiers de la ville – et ensuite à toutes ses ouailles.

Bien-sûr, cela n’enlevait rien à l’importance spirituelle et sociologique de l’événement ; et « nul doute que cette messe d’un genre nouveau symbolise l’entrée de l’humanité dans une nouvelle ère religieuse » annonçait un journaliste avec emphase à quelques mètres de Léocadie.

Celle-ci vit alors entrer dans l’église la délégation du Tudal, composée des trois hommes qu’elle avait brièvement aperçus lorsqu’elle s’était rendue dans leurs locaux, et qu’elle avait, depuis, appris à connaître. En tête, marchait Paul Sampan, le corrupteur passif, sans cesse en train de lécher les bottes des dirigeants et de lisser l’image de son maître, partout ou celui-ci lui donnait l’ordre de le faire. C’était un homme efficace, motivé et persuasif qui, malgré son air las et tassé rendait quotidiennement de grands services au messie.

Juste derrière lui avançait fièrement Tyler Dool, le corrupteur actif, le prédateur, le limier. Son casier judiciaire était sa meilleure carte de visite : poursuites pour meurtre, meurtre avec préméditation, harcèlement, association de malfaiteurs, corruption, etc… Officiellement, il n’avait jamais été condamné, et avait même, quelquefois, reçu les excuses de ceux qui l’avaient attaqué. Mais Léocadie ne s’y trompait pas, il était bel et bien coupable de la plupart de ses chefs d’accusation, et le fait qu’il ait toujours réussi à échapper à la justice était la preuve de sa néfaste influence et de son bien triste rôle.

A ses cotés, le troisième homme faisait figure d’agnelet. Il s’appelait Balthazar Dvorak, et Léocadie ne savait pas grand chose à son sujet, si ce n’est qu’il était le comptable de l’entreprise, le "monsieur chiffres" à la solde du Tudal. Certaines de ses sources le décrivaient comme une personne fragile et influençable, alors que d’autres mettaient en avant son sens du discernement et son sang-froid. En attendant d’être fixée, elle préférerait le considérer comme un ennemi à part entière – au même titre que les deux autres – et de se méfier par avance de toutes ses actions.

Depuis la prise de pouvoir du comité, elle avait mis en place tout un réseau de surveillance, composé de membres du comité, chargé de recueillir un maximum de données de première main sur les agissements de ces trois hommes, étant donné qu’il semblait quasiment impossible d’obtenir quelque renseignement du Tudal lui-même. Une véritable organisation secrète était en train de se former, avec pour but principal de contrer l’action du Tudal.

Et cela avait été plus simple qu’elle ne l’aurait cru ! A en croire l’ancienne présidente du Comité, la gestion d’une association telle que celle-là était plus difficile que la conduite d’un paquebot sur le Rhône. Mais dès les premiers jours, sa tâche lui avait paru assez élémentaire, comme allant de source. Certes, elle avait tâtonné – et elle tâtonnait toujours – mais elle n’avait eu aucun problème à s’habituer à son costume de présidente. Elle avait maintenu en l’état le fonctionnement global de la structure et conservé tous les contacts professionnels existants, ainsi qu’une partie des adhérents – sachant qu’il n’était pas prévu dans les statuts de pouvoir se désengager de l’association en cours d’année, même en cas de changement de gérant. Pour l’instant, tout allait donc pour le mieux.

Léocadie eut soudain un hoquet. Qui était cette quatrième personne, légèrement en retrait du cortège, vêtue d’un costume aux couleurs aussi vives que celles des trois autres étaient ternes ? Un œil non averti aurait pu penser qu’il était étranger à ce groupe, mais elle voyait bien qu’il suivait les autres et que son regard ne les quittait pas. Elle ne l’avait jamais vu auparavant, mais son attitude étrangement calme en cette circonstance ne lui inspirait pas confiance. Il faudrait qu’elle place tous les informateurs disponibles sur les traces de cet individu.

A son tour, le mystérieux personnage fut avalé par l’imposante porte d’entrée de l’église et Léocadie put se détourner de ses réflexions pour s’intéresser à son environnement. Outre l’importance et la singulière composition de la foule venue assister à l’imminent spectacle, un autre élément la choquait. Bien qu’elle l’ait déjà remarqué lors de son approche du site, elle ne pouvait faire autrement que de s’étonner devant l’apparence, inhabituelle pour un édifice religieux, de l’église Sainte Elizabeth. Alors que de tels monuments – y compris les plus récents – étaient généralement des exemples de rigueur et de sobriété dans leur décoration, cet édifice n’hésitait pas à afficher fièrement les couleurs du nouveau maître des lieux, se parant d’une multitude de taches vives. Ainsi, des oriflammes orange, rayées de trois bandes blanches, tombaient en cascade sur la façade du bâtiment comme autant de médailles portées ostensiblement sur un plastron militaire, des symboles étranges ornaient les deux lourds vantaux de la porte grande ouverte, ressemblant à deux grosses pattes d’oie, et les vitraux étaient recouverts d’un voile du même coloris, baignant – tel que se l’imaginait Léocadie – la nef dans une lumière irréelle. Comme pour corroborer ses constatations, la voix du journaliste lui parvint de nouveau :

« D'après notre envoyé, se trouvant à l’intérieur de l’église, la disposition a énormément changé depuis le rachat de l’édifice par l’entreprise Tudal. Il semblerait que les bénitiers aient disparu, ainsi que toutes les croix et tous les autres symboles du christianisme. De plus, l’autel a été remplacé par une simple table de cuisine et les bancs ont été troqués contre un système de tribunes, permettant ainsi de loger une plus grande quantité de spectateurs, en position debout. Il s’avère qu’ainsi, le Tudal est au centre de tous les regards, un peu comme dans les arènes romaines de l’antiquité. Les premières informations que nous avons indiquent que l’office semble devoir durer au moins une heure et demie, soit une heure d’explications et une demi-heure de cérémonie proprement dite… »

Un gladiateur dans la fosse aux lions, pensa Léocadie en s’éloignant de la voix envahissante du commentateur. Ainsi, le Tudal voulait encore se rapprocher de son public, paraître toujours plus près des hommes. Peut-être arrivait-il à tromper la masse, mais il ne parviendrait pas à se jouer d’elle aussi facilement.

Dans sa poche, Léocadie agrippa un morceau de papier qu’elle frotta doucement, comme si un génie allait en sortir. Cette lettre de passation de pouvoir, signée par Mathilde Granger, était pour l’instant le seul document qui légitimait son poste de présidente de l’association. C’était la "solution" dont elle avait leur parlé. Après réflexion, ce coup d’état s’était exceptionnellement bien déroulé. Tous ses amis avaient joué le jeu à la perfection, notamment Marc dont le rôle avait été primordial. Mais peut-être cela s’était-il trop bien passé. La mégère n’avait pratiquement pas opposé de résistance – si ce n’est une protestation stérile durant les premières minutes – et avait même été leur meilleure alliée dans les démarches officielles.

Ainsi, les formalités administratives – que craignait Léocadie plus que tout – avaient été balayées en quelques heures, et lui avaient paru d’une déconcertante facilité. La dénomination administrative « association de lutte pour la liberté de parole », avait simplement été modifiée en « association de lutte pour la liberté de culte », et son nom usuel était resté le Comité d’Action pour la Communauté. Après tout, elle œuvrait bien pour le bien de la communauté, même si ses convictions politiques avaient depuis peu cédé le pas à ses aspirations spirituelles. De même, le nom du responsable avait été modifié sans aucun souci, et le propriétaire (suisse) n’avait pas soulevé la moindre réticence à changer aussi rapidement de locataire. C’était à croire qu’une force bienveillante avait fait en sorte que ce putsch se déroule dans les meilleures conditions possibles.

Si cette force pouvait se manifester à nouveau, elle serait la bienvenue, espéra Léocadie, en se demandant ce qui venait brusquement de changer dans son environnement.

Depuis quelques secondes, l’agitation ambiante avait décru, jusqu’à disparaître complètement. La cérémonie devait sans doute être sur le point de commencer. Léocadie s’approcha alors sensiblement de la large foule qui bloquait la porte d’entrée, essayant ainsi de discerner quelques bribes d’informations provenant de l’église. Elle se demandait pourquoi les haut-parleurs qui avaient été ajoutés sur le parvis n’étaient pas en fonctionnement. Le Tudal voulait-il que ce premier office ait un caractère particulier ? Quelques cris hystériques s’élevèrent encore, annonçant l’arrivée du messie dans la nef, puis un silence religieux s’installa, à l’intérieur de l’église comme dans ses alentours. Même le journaliste qui se tenait à quelques pas d’elle parlait à voix basse. Elle s’en rapprocha ; il lui semblait que toute la ville vibrait « à présent au rythme des paroles que va prononcer le Tudal », comme l’annonçait l’homme. « Le messie s’est lentement installé derrière sa table d’office, et tout le monde retient son souffle. Il allume trois bougies, disposées en triangle, et passe sa main au-dessus de la flamme en exécutant un curieux signe avec trois doigts, le pouce, le majeur et l’index. Serait-ce un nouveau signe de croix ? Incroyable, il explique que le majeur représente la sagesse, l’index la puissance et le pouce l’action, et que ces trois termes sont les garants d’un équilibre. La sagesse permet de prendre une décision, la puissance de maîtriser l’impact de cette décision et l’action de la concrétiser. Cette trinité rappelle également les trois dogmes fondamentaux que le Tudal a établi il y a quelques mois et qui – semble-t-il – ont déjà commencé à modifier les agissements de nos concitoyens. »

Durant toute la durée de l’office, Léocadie eut les oreilles pendues à la voix du présentateur de médiavision. Peu à peu, son attitude se changea en amusement, puis en surprise, puis en stupéfaction. Jamais elle n’aurait pu imaginer quel allait être le contenu de cette messe. C’était trop…imprévisible, ambitieux, réaliste.

A la minute où l’office se terminait, elle était persuadée de trois choses. Un : le Tudalisme était un fléau. Deux : elle devait agir contre ce fléau. Trois : elle devait le faire aussi vite que possible, et personne d’autre qu’elle n’en était capable.

La prise du comité n’était qu’un début. Elle devait maintenant concrétiser ses décisions…et tous ses doigts seraient sollicités.

2.12


Bon sang – Paul s’autorisa un juron intérieur. Il aurait du s’y attendre.

_ Je vous présente Loup Chein disait Léopold, la main tendue vers un personnage assis entre lui et Balthazar.

Rien que par l’observation de la forme de la table, pentagonale, il aurait dû s’en douter. Le groupe définitif se constituait de cinq personnes, et non de quatre. C’était évident.

_ Vous l’aurez deviné, M. Chein sera notre numéro cinq.

Il avait vraiment été trop crédule. Connaissant Léopold, cette réunion, annoncée de longue date comme étant la dernière, ne pouvait pas survenir sans qu’une surprise ne l’accompagne. Et le fait que cette surprise soit un homme d’une cinquantaine d’années habillé comme un saltimbanque n’était pas ce qui le choquait le plus.

_ M. Chein est un ancien officier de l’armée de Terre, à la retraite depuis huit ans. Il supervisera les aspects pratiques de notre politique d’expansion.

Trois têtes convergèrent en direction du nouveau venu.

_ Une politique d’expansion, monsieur Tudal ? s’étonna Paul.

_ Appelez-moi simplement Tudal, je vous prie, monsieur Sampan.

Tous les récents changements n’avaient pas réussi à modifier la vision qu’il avait de son employeur, et néanmoins messie. Il le considérait toujours comme un Léopold, et non comme un Tudal.

_ Bien…Tudal.

_ Pour répondre votre question, nous menons bel et bien une politique d’expansion, même si elle était jusqu’à présent reléguée au second plan. Mais les choses viennent de prendre une direction totalement différente. Notre récente démonstration, notre messe, a touché le public bien plus profondément que je ne l’avais prévu, et il est temps pour nous d’entrer dans une nouvelle ère : l’ère expansionniste.

_ Est-il pour autant nécessaire d’avoir à bord un maître de guerre ? compléta Paul.

_ Parfaitement. Il n’est pas dans mes habitudes de faire les choses à moitié. Comme vous le savez, la religion possède différents aspects, totalement différents mais absolument complémentaires : L’économie et les finances sont gérées par M. Dvorak. L’aspect "communication", notamment vis à vis des instances supérieures, est dominé par vous, M. Sampan. Le côté obscur et illégal, car il est de nos jours indispensable à la survie de toute entreprise, est dévolu à M. Dool. Ces trois éléments sont nécessaires à toute structure économique espérant durer dans la conjoncture socio-économique de notre pays – et même de notre monde – mais ils sont insuffisants à assurer une croissance digne de ce nom, surtout si l’on pense à la nature du produit que nous vendons et à la taille et à l’influence de nos concurrents. (Tudal laissa ses conseillers juger par eux même de la nature même de ce qu’il nommait « concurrents ».) C’est pour cette raison qu’un quatrième pôle, le pôle "expansionniste", doit être mis en place, et qu’il est attribué à un spécialiste de la question.

L’homme en question ne disait mot, se contentant de distribuer son sourire, un sourire dont il avait dû étudier les conséquences durant de nombreuses années de pratique de la diplomatie militaire.

_ M. Chein, continua le Tudal, possède un passif dans les Renseignements Généraux, doublé d’une excellente expérience du maniement des hommes et des armes, acquise lors de ses quelque treize années de service dans l’armée.

_ Soit, intervint Balthazar. Mais quelles sont donc ses motivations ?

Loup Chein prit alors le soin de répondre lui-même :

_ Elles sont les mêmes que les vôtres. L’argent et la gloire. Mais à votre différence, je me soucie beaucoup de l’avenir de notre pays, et je trouve que notre assise nationale est loin d’être à l’image de ce que nous sommes en droit d’attendre d’un grand pays comme le nôtre. Je suis patriote, et je pense que l’avenir de la France passe par cette nouvelle religion.

Balthazar eu soudain l’impression que cette tirade sentait le mensonge à plein nez. Le ponte de l’armée à la retraite, revenu de tout, la tête bourrée d’idées d’extrême droite à force de conditionnement militaire : le cliché était trop flagrant. Il se contraint cependant à garder le silence et sa mine la plus concentrée.

_ Je me porte garant de toutes les convictions de M. Chein, ajouta le Tudal. Je vous demanderai donc dès à présent de le considérer comme l’un des nôtres. Son premier rôle va d’ailleurs être d’une importance capitale, puisqu’il consistera à mettre en place une légion Tudale. Pour cela, il se rendra en Asie durant trois mois, ainsi que M. Dool, afin d’entraîner la centaine d’hommes que j’ai négociée avec la légion Egyptienne.

_ Vous voulez monter une armée ! s’exclama Paul. Mais dans quel but ?

_ Monsieur Sampan, vous ne voyez pas dans le long terme. Cette armée sera utile en temps voulu, peut-être même plus rapidement que vous ne l’imaginez. Tous les pays ne seront pas aussi aisés à convaincre que nos voisins européens.

_ Mais faut-il vraiment que nous conquissions tous les pays ?

_ Oui, se contenta de répondre le Tudal.

_ N’y a-t-il pas d’autres moyens de gagner la confiance de ces états ? insista Paul.

_ Il en existe un autre, tout aussi efficace, mais il n’est pas encore en place et son utilisation est extrêmement délicate. En attendant, ces légions seront les premières représentantes de notre société dans les pays africains, et seront – croyez-le bien – utilisés avec parcimonie et après mûre concertation.

Sans une once d’explication supplémentaire et d’un geste d’une infinie lenteur, il se tourna vers l’homme en gris qui lui faisait face et qui, étrangement, ne souriait plus.

_ Monsieur Dool, êtes-vous prêt à assumer la tâche que je vous propose ?

_ Bien entendu, Tudal. Mais je dois tout d’abord vous éclairer sur un point qui me semble primordial.

_ Je vous écoute.

_ La formation, composée de jeunes idéalistes, qui vient de se constituer dans le centre-ville prend une ampleur étonnante. Il semblerait qu’elle soit portée par une jeune fille dont l’influence est largement supérieure aux autres leaders de ce genre. Je crois qu’ils pourraient à terme se montrer dangereux.

_ Oui, j’ai lu votre rapport sur le sujet. Avez-vous agi dans le sens que nous avions convenu ?

_ Tout à fait. Ils sont sous contrôle. Mais ils auront le champ libre pendant mon absence. Je vous demande l’autorisation de démanteler l’organisation avant mon départ.

_ Non, je veillerai personnellement à endiguer la menace que représente ce groupuscule. Vous pouvez partir en toute quiétude.

_ Merci, Tudal.

_ A propos, les gardes du corps sont-ils prêts ?

_ Ils n’attendent que vous.

_ Vous leur demanderez de se rendre dans nos locaux dès demain. Je veux les voir séparément.

_ Bien, Tudal. Vous sentez-vous menacé ?

_ Absolument pas. Mais il est maintenant temps de nous munir de toutes les apparences qu’impose notre statut. Nous sommes désormais prêts à pénétrer dans un nouveau cycle de notre développement. La forme définitive de notre culte, en France tout au moins, est établie ; et il est temps d’affermir l’emprise que nous avons sur nos fidèles, de la stabiliser en quelque sorte. Nous entrons donc dans la phase de stabilisation. (Il posa ses mains à plat sur la table et sembla s’adresser en priorité à Paul et à Balthazar). Messieurs, une grande machine est désormais en branle, et nul ne sait désormais ce qui sera en mesure de l’arrêter. Selon toute vraisemblance, la fin de notre mouvement n’est pas prévue pour demain et les limites de notre territoire, pourtant déjà fort étendu, risque de se voir repoussées bien au-delà de notre petit continent. Vous, qui restez ici, sachez que votre rôle n’en est que plus important. Si la phase d’expansion géographique est en route, elle s’inscrit dans le long terme et ne peut avoir de signification que si cette stabilisation est correctement réalisée. Et ce n’est pas par la force que l’on stabilise une religion, ce n’est pas non plus uniquement par la prophétie.

« En fait, notre esprit de conquête va devoir, pour quelque temps encore, se manifester par le relationnel, la négociation et la diplomatie…en un mot : la politique.


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