Prologue : Un drame La religion est le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans cœur et l’âme d’une époque sans âme. Elle est l’opium du peuple Karl Marx 1








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3.3


Ce soir là, lorsque Léocadie prit le métro de 18 h 52, les rames étaient bondées à un point tel qu’elle dut passer la totalité du trajet coincée entre un chauve malodorant et une vitre froide. A 19 h 07, les portes s’ouvrirent pour la troisième fois et Léocadie s’extirpa de l’habitacle métallique avec une inspiration désespérée, suivie d’un râle de satisfaction. L’atmosphère recyclée du métro lyonnais ne constituait pas l’air le plus pur mais il était infiniment plus supportable que l’odeur fétide des dessous de bras de son compagnon de voyage. Après quelques mètres rapidement franchis et quelques marches prestement gravies, elle retrouva l’air libre qu’elle avait quitté un peu plus tôt, et bifurqua vers le Sud. Un petit kilomètre de traversée urbaine et six artères plus tard, elle s’engagea dans la rue du quai. Comme son nom ne l’indiquait pas, cette voie ne se trouvait pas sur les quais du Rhône, mais quelques pâtés d’immeubles en retrait. Gino lui avait dit un jour que le nom de cette rue provenait certainement d’un jeu de mot ou d’un pari, mais sûrement pas de la proximité des quais, à une centaine de mètres au sud-ouest. Pour sa part, Léocadie n’en avait cure et ses préoccupations étaient à ce moment dirigées vers un tout autre problème.

La lourde porte en bois peint de rouge et de jaune crissa sous la pression de son bras, et un couloir étroit et mal entretenu lui apparut. Machinalement, Léocadie vérifia que le courrier avait été relevé puis tourna sa clef dans la troisième entrée qui se présentait sur sa droite. Le loft l’accueillit alors dans toute sa splendeur – pour un tel quartier – et une odeur qui provenait de la cuisine s’engouffra dans ses narines comme elle refermait la porte. Cette senteur focalisa un instant ses pensées sur le repas du soir et lui inspira un rare sourire. Elle fit quelques pas et félicita Gino, attelé aux fourneaux, puis continua son chemin pour s’arrêter devant la chambre de Romain, qu’elle trouva en train de lire. A l’ombre qu’elle créa devant sa lumière, celui-ci leva la tête et vint l’embrasser.

_ Où sont-ils ? demanda-elle à voix basse.

Romain lui prit la main et la conduisit jusqu’à sa chambre, où trois formes blanches l’attendaient, patiemment étendues sur son lit. Elle les identifia rapidement comme des T-shirts ; taille XXL selon toute apparence.

_ Voilà, fit inutilement Romain, la main tendue vers l’objet de la préoccupation de Léocadie.

_ Il n’y a que ces trois là ? s’inquiéta-t-elle.

_ Nous n’en avons pas trouvé d’autres.

Léocadie se pencha sur les objets en question et en détailla tout d’abord la texture, qu’elle trouva moyenne, puis l’aspect général, qui lui sembla tout à fait commun. En réalité, sur ces trois maillots, ce qui méritait une analyse attentive, c’était uniquement les inscriptions qui se trouvaient estampillées sur le poitrail. Le premier arborait un fier « J’aime que les réponses fassent suite à des questions », le second scandait « Je ne veux pas que les hommes aient besoin de voir pour croire » et le troisième intimait « Suivez ma voix, elle vous montre la voie ». Léocadie faisait une moue dubitative et vexée.

_ Je ne connais pas la troisième formule, nota Romain. Quand l’a-t-il prononcée ?

_ Lors d’un prêche à Paris, répondit Léocadie, sans réfléchir. Les deux autres proviennent de la première interview qu’il a donnée au mois de décembre, dans le salon de l’hôtel de Ville. On dirait qu’avec ces nouveaux T-shirts, le Tudal veuille désormais s’adresser à la classe aisée. Ces slogans ne sont pas destinés aux nécessiteux et aux jeunes des banlieues.

_ C’est le moins qu’on puisse dire, approuva Romain, songeur. Tu crois que ça va marcher ?

_ Bien sur, il ne se trompe jamais.

_ Que comptes-tu faire ?

Léocadie attrapa rageusement les trois morceaux de coton et les roula en une boule qu’elle jeta dans un coin de sa chambre.

_ Nous devons réagir, affirma-t-elle, et produire des T-shirts qui s’opposeront à ceux-ci.

Romain fut surpris par la vivacité et par la simplicité de sa réponse.

_ Des parodies ?

_ Oui, peut-être… et pourquoi pas des caricatures !

_ Du Tudal ?

_ …Et des conseillers. Tous.

_ Pas bête, marmonna Romain, une main perdue dans sa chevelure ébouriffée. Pas bête.

_ Nous avons les structures nécessaires pour l’édition d’une centaine de T-shirts, évalua Léocadie, les contacts, les financements. Il ne nous manquerait que des talents. Tu crois que Gino pourrait s’y coller ?

_ Je ne sais pas, il faudra le lui demander, mais je crois que j’ai en stock deux ou trois gars qui seraient contents de le faire.

_ Il faudrait les contacter le plus vite possible, prescrivit Léocadie, se mettant à marcher en rond dans la pièce, les inviter au comité et leur faire passer des essais. J’aimerais que ce soit prêt pour la semaine prochaine.

_ La semaine prochaine ! s’étonna Romain. Tu es sûr que ça ne peut pas attendre un peu ?

_ Non, je t’assure. Plus le temps passe et moins notre action n’a de poids. Nous sommes en train d’être dépassés (elle se mit à parler de plus en plus bas, comme pour elle-même). On dirait que tout le monde finit tôt ou tard par succomber à son mouvement. Les hommes sont-ils stupides ?

_ Je ne sais pas, répondit Romain en s’approchant d’elle. Mais toi, tu ne succomberas pas.

_ J’espère, murmura-t-elle alors qu’il l’enlaçait langoureusement.

Un instant, plus rien ne compta que le contact de son corps contre celui de Romain, et elle s’abandonna à l’étreinte virile de son homme. Elle oublia le Tudalisme, le comité, les adhérents et tout ce qui la chagrinait. Elle oublia même que quelques mois auparavant, Romain soutenait mordicus qu’une action concertée entre plusieurs personnes était vouée à l’échec. Rien n’avait plus d’importance que la douceur de ces lèvres qui l’effleuraient et de cette odeur musquée qui l’imprégnait au plus profond d’elle.

_ Ou en sont les préparatifs de mardi ? demanda Romain, vraisemblablement inconscient de l’effet apaisant qu’il produisait sur Léocadie.

Un instant, elle chercha à quoi Romain faisait allusion, l’esprit encore égaré dans un confortable îlot éloigné des réalités de cette terre. Puis tout lui revint. Mardi, la manifestation ! Un informateur des plus sûrs lui avait appris que le Tudal devait rencontrer une délégation de chefs d’état dans un hôtel du 2nd arrondissement, à 11 h. Depuis deux semaines, elle mettait tout en œuvre pour que cette petite réunion soit son plus mauvais souvenir.

_ C’est presque prêt, susurra Léocadie. Il va être bien surpris, il y aura même des journalistes.

_ Mazette ! C’est sérieux.

_ Oui. Ce sera notre premier coup d’éclat.

_ Et un coup de maître, compléta une voix extérieure.

Léocadie n’eut pas besoin de tourner la tête pour savoir à qui était due cette intrusion. Il lui semblait que Gino venait les interrompre à chaque fois qu’elle voulait se retrouver seule avec Romain.

_ Le repas est prêt ? demanda Romain, sans aucune trace de réprimande dans le ton de sa voix.

_ Non. Mais je voulais vous poser une question, annonça-t-il en arborant son plus beau sourire.

_ Vas-y, fit Léocadie.

_ Pourquoi est-ce que l’inventeur de la chasse d’eau fait partie des bienheureux ?

Cette question impromptue figea un instant Léocadie. Mais ou allait-il donc chercher toutes ces idées ?

_ Je ne me suis jamais posé la question, répondit-elle, espérant éluder ce sujet qui ne lui tenait pas particulièrement à cœur. J’ai toujours considéré que c’était un simple délire du Tudal.

Gino n’avait pas l’air convaincu et se tenait toujours sur le seuil de sa chambre, une cuillère en bois dans la main droite et une serviette tâchée dans la gauche.

_ Il a raison, approuva Romain, se détachant légèrement de l'accolade amoureuse. Il y a sûrement une logique là dedans.

_ C’est peut être un fétichiste de la chasse d’eau, plaisanta Gino.

_ J’ai une idée, s’exclama Romain, extirpant un doigt victorieux de sa chaude étreinte.

_ Hou la ! souffla Léocadie, caustique.

_ La chasse d’eau n’est peut-être pas à proprement parler une invention majeure du monde moderne, mais imaginez quelle serait notre vie sans elle.

_ Bah ! fit-elle devant la platitude de sa déclaration. Si Craper ne l’avait pas inventé, quelqu’un d’autre l’aurait fait. C’est un procédé assez simple, en fin de compte.

_ Oui, continua-t-il, triomphant, mais ce n’est pas le cas. C’est Thomas Craper qui le premier a eu l’idée d’installer cette réserve d’eau au-dessus des toilettes, et ce n’est donc que justice si le mérite lui en revient. C’est un cerveau, au même titre que les autres. C’est un inventeur de son temps, tout aussi génial qu’Einstein, mais dans sa discipline. Et sa discipline, c’était, euh…les toilettes. (Devant le visage consterné de Léocadie, il se sentit obligé d’étoffer son argumentation) Je pense qu’en plus, en béatifiant cette personne, le Tudal s’adresse à tous ceux qui peuvent ne pas se sentir concernés par les autres inventions. Les marginaux, par exemple, les originaux.

Dans la seconde qui suivit cette indication, leurs pensées se tournèrent simultanément vers Gino, mais Léocadie ne se sentait pas particulièrement convaincue. Elle lutta cependant contre l’envie de s’attaquer aux arguments de Romain : ce soir, elle ne se sentait pas d’humeur à disputer une joute verbale. Le demi-brésilien, par contre, semblait absolument ravi par cette explication.

_ C’est pas bête, admit-il en tapotant sa cuillère contre son menton.

_ N’est-ce pas, renchérit Romain, se débarrassant définitivement de l’emprise de Léocadie. Il faudra que j’écrive un livre de toutes mes pensées, un jour.

Puis, visiblement satisfait que son explication vaseuse ne fasse l’objet d’aucune contestation – notamment d’origine féminine – il s’éloigna allègrement en direction de la chambre de Marc.

_ Bon, je crois que ça va être cuit, affirma Gino, en faisant mine de repartir vers ses fourneaux.

_ Attends ! (Léocadie le coupa dans son élan.) Aurais-tu le temps de nous faire des caricatures du Tudal et de ses sbires, avant la fin de la semaine ?

_ Tout ce que tu voudras, assura-il immédiatement, ponctuant sa réponse d’un sourire encore plus large qu’il ne l’était. Tu sais bien que je ne peux rien te refuser !

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