Prologue : Un drame La religion est le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans cœur et l’âme d’une époque sans âme. Elle est l’opium du peuple Karl Marx 1








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4.2


Le bâtiment de Villeurbanne n’était désormais plus un cas isolé. Des annexes à l’édifice aménagé par le Tudal fleurissaient dans la ville de Lyon à un rythme effréné, qu’elles aient la forme d’Eglises, de salles de réunion, de bureaux ou d’archives. Les locaux du centre ville qui semblaient si imposants lors de leur inauguration, trois moins auparavant, étaient désormais totalement insuffisants pour contenir toutes les activités de l’entreprise. En fait, ces locaux ne servaient guère plus que de résidence au Tudal et de bureaux pour le noyau dur de l’entreprise : Balthazar Dvorak, comptable en chef, Paul Sampan, responsable de la communication et Tyler Dool, chef de la sécurité.

En revanche, l’annexe de Villeurbanne était toujours le théâtre du conseil des Sages et sa capacité d’accueil était loin d’être saturée. Même si leur nombre avait doublé depuis la mise en route de cette instance, les Sages disposaient toujours d’autant d’espace pour délibérer. Et autant d’occasions de s’ennuyer.

Cette augmentation du nombre de décisionnaires publics, choisis par le Tudal sous couvert d’un hasard apparent, suivait la progression du personnel de l’entreprise. L’éloignement géographique des nouvelles Eglises, la variété des terrains à conquérir, la diversité des dogmes à mettre en application, tous ces facteurs inhérents à la politique d’expansion du Tudalisme avaient engendré de profondes mutations de la structure de la société. Les postes les plus extravagants s’étaient vus créés chez Tudal, que ce soit le décorateurs à plein temps pour les nouvelles églises, le traducteur polyglotte ou le pilote de jet. Les analystes financiers les plus chevronnés s’étaient cassé les dents – ainsi que leur réputation – lorsque Tudal avait émis sa première action boursière. Tout était allé trop vite, trop loin ; impossible de déterminer l’évolution du cours de l’action. Personne ne connaissait les activités réelles de la société, ses partenaires financiers, ni l’identité des actionnaires. Toute cette confusion était évidemment orchestrée de main de maître par le Tudal lui-même, secondé par Balthazar Dvorak.

Une telle frénésie nécessitait une organisation à toute épreuve et une capacité d’adaptation exemplaire. Il fallait sans arrêt que les postes soient réévalués, réadaptés à la nouvelle configuration de la société. Une personne travaillait même à mi-temps afin d’actualiser au jour le jour l’organigramme de la société, présentant d’un côté le pôle administratif – le Tudal en tête – et de l’autre le pôle ecclésiastique – le Tudal en tête. Des veilles étaient mises en place pour pallier le plus rapidement possible à toute activité imprévue. Les hommes et femmes qui œuvraient pour le Tudal n’espéraient pas avoir une vie privée tant qu’ils feraient partie de l’armée orange. Leurs préoccupations personnelles s’effaçaient devant les urgences impérieuses, devant les imprévus qui se succédaient, devant l’exceptionnel qui devenait quotidien. A la longue, la capacité d’anticipation était devenue un dénominateur commun à toutes les têtes pensantes de l’entreprise, à l’instar de leur visionnaire leader. L’improvisation avait été érigée en dogme interne, et la panique comme ennemie mortelle. Le sous-effectif était omniprésent, bien que les embauches de personnel soient devenues routinières. Tout le monde, dans les bureaux ou dans les églises, était peu ou prou un petit nouveau. Les employés qui faisaient partie de la structure depuis plus de six mois faisaient figures d’ancêtre et les trois membres fondateurs étaient perçus comme des vétérans. En clair, le Tudalisme était ne fourmilière et la ville de Lyon le centre de ce fourmillement.

Et lorsque le Tudal voulait une chose précise, toute la structure se mettait en branle pour lui apporter satisfaction. Ce soir, le chef désirait une médiaconférence totale. Il allait l’avoir.

Ce que le Tudal nommait médiaconférence totale s’avérait en fait très simple : il fallait que tous les pôles de l’activité Tudale, à savoir toutes les églises et tous les bureaux, soient reliés par la médiavision ; même si ceci nécessitait la mise en place du plus grand intra-réseau de médiavision jamais élaboré depuis de longues années. Mais ce défi apparent n’était qu’un jeu pour les équipes techniques parfaitement rodées de l’entreprise. La plupart des centres Tudals se trouvaient dans des capitales Européennes et ces villes étaient toutes reliées entre elles par un câble média. Celles qui ne l’étaient pas bénéficieraient d’un relais radio. La difficulté résidait principalement dans la centralisation de toutes les lignes dans le délai imparti, dans la mise en place de connexions fiables et pérennes et dans la création d’un réseau pouvant englober près d’une cinquantaine de points de jonctions. Difficulté, mais pas impossibilité.

Dool regardait courir les câbles sur le sol en songeant de nouveau à toute l’organisation que nécessitait cette rencontre au sommet. L’image du champignon, avec son réseau de filaments de mycélium, s’imposa de nouveau à son esprit. Comme on ne se doutait pas, en cueillant une tête de champignon, de l’enchevêtrement de fibres organiques dont il dépendait, il était difficile d’imaginer, en observant de loin l’entreprise Tudal, l’entrelacs de câbles qui sous-tendait la communication entre ses divers acteurs. Dool fit visuellement un panoramique de la pièce. La salle de Villeurbanne était depuis plusieurs heures inondée de techniciens et des caisses de matériel affluaient toujours par l’issue de service. La conférence devait avoir lieu dans moins de deux heures et il se demandait si le réseau média allait être prêt à temps. Mais ce n’était pas son problème ; il n’était que spectateur de ce ballet, chargé d’assurer la sécurité du site, et non d’en contrôler la logistique. De même, lorsque la conférence débuterait, il n’y assisterait qu’en tant que responsable de l’équipe du service d’ordre, loin du parterre officiel et des têtes pensantes. En un sens, il se sentait plus à l’aise dans l’obscurité d’un corridor que dans la lumière des estrades, et sa position d’observateur invisible de lui déplaisait pas. Le Tudal devait le savoir, puisqu’il lui procurait le plus souvent l’occasion de jouer le rôle de l’homme de l’ombre qu’il avait toujours été. Il cracha un ordre dans son micro en enjambant un câble gros comme le poing qui se dirigeait vers la scène. Lorsqu’il le suivit du regard, il vit descendre un immense écran au dessus du poste ou se tenait habituellement l’orateur des conseils. Au pied de cette surface d’un blanc immaculé, gisait une myriade d’écrans de média, tous reliés à une grosse console centrale, dissimulée à l’écart. Ce soir, ce lieu allait retrouver son ancien rôle : il allait y avoir du spectacle.

Lorsque Paul pénétra dans la grande salle ovoïde, tous les branchements avaient été effectués, et les techniciens procédaient à une série de tests. Sur l’écran géant défilaient divers visages, provenant de diverses parties de l’Europe, s’exprimant dans leur langue locale. Il lui sembla qu’on était en train d’installer le module de traduction. Il chercha du regard une tête connue dans la pièce et ne trouva que celle de Dool, déambulant avec prudence au milieu des agents de service, soufflant des ordres brefs dans son micro et jetant des regards scrutateurs dans les coins les plus retranchés de la place. Il l’ignora et s’installa devant une console média isolée, sur laquelle il consulta un dossier sur la possibilité d’implanter des églises en Europe du Nord.

Paul ne vit pas arriver Balthazar, qui pénétra dans l’annexe un quart d’heure plus tard, l’attention focalisée sur la mini-console fixée sur son poignet. Il s’assit au premier rang, sur sa placée réservée. Lorsque son interlocuteur le libéra, il focalisa son attention sur l’immense écran qui le surplombait. Il pouvait y voir une carte de l’Europe sur laquelle étaient symbolisés tous les centre nerveux du Tudalisme, reliés entre eux par des traits continus. Certains était marqués en verts, d’autres en rouge. Balthazar remarqua que les points rouges finissaient par devenir verts et que ce code indiquait l’état de connexion des nombreux éclats de l’empire Tudal, dispersés par l’explosion qui avait lieu en ce moment. Cette carte représentait en quelque sorte un instantané du territoire du Tudalisme, voué à se muter et à s’accroître dans l’avenir le plus proche. En quelques mois, le Tudal avait réussi à étendre son influence jusqu’aux limites de l’Europe géographique – avec l’aide du fameux imam de Bulgarie – et même jusqu’au continent Indien, si on considérait les camps d’entraînements du Sinaï comme des foyers de prosélytisme potentiel. Tous ces postes avancés était reliés au point névralgique, c’est à dire le centre de Lyon, matérialisé par une étoile orange.

Lentement, la salle se remplit. Des évêques Tudals, des archevêques, des administratifs – dont certains qu’il n’avait jamais vu – des politiques et quelques industriels prirent place sur les confortables fauteuils. Il semblait que la conférence – en sus d’être filmée comme toutes les manifestations Tudales – était ouverte à une élite de la population de Lyon. Le Tudal avait encore trouvé le moyen de faire la publicité de son monopole technique et religieux aux hommes les plus influents de la ville, ainsi qu’à toute une population abonnée à la chaîne de médiavision Tudal. Au bout de quelques minutes, une agréable frénésie parcourut l’assemblée, faisant frissonner les échines et tourner les têtes de droite à gauche. Accompagnée de son escorte personnelle, le Tudal venait d’entrer.

Etrangement, il portait sa toge orange, ce qui alimenta les discussions murmurées dans le camp des spectateurs. Cela faisait en effet longtemps qu’on ne l’avait plus vu vêtu de son habit d’apparat. En premier lieu, il se rendit au coté des techniciens et s’informa de l’avancée des préparatifs. Balthazar pu juger à son expression que la mise en place du réseau lui procurait entière satisfaction. Puis, comme il se plaçait au centre de la scène, le visage du messie s’afficha sur l’écran géant, et un murmure d’approbation s’éleva de l’assistance. Il était encadré par les nombreux écrans média, chacun montrant l’image d’un représentant d’une Eglise Européenne éloignée.

_ Messieurs, mesdames, mesdemoiselles, merci d’être venus si nombreux. La conférence va commencer dans quelques minutes, le temps de régler quelques détails techniques. Si vous voulez bien m’excuser…

Le Tudal s’absenta, et durant les quelques minutes qui suivirent, le tableau se finalisa. Les gardes du corps se positionnèrent à côté de la scène, la presse installa ses caméras, braquées sur l’emplacement de l’orateur, les gradins se remplirent tout à fait – avec notamment Paul qui s’installa non loin de Balthazar – Dool gagna un poste d’observation adéquat, perché sur la balcon, les lumières décrurent dans la salle et se focalisèrent vers la scène, et le silence se fut. Jusqu’au retour du Tudal qui fit crépiter les applaudissements. L’homme en orange réclama le silence puis effectua un signe de croix Tudale, avec ses trois doigts tendus et posés sur son poitrail, que la plupart des hôtes suivit. Ceux qui ne réalisèrent pas le geste étaient en grande majorité des administratifs de l’entreprise Tudal.

_ Chers collaborateurs, annonça l’énorme visage du Tudal, chers frères, chers élus, chers actionnaires, chers médiaspectateurs, soyez les bienvenus dans l’Europe Tudale.

Sur ces derniers mots, l’image du Tudal laissa la place à la carte de l’Europe que Balthazar avait eu auparavant le loisir de détailler. Tous les points en était désormais verts.

_ Nous sommes en ce moment même en liaison avec toutes les Eglises que compte le Tudalisme, soit plus 45 ambassades de notre message religieux. Les représentants de ces Eglises apparaissent dans les écrans que vous voyez de part et d’autre de moi, et ils peuvent tous nous voir et nous entendre.

Le Tudal laissa alors la parole à plusieurs évêques et archevêques Tudals, qui exprimèrent leur joie de participer à cette réunion d’un genre nouveau et leur plaisir à servir la cause Tudale. Le Tudal reprit sa place au centre du gigantesque carré lumineux et entama un discours sur le panorama de l’avancée du Tudalisme. Durant son exposé, divers statistiques défilèrent en bas de l’écran, indiquant à ceux qui avait l’acuité suffisante les scores de progressions du Tudalisme dans tous les pays d’Europe, les pourcentages de sympathie de la population, les taux de fréquentation des églises, le nombre de conversions au Tudalisme ainsi que d’autres éléments quantitatifs. En même temps, le Tudal étaya ces arguments chiffrés par des descriptions qualitatives, des comparaisons, des avis émanant de sommités intellectuelles ou religieuses et même des anecdotes, le tout ayant pour objectif de montrer que non seulement le Tudalisme se répandait comme une traînée de poudre, mais qu’en plus il était perçu comme une religion utile et légitime.

Balthazar se demanda pour quelle raison le Tudal réalisait cet exposé sans avoir recours à ses services – il était toujours l’expert de Tudal en données chiffrées – mais il comprit que le chef ne souhait pas avoir, ce soir, recours à ses seconds couteaux. Cette manifestation était vraisemblablement sa conférence ; c’était lui qu’il comptait mettre en avant, bien plus que son mouvement. Il avait largement les capacités d’animer la soirée en solo et ne désirait simplement pas que ses collaborateurs lui fassent de l’ombre.

_ Ainsi, embraya le Tudal, nous empiétons aujourd’hui sur nombres de religions, religions qui font autorité depuis plusieurs siècles, même plusieurs millénaires. Il serait trop facile de les considérer comme erronées parce que reposant sur des bases d’un autre temps ou ridicules parce qu’elles ignorent notre mode de vie actuel. Ce serait trop simple de ne voir que ça. Il y a, dans le terreau qui a donné naissance à ces croyances, des éléments universels qui ont toujours existé et nous dépasseront tous en longévité. Ces éléments, c’est l’amour du prochain, c’est la protection d’un être supérieur, c’est le besoin de donner une explication aux tourments qui nous accablent. Qui, parmi l’assistance, ne s’est jamais heurté à ces questions existentielles, constitutives de l’intellect humain ? Personne, je vous le garantis. Aussi, je répète ma volonté que ces croyances soient traités avec l’égard qui leur est dû.

Le Tudal marqua un temps d’arrêt. Certaines des personnes qui connaissaient le mieux l’orateur devinèrent que ce plaidoyer constituait l’exorde de son discours.

_ Ce soir, continua-t-il, je souhaitais vous faire toucher du doigt la manière dont va se continuer l’expansion du Tudalisme. Ce qui est en marche ressemble à une locomotive lancée à fond de cale et, vu de l’extérieur, il serait facile de croire que le conducteur n’est plus maître de la machinerie. Ce n’est pas le cas. Ce soir, donc, je voulais vous parler de religion. Parce qu’une religion ne se construit pas comme une entreprise de vente par correspondances, bien que ça en ait tout l’air (Rires de quelques personnes dans les gradins). Alors qu’est ce qu’une religion ?

Dans la salle, personne ne dit mot. Chacun savait que le maître de cérémonie maîtrisait trop bien son sujet pour oser intervenir.

_ Une religion, c’est une aide ; une aide apportée aux hommes qui en ont besoin. C’est également une ligne de conduite, qui permettra aux adeptes de se réaliser au travers de leur culte. Jusqu’à présent, les religions, comme je l’ai dit, proposaient leur aide sur des sujets très symboliques, l’amour du prochain, la charité, la découverte de l’illumination. Aucune religion n’a, comme le Tudalisme, cherché à aider les hommes dans leur vie quotidienne. Même si les autres axes ne peuvent être oubliés, ce dernier point sera le fer de lance du Tudalisme, la raison pour laquelle il sera choisi au détriment des autres cultes qui s’enferrent dans des conditions immatérielles et arriérées. En quoi le Tudalisme satisfait-il à ce besoin d’accomplissement personnel ? Les trois dogmes, tout d’abord, donnent le ton. Voici la manière dont ils sont formulés :

«  1. Tu ne blasphémeras pas en connaissance de cause et tu n’utiliseras pas la religion à des fins personnelles.

« 2. Tu ne feras pas de mal à autrui, sous quelque forme que ce soit.

« 3. Tu ne laisseras personne décider de ta destinée à ta place.

Le Tudal répéta cette troisième assertion et la laissa pénétrer les esprits.

_ Je ne reviendrai pas sur l’aspect novateur de ce dogme pour insister sur sa visée pratique. Mon ambition est que chacun puisse trouver sa place, réaliser ce qui lui tient à cœur. Vous, qui êtes assis devant moi, peut-être avez-vous la vie dont vous rêviez dans votre jeune âge, peut-être pas. Pour quelle raisons vous êtes vous écartés de la voie idéale que vous vous étiez tracée ? Vos parents vous ont-ils influencés ? Avez-vous subi des coups du sort qui vous ont contraint à abandonner vos études, à déménager ou à vous occuper d’un enfant arrivé trop tôt ? Je lis dans vos yeux (Paul sursauta à cette expression) que je suis dans le vrai. Chacun d’entre vous, pour une raison personnelle, a dévié de la vie qui lui était destinée, pour accepter une existence de remplacement, qui aurait pu paraître parfaite à son voisin, mais qui le remplit de dépit et de remords. Bien-sûr, vous pouvez très bien jouir d’une situation confortable et donner l’impression d’une vie épanouie, mais je fais le pari que ce n’est pas ce que vous vous destiniez à faire. Imaginez quelle pourrait être votre existence si vous aviez mis toute votre énergie à réaliser votre rêve. Imaginez à quel point la vie vous paraîtrait légère, naturelle, agréable, en comparaison de celle-ci, qui vous pèse à chaque instant. (Le Tudal s’adressa à un homme assis au premier rang) Franchement, monsieur, quand vous étiez enfant, aviez vous vraiment envie de devenir une sommité et être obligé d’assister à de barbantes conférences ?

L’homme visé se dérida un instant mais tous les autres invités arboraient un masque où se lisait le remords et la souffrance.

_ Je vois que mes mots font mouche. Je suis navré de l’effet produit qui est, je le sais, très désagréable. Sachez juste que tous les prêtres, dont vous voyez le visage si détendu sur ces écrans, sont passés par cette même épreuve. C’est ce qui les a rendus plus fort, ce qui a endurci leur volonté de me rejoindre dans cette aventure. Sachez également qu’il n’est jamais trop tard pour changer de vie. Certaines vocations naissent tardivement, et ce sont souvent les plus affirmées et les plus prometteuses. A la fin de cette réunion, discutez entre vous, faites connaissance, et peut-être parviendrez vous à trouver en votre voisin l’homme que vous auriez rêvé d’être. Mon objectif n’est pas de vous faire détester votre vie, mais au contraire de vous la faire aimer, de vous rendre maître de ce que vous êtes et de ce que vous faites.

« C’est dans cet objectif que j’ai créé les dix bienheureux. Ce sont des personnes qui ont façonné le monde que nous connaissons. Evidemment, ces dix là n’ont pas créé le monde à eux seuls, mais eux, à la différence de bien d’autres, ont accompli leur destin. Ils sont allé au bout de leur rêves. Ces dix bienheureux ont tous eu une vie mouvementée et ont vécu des péripéties qui, au lieu de les retarder, n’ont eu comme conséquence que de renforcer leur conviction, tout simplement parce qu’ils croyaient en eux. Ces dix personnages sont tous différents. Ils ont tous vécu à des époques distinctes et ont des caractères bien à eux. Certains ont laissé leur nom dans l’histoire et d’autres sont restés jusqu’à ce jour de parfaits inconnus. Leur seul point commun est cette formidable volonté de création qui leur ont fait découvrir les bases de notre quotidien, qui en ont fait des génies.

« Aujourd’hui, on pourrait croire qu’il n’y a plus de génie. C’est faux. La réalité est que le futur Einstein est sans doute en train de ramasser les poubelles dans votre rue ou en train de repeindre votre façade, parce qu’il n’a plus de raisons de croire en lui. Notre société stagne, vous le savez. Mais si nous ne faisons rien, il se pourrait bien qu’elle régresse. Sans un renouveau, un souffle, une inspiration, le monde que vous connaissez pourrait bien retomber dans le chaos. Ma venue dans votre univers n’aura servi a rien si ce moment se produit.

Le Tudal garda un instant le silence, regardant le sol comme si cette idée le faisait réellement souffrir. Paul, quand à lui, se retint de se lever de son siège et de se ruer vers la scène. "Ma venue dans votre univers"…Ces mots venaient d’éveiller en lui un écho, comme une idée qui avait sommeillé dans son esprit en attendant d’être éveillée par une phrase de ce genre. Tous les spectateurs, ainsi que les médiaspectateurs, avaient pris cette expression dans le sens "mon intrusion dans votre vie", mais Paul l’avait comprise différemment, littéralement. Il se retourna pour sonder l’expression de Balthazar. Avait-il, lui aussi, eu la même intuition ? Le "monsieur chiffres" affichait le même masque énigmatique qu’à son habitude, à la fois placide et torturé. Paul reporta son attention sur le Tudal qui le toisait avec insistance, comme il le faisait quelquefois lors de leurs réunions de conspirateur, et son désarroi s’envola. Il ne savait plus trop quelle idée saugrenue lui avait traversé l’esprit lorsque le Tudal reprit :

_ Les rites, ceux du pain, du café ou du bain, ont pour but de vous rappeler à ce devoir quotidiennement. Ce devoir n’est pas le culte de ma personne, ni même de Dieu, mais de votre réussite, tout en respectant les deux autres dogmes. Mon entreprise sera achevée lorsque vous vous direz chaque matin que vous suivez la voix qui vous semble la plus juste, non pour votre prochain ou pour la société, mais pour vous. Si vous êtes à l’aise dans votre vie, vous serez à l’aise avec les autres. Si vous faites le travail qui vous convient, le système économique auquel vous contribuez ne s’en portera que mieux. N’y voyez pas de pêché d’égoïsme ou de vanité, tant que vous respectez les deux premiers dogmes, votre réussite personnelle est primordiale et ne peut que profiter à votre entourage. Evidemment, pour que le tableau idyllique que je viens de brosser devienne une réalité, il va falloir que le temps passe, que les générations se succèdent, que les erreurs du passé trouvent lentement leurs solutions. Mais le jour viendra où la religion ne servira plus à propager une morale castratrice ou à chasser l’hérésie, mais permettra aux hommes de devenir maîtres de leur destin.

La voix du Tudal se tut. Un applaudissement timide naquit dans l’assemblée, bientôt suivi par un autre, puis une majorité du public applaudit, pour finir par la totalité. Une véritable ovation ponctuait ce discours. Un instant, Dool se figea en croyant que le tumulte pouvait déborder en bousculade, mais ses craintes se calmèrent lorsqu’il vit que personne ne quittait sa place. Le Tudal sourit. Certains spectateurs avaient les larmes aux yeux, d’autres semblaient stoïques, mais il savait que personne n’était resté indifférent à son message. Il y avait veillé personnellement.

_ Merci, fit-il. Votre énergie me touche et montre que mon espoir de changer les hommes n’est pas vain. Je vais vous demander de rester attentifs quelques moments de plus. Ce meeting n’est pas uniquement destiné à vous, qui avez répondu positivement à mon invitation, mais également au public qui m’observe via la médiavision et à mes frères qui suivent la séance depuis leur Eglise. Vous l’avez sans doute remarqué, de nombreux changements ont eu lieu depuis les débuts du Tudalisme, il y après d’un an. Cette carte montre fidèlement la progression physique du mouvement, progression qui s’opère en ce moment même ; mais cette évolution n’est pas seulement géographique, elle est aussi structurelle. Depuis quelques temps, la société Tudal se modifie à un rythme fou, le cours de son action ne cesse de grimper, son personnel gonfle régulièrement et son bilan financier suit la même tendance, grâce au généreuses donations de nos fidèles et de notre consœur l’Elise Catholique. Ceci concerne la partie administrative de la société. Dans la partie religieuse, des nouveautés apparaissent également, dans les tenues des hommes d’Eglise, la précision des rites, l’apparition de gestes qui s’insèrent dans votre quotidien. Ces changements vous importent car ils vous touchent directement, ils influent sur votre mode de vie.

« Ce soir, je voudrais vous annoncer un autre changement. Vous savez que le Tudalisme a toujours été très lié à la communauté Catholique : Le pape Auguste I m’a soutenu dès le début de mon projet, j’ai longtemps officié sous le couvert de l’autorité catholique et même mon habit orange compose une trinité liée au Catholicisme – Le père, le Fils et le Tudal. Aujourd’hui, cette trinité n’a plus raison d’être.

Le Tudal ôta sa toge orange, sur laquelle couraient les trois bandes banches figurant les trois membres de la première trinité Tudale, et se retrouva en sous-vêtements. Loin d’être risible, cette mise à nu suscita l’admiration de la salle et tous ne purent qu’admirer le courage de l’homme – sans doute le plus connu du pays et en tout cas le plus médiatique – qui venait de se déshabiller devant des caméras de médiavision. A coup sûr, la soirée allait faire date. Le Tudal ne resta qu’un instant dévêtu et enfila rapidement une autre toge, qu’un assistant lui tendit, de la même couleur que la première, sur laquelle était dessinée une patte d’oie noire, tournée vers le haut. Le Tudal arborait maintenant fièrement le symbole du Tudalisme, le symbole de la paix, sans le cercle et à l’envers.

_ La trinité Le père, le Fils et le Tudal n’a plus de raison d’être, répéta-t-il. Je l’avoue, ce dogme était une invention provisoire, un cheval de Troie, une manière de pénétrer dans le cœur des Français, qui ont une tradition catholique. Cette implantation en France a ensuite permis au Tudalisme d’obtenir une réputation qui lui a ouvert les portes des pays voisins. J’ai volontairement manœuvré, en prenant le fondement du Catholicisme comme pivot, pour atteindre mon but plus rapidement. J’espère que vous me le pardonnerez. Mais l’important est que la scission avec le Catholicisme soit désormais officielle. Le Tudalisme est, à compter d’aujourd’hui, une religion indépendante et, comme il se doit, elle va bientôt posséder son ouvrage de référence. Sa bible.

Le Tudal saisit le livre qu’on lui tendit et le montra à l’assistance, en même temps qu’aux caméras. Il était relié, de couleur orange et s’ornait d’une croix Tudale noire sur la couverture. Son épaisseur n’excédait pas deux ou trois cent pages.

_ Voici cet ouvrage, déclara le Tudal. Le mot bible étant depuis longtemps passé dans le vocabulaire courant, j’ai jugé qu’il serait opportun de le nommer ainsi. Mais sa dénomination n’est pas encore arrêtée – ni son contenu d’ailleurs. Pour l’instant, mes miracles y sont mentionnés, ainsi que les circonstances de la naissance des rites et des dogmes, leur contenu, leur évolution et leur finalité. Il contient également la liste bienheureux, accompagnée de leur biographie et de leur œuvre, ainsi que celle des principales personnes qui m’ont secondé et sans qui la réussite du Tudalisme n’aurait pas pu avoir lieu.

A cette mention, le cœur et l’ego de Balthazar, de Paul et de Dool se gonflèrent d’un même mouvement.

_ Avec ce document, le Tudalisme a enfin tous les atouts pour devenir une religion rayonnante et prospère. Mais ce livre, je le redis, n’est qu’une version provisoire, dans le fond comme dans la forme. Il est nécessaire pour le finaliser d’avoir l’avis de son public, c’est à dire de vous. C’est pourquoi il en sera distribué un exemplaire à tous ceux qui désireront servir de testeurs. Il sera évidemment actualisé régulièrement par des scribes Tudals, et même remanié selon les besoins. Une derrière chose qui me tient particulièrement à cœur : Ce livre est accessible à tous et s’adresse avant tout aux gens qui sont septiques ou qui ne connaissent pas encore le Tudalisme C’est pour cela qu’il sera mis en circulation dans de nombreuses librairies, de manière absolument gratuite.

Une nouvelle salve d’applaudissements ponctua la fin du discours du Tudal. Ce dernier resta encore sur la scène durant quelque minutes, afin de répondre à certaines questions émanant du public et des hommes d’Eglise postés à divers endroits de l’Europe. Puis, eurent lieu les éternels remerciements, suivis de poignées de mains, d’accolades et de mots échangés entre invités sur le déroulement de la soirée. Jusqu’à ce que tout le monde daigne enfin s’enfuir vers un juste repos.

Les derniers à rester furent surtout des administratifs, cherchant à profiter de cette occasion de parler au Tudal – de moins en moins disponible – des derniers problèmes rencontrés par leur service ou de l’avancement d’une tâche importante qu’il leur avait confié. L’un des derniers à s’adresser au maître de cérémonie fut Balthazar Dvorak qui, armé de son éternel air affairé et de ses petites lunettes rondes, entama le dialogue sans précautions superflues.

_ Tudal, dit-t-il, de quelle manière va rentrer l’argent si le lien avec les cathos est rompu ?

_ Je suis en passe d’obtenir un partenariat avec Starnet. Cette alliance nous permettra d’être autonome et d’accélérer la vitesse de propagation du message dans des zones plus…reculées.

_ Ce n’est donc pas qu’une rumeur.

_ Beaucoup de rumeurs sont vraies, Balthazar.

_ Et comment Starnet prend-il la chose ?

_ Ils ne sont pas encore au courant.

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Prologue : Un drame La religion est le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans cœur et l’âme d’une époque sans âme. Elle est l’opium du peuple Karl Marx 1 iconLe sejour de karl marx a alger
«débusquer» le barbier et le photographe, tous deux témoins, chacun à sa manière, de la dernière barbe et de la dernière photographie...

Prologue : Un drame La religion est le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans cœur et l’âme d’une époque sans âme. Elle est l’opium du peuple Karl Marx 1 iconLes arts, la propagande
«le peuple doit commencer à penser d’une manière uniforme, à réagir d’une manière uniforme et à se mettre à la disposition du gouvernement...








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