Prologue : Un drame La religion est le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans cœur et l’âme d’une époque sans âme. Elle est l’opium du peuple Karl Marx 1








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4.3


Deux jours après cette rencontre médiatisée, –donc le surlendemain de son départ – Léocadie n'était toujours pas reparue à son loft de la Rue du Quai. Les conjectures de ses amis s'étaient avérées infondées, en tout cas fausses. Ils n'avaient trouvé aucune réponse auprès de Sophie – en tout cas aucune qui ne puisse les aider à retrouver leur disparue – et Max n'avait, de près ou de loin, rien à voir avec la fuite de Léocadie. Par contre, la piste des ex-petits amis de la belle avancée par Gino aurait pu porter ses fruits, si tant est qu'ils eussent connu ses anciennes fréquentations. Car sur ce point, Léocadie avait raison : les trois enquêteurs ne savaient rien de sa vie passée, pas plus en qui concernait son enfance dorée que ses nombreuses et courtes escales, avant de convoler avec cette bande de grands gamins qu'elle avait trouvée à Lyon.

Ils ignoraient en effet qu’après s'être embarquée avec un préposé des postes ennuyeux, puis un pompier suicidaire, mais avant le musicien allumé et le dealer macho, Léocadie avait jeté son dévolu sur un comédien manqué, Jean Grandeflamme, qui n'avait quasiment jamais joué sur une scène mais qui connaissait par leurs prénoms tous les directeurs des salles de spectacle de la ville. Ce détail n'avait, à l'époque, pas emballé Léo outre mesure, d'autant plus que sa familiarité avec ces éminents personnages n'empêchait Grandeflamme pas de se faire refouler à tous les castings qu'il auditionnait. Mais il avait pris avec le temps beaucoup de valeur.

Quoi de mieux qu'un théâtre pour se cacher, s'était dit Léo en peaufinant son escapade. C'est plein de place perdue, de gens que personne ne connaît et d'informations qui circulent dans tous les sens. Le théâtre s’était donc imposé comme une retraite des plus avantageuses et les nombreuses fréquentations du comédien manqué avaient trouvé leur utilité.

Quand elle avait renoué le contact avec Jean, il s'était empressé de lui déclarer sa flamme avec emphase. Elle avait constaté que son jeu ne s'était pas amélioré. Mais, à sa grande surprise, le comédien avait, depuis leur rupture, réussi à trouver quelques rôles dans des pièces mineures ; il avait, de fait, perdu pas mal des contacts amicaux qu'il entretenait avec les directeurs de casting et de théâtre, selon le principe des vases communicants. Mais il avait néanmoins réussi à dénicher pour Léocadie l'objet de ses recherches : une planque. Cette dernière se situait dans un petit théâtre de la presqu'île, donnait sur la rive droite du Rhône et ne devait pas lui coûter cher, puisque c’était gratuit. Selon le même principe des vases communicants, le responsable de ce petit théâtre acceptait de loger Léocadie durant quelques temps, pour la bonne raison qu'il avait naguère lui-même été logé gratuitement grâce à Jean.

Ainsi, elle avait de nouveau trouvé un petit « chez elle » ; et même si elle se sentait moins chez elle que dans son dernier « chez elle », c'était quand même pas mal : eau courante, lit, rangement pour ses rares affaires personnelles, espace vital suffisant et salubrité convenable. D'une petite fenêtre cassée, elle voyait les docks de Lyon ; et quand le temps était particulièrement clair, sous la lumière du crépuscule, elle arrivait à entrapercevoir le lieu où se trouvait assez probablement le pâté de maison qui renfermait sans doute le loft de ses amis. Lorsqu'elle n'était pas en train de mettre au point son "nouveau mode d'action", de se renseigner sur les agissements du Tudal ou de tenter de s'impliquer dans la vie du théâtre, elle se hissait à cette fenêtre, les pieds posés sur un meuble qui faisait office de table de chevet, et elle repensait à son club des cinq.

Contempler cette ligne floue et lointaine qu'elle supposait être la Rue du quai lui permettait de faire le point sur sa situation. Est-ce que ce qu'elle comptait faire nécessitait d'abandonner ceux qu'elle considérait comme sa famille ? Cela valait-il le coup de devenir orpheline une seconde fois ? Oui, car ce n'était pas une fuite, mais un acte d'amour désintéressé. Elle avait appris beaucoup de choses au contacts du père Alison, mais la plus importante d'entre elles était qu'il ne fallait pas impliquer ceux qu'on aimait dans des actions dangereuses, s’il était possible de l'éviter. Ce n'était pas un commandement biblique, juste le raisonnement d'un homme simple et sage.

Contempler cette ligne floue et lointaine lui permettait également de songer à ce qu'elle avait appris des recherches infructueuses de ses "frangins". Avant de mettre son projet d’escapade à exécution, elle avait eu l'intelligence de garder quelques uns de ses anciens informateurs secrets – ceux qui espionnaient le Tudal plus pour ses beaux yeux bleus que pour la gloire du Comité – et elle utilisait désormais ces contacts pour rester informée des agissements de son ancien groupe. Mais ce qu'elle avait appris depuis deux jours ne la rendait pas fière d'elle.

Le jour de son départ, Romain s'était rendu chez Sophie, passablement énervé, et avait hurlé à sa fenêtre qu'il voulait voir sa Léo. Bien sûr, Sophie avait nié être complice – ce qu'elle n'était pas – ni même informée – ce qu'elle n'était pas non plus – de sa disparition, mais elle n'avait pas pu se débarrasser de Romain avant de lui avoir ouvert la porte de son appartement. Il avait donc découvert son petit secret d'une des manières les moins agréables qui soient.

Seconde victime indirecte de son plan, le pauvre père Alison avait été chassé de sa chambre de fortune et contraint de rejoindre le foyer des prêtres déchus, à l'église Saint Polycarpe. Il ne lui restait désormais plus que trois solutions : quitter la ville pour continuer à vivre de sa passion, Lyon étant désormais devenue la figure de proue du Tudalisme, se reconvertir dans une profession laïque ou se tourner vers les offres d'emploi de l'entreprise Tudal, devenue le premier recruteur de la ville. Léocadie savait pertinemment qu’aucun de ces trois choix n’était satisfaisant pour le prêtre mais elle ignorait encore lequel il ferait sien.

Enfin, en ce qui concernait l’avancée du raz-de-marée orange, elle manquait pour l’instant d’informations fiables. Il faut dire que sa priorité avait été depuis quelques temps de préparer sa fuite et non de se tenir informée des manigances du Tudal. Lorsqu’elle serait rassurée sur le sort de ceux qu’elle laissait derrière elle, elle dirigerait ses espions vers le repaire du gourou chauve.

Elle n’était toutefois pas totalement ignorante des agissements du Tudal. Les nouvelles les plus récentes tenaient en trois points : 1) le Tudal montait une petite armée dans la région du Sinaï, 2) il comptait se présenter aux prochaines élections présidentielles et 3) il mettait en place un obscur partenariat économique avec Starnet. Mais si l’existence des camps d’entraînement était ancienne et presque de notoriété publique – pour qui savait laisser traîner ses oreilles – l’ambition nationale des projets politiques du Tudal n’était encore qu’un ragot assez flou et l'accord avec le propriétaire du réseau RMC une pure conjecture. Le Tudal avait du talent pour préserver sa sphère de secret. Mais, maintenant qu’elle agissait dans l’ombre, elle comptait bien percer cette bulle, quitte à mettre elle-même la main à la pâte.

Le soleil déclinant ne lui permettant même plus d’entrevoir la ligne ténue qui devait être la rue du quai – ou une voisine – Léocadie descendit de son promontoire. Tentant de remettre ses idées en place, elle s’assit sur son lit, lequel laissa s’échapper un râle plaintif et aigu.

Ce n’était pas tout. Il existait une autre personne, outre Sophie, le père Alison et le Tudal, qui l’inquiétait. Elle ne pouvait quand même pas l’oublier comme ça, surtout après ce qu’ils avaient vécu ensemble. Elle imaginait sa colère, sa frustration, son désarroi. Cela faisait plus d’un an qu’elle l’avait séduit, qu’il l’avait hébergé, adopté puis aimé, et voilà qu’elle le laissait choir comme un objet. Jamais elle n’avait eu autant de remords à laisser tomber un mec. Pourtant, c’était fini. Il fallait qu’elle se rendre à l’évidence : elle avait précipité leur liaison dans la tombe des amours déchus. Elle connaissait bien Romain, après le coup qu’elle venait de lui faire, il ne lui pardonnerait jamais de l’avoir tenu à l’écart.

Léocadie prit sa tête entre ses mains. Romain n’aura-t-il été, en fin de compte, qu’un pion de plus à bouger pour satisfaire ses projets ? N’aura-t-il été qu’homme auquel elle se sera accrochée durant un an, pompant ses ressources comme une sangsue suce le sang ? Elle espérait que non. Pourtant…Tout se bousculait, elle ne savait plus pourquoi elle était partie, pourquoi elle se battait. Elle se leva et sortit de sa chambre. La porte donnait sur un couloir et, au bout, sur les coulisses de la petite scène du petit théâtre. Elle marcha doucement afin de ne pas déranger les comédiens qui répétaient et s’écroula sur une chaise. Elle remarqua qu’elle était semblable à celle dont Romain avait fait son trône, dans leur salle à manger commune, puis chassa violemment cette idée de sa tête. Des bribes de la scène qui se jouait à côté lui parvenaient, hésitantes et monocordes comme si c’était une de leurs premières répétitions. Elle se concentra sur le texte : il était question d’un couple qui se brisait – décidément – par l’obscure volonté d’un Dieu jaloux.

Un instant, elle imagina qu’on jouait sa propre rupture et qu’on mettait en scène sa putative dernière conversation avec Romain, dans leur chambre. Le motif de la rencontre serait futile à l’extrême, comme par exemple de revenir chercher des affaires oubliées, et le ton serait outré, comme toutes les pièces cherchant à provoquer de l’émotion. Mais cette pièce ne serait pas d’une originalité exceptionnelle ; un petit drame, prévisible, faussement réaliste, rien de plus. Elle ferma les yeux. Il lui sembla que c’était cette pièce qu’on jouait. Cette sensation était tellement forte qu’elle visualisa même les acteurs grimés en eux, adoptant maladroitement leurs postures personnelles, récitant leurs tirades dans des habits qui pourraient être les leurs. Dans un demi sommeil, la scène prit forme :
Une chambre en désordre. Une fille, environ 25 ans, est en train de fouiller dans une armoire. Derrière elle entre un jeune homme, brun, les cheveux en bataille, dépenaillé. La surprise se lit sur ses traits, puis la tristesse.

ROMAIN : Léo ?

LEOCADIE (se retournant) : Romain, tu es déjà rentré !

ROMAIN : Que fais tu là ?

LEOCADIE (faussement vexée)  : Je croyais que c’était ma chambre.

ROMAIN : Je croyais que tu étais partie.

LEOCADIE : Tu as raison. Je prend ces affaires et je disparais.

ROMAIN : Mais…Et nous ?

LEOCADIE : C’est fini, Romain. C’était inévitable.

ROMAIN : Mais que vais-je devenir ? Je ne peux pas vivre sans toi.

LEOCADIE (souriant faiblement) : Parfois, il faut se contenter de ce que la vie nous apporte. C’est dur mais on y arrive.

ROMAIN (interloqué) : Qu’est ce que ça veut dire ?

LEOCADIE : Ça veut dire que tu ne me reverras sans doute jamais.

ROMAIN (bombant le torse) : Je peux venir avec toi si tu veux. Je n’ai pas peur.

LEOCADIE : Non. Il ne faut pas que tu saches ou je vais. Cela vaut mieux ainsi.

ROMAIN : Et le Comité ?

LEOCADIE : Je te le laisse. Tu es capable de faire aussi bien que moi.

Un ange passe. Le visage de Romain s’assombrit, puis il tombe à genoux.

ROMAIN (implorant) : J’ai besoin de toi !

LEOCADIE : Laisse-moi ! Je ne veux plus te voir.

ROMAIN : Pourquoi ? On était complice, pourtant.

LEOCADIE : C’était au début. Tout change.

ROMAIN : Oui, tout change, tu peux le dire. Fanny a disparue, Marc est devenu inconsolable, Gino déprime, et quant à Sophie…

LEOCADIE : Je sais pour Sophie. Tu vois, on dirait que notre alliance était plus fragile qu’on ne l’aurait cru. Le club des cinq, liés comme les doigts d’une main, c’est du passé.

ROMAIN : Quel pessimisme. Normalement, c’est moi qui devrait avoir ces paroles. Tu te souviens des conversations que nous avions au début ? Je soutenais que les hommes n’étaient pas capables d’actions coordonnées.

LEOCADIE : Oui.

ROMAIN : Et bien, j’ai changé d’avis. Toi, tu peux aider les hommes à se rassembler et à lutter ensemble. Tu as ce pouvoir, Léo.

LEOCADIE (détournant la tête) : J’ai essayé, mais j’ai échoué. Maintenant, je tente autre chose.

ROMAIN : Quoi ?

LEOCADIE : Je ne peux pas te le dire. Tu ne comprendrais pas.

Romain fait un pas en avant, Léocadie recule. Il tente de sourire, mais n’y arrive pas. Se dessine alors un rictus de colère sur son visage.

ROMAIN : Léocadie, tu es la pire chose qui me soit arrivée. Pars. Je ne veux plus jamais te revoir.

LEOCADIE : Je suis désolée.

Elle ramasse ses affaires en vitesse et s’enfuit de la pièce.
Léocadie émergea de sa rêverie. La nuit était tombée dans le théâtre et tout le monde était parti sans remarquer sa présence. Elle resta assise dans le noir, sans autre repère qu’une issue de secours brillant faiblement au fond de la pièce. Elle espérait que si cette dernière rencontre devait avoir lieu, elle ne se passerait pas ainsi. Dans le doute, elle décida que cette scène ne devrait jamais être jouée.

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