Prologue : Un drame La religion est le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans cœur et l’âme d’une époque sans âme. Elle est l’opium du peuple Karl Marx 1








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4.5


_ Il semble que le rapport de forces soit inversé, déclara David J. Moerl en allumant nonchalamment une petite cigarette.

_ Mais vous n’allez pas fumer ici ! s’exclama Léocadie.

Sa voix se répercuta sur les voûtes et les colonnades de l’église Saint Nizier et elle porta sa main à sa bouche, gênée. C’était pourtant la vérité ; les forces en présence avaient changé. Adossés tous les deux contre une colonne, cachés des regards par la configuration de l’église, ils étaient loin des circonstances de leur précédente rencontre. Le loft de la rue du Quai n’était plus là pour la rassurer, Gino et Romain ne pouvaient plus la seconder dans son interrogatoire, Marco ne risquait pas de venir la sauver avec sa furie rédemptrice. Elle était seule avec Moerl, lâchée dans la cage du fauve, à la merci du personnage le plus antipathique qu’elle n’ait jamais rencontré – et peut-être même le plus dangereux. Mais cette prise de risque était calculée et nécessaire. Calculée parce qu’elle avait réussi à imposer le lieu du rendez-vous – cette église Tudale – et nécessaire parce que cet individu était le seul être qui pouvait l’aider à accomplir son projet. Non qu’elle ne décide de lui faire confiance, mais elle avait besoin de son aide.

_ Pourquoi, rétorqua Moerl, vous avez du respect pour cet endroit ?

Evidemment qu’elle respectait cette église ; c’était même la raison pour laquelle elle l’avait choisie. Le lieu, en lui même, lui inspirait un sentiment de crainte combiné à un mal-être d’ordre presque mystique, mais elle savait que son"allié" éprouvait la même répulsion et la même gêne. Elle respectait ce lieu en ce qu’il lui permettait de mettre Moerl mal à l’aise, de le diminuer, de le plier quelque peu sous sa volonté. Cette supériorité symbolique lui permettait de prendre la situation avec aplomb et clairvoyance. De plus, elle aimait l’idée de comploter sous les yeux même du Tudal, qui affichait sa figure placide sous toutes les voûtes de toutes les églises qu’il possédait. En complotant dans l’un de ses sanctuaires, dans un centre névralgique du culte Tudal, elle avait l’impression de le narguer. Là encore, sa position ne lui donnait qu’un avantage infime sur le Tudal ; mais cette avance prenait en elle des proportions qui lui donnaient l’impression de tenir le messie dans le creux de sa main.

Seulement, c’étaient des choses qu’elle ne pouvait confier à Moerl ; elle préféra simplifier sa réponse.

_ Non, je ne respecte pas ce lieu, mais fumer ici serait la meilleure façon de nous faire repérer.

_ Pfff, souffla Moerl. Quelle idée aussi de se rencontrer dans une église ! Autant se jeter dans la gueule du loup.

_ Ne croyez pas ça. Comme dans les églises catholiques, la discrétion est la règle dans une église Tudale. Ceci est le dernier endroit où un importun viendra nous espionner. Et, vu qu’il n’y a presque personne dans l’église, nous pouvons facilement avoir à l’œil tous les témoins éventuels.

Léo se retourna et embrassa la nef du regard. Il était indéniable que leur cachette était le seul endroit d’où ils pouvaient voir sans risquer d’être vus. En plus, ils avaient d’ici une vue imprenable sur une fresque évoquant le Grand Départ, peinte à même la paroi. Le tableau représentait dans un style naïf une tribune emplie de visages béats, au pied de laquelle se tenait le Tudal, des parapluies à la main. Les couleurs criardes, la composition naïve et le ridicule de la scène juraient avec le sérieux du cadre de l’exposition et prêtaient à rire ; mais Léocadie n’esquissa pas le moindre sourire. Il faut croire que, dans certaines circonstances, les visions les plus ridicules peuvent revêtir le plus grand sérieux.

_ Tout de même, ajouta Moerl, il existe des endroits plus sûrs. Pourquoi n’avez vous pas voulu que nous nous voyions chez moi ?

_ Je ne veux pas allez chez vous. Je ne vous aime pas.

Moerl de cilla pas. Cette révélation ne le surprenait pas plus qu’elle ne le touchait.

_ Vous ne devriez pas réagir de la sorte, dit-il simplement. Moi non plus, je ne vous porte pas particulièrement dans mon cœur, surtout après la manière dont vous m’avez déjà reçu. Mais nous avons besoin l’un de l’autre et, si nous ne pouvons nous apprécier, tâchons au moins de nous tolérer.

Léocadie frissonna. Elle ne se rappelait pas que les Eglises fussent si fraîches. Que celle-ci se soit drapée dans une couleur orange ne la réchauffait nullement. Les religions étaient froides, et l’homme qui se tenait à ses côtés aussi. Moerl avait la sensibilité d’un bloc de glace, doublée du professionnalisme aveugle d’un lame de couteau. Etrangement, elle ne put s’empêcher à ce moment de songer à Moerl comme à un outil, un simple outil, rigide et impersonnel, dont elle se servait pour atteindre son but. Comme pour confirmer tout le bien qu’elle pensait de lui, Moerl ajouta :

_ D’ailleurs, je me moque de savoir pour quelles raisons vous m’avez contacté. Je ne veux pas connaître vos motivations, tout comme je pense que vous ne voulez pas connaître les miennes. Nous sommes ici pour signer un contrat qui, s’il ne sera pas écrit, sera dans tous les cas moral, et engagera notre honneur et notre dignité.

Les mots honneur et dignité, dans la bouche de celui qu’elle considérait comme la lie de l’humanité, faillirent la faire pouffer, mais elle ne laissa rien paraître. Elle se contenta de hocher la tête pour confirmer cet état de coopération froide qu’il venait d’énoncer et sortit un bloc de papier et un crayon de sa sacoche.

_ Vous m’avez dit au téléphone que j’allais devoir acheter une certaine quantité de matériel et d’outils, alors je vous écoute.

Moerl sembla tout d’un coup fasciné par la contemplation des objets que Léocadie venait d’extirper. Son visage allongé s’étirait vers le bas comme un masque de cire qui fond. Lorsqu’il releva son regard vers le visage de Léo, il bredouillait :

_ Mais dans quelle époque vivez-vous ? Un stylo et du papier…Cela faisait des années que je n’en avais pas vus. Mais où les avez-vous trouvés ? Vous n’avez pas de médiavision ? Et…un téléphone…qu’est-ce que c’est donc que cette machine ?

_ C’est un moyen de communication uniquement sonore, expliqua sobrement Léo.

Moerl fit un visible effort de compréhension. Il portait sur lui la perplexité de l’étudiant qui tente de comprendre le mode de vie des habitants de la Grèce Antique.

_ Uniquement sonore. Voila pourquoi il n’y avait pas d’image, lors de notre dernière conversation !

Léocadie croisa les bras à la manière d’un professeur impatient. Curieusement, les rôles s’inversaient de nouveau.

_ Oui. Si voulez bien reprendre vos esprits, je vous écoute.

Moerl, comme un élève pris en faute, se redressa, toussa, et se composa une attitude aussi naturelle que possible.

_ J’ai déjà réalisé cette liste, dit-il en extirpant un petit disque H.C. d’une de ses poches. Mais je me demande si vous avez les moyens de la lire.

_ Ne vous inquiétez pas, l’assura Léo en prenant le disque. Je ne vis pas dans la brousse.

_ Ce n’est pas l’impression que j’avais.

Elle rangea hâtivement le disque dans son sac. Elle venait de redevenir la jeune, et lui l’adulte.

_ Très bien, éluda-t-elle. Que dois-je faire ensuite ?

_ Contactez-moi lorsque vos emplettes seront terminées, nous conviendrons alors d’un autre rendez-vous. Car j’imagine que vous ne voulez pas que je vous retrouve, n’est-ce pas ?

_ Vous imaginez bien, monsieur Moerl.

_ Je dois vous prévenir que certains éléments de la liste sont, comment dire…à la limite de la légalité.

_ Ne vous inquiétez pas. Je suis moi-même peu à cheval sur les lois. Combien de fois devrons-nous nous revoir ?

_ Autant de fois que nécessaire.

Léocadie fit une moue boudeuse. Cette grimace faisait habituellement craquer tous les garçons mais il ne lui sembla pas que son charme agît ici. Moerl ajouta :

_ Vous n’avez pas l’air de comprendre. Nous ne somme pas en train de jouer à la guéguerre ou de regarder la médiavision. Tout ce que nous allons accomplir sera marqué du sceau de la réalité et de l’incertitude. Moi aussi je vis dans l’illégalité, moi aussi je prends des risques. Tout ce que je sais, c’est que nous devrons agir vite, sans quoi les occasions d’approcher le Tudal seront trop rares. Déjà, ses interventions publiques deviennent sporadiques, et ses sorties sont de plus en plus secrètes. Je ne peux pas planifier notre action, vous comprenez ?

_ Bien sûr que je comprends. Je cherche juste à savoir où je m’engage.

Moerl eut alors un sourire ambigu. Même avec le recul, Léocadie eut du mal à décider si ce devait être une marque de contentement ou de peur. Tout en souriant, il dit :

_ En effet, je crois que vous ignorez complètement où vous allez.

Léocadie, mal à l’aise, tendit sa main afin de prendre congé, mais l’homme au complet gris resta stoïque.

_ Vos parents savent que vous faites cela ? demanda-t-il.

La fille à la robe bleue accusa le coup et resta plusieurs secondes sans voix, cherchant du regard un indice chez l’homme qui lui faisait face, dans le rictus ineffable qui soulevait ses lèvres, dans la posture maladroite de son corps maigre, dans la manière dont ses doigts graciles tâtaient son menton allongé. Dans tout ce qui constituait David J. Moerl à cette seconde précise, elle chercha la raison de cette question. Vérité ou mensonge ? Bluff ou révélation ? Simple discussion ou intimidation feutrée ?

_ Je n’ai plus de parents depuis longtemps.

_ Pourtant, j’ai certaines informations qui indiquent…

Léocadie n’eut pas à se forcer pour laisser éclater sa colère. C’était peut-être ce qu’il cherchait, après tout.

_ Laissez tomber ces informations, espèce de fouille-merde. Si vous prenez contact avec mes parents, ne ce serait-ce qu’une seule fois, je vous tue. Vous m’avez compris ? Et je croyais que vous ne vouliez rien connaître de moi !

Moerl mit ses mains décharnées entre elle et lui, paumes ouvertes.

_ Ne le prenez pas sur ce ton. Je tenais simplement à savoir avec qui je travaillais. Je ne vous savais pas de si noble descendance, mademoiselle Linsberg. Et je ne savais pas que Léocadie était un prénom suédois.

Il n’y avait plus de doute pour elle. Par un moyen quelconque – qu’elle ne tenait par ailleurs pas à connaître – Moerl était parvenu à mettre à jour son identité. Cela signifiait qu’elle ne pouvait pas quitter le navire en chemin sans que le rat qui y restait ne contacte ses parents et ne redonne vie à ses anciens démons. Mais ce qui la surprenait le plus, ce n’était pas la manœuvre qu’il venait d’entreprendre, c’était le sourire qu’il arborait depuis qu’il avait bordé ce sujet.

_ Mes parents étaient des originaux, souffla-t-elle, et je suis née sur le sol Français. Quand à mon véritable nom, je vous interdis de le divulguer à qui que ce soit.

_ Très bien, ce sera notre petit secret.

Ce fut alors Moerl qui tendit sa main et ce fut Léocadie qui resta sans réaction face à ce geste. Alors qu’elle se demandait toujours si son partenaire était digne de confiance, une curiosité subite lui fit demander :

_ Attendez ! Moi aussi, j’aimerais m’informer sur mes partenaires. Que signifie le J, dans votre nom ?

_ C’est l’initiale de mon second prénom.

_ C'est à dire?

_ Judas.

Léo frémit de nouveau. Cette fois-ci, ce n’était pas dû à la température de l’air.

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