Prologue : Un drame La religion est le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans cœur et l’âme d’une époque sans âme. Elle est l’opium du peuple Karl Marx 1








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titrePrologue : Un drame La religion est le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans cœur et l’âme d’une époque sans âme. Elle est l’opium du peuple Karl Marx 1
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4.9


Fin septembre : un air chaud et moite envahissait les demeures, imprégnait les vêtements. Un air épais. Les belles journées formant la période que d’aucuns qualifiaient "d’été indien" avaient laissé place à une chaleur dense et étouffante, s’installant plus confortablement de jour en jour. Comme si le temps lui-même ressentait que le moment allait être historique, un climat oppressant s’était lentement établi quelques jours avant la date de l’allocution du Tudal et semblait trouver son paroxysme en ce début de soirée, quelques minutes avant le début du discours. Telle une onde se propageant à travers tous les substrats qu’elle rencontre, la fébrile activité qui secouait l’air se répercutait sur le public venu assister à la harangue ; l’électricité ambiante se transmettait à travers la foule, la tension atmosphérique se ressentait dans les mouvements des spectateurs.

Le moment allait être historique. Toutes les spéculations circulaient dans le flot d’humains rassemblés sur la place des Terraux. Cela faisait tellement longtemps qu’il ne s’était pas adressé au public qu’il préparait forcément un coup d’éclat, une nouvelle surprise. Les mots politique et candidature se formaient sur des lèvres discrètes ; la présence des camps d’entraînement commençait également à se faire connaître. Sous la forme de rumeurs ou de vérités inavouables à demi murmurées, la plupart des éléments qui composaient la politique du Tudal circulait dans la horde d’admirateurs massés sous le balcon de l’hôtel de ville. D’autres interrogations accompagnaient ces spéculations, d’ordre métaphysique, philosophique, sociologique, théologique…Certains des plus éminents spécialistes et chercheurs en sciences humaines prenaient l’habitude de participer en personne aux désormais célèbres déclarations du Tudal.

A coup sûr, le moment était historique. Sinon, comment expliquer que le Tudal décide mystérieusement de réaliser cette exhibition sur le site même de son premier discours ? A quoi attribuer cette prolifération anarchique de média-caméras, juchées sur chaque point de vue accessible, installées sur des estrades de fortune, sur les balcons avoisinants et même sur les toits ? Enfin, pourquoi cette exhibition publique était-elle la seule – et même la première du genre – à ressembler sous les yeux du public le Tudal et ses trois adjoints, Dvorak, Dool et Sampan ?

En écho aux courants de préoccupations du bloc d’admirateurs qui se faisait de plus en plus compact autour d’elle, Léocadie se posait toutes ces questions, incognito, engoncée dans un jean et un caraco bleu, une casquette de base-ball vissée sur la tête, la tête levée vers le zénith. Du lieu qu’elle occupait, elle voyait le balcon en contre-plongée. Ecrasés par la perspective, elle percevait la massive rambarde de marbre, les armoiries remplacées par des signes Tudals, les murs de haut-parleurs disposés de part et d’autre et le micro sur pied. Elle jouissait d’une vue splendide sur le spectacle qui allait se dérouler ce soir ; elle avait tout fait pour qu’il se déroule selon ses plans.

Se procurer tous les composants nécessaires à la fabrication d’une bombe artisanale ne s’était, tout compte fait, pas avéré si ardu. Pris individuellement, chaque élément ne recelait aucune nocivité. En ces périodes de léthargie nationale, plus personne ne s’attendait à une attaque terroriste de la part d’une jeune fille à la mine ingénue. L’assemblage des pièces avait été réalisé par un spécialiste – un ancien artificier, lui avait révélé Moerl – de manière à former une bombe d’un type spécial.

« Ce n’est pas une bombe explosive, ni une bombe incendiaire, avait spécifié l’homme, un colosse aux mains velues, mais, disons, une bombe "maison". Elle va projeter une flamme qui va brûler gravement les personnes se trouvant dans l’environnement direct du dispositif. Mais elle sera inapte à provoquer un incendie, ni à blesser toute personne un tant soit peu éloignée.

« Est-ce suffisant pour tuer ? avait demandé Moerl.

« Ca dépend. Disons, qu’une personne qui serait à moins de trente centimètres de la bombe aurait une chance sur deux d’y passer.

Pour Moerl, une chance sur deux pour une personne normalement constituée se ramenait à 100 % dans le cas du Tudal, étant donné sa sensibilité si particulière à la chaleur. Il dormait sur ses deux oreilles, l’action ne pouvait pas échouer. Mais Léocadie n’en était pas aussi sûre, et c’était bien la raison qui la faisait attendre ce soir sur le lieu du crime.

« Comment faire en sorte que la bombe soit bien incorporée dans le micro ? avait demandé dédaigneusement Léocadie lors d’une de leurs entrevues secrètes.

« Jeune fille, avait répondu un Moerl au comble de son arrogance, le tout n’est pas de placer la bombe dans le micro du Tudal, mais bien que Tudal utilise notre micro.

« Comment comptez-vous faire ce tout de magie, vieil homme ?

L’œil de Moerl avait pétillé.

« Par chance, le Tudal exige que son discours se produise sur balcon de l’hôtel de ville et les employés de la ville me sont presque tous acquis.

Léocadie ne s’était alors pas demandé comment son associé était informé à l’avance des projets du Tudal, ni de la nature des relations de loyauté qui existaient entre lui et ses taupes de la mairie. Qu’importe s’il faisait chanter des collaborateurs du gourou ou s’il devait soudoyait la moitié de la mairie pour installer son fichu micro, du moment qu’il parvenait à ses fins.

Léocadie pesta contre un homme qui venait de la bousculer. La frénésie qui parcourait la foule la gagnait quelque peu et un courant de nervosité lui faisait progressivement perdre son calme. Ce n’était pas le moment de s’énerver, se corrigea-t-elle. Elle n’avait désormais plus rien à accomplir, plus rien à prouver ; la pression n’était plus sur ses épaules ; elle n’était que spectatrice, une simple admiratrice du Tudal, curieuse comme les autres de savoir quel spectacle allait se produire sur cette immense scène pavée. Mais plus elle se répétait cette litanie, moins elle croyait à sa neutralité. Un homme – ou quoi que ce soit – allait mourir par sa faute. Elle était une meurtrière.

Elle se demanda une fois de plus pour quelle raison elle avait parcouru tout ce chemin à pied, bravé l’étouffante chaleur de cette fin de mois, affronté la foule hostile et acharnée, pour assister à une joute dont elle était certaine de l’issue. De la fatale issue. La décision s’était prise durant l’après-midi, alors qu’elle était encore couchée sur son lit, dans sa chambre de fortune, à contempler les lézardes courant au plafond, comme si cet assemblage de lignes brisées pouvait receler un quelconque pouvoir divinatoire (je lis dans les cartes, les entrailles d’animaux et les fissures du plafond). Suivant les méandres de ces linéaments sombres, elle avait essayé de se convaincre de l’inutilité de se rendre sur le site du discours, de l’intérêt d’agir comme Moerl et de passer la soirée en face d’un bon film en trois dimensions. Les dés sont jetés, s’était elle dit en se martelant la tête de ses poings, pour faire pénétrer durablement cette idée, assister à l’explosion ne fera qu’ajouter à ton sentiment de culpabilité et engendrera un traumatisme de plus à surmonter. Sans compter le risque de se faire démasquer par un membre de la sécurité du Tudal, qui ne manquaient pas de connaître son visage par cœur – d’après les informations de Sophie, sa fuite et sa retraite constituaient un élément très gênant pour les services de sécurité et de renseignement de l’ordre Tudal. Sa décision était donc prise : elle resterait ici jusqu’à l’heure prévue pour le discours.

Cinq minutes plus tard, elle déambulait dans les rues surchauffées de la ville et se demandait quelle serait la meilleure place pour voir le Tudal brûler comme un morceau de tissu.

A partir de ce moment, une pulsion morbide avait pris forme en elle. Impossible d’y résister, d’éluder son rôle dans cette histoire, de ne pas regarder son destin en face. Elle se disait qu’elle faisait preuve de courage en agissant de la sorte, mais peut-être n’était-ce que du voyeurisme ? Une noire volonté de contempler ce qu’elle pouvait accomplir de plus noir ? Elle n’en savait rien ; tout ce qui la motivait était en fait une irrépressible envie de voir s’accomplir ce qu’elle préparait depuis plusieurs semaines.

Elle réalisé qu’un mouvement de foule la faisait imperceptiblement avancer vers le balcon. A ce rythme, elle allait bientôt se trouver dans un angle mort et elle n’aurait plus d’angle de vue sur le micro. Elle essaya de reculer de quelques pas, taillant la masse humaine à coup de sourires et d’excuses murmurées d’une voix suave. Quelques minutes plus tard, elle retrouvait son emplacement d’origine et son point de vue imprenable sur le micro, cette mince et fière barre de métal se dressant au centre d’une bulle d’attention. Cette arme mortelle. La voix de Moerl résonnait encore à ses oreilles lorsqu’il lui avait indiqué la manière dont le dispositif devait se déclencher.

« C’est enfantin, le Tudal empoigne toujours avec force le micro au début de ses discours. Il suffit de placer un capteur de pression sur la tige, à la hauteur adéquate, et les premiers mot de sa palabre signeront sa perte.

« Et si quelqu’un l’empoigne avant ? avait-elle rétorqué. Si un technicien le saisit au bon endroit pour l’installer ou pour l’essayer ?

Moerl avait souri.

« Les techniciens sont à moi. Ils ont des consignes très précises à ce sujet.

Cela faisait environ une quinzaine d’agents à la solde de Moerl, avait calculé Léocadie, uniquement pour s’assurer que la phase finale se déroulerait sans accroc. Finalement, elle n’était qu’une goutte d’eau dans cet océan de sang.

Léocadie quitta tout à coup ses tergiversations éthiques. Un mouvement appela son regard, un bref clignotement orange dans l’entrebâillement d’une porte dérobée sur la rue Romarin. Le Tudal dans un bâtiment de cette petite rue piétonne ?

Une pulsion lui ordonna alors de quitter son emplacement si cher payé – deux heures d’attente et de transpiration – pour s’assurer de l’identité de la lueur orange qui lui était fugitivement apparue. Un tel acte n’aurait d’ailleurs pas eu une grande importance pour la suite : qu’elle se trouve ou non à son poste d’observation n’influait pas sur le déclenchement de la bombe. Mais elle résista à cette envie et resta noyée dans la masse informe des admirateurs du Tudal, invisible, inaccessible. Il était inutile de se mettre en danger en jouant les curieuses, de risquer d’attirer l’attention du Tudal ou d’un de ses gardes du corps en se dévoilant. Il ne lui restait désormais plus qu’une chose à faire : attendre.

4.10


C’était pourtant bien le Tudal que Léocadie avait aperçu dans l’embrasure de cette porte dérobée. Il venait de pénétrer dans cette ancienne échoppe discrètement aménagée en salle de détente, une confortable antichambre qui permettait de rassembler ses idées avant le moment de l’exhibition collective. Seul Paul Sampan avait choisi d’investir ce lieu, loin de la frénésie qui électrisait l’hôtel de ville, afin de s’accorder quelques minutes de réflexion.

Avant que le Tudal ne pénètre dans la sphère de conscience de Paul, ce dernier s’adonnait à la lecture de la bible orange, lové dans un profond fauteuil orange. Son attention était alors entièrement focalisée sur le contenu de l’ouvrage qu’il parcourait, notamment un passage sur la destinée de chacun et la nécessité d’accomplissement personnel. Il trouvait assez curieuse la référence à Machiavel – sans doute imposée par le Tudal et non choisie par les rédacteurs officiels – qui développait une réflexion sur la part des actes qui était le fruit du libre arbitre et celle qui était une manifestation de la volonté divine. L’auteur attribuait à chaque cause la moitié des actions humaines, établissant ainsi un équilibre virtuel entre la prédestination et la libre conscience. Pourquoi le Tudal, qui prônait sans relâche le total accomplissement de la destinée personnelle, insérait-il ce texte dans son ouvrage de référence ?

_ Parce qu’il est important que les hommes réfléchissent par eux même à cette question, fit une voix derrière lui. Mon rôle n’est pas simplement d’apporter des réponses sur un plateau d’argent, auquel cas je ne serais qu’un gourou de plus. Il faut que le questionnement soit intérieur, personnel, et que ceux qui choissent de placer le reste de leur vie entre l’étau de leur volonté soient conscient de la part de risque que cela représente et de l’aide que leur procure le Tudalisme en cas de doute.

Paul s’était vivement retourné dès les premiers mots prononcés par le Tudal, puis était resté coi, les yeux rivés vers celui qui avait lentement glissé vers lui, dans son flamboyant costume d’apparat. Lorsque la tirade fut terminée, il n’avait compris qu’une fraction infime du sens qu’elle véhiculait ; ce qui l’avait frappé était qu’elle répondait à un questionnement qu’il avait pensé.

_ Tu…m’a lu ? balbutia-t-il.

_ Bien sûr, avoua le Tudal dans un sourire.

Il n’avait pas ressenti le moindre picotement, cette sensation d’être violé, pénétré mentalement, ces signes avant-coureurs qu’il s’était enorgueilli d’avoir pu déceler au début de leur relation de travail. Le Tudal l’avait trompé depuis le début.

_ Bien sûr que je lis en toi, Paul, répéta-t-il. Comme en tous les autres, sans exceptions. Je comprends que tu m’en veuilles, mais tu dois comprendre que je n’ai fait que mon travail.

_ Tu m’a manipulé !

Le Tudal s’approcha de Paul. Il paraissait gêné, mais l’expert en communication ne se laissa pas apitoyer par le faciès qu’il lui présentait ; il savait que ce n’était qu’une ruse pour gagner sa sympathie.

_ Oui, je t’ai manipulé. J’ai manipulé la terre entière. J’ai dicté sa conduite à une quantité incalculable de gens avec un seul objectif. Tu sais quel est cet objectif ?

_ Devenir le maître du monde, aboya Paul dans un geste de dédain, tellement ces mots lui paraissaient faux.

_ Non. Mettre en place une hégémonie humaine. Mon action à long terme a pour but d’unifier les hommes, non dans une culture unique, mais dans un mode social unique. Ce mode social sera régi par le Tudalisme.

Le Tudal laissa passer quelques instants, le temps que Paul reçoive et accepte cette idée.

_ Mais pour quoi faire ?

_ Parce que c’est nécessaire à son développement. (Le Tudal s’assit dans l’un des voluptueux fauteuils) L’espèce humaine est, en quelque sorte, une erreur. L’évolution de ces primates habiles n’aurait jamais dû se faire de cette manière, en tout cas, pas aussi rapidement. Mais le mal étant fait, si j’ose dire, la seule action possible était une remédiation, une action dont le but était d’éviter que l’homme ne se détruise lui-même.

Paul s’était également posé sur une chaise. Il avait maintenant l’air hagard et les mains crispés sur ses genoux.

_ Nous…nous sommes en train de nous détruire ?

_ A petit feu, oui. Le lénifiant confort qu’a installé dans les foyers occidentaux la média-technologie concourt, à moyen terme, à un recul de l’intelligence humaine.

_ Mais tu utilises la média, s’exclama Paul en se levant, pour véhiculer le Tudalisme en dehors de la France.

_ Oui, mais dans ce cas précis, la média est un moyen, et non une fin.

Paul réfléchit à cette phrase, ainsi qu’à celles qui l’avaient précédée. Il leva la tête et lança, d’un ton cynique :

_ Finalement, tu es donc bien une sorte de Messie ? Tu est venu sauver les hommes de leur pulsions d’autodestruction.

Le Tudal pouffa d’un rire léger.

_ Pourquoi avez-vous tous des références bibliques ? Je suis comme un architecte qui viendrait assurer la construction d’un bâtiment qui aurait mal débuté.

_ Qu’est que cette maison a de si important ?

_ Cette maison, confia le Tudal dans un souffle, devra résister à toutes sortes d’intempéries et abriter tout un tas de personnes importantes.

_ Je ne comprend rien, avoua Paul en secouant la tête.

_ C’est normal, conclut le Tudal en se levant.

Paul se rassis et contempla l’homme drapé dans sa tunique orange marcher lentement dans cette pièce exiguë, confidentielle antichambre de l’avenir du monde. Il se concentra sur les mouvements du Tudal et n’arriva pas à déceler dans sa démarche, dans la succession de ses pas, dans le balancement de ses bras, dans le port altier de sa tête chauve, autre chose qu’un homme et qu’un orateur de génie. Etait-ce vraiment le sauveur de l’humanité ?

_ Tu crois qu’il y des glaces, ici, demanda subitement le Tudal ?

_ Euh…je crois qu’il y un espace-froid dans la pièce à côté.

_ Je reviens.

Le Tudal disparut par une porte et réapparut par une autre, un cône glacé à la main.

_ Il y a plein de parfums, lança-t-il à Paul, tu devrais en prendre une.

Un messie, ça ?

_ Est-ce que tu es humain ?

Le Tudal s’approcha de lui et lui tendit sa main libre.

_ Regarde, dit-il. Regarde bien cette main. (il la tourna plusieurs fois, plia ses doigts, exhiba sous les yeux de Paul ses phalanges repliées en un poing). Est-ce que ça ressemble à une main d’humain ?

Paul contempla cette extrémité de chair et d’os, suivit des yeux les veines courir sous l’épiderme, vit les tendons se tendre, les articulations blanchir et la peau s’étirer sous la pression des os en mouvement. Il remarqua les milliers de pores profilés sur le dessus de sa main, les minuscules poils bruns qui y poussaient comme en jachère, un grain de beauté non symétrique sur la base du pouce. Rien dans ceci n’évoquait autre chose qu’une main.

_ Oui, c’est une main humaine, déduisit Paul.

Le Tudal retira sa main et la cacha derrière son dos, l’air taquin et amusé. Il croqua dans sa glace et déclara :

_ C’est bientôt l’heure de mon discours. Les organisateurs vont s’inquiéter de mon absence. As-tu une dernière chose à me demander ?

Cela ressemblait à des dernière volontés, songea fugacement Paul.

_ Est-ce que je t’aurais suivi, si tu ne m’avais pas manipulé ?

Le Tudal fit une moue.

_ Peut-être pas.

_ Est-ce que je détesterais autant Tyler, si tu ne m’avais pas manipulé ?

Le Tudal termina sa glace.

_ Non, sûrement pas.

_ Mais pourquoi ?

_ C’était ainsi la meilleure façon pour que vous cohabitiez. Pour t’empêcher de l’approcher et pour éviter que vos affaires ne se croisent. (Le Tudal posa sa main sur son épaule) C’était uniquement pour te préserver, Paul. Ce garçon aurait pu te conduire à ta perte.

_ Pourquoi m’as tu choisi ?

Le Tudal présenta son dos à Paul. Sa voix se fit plus faible, peut-être plus douce. Paul hésita à la juger sincère.

_ Le hasard. Tu m’étais sympathique et j’avais besoin d’un type comme toi.

_ Comme moi ?

_ Je dois y aller, tu me rejoins dans cinq minutes. N’oublie pas de faire le tour pour ne pas être vu.

Le Tudal s’éloigna et laissa Paul se noyer dans un abîme de pensée. Il commençait à prendre conscience de la vie qui aurait pu être la sienne s’il avait refusé la proposition du Tudal, un an plus tôt. Lorsqu’il quitta la salle de détente, ses sourcils étaient froncés, ses poings serrés, sa silhouette droite comme un i. Il avait gagné cinq centimètres et perdu dix ans. Un mot se forma rapidement sur ses lèvres : aliénation.

4.11


Le Tudal ne prit pas la peine de faire le tour, c’est à dire de traverser le bâtiment dans le sens de la longueur, d’émerger place Louis Pradel et de gagner l’hôtel de ville par l’entrée officielle, dûment sécurisée par une haie d’honneur en uniforme. Il sortit de la salle d’attente par la porte par laquelle Léocadie l’avait aperçu et pénétra dans l’hôtel de ville par une petite porte grinçante. Son trajet à découvert se limitait à la rue à traverser, mais il prit la précaution de paraître aux yeux des humains présents aussi invisible qu’une fourmi, y compris pour la belle qui le guettait. Il ne revêtit son habit mental de Tudal que lorsqu’il se fut introduit dans la vaste salle formant le rez-de-chaussée, juste sous le balcon, où l’attendait celui qu’il voulait voir.

Quelques temps après ce tour de magie insoupçonnable, Léocadie eut un autre sursaut de surprise. La silhouette qu’elle venait de percevoir n’était plus celle d’un pseudo messie, mais celle d’un grand gaillard aux cheveux fous dont la tête dépassait largement de l’horizon de la foule et dont les bras se taillaient un chemin vers le devant de la place –droit sur elle. Gino, mais également Marc – à peine moins grand que le brésilien – et, elle le devinait, Romain la cherchaient. Elle ne se demanda pas pourquoi ils la cherchaient, ni comment ils avaient pu savoir qu’elle se rendrait à ce discours (Sophie ?). Sans hésiter, elle se fraya elle aussi un passage au milieu des corps qui l’entouraient et tâcha frénétiquement de gagner le côté opposé de la place. Elle dut jouer des coudes ; ses sourires n’avaient plus de prise sur l’état de fébrilité religieuse qui commençait à gagner les spectateurs. Elle fut rapidement ruisselante de sueur sous la chape d’air mêlée de respiration âcre qui la surplombait. Elle s’arrêta, ôta sa casquette et s’éventa farouchement le visage, sans effet notable. Un coup d’épaule ; son couvre-chef vola dans les airs et se retrouva à terre, bientôt écrasé par des piétinements impatients. Léocadie le ramassa : le morceau de tissu qu’elle tenait entre ses doigts venait de franchir le seuil qui séparait une casquette d’un déchet. Elle le jeta derrière elle et continua sa progression, les membres humides, les cheveux collés par la transpiration. Elle n’avait jamais connu d’air aussi lourd, de climat aussi oppressant. Telle était sa situation lorsque l’éclair éclata au dessus de Fourvière et qu’un grondement sourd fit sursauter d’un seul bond plusieurs centaines de personnes.

Dans la salle de préparation, l’agitation ambiante n’avait rien à envier à l’excitation de l’extérieur. Maquilleurs, techniciens de maintenance, journalistes, agents de sécurité et divers autres corps de métier se disputaient la place que représentait cette vaste salle, dans laquelle le Tudal avait naguère donné sa première interview. Paul venait de pénétrer dans la ruche bourdonnante et avait été pris en otage par une styliste qui voulait totalement renouveler sa garde robe avant qu’il ne paraisse au balcon. Tyler et Balthazar devisaient dans un angle mort et observaient du coin de l’œil le ballet des spécialiste audio qui effectuaient les derniers réglages du retour son. Ils avaient également remarqué le bonhomme qui se baladait benoîtement au milieu des abeilles affairées, les mains dans le dos, la moustache fière et sans complexe recouvrant une partie de sa lèvre supérieure, qui observait d’un air intéressé tout ce qui lui passait à portée d’œil.

L’homme sursauta – comme tout le monde, d’ailleurs – lorsque le roulement de tambour céleste retentit dans la pièce. Chacun stoppa son geste et se métamorphosa en statue de cire durant de longues secondes de silence. Puis la vie regagna crescendo la troupe de spécialistes qui reprirent le fil précis de leurs préparatifs. Seul le spectateur moustachu ne réintégrait pas son habituel train-train et se mettait à lancer des regards affolés dans chaque coin, agitait les bras en sémaphore et effectuait des cercles dans la large salle.

Enfin, une main se posa sur son épaule, ce qui le figea sur place.

_ Carlos, fit le Tudal. Vous allez bien ?

Il se retourna et ses yeux rencontrèrent le bleu de ceux du Tudal.

_ Je suis content de vous voir, dit-il en agrippant la tunique de son interlocuteur et en y laissant des traces humides. Ceci ne va pas annuler le spectacle au moins ?

Le Tudal leva les yeux en suivant la direction que pointait le doigt de Carlos Miros et secoua la tête.

_ Ne vous inquiétez pas. Même la pluie ne parviendra pas à annuler mon allocution.

Carlos relâcha son étreinte, essuya ses mains sur son pantalon et se détendit. Un sourire fit se redresser ses moustaches.

_ Mon ami, vous êtes un sacré numéro. Je vous avais dit que vous iriez loin.

_ Et moi, je vous avais dit que nous nous reverrions. Mais à présent, vous devez savoir qu’on m’appelle Tudal.

Tape amicale sur l’épaule du Tudal, nouvelle tâche brune de sueur.

_ Pas de chichi, mon ami. Tu as fait du chemin, mais faut pas prendre la grosse tête.

_ Et oui ! confirma le Tudal en se déridant. Vous aussi : une nouvelle silhouette ?

Carlos fit un pas en arrière et passa une main moite sur son estomac pratiquement plat. Le Tudal fut forcé de constater qu’il ne laissa aucune trace de transpiration sur sa chemise.

_ Vingt kilos de moins, éructa Carlos en se tapotant le ventre. Maintenant, je peux vous courser jusqu’au bout du monde.

_ Et directeur d’une chaîne nationale, renchérit le Tudal.

_ Exactement. Comme quoi, Lyon peut ouvrir toutes les portes.

Le Tudal haussa un sourcil.

_ Toujours pas converti ?

_ Jamais de la vie, mon ami.

_ Je vois. Avez vous découvert mon secret, pour les parapluies ?

Carlos fit une moue contrariée.

_ Non. Mais je suis certain qu’il y a un truc.

Ce fut au tour du Tudal de prendre le producteur par l’épaule.

_ Monsieur Miros, vous avez pu constater que vos caméras son idéalement installées. Votre argent a été bien placé.

_ Pardieu, j’espère bien.

_ Alors si vous vouliez bien me laisser me concentrer avant le discours…

Le producteur fronça les sourcils et se gratta la joue ; son visage s’illumina.

_ J’ai compris. Petit coquin, tu prépares encore une autre surprise. Un nouveau miracle ! Entendu, je te laisse finir tes petits préparatifs. On se retrouve après le show.

Le Tudal laissa sortir le financeur de l’opération en lui faisant de petits signes de la main. Une perle comme celle là, on devait la ménager : Carlos Miros était le producteur le plus incompétent, le plus imprévoyant et le plus pingre du monde entier.

4.12


Il n’y eut pas de miracle.

Ce que virent Carlos Miros, la somme des admirateurs formant les spectateurs directs, quelques riverains accoudés à leurs balcons, les média-spectateurs rivés à leurs écrans et les membres du service de sécurité personnel du Tudal – points bleu marine entourant et contenant la foule – ce qu’ils virent n’était qu’un discours de plus, durant lequel le Tudal officialisa ses visées politiques, annonça un partenariat économique avec la société de services Starnet, enfonça une peu plus dans les cœurs le coin orange qu’il avait planté un an plus tôt. Et ne toucha pas une seule fois au pied du micro. Durant la totalité de l’allocution de leur chef, les trois adjoins restèrent plantés derrière lui, debout dans son ombre, les mains dans le dos, se demandant bien quel était leur rôle sur ce balcon et quel projet le Tudal avait eu pour eux en les incorporant à son allocution. Tous les trois avaient l’air plutôt maussades, comme s’ils avaient hérité d’une mauvaise nouvelle quelques jours auparavant, mais celui dont la mine exhalait la plus grande tension était sans conteste Paul Sampan.

Du point de vue du public, définir la nature des troubles qui agitaient ces personnages était impossible ; aussi Léocadie ne s’y risqua pas. Recluse au fin fond de l’immense place carrée, son champ de vision partiellement occulté par des têtes et des membres gesticulants, elle n’eut le loisir que d’examiner très sommairement les visages des hommes présents sur ce haut balcon. Elle remarqua les airs renfrognés et fatigués des trois figurants – le Tudal lui même n’avait pas une excellente mine – mais ne put détailler leurs diverses réactions. Elle ne passa cependant pas à côté de ce détail si important, si inattendu : le Tudal gardait sans arrêt les mains dans son dos, à l’image de ses trois compères.

La péroraison de l’orateur s’acheva dans un tonnerre d’applaudissements. Seule Léo ne partageait pas la liesse collective et rongeait son frein, de moins en moins sensible au contenu du discours. Elle voyait déjà l’allocution se terminer, le micro se faire enlever par des mains anonymes et ses espoirs s’enfuir avec lui. Pire, elle imaginait un technicien non informé du danger se saisir du pied un peu trop fermement et l’explosion tant attendue se produire dans le bâtiment de l’hôtel de ville, faisant au passage nombre de victimes innocentes.

Au dessus d’elle, le véritable tonnerre avait fait entendre son cri plusieurs fois durant le discours, accompagné de sa cavalerie de nuages noirs, et un vent glacé descendait sur la ville comme un faucon sur une proie.

L’allocution ayant touché à sa fin, il ne restait plus à Léo que l’espoir que le Tudal n’appréhende le pied du micro lors de l’habituelle séance de questions, qui ne tarda pas. L’orateur dut attendre durant de longues secondes que le calme se fût installé dans la vaste place des Terreaux – le brusque refroidissement de la température n’altérait pas l’enthousiasme des spectateurs – avant de consentir à faire circuler un micro dans l’assistance. Une volée de mains se leva ; certaines sautillaient sur place, d’autres se hissaient sur des promontoires humains, toutes se dressaient fébrilement dans l’espoir d’être repérées par le maître des lieux. Le Tudal en choisit une, le prolongement d’une jeune fille à l’air exaltée. La pluie commença à tomber avant qu’elle ne reçut le micro, mais cela ne changea rien à sa détermination et à l’ivresse collective . Elle s’écria :

_ Tudal, je vous aime ! Vous êtes trop…

La suite se perdit dans l’eau et le vent car le micro lui fut immédiatement ôté. Nouvelle érection de mains ; le Tudal désigna une patte velue appartenant à un homme d’âge mur, très peu remuant au regard de ses congénères. Il demanda :

_ Tudal, je voudrais savoir s’il est vrai que Monsieur Dool et monsieur Sampan se détestent ? Ou est-ce une simple rumeur de plus ?

A l’énoncé de cette question, tout se passa très vite. Paul, qui ressassait depuis le début de l’exhibition les paroles que lui avait livrées un peu plus tôt le Tudal et dont l’envie de dénoncer l’aliénation dont il avait été l’objet lui brûlait les lèvres eut un ultime sursaut d’adrénaline. Sans réfléchir, il s’élança vers le devant du balcon avant que le Tudal n’ait eu le temps d’articuler un mot. Il était hors de lui, ses yeux lançaient des éclairs, sa bouche se tordait en un rictus de hargne ; son bouillonnement intérieur venait de trouver un exutoire extérieur. Il bouscula du coude celui qui, quelques minutes avant, était encore l’homme en qui il avait la confiance la plus profonde et l’envoya rouler derrière lui. Il attrapa le pied du micro à deux mains et commença à vociférer ses révélations de toutes ses forces.

Alors qu’un assemblage encore incompréhensible de sons sortait de sa bouche, une capsule contenue dans la tige de métal se dépressurisa et libéra un gaz qui s’enflamma instantanément par frottement. Le visage de Paul Sampan fut pris dans la fournaise et s’enflamma ; ses vêtements prirent également feu instantanément, le transformant en torche humaine. Tyler et Balthazar, qui se tenaient bien en retrait, reçurent quelques gerbes de feu qui leur brûlèrent les sourcils et brunirent leur peau, mais ne furent jamais en danger. Le Tudal, lui, n’avait reçu qu’une relative augmentation de la température, mais cela avait suffi à l’anéantir : il gisait couché sur le marbre gris, entre le balcon et l’escalier qui y montait, en état de choc. Parmi les équipes qui le récupérèrent et le conduisirent à l’hôpital, tout le monde supposa que c’était un coup involontaire de Paul Sampan qui l’avait assommé, et personne ne se douta qu’il avait fait une réaction à la chaleur.

Depuis son refuge, presque au fond de la place, Léo ne perçut pas tous ces détails. Lorsque la gerbe de flamme s’éleva du balcon, lorsque la silhouette en feu se mit à déambuler avant de s’écrouler, elle eut plusieurs réactions contradictoires. La peur, tout d’abord, l’étreignit. Bien que ce fût la raison de sa venue, la vision de cet être de souffrance, gesticulant en aveugle alors qu’il était en train de mourir dans l’impuissance générale, la remplit d’effroi. Une peur viscérale, humaine, irrépressible, normale. En même temps, un soulagement se fit en elle, comme une soupape qui cède, libérant un trop-plein de pression. Elle avait gagné, elle avait vaincu le Tudal, elle avait mis un terme à cette folie. Aucune des raisons qui l’avaient poussé à commettre ce geste ne lui revint à ce moment, juste cette sensation de légèreté, cette certitude de l’accomplissement de son action et de la récompense de ses efforts. Mais, rapidement, cette joie laissa place au doute, puis le doute se mua en une désagréable désillusion : Ce n’était pas le Tudal. Tout le monde autour d’elle scandait le prénom de celui qui venait de tomber face contre terre. Paul. Paul Sampan. Alors que le malheureux expert en communication s’écroulait sur la froide dalle du balcon, c’étaient les espoirs de Léocadie qui s’effondraient sur eux même, se ramassaient en une boule située au creux de sa poitrine.

Autour d’elle, une panique sans précédent se forma, mais elle n’en eut pas conscience. Les gens s’excitaient, cherchant une issue à cette place surpeuplée, ce piège à l’échelle d’un quartier. Aucun danger ne menaçait le public ici rassemblé, mais lorsque la mort s’installe quelque part et prend une âme, les témoins de cette passation ne peuvent qu’être tentés de fuir. Une odeur de chair grillée se mêlait à la senteur, plus subtile, de la pierre chaude qui reçoit de l’eau fraîche ; le tout ne faisant qu’attiser les ardeurs des rats pris au piège. Tous les éléments propres à une cohue désorganisée étaient présents : bousculade, cris hystériques, imprécations affolées se répétant en écho d’un bout à l’autre de la nasse, chutes sur le sol trempé, piétinement de victimes innocentes essuyant de leur corps l’inconscience des hommes, paroles apaisantes prononcées d’une voix tremblante par un service d’ordre débordé, combats locaux pour un centimètre gagné sur le chemin à parcourir, séparations de membres de nombreuses familles…Tous les humains réagissaient comme il était absolument logique et nécessaire qu’il le fassent, sauf Léocadie.

Léocadie se retrouva rapidement seule, passant du statut d’obstacle au flot des fuyards à celui d’îlot solitaire, au fur et à mesure de la vidange de la place. Elle s’assit sur la pavé et s’adonna longtemps à la contemplation de ses pieds. Inutile de se livrer à des longueurs en explicitant l’écheveau des questionnements qui la taraudaient, car l’état d’esprit dans lequel elle se trouvait importait plus que la nature de ses pensées. Un remords ineffable s’était emparé d’elle. Elle avait non seulement la sensation d’avoir tué un homme innocent – à ses yeux tout au moins – mais également celle d’avoir laissé sa cible s’enfuir sans être inquiétée. C’était tout son mode de pensée, les fondements de sa santé mentale qui s’en trouvaient ébranlés. Pas un seul moment elle n’imaginait que sa propre sécurité pouvait être, elle aussi, mise en péril ; qu’elle pouvait être suspectée, de part son comportement singulier, d’être à l’origine du drame.

Se sentiment se réveilla lorsqu’elle ressentit une pression sur son épaule. Elle sursauta. Un jeune homme en uniforme était penché sur elle. Elle cligna des yeux et fit un panoramique vertical du personnage. Cheveux courts, traits tendus, sourire forcé – mais mignon – uniforme dégoulinant de pluie, insigne orange luisant, pistolet accroché à gauche, matraque à droite.

_ Ça va, mademoiselle ?  cria l’agent de sécurité pour couvrir le vacarme ambiant.

Léocadie ne réagit pas. Allait-elle se trahir si elle ouvrait la bouche ?

_ Mademoiselle, vous êtes blessée ?

Léocadie ne pouvait détacher son regard du sourire impeccable de son inquisiteur. Peut-être était-ce son absence de réponse qui risquait de lui mettre la puce à l’oreille. Il fallait qu’elle dise quelque chose. N’importe quoi.

_ Mademoiselle ?

Le jeune homme passa sa main devant le visage de Léocadie, qui ne cillait toujours pas. Elle était toujours fascinée par cette bouche, ces lèvres, ces dents, qu’elle trouvait superbes – l’équilibre parfait, l’aboutissement ultime de l’évolution des sourires de l’univers. Ce sourire ne pouvait pas être naturel, un sourire comme celui-là n’existait pas dans la nature. Quoi que…Dans le nombre total de sourires que la nature pouvait offrir, il était fort possible qu’il en existât un qui ressemblât à ça. Non, c’était un sourire forcé, ça se sentait, un sourire faux, outré. Le propriétaire de ce sourire ne pouvait être qu’un de ces gars qui cherchent l’avancement rapide, les coups d’éclat, les arrestations glorieuses. Bientôt, il allait deviner qu’elle était l’instigatrice de l’attentat, une dangereuse terroriste, un démon à gueule d’ange, une ennemie du Tudalisme. Il allait flairer la trahison qui se dissimulait derrière son minois si avenant et il allait l’arrêter. D’abord, il appellerait du renfort, puis il la mettrait debout, à moins qu’il ne la maîtrise à même le sol, enfonçant son visage contre le sol ruisselant d’une eau sale. C’est ça, il allait lui faire une clef de bras, la clouer au sol et…

_ Ohé, lança le jeune garde derrière lui en faisant des signes du bras. Par ici, une personne en état de choc.

Léocadie se retourna et lança le regard le plus noir qu’elle n’ait jamais adressé à personne.

_ Mademois…

Bondissant comme un ressort, Léocadie se défit de l’étreinte de son protecteur et se rua du côté opposé à celui de l’arrivée des renforts demandés. Elle pédalait sur le sol mouillé comme un chaton sur un parquet ciré. Lorsqu’elle réussit enfin à prendre un pas de course convenable, elle regarda derrière elle, persuadée que le jeune et bel agent de sécurité la talonnait de près. Mais le garde n’avait pas bougé d’un pouce, scotché sur place après le départ en trombe de Léo.

Il existait depuis plus de quatre mois une statue du Tudal, en taille réelle, au centre de la place des Terreau. Cette sculpture était solidaire d’un pied en béton poli, pied qui pesait au moins 150 kg et qui était solidement ancré dans le dallage de la place. Autant dire que cette statue avait été disposée de manière durable et que ce n’était pas un choc qui risquait de l’abîmer, encore moins de la faire basculer.

Lorsque Léocadie regarda de nouveau devant elle, elle se trouva face à face avec cette statue, représentation théorique et idéale du Tudal en train de se signer. Son front percuta l’inaltérable torse du meneur religieux, puis ses pieds perdirent leur adhérence et son crane percuta une seconde fois une surface dure, le sol. Etrangement, Léocadie se surprit en cet instant – celui où elle ne touchait plus terre – à penser à ses amis, Gino, Marc et Romain, qui avaient passé outre sa subite et inutile trahison, qui avaient bravé les éléments pour la chercher, qui n’avaient jamais titré un trait sur son existence. Et puis elle se remémora un doux souvenir d’enfance, une chatte qui s’appelait Michka et qu’elle serrait tout contre elle pour s’endormir. Et puis elle se souvint qu’elle ne s’était pas brossé les dents depuis deux jours. Et puis plus rien.

Le néant l’envahit comme une mère accueille son enfant contre sein. Léocadie ne pensa plus à rien, son histoire s’arrêtait ici. Du moins le pensait-elle.

4.13



Le silence qui suivit l’évacuation frénétique de la place des Terreaux avait quelque chose de solennel, de biblique, de féroce. Seul fond sonore, la pluie continuait de tomber, de plus en plus drue. Le ciel se lavait de toutes les exactions qui avaient eu lieu ici. Derrière le rideau opaque que formait la chute de l’eau, l’hôtel de ville avait l’air lugubre, semblable à une vieille bicoque abandonnée qui aurait vu les pires atrocités se dérouler en son sein, une maison à la Stephen King.

Dans le bâtiment, l’ambiance n’était pas plus joyeuse. Le corps inerte du Tudal avait été transporté dans une ambulance qui sillonnait en ce moment la ville, toutes sirènes hurlantes. La médiavision gérait tout : l’itinéraire était calculé et réajusté en temps réel, en fonction du trafic instantané fourni par des capteurs urbains omniprésents, la chambre de l’hôpital était prête, les brancards attendaient déjà sous le porche l’arrivée du véhicule. Mais toute la technologie du monde n’empêchait pas la nécessité du transport physique et tout l’hôtel de ville priait pour qu’il se fasse dans les meilleures conditions.

Paul ne fut pas embarqué dans l’ambulance. On attendait un corbillard, mais personne n’était pressé de le voir se garer devant la grille en fer forgée. Paul avait été examiné par un médecin puis placé sur une sorte d’autel improvisé, et un prêtre Tudal lui donnait désormais les derniers sacrements, selon les rituels qu’avait instaurés le Tudal. Ses amis et tous ceux qui se sentaient proches de lui formaient un cercle, main dans la main, autour de l’ecclésiastique et du corps.

Sa sépulture serait exemplaire. Tout le monde le psalmodiait, les yeux vides et perdus dans le néant, les joues creusées, les bouches figées en un rictus de peine ; certains venaient parfois le lui jurer en pleurant contre l’étoffe de sa chemise carbonisée. Tout le monde regretterait Paul, son engagement, sa gentillesse et son sens de l’écoute.

Lorsque les hommes meurent, leurs qualités leur survivent encore quelques instants.

Ce fut une autre ambulance qui transporta Léocadie loin de ce lieu de deuil et de douleur. Le trajet fut un peu plus long, la chambre fut moins vite libérée et le protocole de l’admission prit un peu plus de temps. Mais elle fut prise en charge par le circuit des urgences aussi efficacement que son prédécesseur.

Ses amis ne savaient pas où elle était. Ils ne l’avaient pas vu durant le discours, n’avaient pas fait le lien entre l’explosion et sa disparition et n’imaginaient pas qu’elle fût entre la vie et la mort. Ils regagnèrent à pied la rue du quai et s’isolèrent tous dans leur chambre respective.

La tête dans ses mains, Gino se demandait s’il continuerait à peindre. Sa muse étant partie – définitivement, semblait-il – il lui semblait impossible pour lui de continuer à créer. Cela faisait déjà plusieurs semaines qu’il ne se satisfaisait plus de ses œuvres personnelles et que les caricatures ne l’amusaient plus. Il cherchait autre chose, une ouverture, une opportunité, mais il ne le savait pas encore. Il en avait parlé à Romain qui avait grogné qu’il n’était pas le seul à souffrir.

Ce dernier avait également commencé à espacer ses petits boulots. Le changement l’agaçait, la répétition l’agaçait, la précarité l’agaçait. Il ne voyait plus l’intérêt de multiplier les boulots variés s’il ne se reconnaissait plus dans ces variations. La répétition lui était devenue routinière. Il se sentait l’âme d’un chef d’entreprise ; toutes ses expériences lui avaient donné un aperçu du monde du travail assez étendu pour qu’il soit certain de ne plus vouloir être un employé. S’il parvenait à faire le deuil de la belle blonde, il parviendrait sans doute à suivre ses envies et à monter l’entreprise de ses rêves. Après tout, l’accomplissement personnel était à la mode.

Marc commençait à sortir de sa dépression. Se retrouver dans un climat viril et masculin l’avait – contre toute attente – plus efficacement aidé que s’il s’était jeté dans les bras de la première venue. Marc était jongleur de rue. C’était son occupation depuis de très nombreuses années, et sa première activité stable depuis sa sortie de prison. Il avait un numéro qu’il avait rodé avec Fanny et qui leur permettait de gagner suffisamment d’argent pour s’offrir le train de vie qui leur convenait. Depuis le départ de sa belle, il n’avait pas touché à des quilles ni à des balles. Depuis le départ Léo, il n’avait plus touché à rien, se retirant dans une inactivité totale, une négation de tout ce qui le faisait vibrer auparavant. Ce jour-là, après avoir vu Paul Sampan être brûlé vif et être rentré tout trempé dans sa chambre, il voulut se changer et chercha des sous-vêtements sous son lit. Ses mains se refermèrent une sur forme ronde et molle, il relâcha subitement sa prise et lâcha un petit cri. Surpris par son gémissement assez peu masculin, il décida de faire mains basse sur ces instruments et de s’en débarrasser. Mais lorsqu’il eut les trois balles en main, il se bloqua. Comme par réflexe, sa main droite jeta une balle en l’air, sa main gauche l’attrapa tout en jetant une autre balle en direction de sa main droite, et ainsi de suite. Il jonglait.

Le destin de ces trois jeunes hommes leur appartenait. Ils devraient apprendre à le construire sans la présence féminine qui avait illuminé leur passé, à envisager leur vie en suivant leur propre et seul instinct. Nul doute qu’ils seraient à la hauteur.

Sophie et Fanny apprirent la nouvelle de la mort du Tudal par la médiavision. Et oui, le Tudal était mort, ses brûlures lui avaient été fatales. L’homme le plus prometteur d’Europe – et peut-être du monde – avait succombé de ses blessures suite à un attentat terroriste, le premier depuis près de cent ans. Fanny ne put qu’être choquée par ce décès. Après tout, le Tudal ressemblait trait pour trait à Léopold et, même si elle ignorait les théories de David Moerl, elle avait fait le rapprochement entre les deux hommes. Mais, une fois le choc encaissé, ses préoccupations se portèrent sur des sujets beaucoup plus importants pour elle. Fanny avait Sophie, et après avoir totalement envahit sa vie elle vampirisait désormais ses projets. Ses projets, c’était évidemment vivre en commun, fonder une famille. Il n’était pas biologiquement évident pour un couple d’homosexuelles d’avoir des enfants, mais les solutions existaient. Le plus dur était de vaincre un certain nombre d’irréductibles tabous et de suivre ses envies. Sophie en valait la peine.

Sophie fut davantage peinée pour Léocadie. Elle découvrit avec stupeur sur le RMC ce fait divers qui annonçait que le corps d’une jeune fille, admise pour une commotion cérébrale, avait disparu de l’hôpital Saint-Antoine, le soir même du décès du Tudal. Elle reconnut immédiatement le nom et le visage de son ancienne amie. Léocadie avait disparu, au nez et à la barbe de tout un hôpital, dans un état critique. La police envisageait un enlèvement mais ne négligeait néanmoins aucune piste. Sophie culpabilisa un long moment de cette disparition, s’imaginant que c’était de sa faute si Léo avait choisi un chemin si dangereux. Puis, un matin, elle cessa de penser à elle, en voyant Fanny rentrer avec un sourire vissé sur le visage. Elle avait peut-être trouvé un couple de pères pour leur futur enfant.

Les évènements politiques qui secouèrent le pays à cette époque ne la toucha pas. Que Loup Chein, le chef de l’armée Tudal – dont personne ne soupçonnait l’existence – prenne les rennes du Tudalisme la troublait moins que la difficulté du choix d’un prénom. Que le dit remplaçant s’autoproclame Nouveau Tudal au bout d’un an la laissa de marbre, tout comme les regards suspicieux posés sur son ventre rebondi. Et la manière dont le Nouveau Tudal entreprit de continuer le travail de son prédécesseur l’intéressait moins que la régularité des heures des tétées.

Elle donnait la vie, et c’était la seule chose qui importait.

Enfin, le même jour que le décès du Tudal, David J. Moerl, tombait dans le vide depuis le toit de son immeuble du 257 Quai Jules Courmont. Personne ne savait pourquoi il était sur ce toit, ni même comment il avait pu connaître le code d’accès. A ce jour, ce mystère n’est toujours pas résolu.



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