Littérature russe








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LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE


— LITTÉRATURE RUSSE —

Ivan Chmeliov

(Шмелёв Иван Сергеевич)

1873 – 1950

LE SOLEIL DES MORTS

premiers chapitres traduits par henri mongault

(Солнце мертвых)

Traduction parue dans le Mercure de France, 34e année, t. 166, 1923.

Ce texte est publié avec l’accord des héritiers d’Ivan Chmeliov ; le téléchargement est autorisé pour un usage personnel, mais toute reproduction est strictement interdite.
Bien qu’il soit encore inconnu en France, Ivan Chmélov n’en est pas moins un des plus grands écrivains russes vivants.

Né à Moscou en 1873 dans une famille de négociants, M. Chmélov se familiarisa dès l’enfance avec le parler si savoureux des marchands moscovites et les mœurs populaires. Plusieurs années passées en province, au sortir de l’Université, lui fournirent l’occasion d’enrichir encore ses observations et son vocabulaire. Aussi quand, en 1906, il aborda la littérature, se révéla-t-il d’emblée comme un profond connaisseur de la vie russe et un maître du verbe : sa langue est peut-être, avec celle d’Ostrovski et de Leskov, une des plus riches de toute la littérature russe.

Ses œuvres, parmi lesquelles il faut citer Déchéance, Le Citoyen Oukléïkine, Un Garçon de Restaurant, Sous le Ciel, Adieux à la Vie, L’Inépuisable Coupe, sont empreintes à la fois d’une chaude pitié et d’une cristalline sérénité. Cependant la guerre amena un changement dans sa manière, qui devint plus nerveuse, parfois même trépidante. Après avoir pressenti la grande tourmente : La Face Secrète, 1915, Plaisante Aventure, 1916, il en subit toutes les horreurs dans cette Crimée qu’il affectionne et qu’il s’est plus d’une fois complu à dépeindre.

Réfugié en France depuis le printemps dernier, M. Chmélov travaille à une trilogie où se refléteront les événements contemporains. Le Mercure de France, qui a le premier signalé le nom de M. Chmélov (15-IX-1921), publie ici les premiers morceaux de ce grand ouvrage.


LE MATIN
Derrière le mur de terre glaise, un pas lourd, un craquement de branches sèches troublent mon sommeil agité…

De nouveau Tamara se presse contre ma cloison, Tamara, belle vache d’Emmenthal à robe blanche tachetée de roux, soutien de la famille qui habite au-dessus de moi sur la colline. Tous les jours elle lui donne trois bouteilles d’un lait chaud mousseux, où, lorsqu’il bout, la graisse se joue en paillettes d’or.

Oublions ces bagatelles.

Voici donc une nouvelle aurore…

Ah, oui, j’ai vu en songe des choses étranges, telles que la vie n’en connaît pas.

Depuis plusieurs mois, je fais des rêves somptueux. Pourquoi ? La réalité est si indigente... Des jardins, des palais... Mille chambres luxueuses, mille salles des Mille et une Nuits, éclairées par des lustres aux feux bleus, — des feux d’un autre monde, — ornées de tables en argent où s’amoncellent des fleurs, des fleurs d’un autre monde... Douloureusement je déambule de salle en salle à la recherche de quelqu’un que j’ignore. Angoissé, désespéré, je plonge, à travers les énormes baies, mes regards dans le parc dont les tapis verts font songer à d’anciens tableaux. Le soleil luit, je crois, mais d’une lueur pâle, sous-marine, une lueur de fer-blanc. Ce n’est pas notre soleil. Et partout des arbres en fleurs, des arbres d’un autre monde : de hauts lilas où pendent de pâles clochettes, des roses fanées. D’étranges gens, — visages figés, vêtements blancs, des personnages d’icones, dirait-on — marchent avec moi par les salles, regardent avec moi par les baies. Un affreux pressentiment me dit que ces gens ont traversé l’Épouvantable, qu’ils ne sont plus de ce monde... Une insurmontable affliction m’accompagne à travers ces salles dont le luxe m’oppresse…

Je suis heureux que quelqu’un me réveille…

Évidemment, c’est Tamara... Quand le lait bout... Ne pensons pas au lait... Le pain quotidien ? Nous avons de la farine pour quelques jours… dissimulée en de sûres cachettes, crainte de perquisitions nocturnes... Il y a des tomates au verger, vertes encore, il est vrai, mais qui bientôt rougiront… Puis une dizaine de pieds de maïs, et le potiron commence à se nouer… Assez, ne songeons à rien !

Le corps courbaturé répugne à se lever. Pourtant il faut aller aux vallées fendre des « loups », de grosses racines de chêne. Toujours la même chose !...

Que fait donc Tamara près de la haie ?... Je perçois son reniflement, un fouettement de branches... Ah, j’y suis ! Elle broute les feuilles d’amandier ! Et tout à l’heure elle ira au portail, tâchera d’enfoncer le guichet pourtant étayé par un solide pieu... La semaine dernière, quand tout le monde dormait, elle l’a, d’une poussée, renversé sur l’étai, et fait sauter des gonds ; puis elle s’en est allée dévorer une bonne moitié du potager. Évidemment la faim... Il n’y a plus de foin chez les Verba, l’herbe est depuis, longtemps calcinée, il ne reste plus que des pierres et des charmes tout rongés. Tamara doit rôder jusqu’à la nuit noire, chercher pâture dans les profondes ravines, les fourrés impénétrables. Et elle rôde, rôde…

Il faut pourtant se lever. Quel quantième aujourd’hui ? Nous sommes au mois d’août. Mais qu’importent les jours, qu’importe le calendrier à un condamné à perpétuité ? Hier, à la petite ville voisine, les cloches carillonnaient... « La Transfiguration ! » me rappelai-je. Je cueillis un calville vert, l’apportai, le posai doucement sur la véranda. La Transfiguration !... Depuis lors la pomme demeure sur la véranda1. Ce jalon permet de compter les jours, les semaines...

Il faut commencer la journée, échapper aux pensées obsédantes, s’enliser dans les bagatelles quotidiennes afin de pouvoir, le cerveau vide, se dire : encore un jour de tué !

Tel un forçat à perpétuité, j’endosse paresseusement mes guenilles, chers habits d’autrefois, lacérés dans les fourrés : ne dois-je pas chaque jour, cognée en mains, grimper, dégringoler les pentes ? Il faut préparer du bois pour l’hiver ! Pourquoi ? je l’ignore. Pour tuer le temps. Je songeais autrefois à me faire Robinson, et me voici dans une plus triste situation que Robinson. Celui-là gardait au moins un espoir : l’apparition d’un point sur l’horizon ! Tandis que nous ne verrons jamais de point… jamais… Et cependant il faut faire provision de bois. Pendant les longues, nuits d’hiver, acagnardés près de notre pauvre poêle, nous contemplerons le feu. Des visions parfois surgissent du feu. Le passé apparaît, s’éteint… Le monceau de branchages a beaucoup augmenté toutes ces semaines. Il en faut encore, encore. Comme cet hiver les branches bien sèches sauteront gaiement sous le couperet ! Encore des journées entières de travail. Profitons du beau temps. Il fait encore chaud, on peut marcher pieds nus ou en sandales. Mais lorsque les pluies tomberont, que la rafale s’abattra du Tchatyrdag, la marche sera dure par les ravines.

J’endosse mes guenilles... Le fripier s’en moquera, les fourrera, dédaigneux, dans son sac. Que comprennent les brocanteurs ! Volontiers, pour en tirer quelques sous, ils vous arracheraient l’âme avec leur crochet. Ils sont prêts à fabriquer de la colle avec vos os, à condenser votre sang en « cubes » de bouillon... Voici venu le bon temps des fripiers, des regrattiers, des rénovateurs de la vie : ils ont beau jeu de la fouiller avec leurs crochets de fer !

Mes guenilles… Mes dernières années, mes derniers jours y ont marqué leur empreinte, mon regard y laisse flotter ses ultimes caresses... Elles n’iront pas aux fripiers. Elles se consumeront au soleil, pourriront sous la pluie, le vent, se lacéreront aux piquants des fourrés, des nids…

Il faut ouvrir les volets. Voyons, quelle matinée fait-il ?

Eh, quel temps peut-il faire en Crimée, au bord de la mer, au commencement d’août ? Bien entendu la matinée est luxuriante, ensoleillée, si aveuglante que les yeux ne peuvent supporter l’éclat de la mer.

Vous ouvrez la porte, et dans vos yeux clignotants, sur votre visage chiffonné, fané, se précipite la fraîcheur nocturne des vallées, des forêts alpestres, fraîcheur baignée de soleil, pénétrée de cette amertume spéciale à la Crimée qui, longtemps distillée aux gorges des forêts, dévale des prairies du Iaïla. Ce sont les derniers souffles du vent nocturne : bientôt la brise marine montera.

Radieux matin, salut !

La longue ravine en forme d’auge où s’étend notre vigne est encore plongée dans l’ombre, l’humidité, la fraîcheur ; mais en face, sur la pente argileuse, descend déjà une lueur d’un rouge rosâtre de cuivre neuf, tandis qu’au-dessous du vignoble un flamboiement vermeil illumine les faîtes des jeunes poiriers, qui, sous leur parure dorée, arborent de lourds pendentifs : de superbes « Marie-Louise ».

Je les cherche d’un regard anxieux… Elles sont toutes là. Encore une nuit de passée sans dommage. Je ne fais pas preuve d’avidité : n’est-ce pas notre pain qui mûrit, notre pain quotidien ?

Salut, vous aussi, montagnes !

Voici vers le rivage la colline de Kastel, forteresse dominant les vignobles à la renommée lointaine : le « Sauterne » doré, — sang clair de la montagne, l’épais « Bordeaux », — sang foncé de la montagne, qui fleure le maroquin, les pruneaux et le soleil de Crimée. Le Kastel protège du froid ses vignes, les réchauffe pendant la nuit. Un bonnet rose couvre maintenant sa cime, des forêts obscurcissent ses flancs.

Plus loin à droite se dresse, muraille abrupte de forteresse, la dénudée Kouchkaïa, montagne-enseigne. Rose le matin, bleue à la tombée de la nuit. Une main inconnue y trace des signes… Que de verstes nous en séparent et comme elle paraît proche ! On croit pouvoir la toucher de la main, n’avoir qu’à descendre dans la vallée, à remonter la pente couverte de jardins, de vignobles, de forêts. Une nuée de poussière signale la route invisible qui la sillonne : une automobile file sur Ialta.

Plus à droite encore émerge le bonnet à poils du Babougane. Doré le matin, il s’enveloppe d’ordinaire d’épaisses ténèbres. Lorsque le soleil y tremblote, on aperçoit le hérissement de ses pinèdes. C’est de là que vient la pluie, c’est par là que le soleil s’en va.

Il me semble, je ne sais pourquoi, que du Babougane enténébré la nuit descend en rampant…

Ne pense pas à la nuit, aux songes trompeurs qu’elle ramènera. Le matin dissipe les songes, dévoile la vérité : la voici nue à tes pieds. Accueille l’aurore d’une prière, elle découvre les lointains…

Ne contemple pas les lointains : ils sont aussi décevants que les songes. Ils attirent sans rien donner. L’or, le vert, l’azur s’y jouent. À quoi bon des contes quand la vérité, gît, nue, à tes pieds ?

Je sais que les vignobles aux pieds du Kastel ne donneront pas de raisin, que les maisonnettes blanches sont vides, que des vies humaines sont éparpillées sur les pentes boisées... Je sais que la terre s’est abreuvée de sang, que le vin sera âpre, ne procurera pas le joyeux oubli. De terribles choses se sont inscrites sur la muraille grise, visible au loin, de la Kouchkaïa. Un temps viendra où on les déchiffrera…

Je ne contemple plus les lointains. Je regarde le terrain vague de l’autre côté de la ravine, par delà mes jeunes amandiers.

Ce rocailleux lopin de terre s’apprêtait à vivre ; le voilà mort. Les plants de vigne ravagés par les vaches dressent leurs cornes noires. Les pluies d’hiver y creusent des fossés, y percent des chemins. De ci, de là des chardons desséchés, que bientôt ballottera le vent du nord. Un vieux poirier de Tatarie, creux et tortu, depuis des années fleurit et se dessèche, depuis des années laisse choir à l’entour ses fruits jaunes mielleux, depuis des années attend une relève qui n’arrive point. Il s’entête à attendre, fleurit, se dessèche. Les vautours se cachent dans son feuillage, les corbeaux aiment à se balancer sur ses branches pendant la tempête.

Et voici, taie sur l’œil, une estropiée : « Claire-Montagne », la villa au nom naguère encore flamboyant d’une institutrice d’Iékatérinoslav. Il y a longtemps que des voleurs l’ont pillée, aveuglée en brisant les vitres. Le plâtre s’effrite, l’armature apparaît. Cependant de vieux chiffons pendus naguère à sécher près de la cuisine ballottent encore au vent. Qu’est devenue la prévoyante ménagère ? De nauséabonds sumacs croissent, obstruent la véranda.

La villa est libre, sans maîtres : un paon y a établi ses pénates.

LES OISEAUX
Un paon... Un paon vagabond, dont nul ne se soucie plus. Pour échapper aux chiens, il passe les nuits sur les balustres du balcon.

Le paon, naguère mien, n’est maintenant à personne, comme la villa. C’est maintenant le sort de beaucoup de chiens, — de beaucoup de gens aussi.

Je ne puis plus entretenir cet oiseau de luxe. Il l’a compris, s’est retiré dans le domaine abandonné. Nous sommes voisins. Il a résisté à l’hiver, s’ingénie, je ne sais trop comment, à vivre, arbore même une nouvelle queue, quelque peu différente, il est vrai, de l’ancienne. Il vient parfois me voir, s’arrête sous le cèdre, où jadis il sommeillait pendant les chaleurs, regarde, attend, interroge :

— Ne me donneras-tu rien ?

— Rien, hélas, mon pauvre paon.

Il hoche sa tête couronnée, fait parfois la roue :

— Rien ?

Il attend un moment, s’en va. Ou bien il saute sur le portail, tourne, sautille :

— Regarde comme je suis beau. Et tu ne me donneras rien ?

Dans un chatoiement de sa queue aux reflets vert-doré, il s’élance sur la route déserte. On l’entend jeter des appels par les ravins, — qui sait ? une paonne peut-être y répondra ! — Et le voici de nouveau errant autour de sa villa solitaire. À moins qu’il ne grimpe la côte, n’entre à « Mon Repos », chez les Pribytko : il est douteux qu’il y trouve pâture, car là aussi cela va mal. Ou plus haut encore chez les Verba : parfois les enfants lui donnent ici quelque chose en échange de plumes. Ou tout en haut sur la crête, chez le vieux médecin. Mais là cela va tout à fait mal.

Naguère encore le pauvre paon vivait à son aise, couchait sur le toit, passait ses journées sous le cèdre. On se préoccupait de lui trouver une compagne.

Maintenant il fait peine à voir.

…E-oou-aaaa !... Qu’exprime son cri désolé ? Plainte ? Nostalgie ?

Le matin l’a éveillé. Pour lui aussi la journée s’écoule dorénavant dans le travail. Il se lève, défripe ses ailes argentées, à ourlet rose-paille, redresse fièrement sa tête de jeune reine aux yeux noirs. Il considère le vieux poirier, se souvient que les poires ont été pillées. Eh bien, crie donc, crie que l’on t’a, toi aussi, volé ! Dans un flamboiement violet, il se promène, pensif, au soleil, le long du balcon, traîne sa queue soyeuse, s’accoutume au matin. Et soudain, avec la rapidité de l’éclair, il se précipite dans la vigne.

— Psts… Que fais-tu là, malheureux !...

Il se craint plus les cris, entortille aux ceps sa queue serpentine, béquète les grappes mûrissantes ! Hier nous en avons trouvé un grand nombre de dévorées. Hélas, tout le monde vent manger, et le soleil a depuis longtemps tout grillé. Il devient un effronté voleur, ce bel animal à la démarche royale. Il me pille sans vergogne, m’arrache mon pain car on peut se nourrir de raisin ! Je le chasse à coups de pierres : il comprend, plonge, éclair azuré, entre les ceps, rampe le long du talus rose, disparaît derrière sa villa, en lançant son cri désertique :

...E-oou… aaaaa !...

Oui, il a maintenant peine à vivre. Les chênes n’ont pas donné de glands cette année les ronces et les églantiers desséchés ne porteront pas non plus de fruits. Le paon creuse, creuse la terre sèche, picore les bulbes des aulx sauvages à la puante odeur.

Cet été il s’en allait au vallon ensemencé de froment par les Grecs. La dinde et les poules convoitaient aussi le froment, — grande richesse à l’heure actuelle, — mais les Grecs le gardaient jalousement, passaient la nuit au vallon, assis autour d’un feu, prêtant l’oreille aux bruits nocturnes. Le blé a beaucoup d’ennemis quand la famine menace !

Mes pauvres oiseaux ! Ils maigrissent, dépérissent, mais… ils nous rattachent au passé. Nous partagerons avec eux jusqu’au dernier grain.

Le soleil est déjà haut sur l’horizon, — il est temps de donner la volée à la famille poule. Pauvre dinde ! Privée de mâle, elle s’est entêtée à couver des œufs de poule refusant toute nourriture jusqu’à ce qu’elle les eût fait éclore. Puis elle a consacré tous ses soins à ces poussins étrangers, leur a enseigné à lever un œil vers le ciel, à marcher d’un air grave en tendant les pattes, et même à traverser en volant la ravine. Grâce à elle une agréable préoccupation nous aide à tuer le temps.

À pointe d’aube, je donne à la dinde étique la clef des champs. Elle demeure longtemps indécise, me regarde d’un œil rond, de l’autre : que ne me nourris-tu ? Et ses tendres poulettes volettent sur mes mains, s’agrippent à mes haillons, m’implorent des yeux, cherchent à me béqueter les lèvres. Naguère grassouillettes, elles fondent de jour en jour, deviennent légères comme leurs plumes. Pourquoi les ai-je fait naître ? Pour tromper le vide de la vie, la remplir de chants d’oiseaux ?

— Pardonnez-moi, petites. Allons, conduis-les là-bas, mère dinde !

Elle sait s’y prendre. Elle-même a découvert le val au froment et comprend que les Grecs l’en chassent. À travers charmes et yeuses elle mène à l’aurore sa couvée à la pâture, s’insinue jusqu’au bout du champ là où le blé confine aux buissons. Poulettes à sa suite, elle s’enfonce au beau milieu, et le festin commence. De son bec solide elle arrache les épis, décortique les grains. Toute la journée elle résiste à la soif, et seulement à la tombée de la nuit elle ramène la bande au logis. À boire ! À boire ! Elles boivent longtemps, longtemps, comme si elles pompaient de l’eau, et je dois les réintégrer au bercail : elles ne voient déjà plus rien.

J’ai bien quelques remords, mais n’ose pourtant retenir la dinde : ni elle, ni moi ne sommes responsables de la vie actuelle. Continue d’aller à la maraude, bonne dinde !

Le paon a lui aussi appris le chemin du val. Mais au frétillement de sa queue, les Grecs le découvrent, chassent les pillards, s’assemblent devant mon portail :

— Pourquoi lâches-tu tes poules ? Tue-les tout de suite !

Leurs visages émaciés, à nez busqué, sont haineux, leurs dents affamées, d’un blanc sinistre. Ils sont capables de vous assassiner : tout est maintenant possible.

— Tue-les tout de suite ! Égorge de tes mains les maudites voleuses !

Minutes poignantes : je ne me sens pas le courage de tuer, et ces gens ont raison : élever des poules à pareil moment !

— Je ne les laisserai plus sortir, mes amis. Elles n’ont béqueté que quelques malheureux grains.

— Est-ce toi qui les a semés ?... Tu nous arraches le pain de la bouche !... Tu mérites qu’on te coupe la tête ! Nous mourrons tous de faim !

Ils braillent encore longtemps, frappent le portail de leurs bâtons, vont bientôt l’enfoncer. Ils poussent des hurlements furieux, tendent les veines de leurs cous en sueur, roulent des yeux étincelants, exhalent une puanteur d’ail :

— Tue-les ! Il n’y a plus de juges... nous nous ferons justice nous-mêmes !…

Je discerne dans leurs cris le rugissement de la vie bestiale, de l’antique vie cavernaire qu’ont connue autrefois ces montagnes, et que voici revenue. Ils ont peur. L’épouvante grandit de jour en jour, — et maintenant une poignée de froment vaut davantage qu’un homme…

Depuis longtemps les Grecs ont moissonné, ensaché, emmené leur blé à la ville. Après leur départ, le champ fourmilla d’une vie insolite. Des milliers de pigeons, dissimulés Dieu sait où jusqu’alors, s’abattaient sur les chaumes, en quête des grains tombés ; des enfants s’y traînaient des journées entières, glanant les épis oubliés. Le paon, la dinde, les poulettes y trouvaient aussi leur pitance mais les enfants les chassèrent. Il ne reste plus maintenant le moindre grain, — et le silence plane sur le val.

LE DÉSERT
Mais que devient Tamara ?

Elle a déjà rongé les amandiers, brouté les branches qui pendaient, désolées, par-dessus la clôture, et que maintenant le soleil achève de dessécher.

Le portail gémit. À coups de cornes Tamara essaie d’enfoncer le guichet. Elle a réussi à glisser à travers une fente sa corne pointue. Le potager, où le vert maïs déborde de sève, l’attire. La fente s’élargit, le mufle rose moite passe au travers, bave, renifle avidement.

— Eh là ! Arrière !

Elle rentre les bajoues, le museau, s’immobilise devant le guichet. Où pourrait-elle bien aller ? C’est partout le désert.

Le voici notre misérable potager ! Pourtant que de forces ai-je dépensées dans ce schiste aride ! J’en ai extrait des milliers de cailloux, j’y ai apporté des vallées de la bonne terre à pleins sacs, me déchirant aux fourrés, me meurtrissant les pieds aux pierres...

Pourquoi toute cette peine ? Pour tuer mes pensées.

Arrivé au haut de la côte, je croise les mains : la mer ! À travers des gouttes de sueur, à travers des larmes, je contemple les lointains bleus... Et là, derrière ces noirs cyprès, cette humble maison basse à toit rouge... est-ce possible que je l’habite ? Pas une âme au jardin et tout à l’entour est désert : jamais un seul passant ! Gros comme un pigeon, le paon vague dans cette solitude, sonde du bec les pierres. Les soirs de printemps, un merle chante à ravir sur un sorbier stérile. Après avoir lancé ses notes vers les montagnes, il se tourne vers la mer. Il chante à la mer, à nous, à mes amandiers en fleur, à notre maison. Notre maisonnette solitaire !... On en voit d’ici les avaries : les pluies ont ravagé le mur de derrière ; les pierres saillent sous la terre glaise ; je devrai la réparer avant les averses automnales. La saison pluvieuse approche. N’y songeons point. Habituons-nous à ne plus penser ! Il me faut piocher le schiste, traîner des sacs de terre, émietter mes pensées.

La tempête a déchiré la tôle du toit, il a fallu l’assujettir avec des pierres. Un couvreur serait le bienvenu, mais il n’y en a sans doute plus. Si, le vieux Koulèche est encore là : son maillet retentit dans le ravin ; avec de la vieille fonte il fabrique pour mon voisin des poêles que celui-ci ira échanger dans la steppe contre du blé, des pommes de terre… Il fait bon avoir de la ferraille.

Fouetté par la brise marine, je m’absorbe en ma contemplation : quelle merveille !

En bas, tout en bas, la petite ville blanche avec sa tour génoise, canon noir pointé obliquement vers le ciel. Accostée au quai-joujou, tabouret pour les pieds de la ville, une barque solitaire fait l’effet d’une coque de noix. Par derrière, le chauve Tchatyrdag bleuit au lointain… Plus haut encore, par delà le col, émerge le toupet du Démerdji, dont les aigles hantent les gorges… Plus loin, dans une brume ensoleillée, la chaîne dénudée, lumineuse des monts Soudak...

Vue d’ici la ville est charmante avec ses jardins, ses cyprès, ses vignobles, ses hauts peupliers. Charme trompeur ! Toutes ses vitres rient aux soleils. Ses blanches maisons, modestes, avenantes, décèlent une vie paisible. Et la maison de Dieu à la blancheur de neige étend sur ses humbles ouailles l’ombre protectrice de la croix. On croit entendre la cloche lancer au ciel la prière vespérale : « Lumière joyeuse de la sainte gloire... »

Je connais cette duperie des lointains. Approchons-nous plus près, la vérité apparaîtra... C’est le soleil qui rit, le soleil seul. Il rit même dans les yeux morts. Cette bienfaisante paix n’est en réalité que le mortel silence du cimetière. Sous chaque toit règne une seule et unique pensée : du pain !

Le presbytère n’est plus la maison du pasteur, mais une infecte geôle... Sur le seuil, au lieu du sacriste, un gaillard à face bestiale, l’étoile rouge à la casquette, monte la garde et braille :

— Eh là !... Au large !...

Sur sa baïonnette aussi le soleil rit. De cette hauteur la vue porte loin. Voici, par delà la ville, le cimetière. Une chapelle transparente, toute en vitraux, resplendit. Impossible d’apercevoir l’intérieur, le soleil flamboie sur les verrières.

Trompeur, le charme des jardins ; trompeur, celui des vignobles ! Abandonnés les jardins, dévastés les vignobles, dépeuplées les villas. Leurs propriétaires ont fui, ont été massacrés, anéantis, et le nouveau maître, désorienté, après avoir brisé les vitres, arraché les solives, vidé les caves, nagé dans le sang et le vin, cuve maintenant son ivresse, assis au bord de la mer, l’air morne, les yeux fixés sur les galets. Les montagnes le contemplent…

J’aperçois leur secret sourire, — le sourire de la pierre.

Aux flancs du Démerdji grisaille un éboulis, jadis village tatare. Des siècles entiers la montagne contempla cette tanière humaine. Puis un beau jour elle montra son sourire, lança l’avalanche. Que règne le silence de la pierre ! Le voici déjà venir…

Eh bien, Tamara ? Toi aussi as déjà la corde au cou… Mais tu ne veux pas te résigner : tu t’entêtes à frapper du sabot, à ébranler le portail ! Tu as beaucoup maigri, pauvrette…

De ses yeux vitreux où se reflète le bleu du ciel et de la mer, elle regarde stupidement ma main levée. Où pourrait-elle bien aller ? Les flancs sont creux, les côtes saillent sur le bassin, les taons et les mouches sanguinaires ont rongé l’échine amenuisée… La sanie coule des blessures : les vers germent déjà à la chaleur des plaies. Le pis s’est réduit, assombri, les tétins, racornis, recroquevillés : les doigts de la ménagère n’en pourront rien tirer.

— Eh bien, file… je n’ai rien à te donner !...

Elle ne me croit pas. Connaissant la grande puissance de l’homme, elle n’arrive pas à comprendre pourquoi son maître ne la nourrit point.

Moi non plus, Tamara, je ne comprends pas... Je ne comprends pas pourquoi ni au profit de qui tout a été changé en désert, inondé de sang ! Pourtant, tu t’en souviens, naguère encore chacun était à même de te tendre un morceau de pain odorant frotté de sel, chacun prenait plaisir à tapoter tes chaudes bajoues, à contempler tes lourdes mamelles. Qui donc les a taries ? Chaque printemps tu mettais bas, et maintenant te voilà stérile, aucune marque nouvelle ne s’inscrit plus sur tes cornes.

Dans ses yeux vitreux, je discerne des larmes muettes. Sa bave avide tombe sur les ronces qu’elle broutait. Elle abandonne le guichet, détourne difficilement ses yeux du maïs, les fixe sur la mer, la mer bleue et déserte. Elle la connaît bien : bleue et déserte. De l’eau, des pierres.

Moi aussi je regarde la mer. Regarde à ton aise, dans toutes les directions.

En face : l’invisible Asie, Trébizonde. Kémal-Pacha y lutte contre tous les peuples de la terre ; il a battu, dit-on, les Grecs, les Français, les Anglais, les Italiens, les a tous noyés dans la glorieuse mer turque.

Les Tatares apeurés chuchotent entre eux :

— Tsé, tsé, tsé… Kémal-Pacha ! Venir Crimée... tirer mitrailleuses, chasser
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