Thèse de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris. Éditions Jouve et Cie, Paris, 1910, xliv+272 pages








télécharger 1.83 Mb.
titreThèse de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris. Éditions Jouve et Cie, Paris, 1910, xliv+272 pages
page3/35
date de publication29.04.2018
taille1.83 Mb.
typeThèse
ar.21-bal.com > littérature > Thèse
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   35
V. — Avec la création des compagnies des Indes Orientales (la Compagnie anglaise, fondée le 31 décembre 1599 par la reine Elisabeth, la Compagnie hollandaise, formée en 1602), l'importation des produits de l'Extrême-Orient en Europe, prend un essor, inconnu jusqu'alors. Les Anglais et les Hollandais étaient anxieux de s'emparer du commerce de la Chine le plus important des Indes, source de grande richesse. — world's treasure — d'après l'expression d'un contemporain 1. La nouvelle Compagnie de Brabant, en envoyant ses vaisseaux aux Indes (1599), avait l'intention de pousser jusqu'à la Chine et au Japon. En 1600, la première flotte hollandaise, commandée par Jacob van Neck, arriva dans les eaux de Canton ; l'apparition des barbares roux, au grand nez, aux yeux profonds, est notée dans les annales de la dynastie des Ming, de même que l'expédition suivante de Warwijk (1602-1603) 2. Dès le commencement, la Compagnie hollandaise recommande à ses fonctionnaires des Indes de faire tout leur possible pour encourager le commerce de la soie, étoffes de prix et autres raretés (allerlei Rariteiten) venant de la Chine, d'y envoyer même des vaisseaux chercher ces marchandises 3. Bantam dans l'île de Java p.XXXV était le point de rencontre des marchands hollandais et chinois. D'après le Premier livre de l'histoire de la Navigation aux Indes Orientales par les Hollandais (1598), les Chnois apportaient à Bantam de la porcelaine fine et grossière. Les prix variaient selon les saisons. En janvier, quand les Chinois arrivaient, on pouvait acheter pour mille caxas (15 liards), 5 ou 6 plats ; en autre temps — seulement 2, rarement 3. Ils apportaient de la soie à piquer et « autre fort belle — évidemment des étoffes — de toutes couleurs, aussi pièce de 3, 4, 5 aulnes ». Les Hollandais notèrent l'aptitude des Chinois pour les menus ouvrages :

« Ils achètent... des coquilles de tortue dont on fait en Chine gentils coffrets, des dents d'éléphants, dont ils font de braves chaires, lesquels estiment au poids d'argent, car en icelles se font porter les mandarins et les viceroys ; ils sont si ingénieux et subtils en leurs manufactures et trafics qu'ils surpassent toutes les nations ».

En 1610, une caisse de porcelaine, un lot de couvertures brodées et 100 grands plats de porcelaine furent envoyés de Bantam en Hollande ; en même temps Jacques l'Hermite de Jonge, marchand-chef de Bantam, écrivit aux directeurs de la Compagnie une lettre, dans laquelle il insistait sur la nécessité de conclure un traité avec les Chinois, d'après lequel ils devraient apporter tous les ans à Bantam de bonnes porcelaines, laques et autres marchandises. Jacques l'Hermite trouvait que les articles apportés cette année (1610) par les Chinois étaient de qualité fort médiocre, et il ajoute qu'il avait vu des laques, infiniment supérieures dans la cargaison d'un vaisseau venu du Japon 1. La Compagnie hollandaise était préoccupée de peupler de Chinois l'île de Java. Batavie, centre du commerce des Hollandais aux Indes (depuis 1619), était une ville à moitié chinoise. D'un autre côté, les Hollandais tiraient les marchandises de Chine de leur factorerie du Japon (dans l'île de Deshima) jusqu'à ce qu'ils n'en furent expulsés en 1641.

Les limites restreintes d'une introduction ne nous permettent pas de suivre les succès des Anglais et des Hollandais dans l'Extrême-Orient au XVIIe siècle. Nous nous bornerons à remarquer que le commerce de la Chine paraissait un supplément naturel et indispensable à celui du Japon ; on était inquiet en Europe de voir la Chine absorber de grandes quantités d'or et d'argent ; ces métaux précieux abondant au Japon et les produits de la Chine étant recherchés par p.XXXVI les Japonais, on songea à régulariser l'échange entre les deux pays 2.

Les produits de la Chine étant également recherchés dans l'Inde, dans les îles de la Sonde, en Perse, dans toute l'Asie, les marchands européens trouvaient donc profit à se poser dans le rôle d'intermédiaires.

D'une autre part, les Hollandais et les Anglais espéraient créer en Chine un marché important pour les lainages et les draps, vu le climat rigoureux des provinces septentrionales.3 D'après un rapport à la compagnie anglaise, daté de 1627, les Chinois mettaient jusqu'à dix vêtements de soie ou de lin, l'un par-dessus l'autre pour se préserver du froId. Les draps fins étaient si estimés qu'il était défendu d'en porter aux personnes n'ayant pas le rang de gouverneur. Les Chinois employaient les étoffes de laine à garnir leurs lits, leurs voitures, à orner leurs habits ; nulle part au monde on n'en avait si besoin. Cette lettre d'ordre pratique, dont l'auteur paraît être bien renseigné sur les conditions du commerce de l'Extrême-Orient, n'est pas dépourvue d'élément fantastique : l'empereur de Chine réside dans un palais entouré de cinq murs, l'enceinte intérieure est en or massif ; il ne se montre qu'une fois tous les sept ans, abandonnant le soin du gouvernement aux 4 sages, etc. 1

Dans la proclamation de Charles I (1631) parmi les marchandises, p.XXXVII apportées sur les vaisseaux de la Compagnie des Indes sont mentionnés les satins, les taffetas, les tapis brodés et différentes sortes de plats et de porcelaines de Chine 2. Tous ceux qui allaient aux Indes, ne manquaient pas d'en rapporter des raretés — de là les défenses de faire le commerce privé et les restrictions, imposées aux agents et aux équipages, quant à la quantité de ce qu'on pourrait appeler étrennes de voyage : d'après la proclamation de 1632, les capitaines, contremaîtres et caissiers avaient le droit de rapporter chacun 2 caisses de marchandises des Indes (parmi lesquelles sont mentionnés les plats et les porcelaines de Chine), longues de 4 pieds sur 1, 5 pied de large ; les gens de l'équipage devaient se contenter d'une caisse de mêmes dimensions ; en 1632, les capitaines, les commandants, les agents, sont autorisés à rapporter 4 caisses, les contremaîtres 3, les autres 2 caisses chacun 3.

À la suite de ces défenses et des règlements, venaient les pétitions et les réclamations qui ne sont pas sans intérêt, étant une preuve de la « curiosité de la Chine » dans la première moitié du XVIIe siècle. Ainsi, en 1628, George Willoughby adressa à la Compagnie une pétition priant de lui rendre une caisse avec les étoffes de Chine 4, en 1633, Rebecca, veuve de John Wilson, médecin à bord de Hopewell, suppliait de lui livrer diverses drogues, étoffes et articles de Chine et de lui remettre les droits de transport 5 ; une requête analogue fut adressée la même année (1633) par Mrs Broyce, fille de Mr Travers 6. Le caissier de Hopewell Robert Blose, étant mort en 1632, un nommé Martin fut chargé de remettre à sa veuve « deux caisses de porcelaines de Chine, une petite écritoire (screetore) avec des bibelots, 16 ou 18 pièces d'étoffes de Chine », et à la femme de Watts un petit coffre d'étoffes et de bibelots de Chine 7. p.XXXVIII

Pour le mouvement de marchandises de Chine en Asie et l'importation des produits de l'Extrême-Orient en Europe, par l'intermédiaire des Hollandais, on a une source précieuse : c'est le journal du comptoir de Batavie pour l'année 1661, publié par Van der Chijs, dans lequel sont enregistrées, avec une grande exactitude, les cargaisons des navires passant par ce port 1.

Le Journal nous apprend qu'au mois de janvier 1661 furent envoyées à Surate 57.175 pièces de porcelaines, 230 pièces de laques de choix ; le 9 février, arrivèrent de Quinam 1.100 pièces de porcelaine du Japon, 900 pièces de poterie chinoise, 125 petits parasols, le 11 février, deux autres navires apportèrent 5.900 tasses du Japon, 1.600 tasses à thé, 100 pots à bière du Japon, 400 grands vases de porcelaine, 1062 plats, 500 aiguières, 200 parasols, etc. Le 19 juillet, furent expédiées à Surate 7.600 plats de porcelaine du Japon, en Hollande (Voor't vaderland), — 100 bureaux de laque (verlakte comptoiren) « pas de robes japonaises, ni thé, mais 100 douzaines de caurys (étoffes) ». Dans l'envoi de l'année 1662, les étoffes et la soie grège de Chine figurent parmi les marchandises, destinées « pour la patrie ». Les Hollandais qui, comme l'a dit Charpentier « suçaient avec le lait de leurs mères l'intrigue de la marchandise et les préceptes de l'art de la marine », menaient avec grand éclat l'entreprise des Indes.

« La Hollande, écrit Savary dans le Dictionnaire de Commerce (1723) ne produit rien et elle a de quoi fournir aux autres peuples tout ce dont ils peuvent avoir besoin... Il semble que les épiceries croissent chez elle, que les huiles s'y recueillent, que l'on y nourrisse les insectes précieux qui filent la soie, que toutes sortes de drogues pour la médecine et pour la teinture sont du nombre de ses productions et de son cru, tant ses magasins en sont remplis, et tant ses marchands en vont porter aux étrangers ou que les étrangers en viennent enlever à ses ports, n'y ayant point de jours et l'on pourrait dire de moment qu'il n'y entre ou qu'il n'en sorte des vaisseaux et assez souvent des flottes entières.

VI. — En France on songeait bien à « aller puiser à la source des richesses » de l'Orient. Au commencement du XVIIe siècle il y eut quelques armements, dus à l'initiative privée. En 1601, les marchands malouins Martin de Vitré et Pyrard de Laval s'associèrent et armèrent deux vaisseaux, le Croissant et le Corbin, à la destination des Indes « pour enrichir le public de singularitez de l'Orient ».

L'ode sur la navigation du sieur François Martin de Vitré, jointe p.XXXIX à la relation de son voyage, fait en termes pompeux l'éloge du navigateur français :

Ce Jason de Vitré... animé par la gloire

... a fait voir aux Français ce qu'aucun voyageur

N'a faict en l'Orient, n'y parmy la gent notre...

...Les mœurs et les habits des peuples plus divers

Ne luy sont point voilez. 1

Martin de Vitré avait certainement vu les Chinois à Achen, parmi les marchands qui y venaient de l'Inde, de Ceylan, du Siam, de Bengale « et plusieurs autres lieux », pour y vendre leurs marchandises qui consistaient, en toiles de coton, draps de soie, étoffes d'herbes, « en vaisselle de pourcelaine de plusieurs sortes, en beaucoup de droguerie, d'espicerie et de pierrerie » 2, mais les Chinois ne paraissent pas avoir excité sa curiosité. Sa relation est laconique ; plume peu habile, pauvreté d'impression, qui paraît d'autant plus grande, si on le compare avec son compagnon François Pyrard, conteur agréable, observateur prudent et exact, qui a vraiment pénétré pendant son long séjour aux Indes dans « les mœurs et les habits des peuples plus divers ». Pyrard connaissait les Chinois fort bien. Il doute que les habitants de l'île de Saint-Laurent (Madagascar) puissent descendre des Chinois qui, comme on lui contait, ayant fait naufrage aux côtes de cette île, seraient venus s'y établir et auraient fini par s'y habituer, car, observe-t-il, « les Chinois sont blancs et ceux-ci olivâtres » 3. Il eut l'occasion de les observer maintes fois à Goa, à Bantam (dans l'île de Java) où venaient tous les ans au mois de janvier, « 9 ou 10 grands navires de la Chine, chargés d'ouvrages de soie, de toiles, de coton, d'or, de porcelaine, de musc et mille autres sortes de marchandises de leur pays ». Les Chinois bâtissaient à Bantam de belles maisons pour le temps de leur séjour, s'achetaient des esclaves pour femmes et, au bout de quelques mois, s'en retournaient dans leur pays avec femmes et enfants 4. À l'observateur français n'échappa point l'attachement des Chinois pour le sol natal, dans lequel chacun veut être enterré : s'il y a des morts, les Chinois « les salant et les embaumant, les emportent » 5. Quant au caractère moral des Chinois, Pyrard n'en a pas une très haute idée. Il les compare aux p.XL Juifs par leur manière de trafiquer, n'ayant « aucun respect que l'utilité » ; ils sont prêts à tromper, et par conséquent, ils n'inspirent aucune foi à ceux qui ont affaire à eux. Ils retirent aux insulaires malais tout l'argent qu'on leur porte, ne leur donnant que de la méchante marchandise, bagatelles et de la biferie en échange 1. En parlant du commerce des Chinois aux Philippines, Pyrard observe :

« Il est impossible de dire les richesses, les choses rares et belles que rapportent ces navires » (revenant de la Chine et du Japon) : « or en lingots (pan d'oro, selon les Espagnols), en fueille et poudre d'or », apporté du Japon, « grande quantité de bois doré, comme toutes sortes d'utenciles et meubles lacrez, vernissez et dorez avec mille belles façons ; après, toutes sortes d'estoffes de soie, force autre soie non mise en œuvre ». « Ils apportent encore de là force pourcelaine en vaisselle, dont on se sert par toute l'Inde, tant Portugais qu'Indiens, — en outre force boëtes, plats et paniers, faits de certains petits joncs, couverts de lacre et vernis de toutes couleurs, dorez et façonnez. Mais entre autres choses grand nombre de cabinets de toutes façons, faictes à la mode de ceux d'Allemagne et est bien la chose la plus propre, et mieux élabourée qui se puisse voir. Car c'est tout bois exquis, moucheté et marqueté d'yvoire, nacre de perles, et pierreries. Au lieu de fer, ils y mettent de l'or. Les Portugais appellent cela Escritorios de la China. 2

Les produits de l'industrie de la Chine étaient répandus dans l'Inde. Pyrard nota une grande quantité de marchandises de Chine à Malacca 3. La porcelaine chinoise se vendait « à fort bon compte » à Goa 4. Les malades de l'hôpital portugais dans cette ville étaient servis sur des plats de porcelaine de Chine 5. Dans le palais du roi des Maldives, les chambres étaient tapissées d'étoffes de soie « enrichies d'ouvrages, fleurs et ramages d'or et de diverses couleurs, ce qui esblouit la veüe, tant de la richesse de l'or et des couleurs que de l'admiration de l'ouvrage » 6. Ces étoffes venaient pour la plupart de la Chine et des diverses contrées de l'Inde 7. La vaisselle du roi des Maldives était de « pourcelaine ou d'autres façons venant de la Chine » 8. Les habitants des Maldives se servaient presque tous de porcelaine de Chine fort commune dans leurs îles. Ils avaient soin d'enfermer les plats de porcelaine, à cause des fourmis qui pénétraient partout, dans une espèce de

« bouëste ronde vernie et lacrée, qui est l'ouvrage de la Chine, et un couvercle par-dessus de mesme estoffe ; et encore on couvre cette bouëste ainsi fermée d'une pièce p.XLI quarrée de mesme grandeur qui est de soie ouvrée en diverses façons, à point d'éguille, et de toutes couleurs. Les plus pauvres se servent ainsi à plats couverts par le moyen de ces bouëstes de la Chine qui coûtent fort peu. 1

À propos de l'industrie des Indous, Pyrard écrit :

« Les habitants (de Bengale), tant hommes que femmes, sont admirablement adroits en la manufacture, tant de toiles de coton ou de soie que de tout autre ouvrage à l'esguille, comme de broderies qu'ils font si proprement jusqu'aux simples coustures qu'il ne se peut rien voir de plus beau,

et il ajoute :

« comme aussi font-ils bien proprement plusieurs autres sortes d'ouvrages, meubles et utencilles, si délicatement qu'il n'est pas possible, et qui estant transportez icy, on dit que c'est de la Chine. 2

L'industrie des meubles vernis florissait au Bengale, à Cambaye, à Chaul. Les habitants de Cambaye (ville de Guzerat, située au fond du golfe du même nom) faisaient

« des couchettes et châlits peints et lacrez de toutes couleurs et façons, avec autres utencilles de la maison, tout de mesme,... des sangles pour les fonds des lits, chaires, tabourets et escabeaux et autres selles,... des cabinets à la façon d'Allemagne, à pièces rapportées de nacre de perles, yvoire, or, argent, pierrerie, le tout fait fort proprement,... d'autres petits cabinets, coffres et cassettes d'escailles de tortue, qu'ils rendent si cleres et polies, qu'il ne se peut rien voir de plus gentil, à cause que ces escailles sont façonnées de nature 3.

À Chaul, on fabriquait « grand nombre de coffres, boëtes, estuis et cabinets, façon de la Chine, très riches et bien élabourés, » aussi « des couchettes et châlits peints de lacre de toutes couleurs » 4. Pyrard raconte que les malades de l'hôpital portugais à Goa étaient couchés sur des couchettes « faictes au tour, couvertes de lacre et de vernis rouge, quelques-unes bigarrées et d'autres dorées »1. Pyrard ne tarit pas en éloges sur le talent industriel des habitants de l'Inde. Ils ont l'esprit plus vif que les Européens et la main fort subtile et délicate ; curieux et désireux d'apprendre, ils apprennent fort bien toutes sortes de métiers et d'ouvrages, d'autant plus que les parents obligent les enfants à se mettre à quelque travail dès l'âge de cinq ans 2.

p.XLII Ainsi cette industrie développée des Indous fournissait des objets qui figuraient en Europe, d'après le témoignage de Pyrard, comme venant de la « Chine ». Les ouvrages de l'Inde étaient qualifiés de la Chine ; on verra plus loin, que les articles de la Chine étaient, inversement, dissimulés par l'épithète trop vaste « des Indes ».

« Les Français, écrivait Pyrard 3, désolés de voir que la France négligeait « infinies belles occasions, recherchées avidement par les Portugais et les Espagnols », sont maintenant contraints de prendre d'eux (des Portugais) en destail l'or, les espiceries et les singularités de l'Orient.

C'est pour « fonder le guay, chercher le chemin des Indes, le monstrer aux Français, bref, puiser à la source » que Pyrard avait entrepris son voyage qui se termina par un naufrage. 4

D'autres pensaient comme lui. En 1604, Gérard le Roy, capitaine flamand, et Antoine Godefroy, financier, trésorier de France à Limoges, offrirent au roi Henri IV,

« d'établir la navigation des Indes, de faire les frais et avances nécessaires pour en rapporter les profits et commoditez des marchandises qui s'y trouvent en abondance, sans les aller chercher et suracheter ailleurs à prix excessif et transporter l'or et l'argent hors de la France ».

Le roi confirma les propositions de Gérard et de Godefroy par des lettres patentes du 1er juin 1604, donnant certains privilèges à la compagnie, l'affranchissant de tous droits et impositions « en considération de grandes avances qu'il leur faut faire et des grands périls de la mer, risques et hazards qu'ils courent en une entreprise de si longue haleine ». La compagnie, ne faisant pas usage de ses privilèges, les négociants de Rouen, Jacques de Muisson et Ézechiel de Canis (de Caen) sollicitèrent la permission de fonder une autre société pour le commerce des Indes. Ils reçurent l'ordre de s'unir à Godefroy et à Gérard, pour faire ensemble ce commerce, le p.XLIII roi trouvant « qu'il serait périlleux qu'il y eust diverses compagnies sossiétez pour une même entreprise » 1. La compagnie des Moluques (1611-1622) n'eut pas de succès. « La flotte de Monmorency » partie de Dieppe (en 1619), chargea le poivre à Sumatra, mais tout, vaisseaux et cargaison, périt dans un incendie à Batavie. La compagnie de Ricault, créée par Richelieu en 1642, concentra son activité sur l'île de Madagascar, dont on projetait de faire un port de relâche et un entrepôt de marchandises, avant d'établir le commerce des Indes, ce qui détourna pour une dizaine d'années l'attention de la compagnie du but principal.

Richelieu, déplorant le peu de progrès que faisait la France dans la navigation qui avait rendu la Hollande si opulente, écrivait dans son Testament politique :

« Je n'entre point dans le détail du commerce qui se peut faire aux Indes Orientales et en Perse, parce que l'humeur des Français étant si prompte qu'elle veut la fin de ses désirs, aussitôt qu'elle les a conçus, les voyages qui sont de longue haleine sont peu propres à leur nature. Cependant, il vient grande quantité de soie, de tapis de Perse, beaucoup de curiosités de la Chine et toutes sortes d'épiceries de divers lieux de cette partie du monde, on en peut tirer beaucoup d'utilité et ce négoce ne doit pas être négligé. » 2.

*

Les curiosités des Indes et de la Chine n'étaient pas rares en France dans la première moitié du XVIIe siècle ; nous en donnerons quelques exemples. Pierre de l'Estoile 3 raconte qu'un amateur nommé Guittard, qui demeurait sur le quai des Augustins, possédait un cabinet rempli d'une infinité de choses belles et rares « qu'il avait apportées et fait venir de la Turquie et autres pays du Levant, où il avait longuement voyagé ». Lorsque la reine vint un jour (le 18 décembre 1601) voir ses merveilles, Guittard lui montra un vase qui, affirma-t-il, ne pouvait contenir aucun poison sans se casser. Était-ce une porcelaine de la Chine, à laquelle la tradition attribuait cette vertu miraculeuse ?

Aux Archives anglaises est conservée une lettre de la part du roi de France Henri IV, adressée au secrétaire Cecil, datée du 28 p.XLIV octobre 1602, pour remercier ce dernier du soin qu'il a pris de préserver et de réparer quelques curiosités des Indes et de la Chine (some varieties and novelties from India and China), envoyées pour l'usage personnel du roi par l'intermédiaire d'un vaisseau anglais 1.

Le peintre Du Monstier possédait une collection de curiosités de l'Orient. Le 17 août 1609, Pierre de l'Estoile alla voir Du Monstier qu'on lui disait être « l'homme du monde le plus curieux et qui avait les plus belles et rares choses ». Il y vit, en effet, beaucoup de raretés des Indes, du Canada et de la Chine 2.

Le 10 août 1605, la princesse d'Orange, fille de feu l'amiral de Chatillon, revenant de Flandres, apporta à l'héritier de France, Louis XIII, un présent qui consistait en « ouvrages de la Chine, à sçavoir : un parquet de bois peint et doré par dedans, peint de feuillages, arbres, fruits et oiseaux du pays sur de la toile » ; elle donna à Madame de la vaisselle « tissue de jonc et crépie par dedans de laque, comme cire d'Espagne » 3. Louis XIII, enfant, prenait son bouillon dans une écuelle de porcelaine d'origine orientale, probablement, car Héroard la compara, un jour, au vase de porcelaine, dans lequel, disait-il, buvait le Grand Turc 4. Ces raretés de la Chine étaient les jouets du jeune prince. Le 24 novembre 1610, Héroard nota dans son journal : « mené à la galerie et à la boutique d'un marchand qui avait des besognes de la Chine », puis le 1er décembre 1610, « à huit heures mené en la galerie, puis en la chambre d'un marchand qui avait les marchandises de la Chine ».

Parmi les richesses du palais Cardinal de Richelieu figuraient les tapis de la Perse et de la Turquie, les paravents de laque et les lits de la Chine, plus de 400 pièces de porcelaines de Chine. 5 Le Maurisque Lopez, connaisseur en objets d'art, agent habile de Richelieu, courait le monde, cherchant l'occasion d'enrichir les collections du cardinal. Richelieu chargea Lopez d'une mission diplomatique en Hollande. « En Hollande, raconte Tallemant des Réaux, il achepta mille curiosités des Indes, et ici il fit chez lui comme un inventaire (vente publique), on criait avec un sergent. C'était l'abrégé de la foire Saint-Germain. 6

@

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

La Compagnie pour les Voyages de la Chine, du Tonkin, de la Cochinchine et des îles adjacentes (1660)

@

p.001 À l'avènement de Louis XIV (1643), le commerce des Indes, dont les Anglais et les Hollandais profitaient déjà depuis près d'un demi-siècle, n'était pas encore établi en France.

Cependant il devenait de plus en plus urgent de trouver accès dans les pays de l'Extrême-Orient dans l'intérêt du commerce et de la propagande catholique.

En 1658, le pape Alexandre III nomma trois vicaires p.002 apostoliques, chargés de la conversion de la Chine, du Tonkin et de la Cochinchine 1.

Cherchant les moyens de gagner les lieux de leurs missions, les évêques entrèrent en pourparlers avec la Compagnie de Madagascar pour équiper de moitié avec cette dernière un vaisseau à la destination des Indes 2. L'entente, pourtant, n'eut pas de suite.

Alors fut fondée une nouvelle Compagnie pour les voyages de la Chine, du Tonkin, de la Cochinchine et des îles adjacentes qui poursuivait un double but : « la propagation de la foi et l'établissement du commerce dans ces contrées », comme le déclarait le premier article de ses statuts 3.

Mazarin encourageait l'entreprise, les évêques avaient su y intéresser quelques personnes charitables 1 ; un riche négociant p.003 de Rouen, Lucas Fermanel, avait fourni une grosse somme (40.000 francs) et s'était chargé de diriger l'affaire. La conversion de la Chine était le but final de la mission des évêques 2, le commerce avantageux de la Chine devait récompenser les sacrifices des associés.

La compagnie chargeait Lucas Fermanel

« de construire et bâtir en Hollande, ou ailleurs, un vaisseau de 300 à 400 tonneaux, le faire armer et équiper à la manière des Hollandais pour de pareils voyages, le faire envitailler pour autant de temps que le voyage pourra durer, tant pour l'aller que pour le retour que l'on estime être de deux ans 3.

Pour mieux organiser ce commerce inconnu, on avait décidé

« de s'assurer d'une ou de deux personnes étrangères, expertes au commerce de la Chine, auxquelles sera donné le pouvoir de vendre et de débiter les marchandises qui y seront portées et d'acheter dans le pays celles qui seront propres d'être rapportées pour le bien de la Compagnie. 4

Deux commis français devaient surveiller l'activité des étrangers et étudier en même temps les conditions du commerce ; l'un d'eux pourrait même rester dans le pays aux frais de la société

« si Messieurs les évêques jugent qu'il soit nécessaire pour le bien de la Compagnie d'aller dans les terres connaître et apprendre le commerce et les choses de valeur qui s'y peuvent rencontrer les plus utiles pour être envoyées en France. 5

Toutes les marchandises qui proviendraient de ce commerce devaient être vendues en commun « pour en maintenir la valeur », rien ne serait partagé en nature 6. On voulait bien « souffrir quelque portage » aux p.004 officiers sans les obliger à payer le fret à condition qu'ils ne fissent aucune vente ni aucun échange que par les préposés de la société et qu'ils déposassent au retour les marchandises rapportées dans les magasins pour être vendues et payées par la société ou bien rendues en nature 1. Les évêques étaient suppliés par la société « en considération du bienfait qu'on leur faisait en les recevant dans le navire avec leurs missionnaires, domestiques et équipages, sans prendre rien pour le fret de leur hardes, ni pour leur nourriture » 2... « d'avoir égard dans le pays que rien ne se divertisse et que les commis tiennent leurs registres en ordre » 3.

On fit bâtir le navire en Hollande. Mais lorsque M. de Thou, ambassadeur de France, vint le prendre au nom du roi, les officiers de l'amirauté d'Amsterdam l'arrêtèrent. Le navire, livré aux Français quelque temps après, périt dans une tempête près de l'île de Texel. On imputait avec plus ou moins de raison cette perte au retardement, causé par les Hollandais 4.

Les fonds étant épuisés, la première Compagnie de Chine, à peine créée, cessa d'exister. Les évêques se virent obligés de passer aux lieux de leurs missions par la longue voie de terre, à travers la Turquie et les États du Grand Mogol.

*

La création de la Compagnie des Indes (1664) ouvrit enfin aux Français l'accès « au plus riche commerce du monde ». Depuis lors les marchandises des Indes, importées sur les vaisseaux de la Compagnie suivaient la voie directe.

Charpentier, auteur d'une brochure que Colbert faisait répandre dans le public, félicitait les Français de pouvoir se procurer sans intermédiaires les produits devenus nécessaires à la vie, exaltant le commerce des Indes sur un ton de rhétorique p.005 officielle :

« C'est de ces pays féconds que le soleil regarde de plus près que le nôtre, que l'on rapporte ce qu'il y a de plus précieux parmi les hommes, et ce qui contribue le plus, soit à la douceur de la vie, soit à l'éclat et à la magnificence. C'est de là qu'on tire l'or et les pierreries ; c'est de là que viennent les marchandises si renommées et d'un débit si assuré, la soie, la canelle, le poivre, le gingembre, la muscade, les toiles de coton, la ouate, la pourcelaine, les bois qui servent à toutes les teintures, l'ivoire, l'encens, le bésoar et mille autres commodités, auxquelles les hommes s'estant accoustumés, il est impossible qu'ils s'en passent. 1

La Chine se trouvait parmi les pays de concession de la Compagnie des Indes Orientales 2. Cette dernière ne fit jamais usage de ce privilège, si ce ne fut pour le céder à d'autres. Cependant la pensée des fondateurs de la Compagnie était de créer le commerce dans toutes les Indes, même dans la Chine et le Japon 3.

Caron 4 songeait à organiser un vaste commerce embrassant les diverses régions de l'Asie, dans lequel les Français joueraient, à l'exemple des Hollandais, le rôle d'intermédiaires. Le poivre, p.006 qui servait en Chine d'argent d'achat, constituerait le gros des marchandises, portées de l'Inde dans ce pays en échange des drogues, soies, étoffes, porcelaines, très recherchées dans toute l'Asie. Le commerce d'Inde en Inde organisé indépendamment de l'Europe serait en état de subvenir à ses besoins, ce qui épargnerait à la Compagnie le reproche de faire sortir du royaume les espèces d'or et d'argent.

En 1665 Caron présenta un projet 5 à Colbert avec l'indication des comptoirs à fonder et même avec un tableau chronologique des étapes successives que devait parcourir le commerce des Indes dans son développement. Depuis octobre 1667 jusqu'en mai 1668 la Compagnie serait occupée à fonder des comptoirs à Bantam, Jumbly, Palambo, Macassar, Banca. Caron insistait sur l'occupation de l'île de Banca, comme base de commerce de l'Extrême-Orient : les Français pourraient y établir un fort, d'où profitant des moussons, ils enverraient leurs navires à la Chine et au Japon. L'ouverture du commerce de la Chine était projetée pour le mois de mai 1668, la navigation du Japon ne saurait être effectuée qu'un an plus tard (mai 1669). Vers la fin de 1670 on pourrait « s'acheminer pour le retour » ; en avril 1671 on serait en France. 6

« Pour commencer le commerce des Indes, écrivait Caron, il faut avoir obtenu la permission du Grand Mogol, des rois de Yizapour et de Golconde, des princes de Bengale par des personnes, envoyées à cet effet, et par des lettres et ambassades de la part de Sa Majesté aux rois de la Chine et du Japon. 1

p.007 Les ambassades et les présents devaient être magnifiques donner aux souverains d'Asie une haute idée de la puissance française.

L'exécution d'un si vaste programme exigeait des fonds considérables. Or, la Compagnie dès le commencement se trouvait dans des embarras pécuniaires 2 ; Caron (mort en 1673) ne put réaliser de son projet que la création d'un comptoir à Bantam.

p.008 Colbert entrevoyait l'importance du commerce de la Chine. En envoyant en 1671 aux Indes Gueston et Blot, nommés directeurs généraux, il les chargeait de prendre connaissance de ces plans de Caron ajoutant

« que s'ils estimaient que la Compagnie pût faire quelque établissement dans la Chine et au Japon, ils y travailleraient avec soin, n'y ayant point de commerce qui dût apporter plus d'avantages à la Compagnie que celui-là. 3

Baron 1, également préoccupé d'organiser le commerce d'Inde en Inde, fit faire un pas important au mouvement des Français vers l'Extrême-Orient, en établissant un comptoir à Siam, dont les avantages pour le commerce de la Chine et du Japon avaient été appréciés par François Martin. 2

« J'aurai beaucoup de joie, écrivait-il, que la Compagnie s'établisse en ce royaume d'une telle manière et avec tant de vitesse que cela puisse amener à profiter non seulement de la récolte du poivre, mais aussi du négoce qu'elle peut faire en la Chine et au Japon. 3

Quant au commerce de Chine, Martin le considérait comme le plus important de toutes les Indes.

C'est avec regret que la Compagnie se vit obligée de céder en 1698 ses droits sur ce commerce à la Société de Jourdan. Elle envisageait la création de la Compagnie de la Chine, qui, officiellement, n'était qu'un démembrement de celle des Indes, comme une atteinte portée à ses privilèges.

Les trois Compagnies de Chine, qui succédèrent, l'une après l'autre, à celle de Jourdan 4, jouissaient toutes du privilège p.009 exclusif de faire le commerce de Chine dans les ports de Ning-po et de Canton. 5 Ce ne fut qu'en 1719, lors de la fusion de toutes les sociétés de commerce en une Compagnie universelle des Indes Orientales, que celle-ci recouvra ses droits de concession dans leur intégrité primitive.

Ainsi sous le règne de Louis XIV, la Compagnie des Indes Orientales n'avait point de relations directes avec la Chine. Néanmoins les cargaisons des vaisseaux revenant de l'Inde se composaient en partie de marchandises de Chine, que le génie commercial des Chinois faisait répandre dans toute l'Asie. À côté des Hollandais et des Anglais qui versaient en France une grande quantité de produits de l'Extrême-Orient, la Compagnie française des Indes Orientales eut sa part dans l'apport des articles de la Chine.

N'ayant pu faire de recherches sur l'activité de la Compagnie par rapport à l'importation des marchandises de Chine, nous nous sommes bornée à étudier à ce point de vue deux épisodes du règne de Louis XIV : les ambassades de Siam et les voyages en Chine de l'Amphitrite, qui rapprochèrent les Français de l'Extrême-Orient et enrichirent la cour de France d'une multitude d'objets de l'industrie et de l'art chinois.

@

CHAPITRE II

Les ambassades de Siam

@

I. Le programme politique de Mgr Pallu. — L'ambassade de Siam de 1680. — Les premiers Siamois en France (1684). — L'ouverture des relations avec le royaume de Siam. — II. Siam, vestibule de la Chine. — III. Les ambassadeurs siamois en France (1686). — IV. Les présents du roi de Siam.

1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   35

similaire:

Thèse de la Faculté des Lettres de l\Librairie orientale de Dondey-Dupré père et fils, Paris, 1827, 2...

Thèse de la Faculté des Lettres de l\L’œil de Victor Hugo, Actes du colloque 19-21 septembre 2002 Musée...
«quelques lettres indéchiffrables […] profondément creusées dans la pierre», complétées d’une «signature restée intacte : jose gvtierez,...

Thèse de la Faculté des Lettres de l\Adresse professionnelle Faculté des Lettres, Département Langues...
«Babes-Bolyai» de Cluj-Napoca et d’Artois, Arras avec une thèse en cotutelle sur «Littérature du moi : métamorphoses de l’écriture...

Thèse de la Faculté des Lettres de l\Underground un Québécois à Paris Roland Michel Tremblay Éditions...

Thèse de la Faculté des Lettres de l\Thèse soutenue publiquement par Sang-Ha S. le 10 Juillet 2006 Le...
«avec projection», de cette thèse aux membres du Conseil scientifique et à leurs expliquer pourquoi cette thèse ne méritait pas d’être...

Thèse de la Faculté des Lettres de l\Bibliographie renault
«La restructuration de l’industrie automobile dans la concurrence internatyionale», Thèse de 3ème cycle en sciences économiques,...

Thèse de la Faculté des Lettres de l\D I s c I p L i n a
«A propos de la morphologie urbaine»-Institut d'Urbanisme de l'Academie de Paris, Université de Paris VIII, 1986

Thèse de la Faculté des Lettres de l\Thèse de doctorat d’histoire, université Paris I
«Une abbaye jurassienne au xiiie siècle : l’abbaye de Saint-Oyend de Joux (1175-1262)». Mention Très Bien

Thèse de la Faculté des Lettres de l\Jean-Luc Moulène Selected Biography Born in France, 1955 Lives and...

Thèse de la Faculté des Lettres de l\Jean-Luc Moulène Selected Biography Born in France, 1955 Lives and...








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com