Thèse de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris. Éditions Jouve et Cie, Paris, 1910, xliv+272 pages








télécharger 1.83 Mb.
titreThèse de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris. Éditions Jouve et Cie, Paris, 1910, xliv+272 pages
page4/35
date de publication29.04.2018
taille1.83 Mb.
typeThèse
ar.21-bal.com > littérature > Thèse
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   35
I. — p.010 L'accès de la Chine offrant des difficultés, les missionnaires, passés en Asie vers 1663, résolurent d'établir une résidence à Siam. Mgr Pallu projetait d'en faire le centre des Églises de l'Orient, d'où la foi rayonnerait sur les pays voisins, où les missionnaires pourraient trouver un abri pendant les persécutions toujours trop promptes à éclater en Chine et au Tonkin 1.

La grande préoccupation de la nouvelle mission était d'établir des communications régulières avec la France. Un des p.011 principaux devoirs des missionnaires était, d'après Mgr Pallu, de faire toute la diligence possible pour connaître et frayer les chemins assurés pour aller dans la Chine, la Cochinchine et le Tonkin, indépendamment des Portugais, des Anglais et des Hollandais « qui tiennent pour ainsi dire la clef de ces vastes mers ». 2 Aussi, la création de la Compagnie des Indes Orientales remplit-elle de joie les missionnaires de Siam. Souchu de Ronnefort raconte qu'ayant appris du père Ambroise, capucin, l'arrivée des Français à Surate, ils s'empressèrent d'écrire à ce Père que le roi de Siam avait promis de bâtir une maison magnifique pour les négociants français, s'ils voulaient passer dans son pays, « qu'il les souhaitait avec passion ».3 C'était le premier engagement — de la part des missionnaires — d'établir le commerce français à Siam. Comme les capucins dans l'Inde, les ecclésiastiques des Missions Étrangères à Siam tâchaient de se rendre utiles à la Compagnie naissante, fournissant divers renseignements sur le pays, le commerce, les lieux où l'on pourrait fonder des comptoirs. Au XVIIe siècle les missionnaires jouaient le rôle de pionniers de l'influence française dans l'Extrême-Orient.

C'est pour répandre la lumière sur les faits qui ont précédé l'ouverture des relations diplomatiques et commerciales avec le royaume de Siam que nous nous permettrons d'exposer les vues politiques de Mgr Pallu, homme de grande intelligence et de vaste initiative, et que nous tâcherons de préciser le rôle qu'avait joué dans l'affaire de Siam ce conseiller du fond des Indes.

Faire cause commune avec la Compagnie — tel était le programme politique de Mgr Pallu. L'établissement de la Compagnie devait assurer aux Français la prépondérance commerciale, les missions — l'influence spirituelle. « Dieu veut se servir de la p.012 France pour la réforme des Indes, ayant inspiré au roi d'y établir une Compagnie et à nous la pensée de nous y venir victimer », écrivait-il en 1672 à Sévin 1. Le roi en établissant la Compagnie des Indes songeait non seulement au bien temporel de ses sujets, mais aussi à la prédication de l'Évangile aux infidèles 2. Suivant les intentions du roi, la Compagnie devrait « mettre entre les fins de son entreprise le glorieux dessein de la conversion des barbares ». Par là elle sanctifierait son commerce et augmenterait l'Église, en enrichissant la France de nouvelles peuplades qui seraient assujetties à son empire 3. La Compagnie ne ferait que gagner par suite de cette union étroite avec les missions. Ses affaires seraient gérées par les Français maintenus dans les sentiments de vraie piété, préservés, grâce à l'influence des ecclésiastiques du vice, si fréquent aux Indes ; on pourrait entretenir plus aisément une bonne intelligence avec les barbares, éclairés de la vraie foi 4. Pallu traçait la perspective des peuples de l'Asie évangélisés, assujettis aux lois des Français, conformes à ces derniers par leur religion et leurs mœurs, ne composant plus qu'un même peuple avec eux, n'ayant plus qu'un Dieu, ne reconnaissant plus que le seul roi de France 5. Les moyens pratiques qui devaient servir à la réalisation plus ou moins complète de cette utopie étaient l'engagement des prêtres des Missions Étrangères au service de la Compagnie en qualité d'aumôniers et de pasteurs de tous les Français demeurant en Asie 6 et l'établissement des comptoirs dans les différents lieux des Indes.

p.013 Mgr Pallu entretenait une correspondance active avec Colbert et les Directeurs de la Compagnie, leur donnant des avis sur la navigation et l'état des affaires aux Indes 7, recommandant des personnes de confiance, présentant des mémoires sur le commerce du Bengale, du Cambodge, de la Chine.

« On leur dira », écrivait-il à Sévin (1672) ayant en vue les Directeurs de la Chambre de commerce, « que j'ai déjà quelques lumières pour l'établissement du commerce dans la Chine dans la manière que les Portugais et les Hollandais y négocient aujourd'hui, dont je leur donnerai éclaircissement par le Vautour comme aussi d'un autre établissement à Cambodge, où il faut nécessairement aller pour le négoce de la Chine ; que j'ai déjà informé de tous les détails de celui de Siam MM. les Directeurs qui sont à Surate ; il n'y a que l'impuissance du fond, où ils se trouvent qui les ait empêchés d'y envoyer cette année. 1

Les détails sur le commerce de la Chine sont exposés dans une lettre à Colbert (le 4 juin 1672) 2. Mgr Pallu communiquait, que les Portugais, ayant obtenu par la fameuse ambassade à Pékin (1660) le droit d'envoyer, tous les ans, trois navires à Macao, y expédiaient « à l'ombre » de ces trois vaisseaux beaucoup d'autres qui allaient mouiller aux îles voisines, tolérés par le vice-roi de Canton et les mandarins qui savaient tirer leur profit de ce commerce des Européens ; les Hollandais n'avaient pas manqué de suivre l'exemple des Portugais : en 1670, s'étant acquis les bonnes grâces du vice-roi de Canton, ils avaient débité fort avantageusement leurs marchandises ; en 1671, ils y avaient expédié onze vaisseaux avec le même succès ; en 1672, au moment où Pallu qui se trouvait à Bantam écrivait la lettre que nous venons de citer, les Hollandais y étaient en train de préparer neuf navires à la même destination. Selon p.014 l'avis de Pallu, le commerce des Hollandais finirait par ruiner celui des Portugais ; mais comme dans les environs de Canton et de Macao, il y avait au moins deux cents îles, les Français ne devraient pas perdre l'occasion d'entrer en relations commerciales avec la Chine. Pallu joignait à sa lettre la liste des marchandises que l'on pouvait débiter et acheter en Chine et au Cambodge et des mémoires détaillés sur le commerce de la Chine, de la Cochinchine et du Bengale 3.

Voulant être un de ces ecclésiastiques, « zélateurs du progrès et de l'advancement de la Compagnie, » qui, d'après sa propre caractéristique, quoique morts au monde et à toutes les affaires du siècle, s'intéressaient néanmoins à celles de la Compagnie et ne négligeaient pas l'occasion de faire profiter le roi et la nation 4, Mgr Pallu suivait attentivement le progrès du commerce français.

Dans leur intérêt personnel, les missionnaires souhaitaient vivement l'établissement d'un comptoir à Siam. Voici ce qu'écrivait en 1671 le père Vachet dans une lettre, imprimée dans la Relation des missions et des voyages apostoliques ès années 1672, 1673, 1674 et 1675 : après avoir décrit la grande affluence des vaisseaux étrangers et des marchandises de tous les pays à Siam, le père Vachet exprime le désir commun à tous les missionnaires :

« nous espérons en voir bientôt de la France par le moyen de la Compagnie royale qui ne peut avoir un meilleur entrepôt pour le commerce de la Chine et du Japon » 1.

La première démarche diplomatique qui devait, d'un côté, attirer l'attention de la France sur le royaume de Siam, d'un autre, relever le prestige des évêques aux yeux du potentat oriental fut faite en 1673 2. Au mois de mai 1673, Mgr Pallu revint de p.015 son long voyage en Europe (qui avait duré depuis le 17 janvier 1665) chargé de présents et de lettres du pape et du roi de France, dans lesquelles Clément IX et Louis XIV remerciaient le roi de Siam pour la protection qu'il accordait aux Français. Après que Sa Majesté siamoise eût été suffisamment instruite de la qualité et de la grandeur des deux souverains qui lui écrivaient — la gloire de Louis XIV ne semble pas avoir encore pénétré jusqu'à Siam — elle consentit à recevoir officiellement les évêques d'Héliopolis et de Béryte en qualité d'ambassadeurs, faveur dont ils n'avaient jamais été honorés auparavant. On dispensa les évêques de la désagréable nécessité de se prosterner devant le monarque, vu l'honneur de la religion et la dignité des souverains qui les envoyaient ; on les régala de fêtes à Louvo 3, et le roi leur fit cadeau d'étoffes de Chine 4. L'auteur de la Relation des missions... ès années 1673-1675, inspiré par ce succès, intitula le chapitre XI de son livre « les belles espérances du progrès de la foy dans le royaume de Siam », il y parle de « l'heureux état » de la mission de Siam en 1674, qui possédait déjà un hôpital, un séminaire pour l'éducation des jeunes indigènes, et qui avait obtenu du roi la permission de bâtir une église 5. Depuis ce moment le motif de la bienveillance tout à fait exceptionnelle que le roi de Siam témoigne à l'égard des Français est adopté par tous les nombreux auteurs de relations sur le Siam.

Mgr Pallu se crut obligé d'adresser une lettre à Colbert p.016 qui lui avait procuré les lettres de Louis XIV au roi de Siam si importantes pour les succès des missions et du commerce projeté 1. Le même jour (le 8 novembre 1673) il écrivit à Louis XIV, annonçant que les deux lettres (celle du pape et celle du roi) avaient été reçues avec toute l'estime dont cette cour était capable, que le roi de Siam avait pris la résolution

« d'en donner des marques toutes particulières par la réponse qu'il ferait l'année prochaine à Sa Majesté en envoyant une ambassade sur un de ses vaisseaux. 2

L'ambassade cependant tardait à venir. Il fallait ranimer les bons sentiments du roi de Siam. Aussi, dans une lettre sans date, mais qui paraît avoir été écrite en 1678 ou 1679, Mgr Pallu suppliait Louis XIV de témoigner au roi de Siam sa reconnaissance pour la protection qu'il accordait à ses sujets, et de joindre à cette « honnesteté » quelques présents dignes du roi de France. Sur présentation du mémoire de Mgr Pallu, offert en plein conseil, le roi ordonna qu'on écrivit de sa part au roi de Siam et qu'on joignit à la lettre des présents 3. Ces derniers étaient pourtant si médiocres que, sur l'avis de Constance Phaulkon qui les trouva peu proportionnés à la grandeur des deux souverains, et qui craignit qu'ils ne fissent mauvaise impression à la cour de Siam, Mgr Pallu résolut de les offrir au roi de Siam en son propre nom 4.

Le vœu des missionnaires de voir un établissement français à Siam fut enfin réalisé en 1680. Baron, préoccupé d'étendre le commerce de l'Inde, envoya de Surate le Vautour avec Boureau-Deslandes qui avait l'ordre de fonder un comptoir à Siam. Le pays n'était pas riche en produits d'exportation, mais on pouvait y acheter les marchandises de la Chine et du Japon, ce qui était important, l'accès de ces pays étant interdit aux Européens. Boureau-Deslandes arriva à Siam en septembre 1680 5, muni p.017 de lettres du roi, de présents et de 12.000 livres en marchandises. Accueilli avec joie par les missionnaires, il fut admis à l'audience royale et reçut en présent « un bandège d'argent avec un justaucorps d'un brocart d'or et d'argent et un sabre à la manière des Indes » 6.

Il fut décidé que le roi de Siam enverrait une ambassade auprès de Louis XIV. Le 22 décembre 1680, le Vautour mit à la voile, emmenant les trois ambassadeurs de Siam qui, arrivés à Bantam, devaient continuer leur voyage sur le Soleil d'Orient1 Mgr Pallu triomphait :

« C'est un grand repos à mes confrères et à moi, écrivait-il à Colbert de Croissy le 25 janvier 1682, que toute la France connaît maintenant par l'ambassade du roi de Siam à Sa Majesté que nous avons ménagée depuis plusieurs années, nonobstant les oppositions de ceux qui ne sont pas affectionnés à notre nation, qu'en donnant toute l'application que nous pouvons au ministère de l'Évangile dans les lieux de nos missions, nous y trouvons assez le temps et le moyen d'y ménager les intérêts de la France et la gloire du roi. 2

Il comblait d'éloges le zèle de M. Baron qui avait envoyé le Vautour prendre les ambassadeurs jusque dans la ville de Siam, il conseillait à M. Gayme, ecclésiastique qui accompagnait les ambassadeurs, de les conduire, une fois à Paris, dans les églises, les couvents, les écoles, les établissements de charité, afin de les familiariser avec le côté théorique et pratique du christianisme, de faire en un mot tout son possible pour les convertir pendant ce voyage 3.

Le bruit de l'arrivée des ambassadeurs se répandit en France :

« Il y a deux ans, écrivait (en 1684) le sieur de l'Isle, géographe, dans sa Relation historique du royaume de Siam, qu'on eut avis en France qu'il y devait arriver incessamment des p.018 ambassadeurs de Siam 4. Il était venu des lettres de Bantam par lesquelles MM. de la Compagnie française des Indes Orientales mandaient que les ambassadeurs de Siam y étaient arrivés ; qu'il y en avait trois, tous trois mandarins des plus considérables du royaume, que le premier avait été trois fois en ambassade vers l'empereur de la Chine et que le roi de Siam l'avait choisi exprès, afin d'apprendre par son rapport la différence qu'il y a entre l'empire de la Chine et le royaume de France, pays à son regard aux deux extrémités de l'univers. Ils ajoutaient que ces ambassadeurs menaient un éléphant, qu'il leur en était mort un par le chemin, qu'ils apportaient plus de 100 ballots de raretés du Japon et de la Chine ; que le roi de Siam avait fait choisir dans ses trésors tout ce qu'il y avait de plus curieux pour envoyer au roi un présent digne de lui, qu'ils seraient embarqués sur le Soleil d'Orient, vaisseau de la Compagnie. 1

C'était bien assez pour piquer la curiosité et exciter l'impatience ; mais laissons parler un contemporain.

« Au premier bruit qui se répandit en France de ces ambassadeurs, raconte de l'Isle, tout le monde en parla et il n'y eut personne qui ne voulût dire ce qu'il savait du pays, d'où ils venaient, des coutumes et de la grandeur de ce royaume et de tout ce que la curiosité peut faire demander, quand il arrive une chose aussi extraordinaire que celle-là. J'ouïs alors débiter des erreurs si grossières, et avec tant d'assurance que cela me fit songer à ramasser ce que j'avais appris de ce royaume. 2

Le géographe comptait donner au public un livre sur un sujet à la mode, mais comme les ambassadeurs ne venaient pas, l'intérêt commençait à s'évanouir. De l'Isle, jugeant le moment p.019 favorable passé, « mit au cabinet » 3 le petit écrit qu'il avait composé, qui n'en fut tiré qu'à l'arrivée des autres mandarins de Siam (1684), dont la vue, espérait-il, ne manquerait pas de renouveler la curiosité du public auquel son livre ne déplairait, peut-être, point 4.

Par malheur, le Soleil d'Orient qui portait les ambassadeurs, les présents du roi de Siam et pour plus d'un million d'effets, appartenant à la Compagnie, périt dans un naufrage. On refusa longtemps de croire à cette perte 5 ; on se consolait par l'absence des nouvelles précises de ce naufrage, par l'espérance que chassé par la tempête, le navire aurait pu aborder quelque part au Brésil 6.

Quand le doute ne fut plus possible, on rejeta toute la responsabilité de ce premier insuccès sur les missionnaires, promoteurs des relations avec le Siam. On accusait Baron d'avoir envoyé le vaisseau à Siam sur les investigations des missionnaires pour leur faire plaisir dans un temps où les affaires de la Compagnie ne lui permettaient pas de fonder de nouveaux comptoirs ; c'est en considération des missionnaires que les ambassadeurs avaient été reçus sur le Soleil d'Orient, ce qui avait causé un retardement, peut-être funeste, en tout cas, des dépenses extraordinaires à la Compagnie. Les missionnaires eux-mêmes coûtaient cher à la Compagnie, car ils jouissaient de l'hospitalité dans ses comptoirs et sur ses vaisseaux. Mgr Pallu se vit obligé de nier ce dont il se faisait un mérite quelques mois auparavant 1. Baron qui avait l'ordre de pousser le commerce, où bon lui semblait, était libre de fonder un comptoir à Siam ; quant à l'envoi du vaisseau le Vautour, Baron y avait été déterminé par les p.020 considérations de l'utilité du commerce, « à cause des marchandises du Japon, dont on trafique à Siam, comme dans le Japon même » et par le désir de contribuer à la gloire du roi par une ambassade sans exemple ; le vaisseau qui avait amené les ambassadeurs à Bantam n'était d'ailleurs pas envoyé exprès pour les prendre à Siam, mais pour y établir le commerce 2.

M. Kæppelin cite un curieux document — la lettre du marchand Roques, adressée aux Directeurs de la Compagnie des Indes Orientales, datée du 10 janvier 1682, pour les mettre en garde contre l'ambition et l'esprit envahissant des missionnaires. Roques accusait ces derniers de vouloir s'ingérer dans la direction des affaires et de profiter de la piété de Baron pour le presser de fonder partout des établissements servant aux nécessités de la propagande plutôt qu'aux intérêts du commerce. Il avait précisément en vue l'insistance de Mgr Pallu au sujet de la fondation d'un comptoir au Tonkin, dont l'utilité pour la Compagnie n'était que douteuse. L'intervention des religieux des Missions Étrangères, qui cherchent à convertir les Orientaux et excitent par là le fanatisme, lui paraissait funeste au progrès de la Compagnie. M. Kæppelin trouve ces accusations exagérées et la conduite de Baron plus indépendante que Roques ne le voulait faire croire 3.

Le Mercure Galant prenait soin de mettre ses lecteurs au courant des affaires de Siam. Deslandes-Boureau lui communiquait le texte des lettres du roi de Siam à Louis XIV et au pape, envoyées avec les ambassadeurs en 1680, et dans lesquelles le souverain de Siam exprimait le désir d'établir une forte amitié entre les deux nations. Le Mercure publiait en même temps la lettre du barcalon (ministre de commerce à Siam), adressée aux directeurs de la Compagnie avec la prière de faire « un compte clair et net des dépenses des ambassadeurs et de tout ce qu'ils recevraient de la Compagnie, afin que le roi de Siam pût les en dédommager » et une autre lettre du barcalon à Baron avec p.021 l'énumération des présents que le roi et le barcalon trouvaient à propos de lui faire à l'occasion du départ des ambassadeurs (un coffre de Japon, à couverture voûtée, à fond noir avec feuilles d'or, un coffre de la Chine, à fond noir, travaillé avec ambre et or, deux bandèges noirs et peints, une paire de paravents du Japon, deux boulis à cha, etc.) 4. Cependant, malgré la publication de ces documents, il y avait, paraît-il, des incrédules qui doutaient de l'existence même de l'ambassade.

Les premiers Siamois qui vinrent en France étaient les deux mandarins amenés par le père Vachet en 1684 1. Présentés au marquis de Seignelay et à Colbert de Croissy, les mandarins, ou plutôt les pères Vachet et Pascal qui les accompagnaient, expliquèrent que le but de leur voyage était de s'informer du sort des ambassadeurs, partis sur le Soleil d'Orient, qu'ils étaient chargés de trouver les meilleurs moyens pour établir des relations commerciales entre les deux pays, qu'ils voulaient enfin féliciter le roi de l'heureuse naissance du duc de Bourgogne 2. L'histoire de l'ambassade naufragée paraissait suspecte au marquis de Seignelay qui craignait d'être le jouet des intrigues des missionnaires et de Constance Phaulkon. Le père Vachet donna, comme preuve de sa réalité, les dépenses faites par les ambassadeurs à Bantam où ils avaient passé quatre mois avant de s'embarquer sur le Soleil d'Orient et le témoignage de Guilhem, commissaire français à Bantam, qui se trouvait en ce moment à Paris. Appelé devant le roi, Guilhem confirma les explications du père Vachet. 3

p.022 Dans les archives anglaises il existe un document, prouvant la réalité de l'ambassade naufragée de 1680. C'est une lettre, datée du 28 juillet 1680, adressée aux directeurs de la Compagnie des Indes Orientales et dans laquelle est annoncée cette ambassade du roi de Siam à la cour de France 4. D'un autre côté, l'ambassade de 1680 est portée sur les annales du royaume de Siam 5.

Les mandarins, amenés par le père Vachet, restèrent en France pendant trois mois. Ils étaient les premiers Siamois que la cour eût vus, aussi, pendant les fêtes que l'on donna pour les divertir ou plutôt pour avoir occasion de les voir, les curieux ne manquaient-ils pas de les contempler. Turpin observe que leur parure riche et élégante, leurs bonnets étranges, blancs, pointus, fort hauts, ornés d'un cercle d'or de trois doigts de large, excitaient la curiosité des Parisiens 1. Étant adressés non au roi, mais aux ministres (auxquels ils avaient apporté en présent des curiosités de l'Orient), ils ne purent être admis à l'audience royale ; néanmoins, on leur montra Monsieur se promenant dans la galerie du Palais Royal ; ils eurent même le bonheur de se prosterner au passage de Louis XIV dans la galerie des Glaces et d'assister à son dîner, sans toutefois y prendre part. On leur fit voir Versailles, Saint-Cloud, Chantilly ; on les mena p.023 au théâtre entendre l'opéra Roland 2 ; peut-être, n'était-on pas tout à fait content de ces mandarins qui, au dire de l'abbé de Choisy, ne buvaient et ne mangeaient pas et parlaient peu. Silencieux, affublés de leur accoutrement oriental, ils devaient faire une étrange figure parmi les brillants courtisans du roi de France.

Cependant A. Deslandes-Boureau, resté à Siam (1680-1684), n'avait pas pu, fautes de ressources, déployer toute l'activité qu'il aurait voulu. Pendant ce temps, il n'y eut qu'un seul vaisseau français qui vint à Siam : c'était le petit bâtiment Saint-Joseph que Baron avait envoyé en 1682 pour y conduire l'évêque d'Héliopolis et que Deslandes avait chargé de quelques dents d'éléphants, de benjoin et de bois de safran pour le retour 3. Deslandes avait réussi pourtant à conclure une espèce de traité avec Constance Phaulkon, d'après lequel tout le poivre que l'on cueillerait dans le royaume serait à la Compagnie, outre cela, la Compagnie obtenait la liberté d'acheter de première main les marchandises des jonques qui viendraient de la Chine et du Japon et de pouvoir embarquer sur les vaisseaux du roi de Siam, qui faisaient ordinairement ces voyages, les marchandises que l'on trouverait à propos d'envoyer dans ces pays, sans payer le fret 4.

Pour encourager le commerce naissant de la Compagnie, le gouvernement résolut d'entrer en relations diplomatiques avec le Siam. L'envoi d'une ambassade fut décidé. Le chevalier de Chaumont, mis à la tête de l'ambassade vers le roi de Siam, fut chargé de la double mission de convertir le roi et d'affermir le commerce français aux Indes. Les vues du gouvernement furent exposées dans l'instruction au chevalier de Chaumont. Après avoir parlé des espérances que les missionnaires avaient conçues sur des fondements assez vraisemblables, à savoir que le roi p.024 de Siam, touché des marques de distinction de la part de Sa Majesté, se déterminerait à embrasser la religion pour laquelle il montrait beaucoup d'inclination, le marquis de Seignelay, auteur de l'instruction, continue :

« Sa Majesté veut aussi dans ce voyage procurer tous les avantages possibles au commerce de ses sujets aux Indes et prendre des éclaircissements sur celui que l'on pourrait faire à Siam... Il (M. de Chaumont) doit être informé que le roi (de Siam) a offert à la Compagnie française de faire ce commerce avec elle, c'est-à-dire que les vaisseaux de Siam continueraient tous les ans à faire le voyage de la Chine et du Japon et qu'au retour ledit roi, qui seul fait tout le commerce de son pays, donnerait les marchandises en troc de celles d'Europe ou pour de l'argent. 1

Le 5 mars 1685, l'Oiseau, vaisseau de guerre de 46 pièces de canons, mit à la voile pour Siam aux fanfares des trompettes et au bruit des canons, suivi de la frégate la Maligne, emportant les mandarins, les ambassadeurs de France et les présents, destinés au roi de Siam 2. Sur les mêmes navires avaient pris place les six savants jésuites 3, que le roi envoyait en Chine, « partis », comme s'exprimait le père Tachard, « pour aller par ces mêmes sciences (les mathématiques) enseigner celle du salut dans le plus grand et le plus florissant empire du monde » 4.

« L'astronomie, écrivait au roi le même Père dans la dédicace de sa relation sur ce voyage, met entre les mains de vos sujets des moyens inconnus aux siècles passés de prédire les éclipses, de rendre certaines les distances des terres et des p.025 mers, de perfectionner et d'assurer la navigation et d'acquérir à Jésus-Christ par les plus nobles de tous les arts, les nations les plus nombreuses, les plus polies, les plus spirituelles du monde. 5

Des instruments de mathématiques avaient clé remis aux jésuites : deux machines de Romer, représentant, l'une le mouvement des planètes, l'autre les éclipses du soleil et de la lune, de grands verres d'approche, ainsi que des mémoires, dressés par les membres de l'Académie des Sciences,

« touchant les remarques qu'il serait à propos de faire à la Chine et les choses qu'il faudrait envoyer en France, tant pour l'affranchissement de la Bibliothèque du Roi que pour la perfection des arts. 6.

L'activité du père Tachard, au moins pendant les années qui suivirent, se borna à Siam.

C'est devant le roi de Siam qu'il eut occasion d'étaler son érudition d'astronome (sans trop de succès pour la cause de la religion, toutefois), c'est dans l'affaire de Siam qu'il déploya p.026 ses talents de diplomate, menant l'intrigue avec Phaulkon, jouant le rôle d'intermédiaire non officiel entre les deux cours 1.

Les détails du séjour des Français à Siam ont été étudiés plus d'une fois 2. Après une entrée solennelle dans la ville de Siam, arrangée par Constance Phaulkon, le chevalier de Chaumont fut admis à l'audience royale. Il présenta la lettre de Louis XIV dans un vase d'or 3 et prononça un discours dans lequel, conformément aux instructions reçues, il conjurait le roi « de soumettre ses grandeurs au Dieu des chrétiens qui gouverne le ciel et la terre » 4. Quand Phra Naraï eut compris qu'on lui proposait de changer la religion que ses ancêtres avaient professée pendant deux mille deux cent vingt-neuf ans, il parut non moins étonné que Constance Phaulkon ne l'avait été quelques jours auparavant en apprenant quel serait le sujet de la harangue de l'ambassadeur français 5. L'abbé de Choisy, qui avait la mission spéciale et délicate de convertir le roi de Siam, put se persuader bien vite que Sa Majesté était très loin des idées du christianisme, contrairement aux affirmations des missionnaires qui avaient un peu grossi les choses 6. Un traité fut signé à Louvo le 10 décembre 1685, garantissant plutôt les intérêts de la propagande que ceux du commerce 7.

p.027 En même temps (le 18 décembre 1685) Constance Phaulkon signait et remettait au père Tachard un mémoire secret pour qu'il le communiquât au père La Chaise et que ce dernier en rendît compte au roi, dans lequel était exposé le plan d'un véritable complot qui devait assurer aux Français l'ascendant à la cour de Siam. Entre autres, Constance promettait d'introduire au conseil du roi et de charger de fonctions importantes de guerre et de finances soixante ou soixante-dix personnes fidèles qu'on enverrait à ce propos, parmi lesquelles il y aurait des jésuites déguisés 1. Le père Tachard, qui, d'après l'aveu de l'abbé de Choisy, était le véritable ambassadeur, tandis que le chevalier de Chaumont et l'abbé Choisy lui-même n'étaient que des personnages de théâtre, assurait dans un autre mémoire que tout le secret était de gagner Constance qui remettrait aux Français une place forte pour assurer leur commerce. Le danger n'était que du côté des Hollandais et des Anglais qui voudraient le ruiner ; les marchands mores et chinois « entreront en défiance contre le premier ministre » et

« se retireront, comme on a dit qu'ils ont commencé de faire depuis que le sieur Constance a voulu que ce fût par le moyen du roi que tout le plus gros commerce s'y fît. 2

Quant aux Siamois, le père Tachard proposait de les gagner... par les mathématiques.

« Le naturel des Siamois, assurait-il, est docile, plein de modération et d'honnêteté... ils sont curieux et aiment passionnément les mathématiques... Nous espérons qu'à Siam et à Louvo tous les grands mandarins viendront prendre des leçons...

Les Français s'établiront aussi à Siam peu à peu sous l'autorité du roi de Siam et

« le Roi se verra le maître de toutes les provinces des villes, des vaisseaux du roi de Siam et de la cour même. 3

p.028 Sous prétexte d'aller chercher des mathématiciens en Europe, en réalité, afin de mener ces négociations à leur fin, le père Tachard retourna en France avec le chevalier de Chaumont (juin 1686).

À cette époque, la Compagnie des Indes Orientales se vit contrainte de modifier ses habitudes commerciales. Les toiles peintes avaient été jusqu'alors le principal objet de son commerce. Dès le commencement de 1686 Louvois, pénétré de la doctrine protectionniste, songea à restreindre l'importation des toiles peintes. Le comptoir de Siam, d'où la Compagnie pouvait espérer tirer les épices, les drogues, les soies écrues, les ouvrages de la Chine et du Japon, acquérait une nouvelle importance 4. L'affaire de Siam devenait la grande préoccupation de la politique coloniale de Louis XIV.

Une expédition militaire fut décidée pour garantir aux Français la prépondérance commerciale au Siam. La seconde ambassade (de La Loubère-Ceberet) obtint, par un nouveau traité 1, la concession de deux ports importants : Bangkok sur le golfe de Siam et les îles de Merguy dans le golfe de Bengale, livrés par Phaulkon ; mais l'occupation militaire, trop faible, ne fit qu'accélérer la révolution.

Le coup d'État du 18 mai 1688, préparé par Opra Pitracha qui, à la tête du parti national et appuyé sur l'influence hollandaise, se défit du vieux roi Phra-Naraï et fit tuer Constance Phaulkon, protecteur des Français, changea la face des affaires, annulant les résultats de la politique orientale de Louis XIV 2.

Voltaire, blâmant l'entreprise, a dit : « L'éclat de cette p.029 ambassade siamoise fut le seul fruit qu'on en retira 3. » Mais cet éclat en lui-même était déjà quelque chose qui ne manquait pas d'importance. L'échange des ambassades avec le Siam eut une conséquence tout à fait réelle : c'était l'apport de quelques milliers d'objets d'art de la Chine et du Japon qui prirent place dans les maisons royales. Le bruit que fit la visite des Siamois avait mis en vogue les goûts orientaux. Il y eut certaines modes — en meubles, en étoffes — datant de ce moment. L'épisode de Siam ranima l'intérêt pour l'Extrême-Orient. Toute une littérature de relations de voyage et d'histoire de ce pays surgit pour satisfaire la curiosité du public. La gravure populaire fixa le grand événement du jour — la réception des ambassadeurs, et donna des illustrations fantastiques aux descriptions merveilleuses dont étaient remplies les relations des voyageurs. Enfin, l'ouverture des rapports commerciaux et diplomatiques avec le royaume de Siam avait mis les Français en contact avec l'Extrême-Orient, les ayant transportés dans un pays qui au point de vue de la géographie, du commerce et de la civilisation pourrait être appelé vestibule de la Chine.

C'est au point de vue de la révélation de l'Extrême-Orient et plus particulièrement de la Chine, due aux ambassades de Siam, que nous allons étudier cet épisode du règne de Louis XIV.

1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   35

similaire:

Thèse de la Faculté des Lettres de l\Librairie orientale de Dondey-Dupré père et fils, Paris, 1827, 2...

Thèse de la Faculté des Lettres de l\L’œil de Victor Hugo, Actes du colloque 19-21 septembre 2002 Musée...
«quelques lettres indéchiffrables […] profondément creusées dans la pierre», complétées d’une «signature restée intacte : jose gvtierez,...

Thèse de la Faculté des Lettres de l\Adresse professionnelle Faculté des Lettres, Département Langues...
«Babes-Bolyai» de Cluj-Napoca et d’Artois, Arras avec une thèse en cotutelle sur «Littérature du moi : métamorphoses de l’écriture...

Thèse de la Faculté des Lettres de l\Underground un Québécois à Paris Roland Michel Tremblay Éditions...

Thèse de la Faculté des Lettres de l\Thèse soutenue publiquement par Sang-Ha S. le 10 Juillet 2006 Le...
«avec projection», de cette thèse aux membres du Conseil scientifique et à leurs expliquer pourquoi cette thèse ne méritait pas d’être...

Thèse de la Faculté des Lettres de l\Bibliographie renault
«La restructuration de l’industrie automobile dans la concurrence internatyionale», Thèse de 3ème cycle en sciences économiques,...

Thèse de la Faculté des Lettres de l\D I s c I p L i n a
«A propos de la morphologie urbaine»-Institut d'Urbanisme de l'Academie de Paris, Université de Paris VIII, 1986

Thèse de la Faculté des Lettres de l\Thèse de doctorat d’histoire, université Paris I
«Une abbaye jurassienne au xiiie siècle : l’abbaye de Saint-Oyend de Joux (1175-1262)». Mention Très Bien

Thèse de la Faculté des Lettres de l\Jean-Luc Moulène Selected Biography Born in France, 1955 Lives and...

Thèse de la Faculté des Lettres de l\Jean-Luc Moulène Selected Biography Born in France, 1955 Lives and...








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com