Thèse de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris. Éditions Jouve et Cie, Paris, 1910, xliv+272 pages








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II. — La deuxième campagne de l'Amphitrite (1700-1703)

Une clause du traité de 1698 assignait au sieur Jourdan le droit d'envoyer encore un vaisseau à la Chine, si bon lui semblait, avant ou après le retour du premier, afin qu'il pût

« retirer les effets qu'il sera peut-être obligé d'y laisser et se dédommager des pertes qu'il pourrait faire dans le premier voyage, faute d'avoir l'expérience et les lumières nécessaires.3

L'Amphitrite fut à peine rentrée que le sieur Jourdan, encouragé par le succès, songea au radoubement de la frégate pour la mettre en état d'entreprendre le second voyage 4. D'après le traité, renouvelé avec la Compagnie des Indes le 23 octobre et homologué le 9 novembre 1700, le sieur Jourdan et ses associés obtenaient la concession du commerce de la Chine, limité aux ports de Canton et de Ning-po, dans lesquels ils pouvaient envoyer à l'avenir « telles marchandises et tel nombre de vaisseaux qu'ils jugeront à propos » contre une rétribution de 25.000 livres par an, à commencer au premier retour 1. Le capital fut fixé à p.065 1.500 livres que devaient fournir les versements de douze directeurs et la souscription publique 2.

Le second armement de l'Amphitrite coûta 186.736 livres, sa cargaison fut évaluée à 363.264 livres 3. La liste des marchandises envoyées en Chine en 1701 a été reproduite dans le Dictionnaire de Commerce de Savary « pour satisfaire les négociants désireux de savoir quelles marchandises y étaient d'un facile débit » 4. Savary s'est borné à donner la facture du second voyage,

« attendu que le premier ne servit, pour ainsi dire, que d'essai pour ce commerce encore assez nouveau pour les Français et que, dans le second envoi, cette Compagnie savait, par sa propre expérience, les diverses marchandises qui convenaient mieux pour Canton, où elle avait dessein d'établir son principal comptoir. 5

p.066 Le prix que les Chinois attachaient à l'argent étant connu, la Compagnie envoyait 319.846 livres en lingots, barres d'argent, réaux, piastres et seulement 25.663 livres en marchandises 6. Sont à noter trois modèles de robes de chambre et autres « modèles, envoyés à la Chine » que le Dictionnaire ne précise pas, « attendu qu'étant arbitraires, chacun fait des modèles à sa mode » 1. L'importation des étoffes étant défendue à la Compagnie, elle conçut l'idée de retirer de la Chine des habits mi-confectionnés 2.

La seconde campagne de l'Amphitrite (1701-1703) fut moins heureuse que la première. Arrivée en cinq mois vers les côtes de la Chine, la frégate mit quatre mois pour aborder ; chassée par les vents contraires, l'Amphitrite errait d'île en île, essuyant des tempêtes, dans une attente continuelle du naufrage 3. L'histoire de ce voyage a été contée par Bouvet de la Touche, lieutenant de l'Amphitrite, qui a fait une relation très longue, très curieuse, quoique partiale à l'égard des jésuites, contre lesquels l'auteur p.067 est animé d'un sentiment d'animosité profonde 4, et par le père de Tartre, dans une lettre publiée dans les Lettres Édifiantes.

Bouvet de la Touche donne dans son Journal la facture des marchandises qui ont été embarquées à Canton pour le second retour de l'Amphitrite.

Outre cuivre, soie écrue, thé et drogues, sont mentionnés 93 caisses de porcelaine, 45 caisses de paravents, 22 caisses de cabarets de vernis, 12 caisses de lanternes, 4 caisses d'éventails, 7 coffres de broderies, lits, toilettes et robes de chambre, 1 caisse, pleine d'échantillons ou montres de porcelaines et de boîtes de vernis 5. L'Amphitrite emportait en même temps les effets, restés à Canton lors du premier voyage, parmi lesquels il y avait 30 barses (caisses) de porcelaines, 35 caisses de cabinets vernis, 1 caisse de cuivre émaillé de Nanking, et 2 caisses renfermant les présents du tsong-to (2 arcs avec 2 carquois garnis de flèches et toute leur garniture, 1 selle avec le harnais à la chinoise, 2 sabres de cuivre doré, 4 pièces d'ancienne porcelaine).

Les jésuites envoyaient de leur côté 19 barses de porcelaines, 8 à 9 barses de soie écrue et d'étoffes de soie 6.

Bouvet de la Touche raconte que les directeurs, occupés à p.068 préparer la cargaison de l'Amphitrite, avaient eu l'idée d'envoyer deux personnes (M. Pechberty et Du Jus) à Jao-Cheou et à Nanking pour y acheter les plus belles soies, porcelaines et vernis, et en avaient adressé une requête au tsong-to. Le tsong-to, après avoir lu la pétition, la plia et la mit dans sa poche, disant que ces sortes de marchandises ne manquaient pas à Canton 1. Le père Pelisson écrivit aux directeurs une lettre, dans laquelle il les persuadait d'abandonner ce projet et de se garder bien de violer les lois de la Chine, interdisant aux étrangers de pénétrer dans le pays sans permission 2. À en croire Bouvet de la Touche, la Compagnie aurait gagné 100.000 écus, si Pechberty et Du Jus avaient pu aller à Nanking 3.

Cependant les affaires de la Compagnie de la Chine se trouvaient dans un état « violent » 4. Les emprunts qu'elle avait été obligée de faire en 1701 et en 1702 montaient à plus de 1 million et demi 5. Les associés n'étaient pas en état d'accomplir leurs engagements 6. Alors, pour tirer la Compagnie d'embarras, Phélypeaux de Pontchartrain conseilla aux directeurs d'associer quelques riches marchands à leurs privilèges, ce qui leur p.069 permettrait d'attendre le retour de l'Amphitrite 7. Un traité fut conclu, le 7 novembre 1701, entre la Compagnie de la Chine et la Société de Saint-Malo, à la tête de laquelle était le célèbre armateur Lépine-Danican 8. Ainsi fut constituée la deuxième Compagnie de la Chine. L'armement de deux vaisseaux pour la Chine, le Saint François et le Chancelier de France, fut le résultat de cette entente. La permission d'aller en Chine par l'océan Pacifique, sollicitée par Lépine-Danican pour ses navires, ne fut accordée qu' « avec peine extrême » 1 à cause de la guerre pour la succession d'Espagne : défense expresse fut faite aux capitaines d'aborder aux ports espagnols, ni de faire commerce avec la nation ennemie 2.

La Compagnie de la Chine attendait impatiemment le retour de l'Amphitrite, se promettant un soulagement dans ses affaires p.070 embrouillées 3. En vue de la guerre, le commandant de La Harteloire reçut l'ordre du roi d'aller au-devant des navires marchands et de les escorter jusqu'à Port-Louis. « Les directeurs de la Compagnie des Indes et de la Chine attendent des vaisseaux richement chargés, dont la conservation est d'une grande importance au bien de mon royaume », lit-on dans la lettre royale du 21 juillet 1702 4.

L'Amphitrite ne rentra qu'un an plus tard (le 11 août 1703) avec une cargaison, estimée à 1.500.000 livres 5. Le déchargement eut lieu à Brest, d'où les marchandises furent transportées sur des barques à Nantes 6. Le transport, sous l'escorte des frégates du roi, ne fut effectué qu'avec une grande lenteur, à cause des vents contraires. La vente, qui commença à Nantes dans les premiers jours d'octobre, taudis qu'une partie des marchandises restaient toujours à Brest, se fit sans entrain 7. Le p.071 bénéfice que tira la Compagnie de cette vente ne fut cette fois que médiocre.

Nous avons dit que l'Amphitrite rapporta de son second voyage une grande quantité de meubles. C'est, probablement, du second retour de l'Amphitrite que datent les laques, désignés par les curieux comme « vernis la Chine Amphitrite » 8.

La Compagnie sollicita la permission de revendre la frégate l'Amphitrite à la Marine. Le 7 mai 1704, les directeurs furent informés que le roi reprenait l'Amphitrite, « poudres et ustensiles du pilote compris 1 », pour la somme de 28.971 livres 2. L'année suivante, l'Amphitrite fut frétée par le roi à la Compagnie d'Assiente 3.

En 1704, rentrèrent le Chancelier de France et le Saint François, partis avec un petit fonds, dans l'espoir de trouver à Canton un dépôt considérable de marchandises, que les directeurs de Paris évaluaient à 280.000 livres ; ils avaient été déçus dans leur attente. Leurs opérations commerciales avaient été nulles ; les capitaines s'étaient même vu obligés d'emprunter au Brésil 4.000 piastres pour effectuer le retour. Cette évaluation exagérée du dépôt de la Chine fut la cause du désaccord qui régna pendant des années entre la Société de Saint-Malo et les directeurs de Paris 4.

En 1705 la Compagnie de la Chine fut érigée en Compagnie Royale de la Chine par les lettres patentes qui confirmèrent le concordat de 1700 et le droit de la Compagnie de faire le commerce de Chine jusqu'à l'échéance des privilèges de la p.072 Compagnie des Indes 5. Cependant aucun armement pour la Chine n'eut lieu, malgré les insistances du sieur Jourdan et de ses associés qui, dans une requête adressée au roi (1708), se plaignaient de voir périr un établissement qui leur avait coûté beaucoup et qui était absolument ruiné 6.

III. — Le commerce de Chine par la mer du Sud

Des personnes, qui n'étaient pas attachées à la Compagnie, organisèrent alors un commerce entre la Chine et l'Amérique du Sud, dont ils tiraient un profit considérable. Après avoir vendu les marchandises de France au Pérou, ils partaient avec l'argent (en piastres ou en barres) acquis au Pérou, pour la Chine à travers le Pacifique, d'où ils rapportaient des produits orientaux qu'ils revendaient ensuite dans les colonies espagnoles de l'Amérique du Sud, en Espagne ou en Flandre 1. Malgré les défenses du gouvernement fiançais, qui voulait mettre fin à ces entreprises, nuisibles aux intérêts de l'Espagne, les marins français, tentés par le gain, persistaient à faire ce négoce avantageux 2. L'argent était la base du commerce de la Chine ; n'en ayant que peu, les Chinois l'acceptaient volontiers en échange p.073 contre l'or et contre leurs meilleures marchandises ; d'ailleurs, l'argent étant en Chine par rapport à l'or, comme 1 à 10, et en Europe comme 1 à 15, les négociants européens tiraient un grand profit de ces opérations.

IV. — Les Compagnies de Chine de 1705 et de 1712

En 1712, les associés de Saint-Malo, Mouchard, Dumoulin, De la Houssaye, Béard, Du Coudray formèrent une nouvelle compagnie de la Chine avec le capital de 900.000 livres. La compagnie obtint le privilège de faire le commerce de la Chine pendant cinquante ans 3 et expédia trois vaisseaux à la destination de ce pays, le Martial en 1713, le Comte de Toulouse et le Jupiter en 1714. Mais la politique protectionniste du gouvernement paralysa dès le début l'activité de cette dernière compagnie de la Chine. À la prohibition des toiles peintes et des étoffes de soie se joignit la défense d'importer dans le royaume les soies étrangères (arrêt du 13 mars 1714, renouvelé le 11 juin de la même année) 1. Le Martial, de retour en 1717, n'obtint comme grâce exceptionnelle, que la permission de vendre à Rouen 60.000 livres de soie 2. Le Jupiter, revenu en 1718, après avoir sollicité en vain la même permission, dut se rendre à Gènes pour la vente de sa cargaison, l'entrée des ports de France lui étant défendue, tant qu'il était porteur de marchandises prohibées 3. Dans ces conditions, toute entreprise commerciale p.074 devenait impossible. L'édit pour la réunion de la Compagnie de la Chine à la Compagnie des Indes (mai 1719) constate que « ce commerce (de Chine) est encore dans un plus grand dérangement, s'il est possible, que celui des Indes.4 C'est dans les rigueurs du système du protectionnisme, qu'il faut chercher la cause principale de la déchéance de ce commerce, dont le brillant début a éveillé l'espoir et amené des tentatives, renouvelées plus d'une fois sous le règne de Louis XIV 5.

V. — Le commerce de Chine par le Nord

L'intérêt pour la Chine, qui se manifeste en France dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, faisait chercher de nouvelles voies commerciales. Malgré l'insuccès de tant d'expéditions des Hollandais et des Anglais qui cherchaient à atteindre la Chine par le Nord, il se trouvait des personnes qui croyaient à la réalisation de ce projet. « Il y a peu de profit à espérer de ce costé-là » (du nord de l'Asie) écrivait en 1665 Charpentier, dans la préface à l'Ambassade de la Compagnie des Indes Orientales des Provinces Unies vers l'empereur de la Chine, hors celui qui peut venir du passage qu'on cherche vers la mer de la Chine » 6. Le sieur de la Madeleine, de la marine française, était convaincu de la possibilité de trouver la route du Nord. En 1700, il présenta plusieurs projets, suppliant Sa Majesté de lui donner un navire pour tenter ce voyage. Le secrétaire d'État répondit au sieur de la Madeleine que le Roi paraissait satisfait de sa bonne volonté, que Sa Majesté ne pouvait pas faire cet armement cette année, mais qu'Elle lui donnerait ce commandement préférablement aux autres, si Elle jugeait à propos d'y envoyer des bâtiments 7. Pontchartrain exigea du sieur de la p.075 Madeleine un mémoire sur le voyage qu'il proposait de faire, avec indication des latitudes et des longitudes et même des terres qu'il comptait y trouver 1. Le sieur de la Madeleine n'était pas, paraît-il, bien accrédité à la marine. On l'encourageait à « faire de nouvelles découvertes sur la route de la Chine par le Nord » 2 tout simplement pour remettre indéfiniment l'exécution de ses projets qui ne trouvaient que de la méfiance de la part du secrétaire de l'État. « D'où avez-vous su, écrivait ce dernier au sieur de la Madeleine, que l'on trouve des baleines du côté du Japon avec des harpons de fabrique de faïence d'Hollande ?  3 ce que le sieur Madeleine alléguait, comme une preuve, assez fantastique d'ailleurs, de l'existence d'un passage entre l'Amérique et l'Asie. Quant à Pontchartrain, il partageait l'opinion de ceux qui croyaient que l'Asie et l'Amérique se touchent au Nord 4 et surtout, il doutait du succès.

« Je sais, écrivait-il au sieur de la Madeleine, que les anciennes cartes marquent une route du Japon par cet endroit (par le nord de l'Europe) et au nord de la Nouvelle Zemble, mais je n'ai pas vu de relation de succès.

Et il lui proposait de mesurer sur la carte, pour voir s'il y avait beaucoup moins de chemin par ce côté que par le sud, pour aller à la Chine 5. Une autre fois, il rappelait au sieur de la Madeleine les dangers des glaces, les difficultés de la navigation et les misères de l'hivernage dans les parages du Nord, avouant que les tentatives que l'on avait faites pour aller en Chine par le Nord n'avaient rien d'engageant 6.

Dans les papiers de la Marine était conservé un mémoire du sieur Hemskerk sur le passage en Chine par la baie d'Hudson. L'auteur prétendait qu'un de ses oncles avait effectué ce voyage et en avait laissé un journal. Pontchartrain exprima le désir de p.076 voir le mémoire, probablement pour se former un jugement sur l'offre du sieur de la Madeleine 7.

Le commerce que les Moscovites faisaient en Chine attira l'attention du gouvernement français. Le comte d'Avaux, ambassadeur de France en Hollande, mettait le secrétaire d'État au courant de ce qui se passait en Orient. « Je vous remercie, écrivait le chef de la Marine au comte d'Avaux, le 24 décembre 1698, de l'éclaircissement que vous me donnez sur ce qui regarde le commerce que les Moscovites commencent à faire à la Chine et en Perse et je vous prie de me faire savoir ce que vous apprendrez sur cela » 1. Pontchartrain voulait savoir quelque chose sur les facilités, les difficultés et la véritable étendue de la route de la Moscovie à la Chine, « s'il est certain que les Moscovites ne l'ignorent pas, ayant même un établissement au Nord-Est de Pékin » 2. Ce qui l'intéressait surtout, c'était le commerce que les Suédois se promettaient de faire avec la Chine par la Moscovie.

« Je vous prie de vouloir bien me faire savoir les moyens dont ils prétendent se servir pour avoir un passage libre », écrivait-il à d'Avaux le 21 octobre 1698, « ce que vous savez de la route qu'ils doivent tenir et enfin toutes les circonstances qui regardent cet établissement afin que j'en rende compte au roi. 3

 4 Une des grandes routes commerciales menant à la Chine passait à travers la Moscovie. Durant le moyen âge, le mouvement des marchandises de l'Extrême-Orient se faisait par les plaines de l'Asie centrale et de la Russie 5. Le marchand génois Paole Centurione en 1520, les Polonais en 1587, les Anglais, au temps de Boris Godounoff, sollicitèrent auprès du gouvernement russe le passage libre vers le grand royaume de Cathay, « où naît l'or et les pierres précieuses ». Au courant du XVIIe siècle, les Moscovites établirent un commerce régulier avec les Chinois.

En 1616, le prince Jean Kourakine, voïévode de Tobolsk (en p.077 Sibérie) envoya vers un kan de Sibérie quelques cosaques, pour prendre des renseignements sur le commerce de la Chine. Les cosaques rapportèrent que les marchandises de Chine consistaient en étoffes précieuses, que les gens y étaient habillés de velours, de satins, de camocas.

Les Chinois, de leur côté, étaient prêts à entrer en relations commerciales avec les Russes, comme en témoignent deux lettres envoyées de Chine en Russie en 1619 et en 1649. On lit dans ces lettres : 

« Deux hommes étant venus de la Russie, Walli, tzar de Chine, probablement un des princes tartars leur dit : Venez avec vos marchandises et trafiquez, partez et revenez. Tues un grand tzar sur la terre, moi je suis aussi un roi puissant.

Que le chemin entre nous soit partout sans obstacle ni empêchement... Si vous apportez des marchandises, je vous récompenserai par des camocas précieux...

Vient ensuite l'énumération des présents.

« Tu m'as apporté deux cornes d'élan, et moi je t'ai donné 700 pièces camocas... je t'ai chargé de porter de ma part au grand tzar 32 tasses, faites de pierre.

La première ambassade russe à la cour de la Chine date de 1653. À la tête de l'ambassade se trouvait Baïkov qui avait été chargé de s'informer secrètement des intentions de l'empereur de la Chine à l'égard de la Russie, de savoir s'il était vraiment décidé à envoyer en Russie des ambassadeurs et des marchands, et si ce commerce promettait d'être stable. Baïkov devait prendre des renseignements sur le commerce de la Chine, sur la qualité des marchandises que l'on y importait, sur les routes commerciales. On lui avait donné 50.000 roubles pour acheter des marchandises russes, qu'il devait ensuite échanger contre les produits de la Chine : étoffes de soie, argent, or, perles et pierres précieuses.

L'ambassade n'eut pas de succès : gêné par l'instruction qui lui défendait de « saluer le palais impérial, ni aucune porte, ni baiser le pied de l'empereur », Baïkov, craignant avant tout de faire outrage à l'honneur du tzar, ne voulut pas se conformer aux exigences de l'étiquette chinoise. D'après la relation hollandaise Land-Reys van Saedor Jacowits Boicoof uytgesonden voor ambassadeur von den p.078 czaar van Moscovien na China gedaan in het yaar 1653 (Te Leyden, by Pieter Van der Aa, 1707), l'ambassadeur russe refusa de se prosterner devant les pagodes, de prendre du thé avec du lait, offert par les Chinois, à cause du carême où l'on se trouvait, et voulut à tout prix remettre personnellement sa lettre de créance à l'empereur de Chine. Il ne fut point admis à l'audience ; on lui rendit les présents qu'il avait apportés, et il revint en Russie en 1658, apportant pour 1.669 roubles de marchandises de Chine.

Les ambassades suivantes (de Perfiliev en 1659, de Milovanov en 1670) eurent plus de succès. Les ambassadeurs furent admis à l'audience et reçurent des présents. En 1675, le gouvernement russe envoya en Chine Nicolas Spatar Milescu ou Spafary, originaire de Moldavie, homme instruit, attaché au prikaz des ambassadeurs, c'est-à-dire au ministère des Affaires étrangères, en qualité de traducteur. Spatar avait la mission de persuader à l'Empereur de Chine d'envoyer en Russie une ambassade et un lot de marchandises à vendre pour la somme de 2.000 ou 3.000 roubles ou plus. La renommée des ponts chinois ayant pénétré jusqu'à Moscou, Spatar était chargé d'engager quelques maçons chinois à passer au service du gouvernement russe. On voit que la Russie était à la veille des réformes. L'Empereur Kang'hi fit remettre à Spafary, comme présents, 30 pièces de satin et de velours de couleur, une aiguière avec un bassin d'argent, quelques peaux de phoques, de tigres, de castors, un cheval sellé. Le jésuite Verbiest qui jouait le rôle d'intermédiaire et traduisait pour les Russes les lettres de Kang'hi en latin, remit de son côté à Spatar un livre sur l'astronomie chinoise, en joignant une lettre pour le Tsar, dans laquelle il expliquait que la grammaire chinoise qu'on lui demandait n'était pas encore composée, vu l'extrême difficulté de cette tâche. Spatar composa une relation de sa mission à la cour de Pékin. Quand en 1685 le jésuite Philippe Avril, se rendant en Chine par la route de Moscovie, demanda, se trouvant déjà à Moscou, des renseignements sur ce voyage, on lui communiqua la relation de Spafary. C'est à cet ouvrage que le père Avril emprunta la description et la carte des routes pour son livre Voyage en divers États d'Europe et d'Asie entrepris pour découvrir un nouveau chemin à la Chine, 1692.

Une collection de selles chinoises, que l'on dit avoir été apportées par Spafary, est à voir au Musée des Armes du Kremlin de Moscou.

En voici la description d'après le catalogue manuscrit du Palais, p.079 obligeamment mis à notre disposition par M. Arsenief, conservateur du musée : N° 8590 : une selle de Chine garnie de cuivre ciselé, N° 8591 : une selle de Chine, garnie de cuivre ciselé tout autour, ornée d'émeraudes de couleur avec des serpents et des dragons ; le coussinet en satin gris, bordé de velours bleu et de brocart jaune. N° 8592 : autre selle semblable. N° 8593 : une selle de Chine, garnie de cuivre et de fer avec des serpents et des dragons ; le coussinet brodé en soie de Chine de diverses couleurs. Nos 8591, 8595 : deux selles semblables. Nos 8596 et 8597 : deux selles de Chine garnies de cuivre doré, dont l'une a le coussinet en brocart de diverses couleurs. N° 8598 : une selle de Chine garnie de cuivre ciselé, richement doré avec des ornements en mosaïque de nacre et des perles.

On peut voir dans le même musée une aiguière en albâtre jaune du Japon, montée en argent doré, ornée de pierres précieuses, présentée au Tsar en 1646, par le prince N. Odoevsky (N° 2486).

Au Musée d'Histoire de Moscou, on montre un fauteuil en bois peint de dragons sur un fond d'or, fait en Chine, qui a servi à la princesse Sophie (sœur de Pierre le Grand), pendant son emprisonnement dans la cellule du couvent de Novodevitchy, avec une table pareille. Fait curieux, tout récemment le Musée d'Histoire a acquis un autre fauteuil tout à fait semblable, provenant d'un domaine particulier dans le gouvernement de Nijni-Novgorod. Dans le même musée, sont à voir les vases de pharmacie en porcelaine de Chine avec un aigle à 2 têtes, commandés par Pierre le Grand, comme en témoigne dans ses Mémoires, Juste Yule, ambassadeur de Danemark à la cour de Russie (1709-1711).

En 1692, Pierre le Grand envoya en Chine le Danois Isbrandt, toujours dans le même but d'affermir le commerce de la Chine.

Vers la fin du XVIIe siècle, les relations commerciales entre les deux pays deviennent actives. Le nombre des marchands russes trafiquant à Pékin était si considérable, que Pierre le Grand se préoccupa d'y faire bâtir une église orthodoxe. Isbrandt rencontra à la frontière de la Chine une caravane de 150 marchands russes de Sibérie qui s'en retournait de la Chine avec 300 chameaux, chargés de marchandises ; le voyageur danois raconte que les cosaques de Nertchinsk s'étaient enrichis, par ce commerce (Relation du voyage de M. Evert Isbrand, Amsterdam, 1699, p. 85-95). Le « prikaz » de Sibérie envoya plus d'une fois des marchands à Pékin, les chargeant d'y acheter des marchandises pour le compte du Tsar (Langoussof envoyé en 1698, Bokof en 1699, Oskolkof en 1704, et autres).

p.080 Un mémoire composé par un de ces marchands (Michel Goussiatnikof qui a été deux fois en Chine en 1699 et en 1704) énumère les produits que l'on exportait de la Chine, épices, thé, diverses étoffes de soie et de coton, laques, toutes sortes de vaisselle, et donne même les prix de quelques-uns de ces articles.

Les produits de Chine étaient portés par les marchands russes et persans jusqu'à Arkangelsk sur la Mer Blanche. En 1700, une flûte marchande, la Tulipe, revint d'Arkangelsk au Havre. Le sieur Joseph Daniel, capitaine, communique dans son rapport 1 qu'une grande foire se tenait annuellement à Arkangelsk vers la mi-septembre, à laquelle il y avait un grand concours de marchands de Moscovie et de Perse. « C'est par les rivières que l'on transporte de Moscou à Arkangelsk toutes les marchandises qui viennent de la Perse, de la Tartarie et de la Chine », observe le capitaine Daniel dans son rapport. Le débit des étoffes de soie à Arkangelsk a été noté par Juste Yule, qui en donne même le prix dans ses Mémoires. Il est à signaler que les présents apportés à Louis XIV, en 1685 et en 1687, par les ambassadeurs moscovites se composaient, outre les fourrures, d'étoffes et de tapis de Chine.

Les Anglais et les Hollandais s'étaient partagé le commerce d'Arkangelsk et y avaient formé deux compagnies considérables « bien préjudiciables au commerce des autres nations », d'après l'avis des marchands français qui eurent à souffrir de leur animosité. Les fourrures et les matières brutes — planches, cuirs, goudron — constituaient le gros des marchandises exportées par Arkangelsk ; mais en même temps par la Moscovie se faisait le commerce de transit de produits de l'Extrême-Orient : étoffes et épices. Plus avant, au XVIIIe siècle, le mouvement se fera dans la direction inverse : c'est l'Europe occidentale qui versera en Russie quantité de marchandises de Chine ; pour mettre fin à cette importation préjudiciable au commerce russe, le gouvernement russe publia l'oukaz de 1743 qui défendit l'importation des produits de Chine par l'Occident.

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DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Les objets de Chine à la cour de Louis XIV

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I. Les meubles et divers objets de Chine au service du Roi, de la Reine, du Dauphin et autres personnes de la cour. — II. Le « goût chinois » à Trianon. — III. Les étoffes, les broderies et les fleurs de la Chine. — IV. Les laques. — V. Les porcelaines.

p.081 Nos recherches sur les objets de la Chine à la cour de France sont basées sur une étude comparative des Inventaires Royaux, notamment de l'Inventaire Général du Mobilier de la Couronne 1, de l'ancien Inventaire de Versailles 2, de l'Inventaire des meubles du château de Versailles, vérifiés en 1708 3, et du Journal du Garde-Meuble de la Couronne 4.

p.082 L'Inventaire Général est le plus complet, il embrasse la période d'une cinquantaine d'années (de 1663 à 1715), presque tout le règne personnel de Louis XIV, et donne l'énumération et la description des meubles et des divers objets en possession de la Couronne et en usage à la cour de France dans la seconde moitié du XVIIe et au commencement du XVIIIe siècle. Ayant été composé à plusieurs reprises, il présente quelques indications chronologiques, fournies par les dates des enregistrements successifs, très insuffisantes, d'ailleurs : les périodes limitées par ces dates comprennent parfois une longue série d'années, pendant lesquelles l'entrée des meubles reste sans précision chronologique ; les augmentations ne commencent que relativement tard, le chapitre de Diverses sortes de meubles a été arrêté pour la première fois le 20 février 1673, celui de Cabinets, tables et guéridons seulement le 30 janvier 1681, pour le chapitre de Lits et emmeublements, on a quelques indications à partir de 1671 (les augmentations commencent à partir de 1673).

On ne trouve pas dans l'Inventaire Général de renseignements d'ordre chronologique pour les périodes antérieures à ces dates.

L'ancien Inventaire de Versailles 1 est plus riche en divisions chronologiques. Les premiers arrêts des chapitres Diverses sortes de meubles, lits et emmeublements, cabinets, tables et guéridons sont marqués du 20 juin 1666. Ainsi se dessine le plus ancien groupe de meubles entrés avant 1666, peut-être datant de l'époque du cardinal Mazarin. Le chapitre de Cabinets, tables et guéridons a été arrêté successivement le 3 janvier 1672, le 7 février 1673, le 1er juin 1676, le 16 décembre 1684 ; les inscriptions du chapitre de Lits et emmeublements prennent après 1666 le caractère de notes journalières. En comparant les p.083 descriptions de l'Inventaire Général et de l'Inventaire de Versailles (le numérotage diffère) nous avons pu préciser la date de l'entrée de la plupart des meubles pendant la période 1666-1684, (servant ou déposés à Versailles).

Le Journal concernant le Garde-Meuble de la Couronne et Maisons Royales est une source d'une grande importance. Étant un journal dans le sens strict de ce mot, les notes y sont prises au fur et à mesure des acquisitions ou des changements des meubles. Elles se suivent presque sans interruption de 1666 à 1715, ce qui permet d'établir la perspective chronologique des enregistrements de l'Inventaire Général qui embrasse la même période. Le Garde-Meuble de Paris veillait à l'ameublement des Maisons Royales. Il entretenait des relations constantes avec le Garde-Meuble de Versailles, il surveillait l'entretien et les changements de meubles dans les autres châteaux du roi, à Fontainebleau, à Marly, à Saint-Germain-en-Laye. Une foule de détails intéressants animent les pages de ce journal demi-officiel. L'histoire des meubles se dessine à mesure qu'on se familiarise avec le contenu de cette source inappréciable. On apprend les noms des fournisseurs, des personnes pour le service desquelles les meubles étaient destinés ou bien auxquelles ils passaient successivement, au courant de leur existence ; on se rend compte de l'état primitif du meuble, des modifications et des réparations que l'on a jugé nécessaire d'y faire au bout de quelque temps. Tout cela permet d'identifier les meubles et de rectifier l'Inventaire Général en excluant, ou plutôt, en réduisant certains numéros, auxquels ont été portés les mêmes meubles, raccommodés et remis à neuf, sans mention de ces transformations et de leur origine.

L'Inventaire des meubles du château de Versailles, vérifiés en juillet 1708, donne une description détaillée d'une quantité de chinoiseries, paravents, cabinets, coffres, etc., conservés dans le Garde-Meuble de Versailles, dont une partie semble provenir du présent du roi de Siam. Ces objets ne figurent pas dans l'Inventaire Général, tel qu'il nous est parvenu, ayant été inventoriés dans la deuxième partie du tome I de l'Inventaire p.084 Général qui est perdue, ainsi que la deuxième partie du tome III qui renfermait les étoffes d'or et d'argent, les brocarts et les porcelaines. L'Inventaire Général présente une lacune, sans laquelle l'élément oriental serait accusé davantage dans le décor de la cour de Louis XIV.

Le nombre des chinoiseries, meubles, étoffes, porcelaines, était plus considérable qu'il ne paraît d'après cette étude. Souvent les inventaires se taisent sur l'origine des pièces enregistrées ; parfois, les objets de Chine sont dissimulés par l'épithète des Indes. Par prudence, nous n'avons pris en considération que ce qui est qualifié « de la Chine », sauf quelques cas où l'origine chinoise a été révélée par quelque indication indirecte.

Il nous a été tout à fait impossible de distinguer, dans chaque cas particulier, s'il s'agit d'un objet venant de la Chine ou bien d'une imitation européenne. Dans une étude basée sur les documents seulement, on ne saurait chercher des nuances dans les expressions aussi vagues que « de la Chine », « façon de la Chine », « à la chinoise ».

En admettant même que l'expression façon de la Chine impliquait, comme il paraît, une idée d'imitation, combien de fois les employés qui dressaient les inventaires auraient-ils pu omettre façon et écrire tout simplement de la Chine par abréviation, par indifférence pour l'origine de l'objet en question, ou bien par manque d'expérience, ne sachant pas discerner les pièces orientales des imitations.

L'expression à la chinoise signifiait simplement « à la mode », « à la manière du pays ». On la trouve, par exemple, dans la description d'une broderie exécutée par des brodeurs français à la chinoise et dans la combinaison suivante : « Empereur chinois en habit de cérémonie à la chinoise » (inscription en bas d'un dessin chinois, gravé par P. Giffart en 1697) ou bien dans la description des objets, indubitablement chinois : « laques ferrées de cuivre à la chinoise, serrures à la chinoise », etc.

Dans de pareilles conditions de recherches, quand les objets n'existent plus et que la terminologie est incertaine, l'histoire des meubles acquiert une grande importance, la date de l'entrée, la p.085 comparaison de plusieurs descriptions du même meuble (s'il figure dans les inventaires différents ou s'il a subi des changements) permettant parfois d'établir son origine.

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