Littérature québécoise








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Nuit de noces


Claire le connaissait mieux qu’il ne le pensait : elle avait prévu qu’il viendrait. Elle l’attendait. Elle attendait aussi le cadeau, comme une taxe et un tribut. Chez Claire, il ne fallait jamais arriver les mains vides. Non pas qu’elle fût vénale ou intéressée : c’était une femme qui ne jugeait que par les témoignages sensibles. Comme Thomas, il lui fallait toucher. Un peu méridionale, le sourire ne lui suffisait pas, vous deviez rire, et sans larmes, pas d’émotions. C’est pourquoi, personne plus que Claire n’était fidèle aux rites : depuis sa petite enfance, il n’y avait que la mort qui pût l’empêcher d’adresser une lettre à un anniversaire, telle carte au jour de l’An. Son esprit fut un registre d’éphémérides, avec la liste de ce qu’il faut faire tel jour, à telle occasion. Le plus grand chagrin ne lui faisait oublier les drapeaux de la Fête du Roi, le jambon des matins de Pâques ni une visite mortuaire. Elle y mettait la poésie et l’ordre que sa vie bousculée ne lui avait point permis.

Quand Philippe arriva et qu’elle le vit les mains vides, elle fit contre mauvaise fortune bon cœur. – « J’aime les hommes qui ne s’embarrassent de rien et qui déménagent sans rien apporter. » Le fait est que Philippe ne songeait pas à emménager aujourd’hui et qu’il n’était venu que pour voir celle à qui il n’apporterait, il ne donnerait rien. Rapidement, pour elle, une attitude bohème devant un bohème pansa sa déception de n’avoir pas le cadeau qu’elle escomptait. C’est elle qui pallia volontairement cette faute contre les rites.

Du reste, elle était pressée, et l’important n’était pas là. Tout de suite il lui fallait l’irréparable. Femme de tête et volontaire, pas toujours patiente, avec elle, c’était sans plus tarder le définitif.

Son visage avait été fait soigneusement. Philippe observait qu’elle avait choisi le déshabillé qu’elle portait, que ses mots et ses gestes se montraient prémédités. Mais vais-je peindre une coquette ? Assurément, elle ne manquait pas de vanité, mais ce qui la faisait agir avait plus de noblesse. Elle voulait punir le mort, elle voulait aguicher son amant et par Philippe l’amener au mariage : à part elle, elle songeait surtout aux deux enfants à qui toutes ces intrigues procureraient une vie meilleure et plus assurée. Même, profondément religieuse, superstitieuse plutôt, avant l’arrivée de Philippe elle était allée à l’église réciter un chapelet – pour qu’enfin ses enfants aient un père qui en prît soin. Sans trop de bigoterie, elle ressemblait aux dévotes qui ne font rien sans tremper leurs doigts dans l’eau bénite. Si l’on reproche aux dévotes leurs pratiques vaines, qu’on leur dise « un acte d’abandon vaut toutes les prières du monde », elles répondent : « Tout est dans l’intention. » L’intention de Claire était fort pure. Justifiait-elle ses moyens ?

Les enfants étaient là, sur pied de guerre aussi. Elle leur avait parlé des cadeaux que Philippe leur apporterait et, comme il les embrassait, elle leur dit :

– Mon oncle (ils l’appelaient mon oncle) est parti trop vite pour vous choisir des présents... il a pensé quand même à vous donner de l’argent pour des bonbons...

Et elle courut dans la chambre voisine chercher un billet de banque :

– Allez à la pharmacie acheter une grosse boîte de chocolat... Et dites merci à mon oncle... Il est gentil, mon oncle...

Philippe était confus, il rougissait. Elle souriait si aimablement que Philippe était sûr qu’il n’y avait aucune méchanceté dans ce mensonge. Elle voulait le faire aimer des enfants, et, ce soir, elle acceptait tout.

– Vous me remettrez ça, un autre jour... J’ai fait attendre les enfants pour que vous les voyiez... À sept heures, j’irai les conduire au train... Je connais le chef qui en prendra soin jusqu’à la ville, où grand’mère les gardera pendant trois jours... Grand’mère aime tant ses petits-enfants...

Claire avait donc fait beaucoup pour Philippe, elle qui ne se séparait jamais de ses enfants. Elle s’en séparait pour être tout à lui... Il l’embrassait déjà.

– Soyez patient...

Elle lui rendait ses baisers, et lui souriait d’un sourire indéfinissable, où il y avait du triomphe, de la tendresse et un peu de folie.

– Soyez patient... Vous devez avoir faim, aussi... Chaque chose en son temps...

Elle courait à la cuisine, et revint presque aussitôt.

– Je suis folle... J’oublie tout, c’est votre faute...

C’était le vin qu’elle avait oublié.

– Nous allons boire à vos amours.

Philippe allait protester. Elle souriait.

– Je vais boire à vos amours. Vous allez boire à mes amours.

Elle vida son verre d’un trait et disparut vers la cuisine :

– Pendant que je prépare le souper, vous m’écrirez une belle lettre... Il y a du papier et de l’encre sur la petite table.

Sur la petite table, il y avait du papier et de l’encre. Tout avait été concerté. Claire sauverait Philippe de sa bohème, elle le ferait écrire, mais, de ce qu’il écrirait elle aurait les prémices. Toute la vie de Philippe, on a voulu son bien, et, toute sa vie, ses bienfaiteurs ont exigé une dîme.

La dîme lui était agréable et ses courtes et timides passions se contentaient volontiers d’une lettre. Il y jouait plus aisément le personnage qu’il rêvait. Il se rappelait le vers de Valéry :

Elle met une femme au milieu de ces murs,

et il écrivait à la femme qu’il entendait remuer dans la cuisine, au bruit de la friture. Il polissait amoureusement de longues déclarations subtiles, en se versant de larges rasades. Il voulait recourir à son propre whisky, qu’elle ne revint pas et qu’elle lui donnât toute la soirée pour qu’il lui écrive son amour. Elle était plus à lui qu’elle ne le fût jamais. Le bonheur de Philippe aurait été complet, si à tout coup il n’avait tressailli, pensant qu’elle revenait.

Elle revint avec des plats fumants, qu’elle déposa sur la table, pour se pencher sur son épaule :

– Comme vous m’avez écrit une longue lettre... Comme c’est gentil...

Elle mit sa main sur le papier, et embrassa Philippe :

– Je lirai ça lentement, toute seule...

Durant le repas, Philippe parlait peu. Claire surveillait les enfants, et, comme l’étiquette la ramenait à ses belles relations, elle passait sans transition de la fille du juge à la veuve du ministre, du chanoine de lettres à la maîtresse de l’architecte : Claire était un fichier vivant de toutes les mondanités.

Pour Philippe, il était gêné, les enfants le gênaient. Il avait honte de ne pas les aimer plus, lorsque c’était la joie et la manie de Claire de louer, de magnifier son amour des enfants. Il était gêné aussi de la situation scabreuse, comme si les petits avaient pu la saisir. Il se sentait goujat et ignoble, ce qui le forçait à faire l’éloge du cynisme, à chanter la vie naturelle débarrassée des morales :

– Allez-vous-en, les enfants, laissez parler les grandes personnes...

Et ensuite, pour la dixième fois, Philippe parla de son ami Boulanger, et il moquait son cynisme, dont il disait qu’il avait horreur : il lui fallait se montrer sensible devant Claire, montrer son cœur, qui faisait partie du personnage qu’elle avait créé de lui.

Entre ces contradictions, il revoyait ce Boulanger, qu’il noircissait avec plaisir, je veux dire qu’il lui plaisait plus d’en faire un type inhumain, par goût littéraire, plus qu’il ne croyait à sa cruauté. Il se rappelait d’abord sa première rencontre, et c’était justement chez Claire. Philippe avait été jaloux de leur intimité, leur ménageant cependant des apartés, par une sorte de masochisme qui lui fut coutumier. La causerie avait été longue, et Philippe l’avait oubliée, parce que ce qui le frappait, c’était le ton changé de Claire, une langueur dans la voix qui s’offrait. Il avait hâte que ces dialogues prissent fin, et il fut tellement heureux lorsqu’ils partirent que, sans transition, Philippe éprouva de grands sentiments d’amitié pour Boulanger. Il aimait cet homme, parce qu’il aimait Claire, il l’aimait parce qu’il le faisait souffrir, il l’aimait parce qu’il lui donnait l’occasion de s’abaisser, et de briller en s’abaissant.

Ils firent une très longue promenade, et Philippe versa en vrac toute une série de confidences. Quand Philippe quitta Boulanger, il était soûl de confessions et d’aveux, il était heureux et triste, comme après une fête d’enfants, lorsque les petits dorment sur leurs jouets, comme après une heure d’amour.

Philippe était devenu ensuite fort intime avec Boulanger, du moins le disait-il, mais Boulanger s’amusait plutôt de son bagout et de son débraillé. Maintenant, à cause des petits, Philippe rappelait son manque de cœur voulu et volontaire.

Ils avaient vécu deux mois toutes leurs heures de loisirs et quelques-unes de leurs nuits chez une folle sur le retour, et qui avait laissé son mari, emmenant ses deux enfants, presque des hommes, pour boire et vivre de l’air du temps avec des amants de rencontre. Une folle, une pauvre folle, qui rappelait les crises de démence sexuelle de l’adolescence quand, faisant le mal, on en met trop, ainsi que ces dévotes, qui, à la ménopause, éprouvent la tentation subite de se dévêtir en pleine rue. À coup sûr, la malheureuse n’était pas responsable, et Boulanger et Philippe furent naïfs de voir dans ses actes le fin du fin de l’amoralisme. Alors ils sentaient leurs lectures, comme un enfant sent le lait.

Alors, aussi pourtant, par esprit de contradiction pour contredire Boulanger qui l’obsédait, Philippe faisait montre de sensibilité, il faisait voir volontiers son bon cœur. Il choisissait aussi inconsciemment ce biais pour plaire à la dame, la flagorner et obtenir un rang particulier : Philippe ne pouvait être l’amant en titre, elle en avait un nouveau chaque semaine, que, dans sa démence, elle trompait trois fois par jour. Philippe était donc l’habitué de l’escalier de service, et qui avait des faveurs lorsque tout le monde dormait ou était à son travail. Le fils aîné filait aussi des amours, il les filait avec une grue vérolée, l’amie de sa mère, aux petits soins avec elle. Lorsqu’elle entrait, il changeait le disque sur le phonographe, pour celui qu’elle aimait : Pagan love song.

Cet air revenait aux oreilles de Philippe, avec une tristesse chaude. Il avait encore dans la bouche le goût de cet alcool de contrebande qu’ils buvaient alors, ce liquide fiévreux et poivré, qui les étourdissait au premier verre.

Devant Claire, Philippe voyait des corps avachis sur les divans. Il fait froid dehors, et la pièce est chaude comme une étuve. La chambre, par sa porte, est un trou d’ombre, où éclate la blancheur du lit, ce lit où passa toute une jeunesse fière d’y étaler sa liberté morale. Des faces tombent de fatigue, les conversations s’amortissent, aussitôt levées, bientôt il n’y aurait que le sommeil et le sourire triste des bouches dans leurs rêves, avec un vague abandon à une douleur inconsciente : mais surtout ce petit phonographe courageux et qui rythme toute cette débauche enfantine avec le courage d’une horloge qui ne se lasse pas.

La grue du fils obtint, après maintes démarches, un billet de rapatriement pour la France, et tout un jour, le petit resta enfermé avec elle dans la cuisine. Si l’un ou l’autre en sortait, c’était des yeux rougis que l’on apercevait, des joues bouffies de chagrin. Tous feignaient de n’y prendre garde, l’alcool poivré remplissait toujours les verres et le fidèle petit phonographe tournait Pagan love song.

L’instant du départ arriva, la Française partit bravement, mais sans regarder l’enfant : elle pensait lui laisser toute une ration de tendresse.

Lui, dans la cuisine, muet, renfermé mais les yeux secs, contemplait la carte d’Europe d’un petit dictionnaire d’écolier que Philippe lui avait donné, et, s’il parlait, ce n’était que pour poser des questions sur les distances.

Philippe eut des moments d’attendrissement, et même, lorsque Boulanger vint demander à l’enfant d’aller faire quelques courses, Philippe fut presque indigné : il le voyait partir, frêle et gauche, le dos rond. Philippe profita de son départ, pour décrire à la mère et à Boulanger la première peine qu’il imaginait de ce petit enfant. Boulanger eut un mouvement d’impatience.

– Je n’aime pas qu’on pleure, ni les larmes, c’est laid.

Cet égoïsme feint révolta Philippe. Il y sentait aussi une sorte de préciosité dans [un] nietzschéisme puéril : littérature, toujours.

Voilà que Philippe racontait cette scène, et voilà aussi qu’il était témoin et acteur dans une scène qui y ressemblait fort.

Claire, en effet, venait de partir avec les deux enfants, par le petit chemin derrière la maison. Il y avait un réverbère qui l’éclairait dans les arbres touffus, et Philippe distinguait leurs formes noires qui avançaient. Elle les tenait tous les deux par la main. Le plus jeune fit un faux pas, et celle qui aimait les enfants le releva brusquement, avec impatience. Philippe devinait qu’elle disait :

– Vite, je suis pressée...

Elle était pressée de revenir à celui qui la vengeait du père de ses enfants, celui qui s’émouvait parce que Boulanger n’aimait pas de voir un enfant pleurer.

Il fallait bien que l’irréparable s’accomplît. Pourtant Philippe n’en garda guère souvenir. Tout ce jour qu’il voulait l’aimer, qu’il devait aimer Claire lui rappelait surtout la nuit unique jusque-là de leurs amours, une nuit qu’elle ne fut que maternelle. Dans le soleil couchant, dans la lumière fiévreuse de la petite maison, et lorsque tristement il la caressait et d’une voix qui essayait de la convaincre et encore plus de se convaincre d’une passion trop livresque et trop subtile pour être sincère, il se revoyait dans une autre maison, couché dans une nuit plus obscure que toutes celles qu’il vécut.

C’était le jour qu’il était allé voir Julien, sans savoir que le mari de Claire était parti. Claire lui avait dit :

– Pour une fois que je vous ai, je vous garde. Nous allons vivre en garçon trois jours.

Sa pensée n’était qu’une pensée de vanité, et son sourire était une invitation malgré elle. Claire ne fut jamais courtisane que malgré elle, et fut-elle jamais amoureuse ?

– Je suis laide, je vais mettre du rouge. Ça ne vous gêne pas de vivre trois jours avec un garçon maquillé ?

Elle ne donnait pas à Philippe le temps de répondre, et, c’était entendu, il ne pouvait qu’accepter. Sa volonté était abolie, et le seul scrupule qui restât à Philippe, c’était qu’elle apprît que la dernière conversation qu’il avait eue avec Julien avait été toute de récriminations sur le sujet de Claire. Philippe voyait Julien épris d’elle, en dépit de tout ce qu’il disait, et il s’était complu à la noircir. Elle avait donné à Julien maints motifs de jalousie récente, et Julien avait renchéri. Ils s’étaient pochardés en couvrant l’absente d’injures.

Philippe dut accompagner Claire au concert, et, tout le temps, plus que la baguette du chef, c’est ses yeux que Philippe suivait, ses yeux à l’affût de celui ou de celle qui la verrait. En cinq minutes, elle s’était fait une carte de la salle et tous les sièges étaient épinglés d’un nom. De sourire et d’observer elle était lasse et ivre, lorsque les dernières mesures s’éloignèrent, et ce ne fut que dans le dancing où il leur fallut se rendre qu’aux premiers cocktails elle se ranima.

Ils restèrent là peu de temps : elle n’avait reconnu personne. Dans le taxi, elle eut un mot qu’elle crut tendre :

– Si vous portiez une lavallière, comme lorsque je vous ai connu.

Puis tout de suite :

– Comme vous faites chez vous, nous allons passer une nuit à lire du Racine. C’est mes vacances... Et vous savez, j’ai du très bon vin, la cave de ma mère...

Ils n’avaient pas lu de Racine : elle l’avait interrogé sur ses amours, et il avait parlé de Florence.

Florence ! Elle ne ressemblait guère à l’autre, et pourtant les amours de Philippe avec Claire furent les mêmes que les amours de Philippe avec Florence. Il fut méchant avec Florence autant qu’avec Claire, et Florence, qui ne l’aimait pas plus, fut maternelle autant avec lui. Et les relations de Philippe avec Florence commencèrent comme ses relations avec Claire, de façon laide et suspecte.

Florence était une petite grue, chez qui Philippe avait des habitudes. Charmante, avec des préciosités puériles, dont un sourire joli enlevait ce qu’elles pouvaient avoir d’agaçant. Philippe la voyait souvent et l’oubliait vite, jusqu’à ce jour qu’il rencontra chez elle un tout jeune Américain, avec qui elle faisait mille folies. Cela exaspérait Philippe, qui n’avait aucun droit sur Florence encore : Philippe se contentait alors de coller en riant jaune.

Voilà qu’un jour d’hiver, si froid dans la chambre, que Philippe avait gardé son chapeau, elle le prit à part :

– Dick voudrait vous dire quelque chose. C’est un gentil bonhomme, mais il est si jeune... Tâchez de le tirer d’embarras.

Philippe voyait venir le tapage, et une tentation de chantage le prenait.

Il partit donc avec Dick, et ils marchèrent, marchèrent. Philippe allumait cigarette sur cigarette, sans en offrir à l’autre, et il n’écoutait guère ce qu’il lui disait. Dick portait un manteau mince, et, sans gants, gardait ses mains dans ses poches. Il gelait à pierre fendre et Philippe commençait à devenir transi.

Il y avait bien une heure qu’ils marchaient et longtemps que Philippe avait passé son quartier : Dick ne disait encore ce qu’il voulait.

D’un air drôle, il finit par apprendre à Philippe que Florence avait laissé tous ses amis pour lui et que ni l’un ni l’autre n’avaient d’argent, voire qu’ils n’avaient pas mangé depuis le matin.

Ils étaient devant une gare de banlieue. Philippe dit à ce Dick qu’il n’avait pas le sou, et, comme « il pourrait avoir quelque chose du chef de gare en lui donnant son chèque » il lui demanda de l’attendre. Quand il revint :

– Tout ce que j’ai pu avoir, c’est un billet pour Malone... Vous allez retourner chez vous, ce soir, et je m’arrangerai pour procurer des provisions à Florence.

Le grand gars était atterré. Il n’avait même pas l’air de réfléchir sur ce mensonge naïf et maladroit.

Le soir, Dick était là, très triste, un sac défraîchi à la main. Philippe ne lui donna quelques billets que lorsque l’heure du départ fut arrivée, surpris que ni le jeune homme ni Florence n’aient trouvé autre chose et n’aient découvert son truc – qui permettait néanmoins à son hypocrisie de se louer de sa bonté et de s’attendrir sur la peine de ces deux pauvres êtres qu’il séparait. Philippe resta quelques minutes sur le quai de la gare, comme si Dick avait pu revenir, puis, dans une hâte folle, la hâte de sa timidité et la hâte de ses mauvais coups, comme il disait dans son enfance, un taxi, et il était chez Florence.

Elle pleurait, sans fard, et Philippe lui caressait gauchement la tête.

– J’ai de la peine, j’ai de la peine.

Philippe, honteux et content aussi de ses paroles, lui débitait de banales consolations, qu’il fleurissait de métaphores. Elle lui répondait, comme Claire :

– Tu es bon, toi... Tu ne me laisseras pas...

Claire et ses enfants, ces ombres pitoyables qui disparaissent, le spectacle avait touché Philippe à coup sûr : il lui fallait cependant jouer la comédie. Qu’elle fût absente, qu’elle fût à ses côtés, il avait à la fois la tentation de se montrer cynique et celle de se montrer sensible à l’excès, écrire sur sa belle âme qui pleurait sur les enfants sacrifiés à la vanité et à la fantaisie maternelles, sur celui qui enfarge les beaux sentiments pour s’accorder une expérience psychologique. En ce moment Philippe ne songeait pas qu’il aimait vraiment Claire et qu’il aimait encore plus le plaisir égoïste de l’aimer.

C’est le vin et le whisky qui eurent le dessus, le vice de Philippe trancha le débat. Bien entendu, si Philippe aimait à boire, c’est, parce qu’il y trouvait toujours un alibi et que cela lui permettait de n’être pas l’un des deux personnages qui s’offrait à son choix, l’amoureux comme il le pouvait être et la belle âme, mais un troisième, bien supérieur et qui jugeait délicieusement de tout. L’alcoolisme de Philippe n’était qu’une évasion de romancier.

Le romancier se reposa dans la lecture. Il y avait un Racine qu’il lui avait donné, sur la table, et Philippe se plongea dans Phèdre, dont la naïveté mélodieuse le ravissait. Il en oubliait tous les Valéry du monde et la musique des vers faisait pleurer son ivresse. Enfin, il s’endormit.

La lune de miel commençait bien. Au milieu de la nuit, étendu dans l’ombre – l’avait-il attendue, quand était-elle revenue, s’était-il endormi ? tout se brouillait en lui – Philippe perçut que Claire venait le couvrir d’un plaid, doucement, délicieusement. Il n’osa l’entourer de ses bras et il feignit de dormir. Philippe, qui se sentait coupable, surtout parce que la dépression commençait, était ému de ce pardon et de cette résignation : cette nuit, elle lui immolait jusqu’à son orgueil et sa vengeance. Comme toujours, incapable de se fixer et de vivre au présent, une scène surgissait à la mémoire de Philippe.

Un temps, sa timidité avait eu ses habitudes dans un mauvais lieu fort bourgeois, où la maîtresse tenait les filles avec une sévérité de pion. Il était défendu de s’abandonner, et c’était une règle de morale que de se refuser la moindre fantaisie, la plus minime bonté surérogatoire, le client fut-il un habitué : l’ascétisme au bordel, et un ascétisme qui raffinait.

Une nuit, Philippe s’éveilla dans une chambre obscure. La fenêtre était ouverte, c’était l’été. Il y avait clair de lune, mais un arbre touffu interceptait la lumière, dont un seul rai mince pénétrait jusqu’à la petite toilette. Cette nuit était fraîche, ou plutôt c’était le petit matin. Philippe entendait dans le silence le bruit des bouteilles que trimbalaient les laitiers. Il referma les yeux, essayant de rejoindre un rêve vague, dont traînaient encore les lambeaux. Philippe respirait sans doute d’un souffle fort régulier, puisque, tout à coup, il se sentit presser par des bras chauds : on le croyait endormi. Cela dura quelques instants, puis, plus rien. La fille, elle aussi, sortait d’un rêve, et, un court instant, par procuration, s’abandonnait à une tendresse dérobée. Philippe n’eut pas la force de troubler cette sensibilité peureuse et timide. Jamais pourtant il ne sentit avec plus de précision la solitude des corps humains qui voudraient se rencontrer.

Le matin, ils étaient autres, et rien n’y paraissait.

Chez Claire, le matin, Philippe se leva donc penaud. Un moment, croyant tout perdu, il eut velléité de partir sans lui parler. Philippe se mit plutôt à boire. D’autant qu’il pleuvait et que les arbres se tordaient sous la rafale. Leur maison était fort isolée, et cette tempête, ce vent augmentaient la solitude. Les boiseries craquaient. C’était le mois d’août et pourtant déjà un froid d’automne. Philippe s’avisa d’allumer le poêle et fut surpris de réussir sans trop de gaucherie. Il avait pris soin de fermer doucement la chambre de Claire, qui dormait, lourdement abandonnée dans le grand lit, ses vêtements au hasard sur les chaises, avec un parfum de femme, de lilas et d’eau de Cologne commune.

Puis Philippe prépara le petit déjeuner. Avec l’activité de l’alcool, il avait repris de la gaieté et, tout en faisant cuire les œufs, il écrivait un petit commentaire sur « la regarder dormir » où il paraphrasait en versets sentimentaux la prose de Marcel Proust.

– Ne me regardez pas, je suis laide quand je me lève... Ah ! vous m’avez écrit... Comme c’est gentil !

Elle lisait déjà. Philippe l’observait, guettant sur son visage les reflets de l’admiration. Cependant, si sa vanité était satisfaite, Philippe n’en percevait pas moins l’ironie de ces amours épistolaires, où tout finissait en littérature. Il voulut l’embrasser. Elle s’abandonnait un peu, mais les yeux toujours sur le papier, et elle eut cette phrase délicieuse :

– Allez-vous me pardonner si je vous le dis ? Je pense que je vous aime encore mieux, quand je vous lis. Je vous comprends si bien.

Tout le temps de ses amours avec Claire, Philippe eut ainsi des réveils heureux, si Claire ne les venait gâter de sa présence vivante. Qu’elle se fût endormie comme la Belle au bois dormant, ne lui laissant que ce trouble d’une femme chaude dans un lit défait, eût été le bonheur.

Les autres auraient pensé à des nuits d’amour : elles étaient rares, comme des récompenses imprévues – et aussi comme une taxe et un droit que l’on acquitte pour faire partie de la confrérie. Le péché n’en était que plus grand, aurait dit un casuiste, parce que Philippe monopolisait, immobilisait, détournait non pas à son profit, mais à son savoir.

Il se levait, doucement, par petits gestes, par morceaux, pour ne pas la réveiller, et, presque dévêtu, il allait boire les premiers coups. Dans le calme de la campagne, il y avait du soleil, le soleil du matin, avec les bruits clairs, et toujours d’ailleurs. On aurait dit quelque part le ronron d’une eau qui bout. Et toujours une cuisine, avec de la vaisselle maculée, mais des couleurs riantes dans ces reliefs de la veille, et la lumière jouait dans les ronds de café. Philippe avait envie de chanter pour accompagner cette chair chaude qui respire. Il s’en détournait vite, il vivait, il vivait à larges respirations. Il était riche, « j’ai une femme dans la chambre, et je suis seul, maître de moi, libre ». Il se donnait le plaisir de lire une page, de griffonner trois lignes. Il ne se hâtait pas. Il fermait la porte de la cuisine, et, la bouteille sur la table, il faisait cuire ses œufs, qu’il mangeait goulûment. Un train passait, très loin, le bruit disparaissait aussi vite qu’une bête dans son terrier, et, disparu, la campagne au soleil était plus vaste.

Ces matins de chasteté perverse, un souvenir obsédait toujours Philippe, un souvenir d’hypocrisie mêlée à une dévotion utilitaire et politique. L’hypocrisie obséda sans cesse Philippe, l’hypocrisie était sa muse, et Philippe lui-même ne put jamais se purifier de l’hypocrisie, si sincère qu’il se voulût. Il la pourchassait sans répit. C’est elle qui, au fond, le chassa du catholicisme et, lorsque plus tard il revint à la religion, l’hypocrisie de ses frères et de tant de formules lui arrachait ses moyens. Il était gonflé de colère, une colère de timide qui casse tout puérilement. N’aurait-il pas mieux fait de rester aux aguets et de tirer l’hypocrisie de son propre terrier ? Les calomnies des imbéciles mûrissaient toujours en lui, et il fonçait sur le fantôme du premier personnage qui lui vînt en mémoire.

Ces matins de chasteté perverse, surgissait surtout dans ses pénombres intimes la tête chauve d’un journaliste dévot qu’il avait rencontré à la maison close, et qui, ces matins, lui faisait savourer son désir bridé.

Cet homme avait la tête de l’emploi, et Philippe se disait : « Comme les dévots se soûlent à pleine gueule et font l’amour goulûment » : la prière leur donne de l’appétit, leur prière hypocrite et qui mord dans les mots, et ils mordent de même au péché avec les dents longues de l’affamé. On ne voyait que lui, songeait Philippe, dans cette maison, il n’y avait de femmes que pour lui. Il en faisait sauter une sur chaque genou, pas même essoufflé. Sa bonne conscience (et ce disant, Philippe était heureux de sa trouvaille), sa bonne conscience défendait le trône et l’autel jusqu’au bordel. Philippe était entré en tapinois, furtivement. Le dévot, entré, lui, de pied ferme, toutes les portes s’ouvraient, tout s’illuminait, il y avait des courants d’air qui agitaient jusqu’aux ampoules électriques. C’était la grosse innocence de Rabelais que le dévot en permission amenait avec lui. Rien n’était défendu, et les recherches du vice devenaient normales, par permission du dévot. Cependant la naïveté de Philippe se scandalisait de voir le dévot partout. Il ne tenait pas en place, quittait son verre vide pour une cigarette, pinçait les fesses, contait des gaillardises. Il alla jusqu’à payer une tournée. Un dévot qui s’émoustille, observait Philippe, passe les bornes de son avarice, son porte-monnaie même prend des aises. Il se débarrasse du ciel et de la terre avec ses vêtements. Il n’entend plus être serré aux entournures, il arrache les boutons.

Dans ce dévot, quelque chose subsistait de papelard, qui faisait la nique aux curés qu’il exploitait. Il jouissait tout son soûl, il volait la part des autres, et il rigolait de faire ainsi l’école buissonnière. Ce qui frappait, c’est qu’il semblait avoir obtenu dispense, le moins craintif d’entre ses compagnons, sa conscience tranquille dans son impunité. L’affaire d’une absolution, et tout serait effacé. Le dévot jouait un tour au bon Dieu par-dessus le marché, et se disait : « Comme les incrédules ne savent pas jouir : chaque chose en son temps : aujourd’hui, le péché, et demain, la contrition. »

– Ah, ces enfants !

Un moment, le dévot s’était senti las, pris de sommeil et il s’était esquivé :

– Je vais faire un petit somme... Continuez à vous amuser.

Il connaissait les aîtres, et, dans une pièce du fond, entre deux disques de phonographe, Philippe l’entendait ronfler comme un juste.

Ce juste avait des antennes, et, comme ils allaient partir, il arriva, on aurait juré rasé de frais. Il avait le chapeau sur la tête :

– C’est comme ça que vous partez, en laissant les amis ?

Il souriait et se versa un verre :

– Puisque vous m’oubliez, je ne m’oublierai pas.

Pourquoi Philippe se rappelait-il toujours cette scène ? Pourquoi mordait-il à ces souvenirs comme à un fruit juteux, ses joues presque poisseuses ? Ce manque de pudeur ridiculisé dans un dévot excusait un peu ses pudeurs du matins cette timidité, cette impuissance. Il avait peur de Claire et il craignait aussi qu’en s’éveillant, elle ne fît disparaître ces rêves d’amour avec lesquels il jouait. Philippe n’était pas assez perspicace pour voir que lui-même ressemblait, non pas à un dévot, à ce dévot qui se vautre, mais à une dévote qui, par ses indignations, ses médisances et ses prières pour les pauvres pécheresses, frôle le péché qu’elle est bien empêchée de commettre.

Philippe vécut six semaines avec Claire. Quelques moments d’amour, toujours mêlés d’alcool et de dope justifiaient seuls aux yeux d’un public éventuel et inexistant cette comédie de passion de lettres et de poèmes que Philippe ne cessait d’adresser à Claire. Il partait souvent et revenait à sa passion comme un mari revient au foyer : des mots, une vague musique tenaient lieu de la pipe et des pantoufles devant la bûche qui flambe, dans le petit coin intime. Cependant Claire et Philippe, l’un devant l’autre, n’étaient jamais qu’en représentation, leur vraie vie était ailleurs. Claire préparait son avenir et Philippe lui était utile dans son jeu, pour la jalousie qu’il provoquait. Quant à Philippe, il s’abandonnait à son vice totalement. S’il disait à ses amis pour se justifier qu’il ne croyait qu’au moment présent et qu’il était plus sage que les autres sceptiques, puisqu’il vivait ce qu’il pensait, il ne mentait qu’à un très vague remords dont il n’avait conscience que de loin en loin. Il avait abandonné toute réalité pour ne s’attacher qu’à une seule où il se cramponnait, et c’était la dernière, sorte de victime burlesque de l’épistémologie. Ces problèmes philosophiques le préoccupèrent beaucoup, autant lorsqu’il revint à la foi qu’auparavant : avons-nous des instruments pour toucher la réalité ? Puis-je être assuré, dans un monde qui n’est qu’un monde de mots, de quoi que ce soit ? Il s’agrippa d’abord à une passion fugitive, puis, lorsque Dieu eut pitié de lui, il s’attacha à Dieu, sans plus chercher, ou plutôt ne cherchant plus que pour son amusement. Parce qu’il aimait les mots d’amour, Philippe était ennemi des concepts, et toute la vie de Philippe ne fut que la comédie de la nuit obscure des mystiques.

La saison avec Claire se passa tout comme la journée qui y mit la fin : il n’y eut que la fin qui en fit une variante, dont Philippe pensa mourir : on aurait dit qu’un instant, comme le dénouement s’accomplissait, Philippe fut vraiment amoureux pour justifier ces amours. Hélas, Philippe était surtout malade.

Le pharmacien du village ne lui faisait plus crédit, et Philippe devait s’acheminer vers le bourg voisin pour se munir de dope, la jaune dont il faisait un abus de plus en plus évident. Le pharmacien ne faisait plus crédit, parce que Philippe l’avait trompé, comme il trompait maintenant tout le monde, sans qu’il en eut conscience.

Alors Philippe passait devant la Vieille Maison où logeait le frère du Patron, le courtier d’assurance « millionnaire », voisin de Claire. Ce frère du Patron était un gros dentiste qui, de la même voix du nez que le Patron, baragouinait du canayen comme l’autre de l’anglais. C’est le dentiste qui, en ce moment, inquiétait le plus Philippe. La Vieille Maison, au bord de la route, devant la rivière, au tournant d’un chemin de terre, était une antique habitation grise de paysan, une maison pluvieuse, où, sans doute, il y avait encore dans la cuisine un poêle à pont. Une galerie l’entourait aux trois quarts et, si Philippe n’apercevait pas le dentiste sur la galerie, il voyait ses deux maîtresses, énormes et fardées, dans leur indienne et leurs rubans, sortes de grosses négresses canadiennes, des corsages qu’on a la crainte de voir renverser, comme une terrine de crème portée de la cave : il y avait les deux battants d’une dépense souterraine sur le côté de la maison. Les femmes étaient sages comme deux images, symbole des débauches d’un vieux garçon riche et timide. Elles faisaient peur à Philippe, d’autant qu’avec le Patron, dans tout le village, le dentiste était le seul à pratiquer les mœurs scandaleuses de Philippe. En dépit de l’envie qui le tenaillait, il n’osa jamais entrer pour parasiter chez le dentiste. Naïf une seule fois que, pris au dépourvu, sans le sou et tout tremblant, parce qu’il avait de beaucoup passé l’heure de sa dope, il se hasarda, pour revenir presque aussitôt : une des femmes, pour répondre à Philippe, ouvrit une bouche édentée sur un sourire poli, qui le fit reculer.

Philippe bâtissait des romans sur ces amours répugnantes, il les comparait à ses romans, et puis n’y pensait plus. Il pressentait un drame cependant, qui se mêlait au drame qu’il pressentait pour lui : Philippe, qui ne vécut jamais que dans l’égoïsme le plus entier, pour se reposer, vivait parfois la vie des autres et leur donnait toujours les couleurs de la sienne. Cet homme qui n’existait qu’au présent se perdait sans cesse dans un roman. Puis il n’y pensait plus.

Philippe savait donc, par les bruits qui couraient, que les affaires du dentiste devenaient de moins en moins brillantes, et il n’aurait pas été surpris que ce voluptueux mesquin se suicidât un jour ou l’autre. Philippe en rêvait-il pour ne pas rêver à son propre suicide, rendu impossible, parce qu’il s’était arrêté une première fois et qu’il avait eu peur ? Ce fut le frère, le Patron. Rien ne faisait présager ça. Marié à une femme qui le trompait, il avait enfin obtenu son divorce, coupant tous les ponts : sa clientèle cléricale ne lui avait pas failli tout de suite. Il la tenait par je ne sais quels rabais et quels contrats, et il ne faisait qu’une chose pour sauver les apparences, il faisait recevoir à sa place par son factotum, Laurent, un rat d’église. On sentait pourtant que cela ne pouvait durer longtemps, bien qu’on ne connût pas avec précision les affaires du courtier. Il y avait de l’orage dans l’air, bien que le temps parût beau. Cela se fit brusquement. Une poursuite de créancier, puis une autre, et voilà le Patron qui fait cession de ses biens. Durant deux semaines, il ne quitta pas son domaine, justement au moment que Philippe, fatigué de Claire, muni d’une petite somme d’argent, que lui avait valu une lettre papelarde à un abbé de ses parents, resta enfermé dans une chambre d’hôtel, avec des journaux français, du vin et sa jaune qu’il renouvelait deux fois par jour, à la pharmacie : ses seules promenades.

Le Patron cachait depuis plusieurs années ses amours honteuses, puis satisfaites dans une pointe de riches Anglais, la Pointe des Messieurs, si discrète sous son feuillage que ce n’est que l’hiver entre le treillis des branches noires qu’on pouvait observer, comme une maison qu’un déménagement vient de vider, les cinq gros cottages qui s’y cachaient. N’y entraient que de grosses limousines qui ralentissaient à peine aux barrières, ouvertes à heures fixes. Tôt, le lundi matin, il arrivait qu’on pût distinguer à travers les glaces d’une auto le visage congestionné d’un financier. Quant à la maîtresse du Patron, on savait qu’elle était italienne et qu’elle avait une abondante chevelure rousse. Les journées chaudes de l’été, on entendait les cris et les rires des deux enfants adultérins qui jouaient dans le parc et ne sortaient jamais qu’en auto. Le personnel, de langue anglaise (il y avait un cuisinier chinois), n’allait pas au village. Eux aussi partaient en voiture, et on ne savait où ils allaient se divertir.

Philippe avait déjà été lié avec le Patron, mais il lui disait à peine deux mots lorsqu’il le rencontrait, et Philippe ne savait plus de lui que ce que l’on racontait. Cependant, Claire et lui perchaient tout près du domaine, et, parce qu’ils étaient aussi des pestiférés et des parias, sans qu’on en parlât trop, les enfants de Claire se lièrent d’amitié avec les enfants du Patron. Philippe n’avait jamais compris que le symbole de cette amitié d’enfants. Ils allaient jouer dans le parc, et on ne les entendait pas de tout le jour. Ils dînaient même là-bas, et Claire était flattée, mais, chose paradoxale, elle ne put jamais arracher un mot aux enfants qui, eux aussi, avaient la bouche cousue sur le domaine du Patron. Philippe sut que l’aîné s’appelait Hugo, et c’est tout. Puis il y eut le krach.

Donc, durant deux semaines, le Patron ne quitta pas le domaine. Le médecin parut trois fois. Une auto inconnue pénétra un jour dans le domaine, puis, au bout de deux heures, reprit la route. On parlait, on chuchotait, il était question d’une arrestation imminente. Quelqu’un, qui avait réussi à parler au cuisinier chinois, prétendit qu’on était venu signifier un mandat d’arrestation et que le Patron invoquait la maladie. Enfin des bruits, jusqu’au moment qu’on vit la voiture de la morgue. On dit qu’il avait pu voir un prêtre. Quoi qu’il en soit, il y eut funérailles religieuses, avec les petites filles du couvent et les élèves des frères.

L’Italienne rousse et ses deux enfants étaient disparus, avec Tom, le chauffeur, la nuit.

Le dentiste paya les créanciers, et ses maîtresses disparurent à leur tour.

C’est alors que Philippe perdit sa maîtresse. Il revenait pourtant à Claire, un poids de moins sur le cœur. Il avait appris la mort du Patron, qui le réjouit, parce qu’il soupçonnait Claire d’aller se vendre à lui, à son cabinet de la ville, et il n’aimait pas non plus que les enfants de Claire fussent intimes avec ces enfants de divorcé : reste de pruderie bourgeoise, dans un faux ménage.

Il y avait deux semaines qu’il était parti, qu’il l’avait laissée endormie un matin. Philippe avait pris dans la cuisine les sous qu’elle laissait sur la tablette pour payer le fournisseur qui passait trois fois par semaine. En outre, sur le point de s’esquiver, il avait aperçu sur la table, son bracelet, qu’il avait emporté et, dès son arrivée à la ville, mis au clou, espérant se refaire et le reprendre bientôt. Philippe avait peur de sa colère : elle l’avait déjà chassé et ne le gardait que pour aguicher par la jalousie l’homme, le vieillard qu’elle voulait épouser. Parfois, sa vanité s’abandonnait aussi à la douceur des lettres et des poèmes qu’il lui écrivait, ou encore, aux instants de faiblesse, faute de mieux jouait à l’amour avec lui. Intermittent partenaire et de moins en moins dans une sensualité qui devenait comédie, il arrivait aussi que Philippe fut un prétexte pour Claire de glisser dans quelque jeu de pitié et de tendresse, où la maternité détournée avait plus de part que l’affection. C’était tout.

Cette peur de Philippe revenait avec une angoisse au ventre, chaque fois qu’il commençait à se désintoxiquer, chaque fois qu’il manquait d’argent.

Il eut des sous et l’ivresse le ramena. Elle fut la douceur même. Elle le reçut avec les mêmes gestes qu’elle avait eus, lors de sa dernière réconciliation avec Julien, quelques semaines avant sa mort. Philippe prenait la place du mort, et sa jalousie, cette jalousie posthume qui le faisait rougir, en fut toute calmée. Les enfants lui firent des joies. Il leur avait apporté des bonbons, et il n’avait pas oublié les fleurs pour la mère, qui les aimait niaisement : un reste de crédit qu’il avait au bourg voisin, où il était descendu, faisant ensuite route à pieds, en rythmant des vers, « pour prendre de l’avance ». Même, sur une roche du rivage, il s’était assis, tirant un bloc-notes, pour écrire à Claire maints feuillets, s’interrompant par quelques rasades. Philippe se disait : « Comme j’ai du talent : il faudra que je vole à Claire les lettres que je lui écris et que je les publie. » Ces lettres étaient composées de vers blancs et rien ne plaisait plus à Claire que d’en recevoir une : c’était l’une des deux ou trois absolutions qui consolaient de sa faute cette femme non seulement chrétienne, mais de piété puérile, italienne.

Lorsqu’il paraissait, arrivant avec une de ces épîtres, Philippe trouvait parfois Claire assise sur le petit balcon, faisant sécher la longue chevelure qu’elle soignait et lisant la lettre en vers qu’il lui avait fait tenir par poste spéciale. Des amours de duperies, de dope, de littérature, où se glissait quand même la tendresse maternelle de Claire, voire la pitié de Philippe : il savait bien que, plus tard, il s’attendrirait pour ces pauvres choses, comme il se plaisait à s’attendrir en contant ses turpitudes passées à Claire et en pleurant sur ses victimes.

Il apportait des journaux français :

– Comme tu es gentil. (Depuis combien de temps Claire tutoyait-elle Philippe ? C’était venu comme ça, et puis, souvent, elle disait : vous...).

Les enfants jouaient sur le gazon. Philippe était seul avec elle. Il l’embrassa, et elle lui donna ses lèvres goulûment. Il était surpris, un peu ennuyé surtout. Tout de suite, sans gêne, il avala un peu de sa dope.

– Donne-m’en aussi.

Philippe n’aimait pas qu’elle prît de ça, non pas que de la voir tomber dans ce vice lui souciât beaucoup, mais c’était autant de moins.

Ils se mirent à table. Il y avait du vin, trois bouteilles, que Philippe fut étonné de voir sur la nappe. Ils burent sans retenue. Les enfants avaient l’air fatigués et en même temps plus sérieux que de coutume. Ils étaient comme en visite. Du reste, ils portaient des vêtements neufs, et elle disait sans cesse :

– Fais attention à ton couteau... Tu vas te salir... Fais attention, tu vas renverser ton verre...

Le dessert terminé, elle fit :

– Les enfants au lit, maintenant, c’est l’école qui commence demain.

Philippe était déjà très gris, et il allait tomber de fatigue, s’endormir sur sa chaise, comme il faisait si souvent.

– J’ai à te parler. Attends-moi.

Elle alla vers la chambre. Il but un peu, il alluma une cigarette, puis il l’entendit qui l’appelait :

– Viens !

En pyjama, elle était étendue sur son lit. Il vint vers elle, qui, de ses bras, l’entoura, le pressant :

– Assieds-toi, j’ai à te parler.

Ce qu’elle avait à lui dire, avec de longues circonlocutions, c’est qu’elle ne pouvait vivre ainsi de l’air du temps, qu’elle avait essayé de se trouver une situation, et qu’elle épousait ce Lefebvre, ce vieillard, que Philippe connaissait vaguement, dont il n’était jamais sûr qu’elle le voyait, pensant que son ivresse créait cet épouvantail à leurs amours, ou encore, comme elle se servait de lui pour aguicher le vieillard, il imaginait pour se défaire de ce qu’il pressentait qu’elle l’aguichait par ce vieillard. Chassés-croisés, imbroglios dont Philippe se tirait dans la dope et l’ivresse.

– Viens près de moi, serre-moi, fit-elle.

Philippe éclata en gros sanglots bêtes. Et toute sa jalousie lui revenait. Il fixait les petits ciseaux sur l’onglier de la toilette : il voulait crever ces yeux, puérilement, ces yeux qui trompaient sa douleur par leur gentillesse.

Quand il se leva, ce ne fut que pour prendre sa lettre du matin qui traînait sur le bureau, et la déchirer :

– Ce n’est plus la peine de t’écrire, maintenant.

– Comme tu es méchant !

– Toi, tu es une putain.

Il criait presque, dans cette chambre qui n’était éclairée que par une bougie rouge, une des manies de Claire...

– Tu vois, tu réveilles les petits...

Elle était déjà debout, et elle marcha vers la chambre des enfants. Ce ne fut pas long, le temps pour Philippe de boire une bouteille de jaune. Elle le trouva, allumant un cigare : il aimait à fumer, après la dope, et après la peine.

– Je pourrai vous revoir, madame, après votre mariage ?

Elle lui répondit par des chatteries : elle avait déjà choisi le petit appartement qui abriterait leurs rencontres et que le vieux paierait... Philippe s’endormit parmi toutes ces félicités. Deux heures plus tard, il se réveillait à ses côtés, tout vêtu encore.

Lentement, il se dégagea du lit, et, quittant la maison en sourdine, après avoir vidé son sac à main, il se rendit au bourg voisin, où il loua une chambre dans un hôtel borgne. Il avait fait venir une fille, mais Philippe ne se rappela jamais s’il avait dormi seul, ces quelques heures.

Le matin, après la première dose, il voulut revenir vers la ville, et il dut s’arrêter : à la pensée qu’il avait perdu Claire, ce fut quelques instants un atroce arrachement, une sensation presque physique, qui le rendit stupide : il fut surpris que cela ne durât pas plus.

La douleur était si violente qu’il en était hébété, et encore plus abasourdi qu’elle cessât presque aussitôt, comme si, dans cet arrachement, il eut aimé pour une fois autant que l’on pût aimer et qu’il se fût vidé tout de suite de cet amour. La surprise le fit ricaner, puis il repartit.

Il lui fallait passer devant une église. Il entra. C’était une messe des morts, bien entendu. Philippe se moqua des correspondances et du mélodrame. Il y avait des années qu’il avait assisté à une messe. La liturgie lui paraissait barbare, asiatique. Le dies irœ le prenait au ventre, et il y avait les draps noirs du catafalque, qui attendait un service. La fantaisie le prit d’aller se confesser : il recula cependant devant le sacrilège. « Est-ce que je redeviendrais chrétien ? » se demanda-t-il avec dégoût. Il n’en esquissa pas moins une prière : « Mon Dieu, si vous existez, faites-vous connaître, du moins, faites-moi croire que vous existez... »

Philippe partit. Cet homme, dont la vie se passait à biffer et raturer, était prêt à oublier Claire. Il ne se réservait que de lui écrire, parce qu’il se s’était pas encore sevré de sa comédie épistolaire. La présence réelle ne lui gâterait plus maintenant son plaisir. Il avait payé d’une souffrance et d’un amour vrai, à cet instant dont il ne se souviendrait plus qu’avec horreur.
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