Littérature québécoise








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professionnel français, et, à la fin, lui avait donné ses œuvres grotesques, publiées à compte d’auteur et hors commerce :

– C’est trop intime pour être mis dans le public. Les courants d’air déflorent les beaux sentiments.

Cela avait été dit d’une belle voix grave et d’un ton emphatique, sans le moindre sourire.

C’est que le notaire Cusson avait dès mil huit cent quatre-vingt-seize endossé la redingote de sir Wilfrid Laurier, dont il avait la grave et solennelle calvitie, avec les majestueuses mèches blanches. Jusqu’à la cravate rouge et le poli des bottines qui rappelaient l’homme d’État. Le notaire n’avait oublié ni le léger accent anglais ni la prononciation exagérément canadienne de certaines expressions triviales, lorsqu’il condescendait à la familiarité.

Il portait aussi dans la pochette droite de son gilet une montre qu’il avait fait voir à Philippe :

– Un cadeau d’un de mes aïeux, dans la ligne paternelle, un Anglais des environs de York... (de York, il accentuait fortement). Voyez le boîtier (il appuyait sur un petit bouton) elle sonne les heures...

Philippe avait feuilleté distraitement les œuvres du notaire, la naïveté lui en avait paru sans pareille et son inconstance avait rêvé d’en fabriquer un de ces articles blessants qui étaient les seuls qu’on acceptait maintenant et qui lui gardaient une réputation d’esprit : Philippe ne s’y trompait pas, et il sut de bonne heure que les délicats cherchent la cruauté de la prose comme Madelon est en quête de mélos qui la font pleurer : même bassesse. La bassesse de Philippe avait été de prêter ces confidences au garçon de la caisse, puisque Philippe était peut-être le seul homme qui eût découvert cette sensibilité, touchante, après tout, du vieillard. Dans ce vague malaise qui venait de sa visite à l’abbé, Philippe voulait se racheter et s’excuser, prouver au garçon que ces livres étaient des œuvres uniques. Il n’en eut pas la peine.

– Vos livres sont bien écrits. On dirait qu’on est là.

Le pédantisme de Philippe voulut redresser les méchantes conceptions de style que manifestait ce primaire, mais cet attendrissement honteux qu’il avait gardé de son dialogue avec l’abbé l’en empêcha :

– C’est une belle âme. La sensibilité vraie est aussi rare que le talent.

Philippe allait mettre au jour ce que lui-même ressentait en ce moment sans le savoir et qui, pour ainsi dire, faisait le lit du Philippe futur, lorsque parut son ami Pierre, qui tournait la porte.

Serviette sous le bras, vêtu avec la recherche du commis voyageur déchu d’une autre classe, Pierre, le visage tiré, était visiblement très gris. Philippe sauta sur la chance, craignant pourtant que Pierre, selon ses habitudes, fût sans le sou autant que lui. Cela prit tout de suite la couleur de ses sentiments actuels et Philippe se dit qu’il ferait le bon Samaritain et conduirait Pierre chez lui.

C’est à peine si d’abord Pierre le reconnut. Effondré dans sa chaise, il penchait la tête, puis se redressait, relevant un instant le front, regardant Philippe :

– Philippe, Philippe...

Puis il retombait.

– Relève-toi, relève-toi, tu sais qu’on peut appeler la police... Viens en bas, te baigner la tête d’eau froide.

Empoignant sa serviette, Pierre se laissa emmener. Devant le miroir et l’émail du lavabo, il revint à lui :

– Si on prenait un coup... J’en ai, tu sais...

Il restait en équilibre, adossé au mur, et il cherchait dans ses poches. Enfin apparut la gourde :

– Tu en as suffisamment, Pierre, je vais te verser un fond de verre seulement.

Il fit comme il disait et but le reste à même le goulot, puis remit la gourde à Pierre qui la laissa retomber.

– Fais attention, tu es complètement ivre.

Philippe la fit disparaître dans une de ses poches. À cet instant, le visage rouge d’alcool, ce fut comme ces afflux de désir qui lui montaient naguère à la face. Il était tendu vers il ne savait quoi, il voulait quitter Pierre, le laisser là, et il savait bien qu’il voulait aller vendre la gourde chez quelque Juif. Comme si la visite chez l’abbé l’avait changé, il se dit : non ! et il mit lui-même la gourde dans la poche de Pierre.

Il le détestait, pour ce geste charitable qu’il venait de faire : « Où vais-je me procurer maintenant la jaune ? » Il regrettait son action, mais il était trop timide à cette minute pour reprendre la gourde de l’ivrogne.

Celui-ci était devenu sentimental :

– Si tu voulais, Philippe, si tu voulais ! Mon frère me disait encore hier : « Si Philippe voulait, il a tant de talent ! » Jean t’aime, Philippe, tu sais, et il s’y connaît, Jean, va donc le voir...

Philippe ne pouvait rester plus longtemps avec cet ivrogne qui le dégoûtait, et il s’enfuit encore comme un voleur, passant devant le garçon de la caisse sans lui dire un mot. Il avait emporté la serviette de Pierre. Cela s’était fait inconsciemment et, lorsqu’il s’en aperçut, ce fut un poids de moins : il aurait quelque chose à échanger contre la jaune et, qui sait ? la serviette était de beau cuir, pourrait-il peut-être vivre de jaune deux, trois jours. Impossible d’aller la rapporter maintenant... Philippe marchait gaiement dans les rues froides. L’aube n’allait pas tarder.

La ville se concentrait, la ville n’était plus qu’aux maisons, aux immeubles, les rues avaient refoulé tous les habitants, ce n’étaient plus que des rues, des voies qui laissaient voir à plein leurs montées, leurs descentes, leurs tournants. Les intersections, les angles, qui grouillaient le jour, montraient des coins de province, et des poubelles sur les trottoirs accentuaient l’impression. Un agent de police, col déboutonné, faisait sa ronde à la hâte, et un tram arrivait, rapide comme un autobus : on était surpris de voir des rails pour ce tram unique.

D’une petite rue surgit devant Philippe Lucien Dubois.

– Où vas-tu à cette heure ?

– Me coucher un peu, avant le journal... J’ai passé la nuit...

Lucien paraissait petit, à cause de ses mouvements incessants. Il ne tenait pas en place, et on le regardait que ses yeux avisaient tout de suite une autre figure, des petits yeux qui furetaient sans cesse, si bien qu’on ne pouvait jamais en saisir la nuance. Des petits pas rapides et saccadés : on aurait cru à des semelles sans talons. Et des mains qui s’agitaient sans la moindre vulgarité. Il n’y avait que le nez d’immobile, un nez qui pointait, spirituel, avec de la bonté.

– J’ai passé la nuit. Toujours Charlie, tu connais Charlie ?

Philippe n’écouta pas beaucoup l’histoire d’inverti que l’autre contait, Philippe réfléchissait et, sans que le moindre indice l’eût mis sur le chemin, il avait découvert tout à coup le secret de Lucien, qui parlait trop souvent de religion. Anomalie tout à fait singulière, cet homme se plaisait infiniment avec les femmes, pour qui il n’éprouvait rien. Bien entendu, il y avait ce goût du papotage, de la coquetterie qu’on trouve si souvent chez ces anormaux : il y avait plus encore et autre chose. Lucien n’aimait pas les femmes, parce que ce fut toujours péché pour cet enfant élevé par les femmes, et son détour avait pris l’autre chemin. À jours presque fixes, il rencontrait un tas de jeunes voyous qui le grugeaient et le faisaient souffrir, et plus il vieillissait plus cet être tendre tombait aisément dans le désespoir, lorsqu’il ne savait respirer que la joie. Un être aussi malheureux que Philippe, mais qui n’avait pas d’orgueil, ce qui lui avait épargné les excès de Philippe, qui allait toujours au bout de sa course.

Sur sa course, Philippe se serait volontiers arrêté. L’autre cependant parlait, les yeux ailleurs. Lucien se hâtait toujours, et Philippe se hâtait toujours : il ne s’arrêtait que pour hésiter à solliciter quelque secours. Cet égoïste ne parlait à personne, ne songeait à personne que pour qu’on lui serve, pour qu’on le serve, pour en jouer ou tirer quelque accord ou quelque cadeau. S’était-il même déjà abandonné à une lecture ? Et c’est pourquoi, par retournement et refoulement, il prêchait sans cesse la gratuité, qu’il professait l’horreur de l’utile et du service.

Voire, lorsque Philippe avait de l’esprit, qu’il faisait un mot ou qu’il trouvait une remarque heureuse, dont il se louait, c’était toujours lorsque la fatigue l’empêchait de suivre et poursuivre une lecture, une conversation. On n’est pas Philippe, on devient Philippe. Philippe s’expliquait ainsi : « C’est moi qui change d’idées et de sentiments, eux, ce sont les autres qui les changent d’idées et de sentiments : eux, c’est pour de l’argent et par crainte, moi, c’est pour ma fantaisie. »

Lucien, tâtant le cuir de la serviette, voulut en partant, par un compliment s’excuser d’un départ si brusque :

– Comme tu as une belle serviette.

Frétillant tel une petite fille qui veut rejoindre ses compagnes qui dansent à la corde, il reprit ensuite d’un air aguichant, toujours le même lorsqu’il abordait ce sujet :

– Je ne puis t’aider aujourd’hui, Charlie me coûte tellement cher... Mais je te conterai ça, un autre jour, je suis trop pressé...

– Ai-je le temps de te dire que j’ai rencontré Simone ?

Philippe n’avait pas rencontré Simone, mais il était sûr de retenir un peu Lucien en prononçant le nom de Simone. Ce nom était venu par hasard à la bouche de Philippe. Depuis combien de mois avait-il pensé à Simone ? Pour se mettre dans l’état poétique, d’une banale poésie, et sentimental, de la plus fade des sentimentalités, qui était le leur lorsqu’ils parlaient de Simone, Philippe regrettait de n’avoir pas une gorgée de dope, et rêver béatement quelques instants. Ç’avait été une comédie tellement agréable ! Elle avait duré des mois, avec des retouches quotidiennes. Pour lui, Philippe, si Lucien la rencontrait de temps en temps, il avait vu Simone deux fois et ne lui avait parlé, trois mots, qu’à une seule occasion. Elle avait été pourtant son amour, un prétexte à dissertations psychologiques avec Lucien, une occasion de parler de lui, en disant comment il aimait, ce qu’il ressentait au sujet de Simone. Les images étaient bien rares cependant, et là, dans la rue, il n’en voyait qu’une, lorsqu’un jour, l’apercevant qui marchait, ses grands yeux bleus sous un grand chapeau (était-ce ses vers qu’il se rappelait ou le cliché de Simone ?), quand il était descendu d’un tram, pour la suivre et la perdre dans la foule. S’il voulait s’efforcer, il entendait aussi sa voix, une voix factice, qui détachait les mots, comme le fait une folle lente.

– Dis-moi où tu l’as vue ?

– Tu n’as pas le temps, donne-moi rendez-vous, je te conterai tout ça...

Ils s’étaient exaltés l’un l’autre. Ils l’avaient assimilée à cette Ariane, jeune fille russe, dont le romancier Claude Anet contait les aventures, et le nom amenant l’autre, ils avaient encore assimilé Simone à l’Ariane de Racine, « de quelle amour blessée... » Philippe avait même paraphrasé les vers en quatrains dont il fut content quelques semaines. Ces quatrains, tout compte fait, résumaient les amours de Philippe plus que ses souvenirs et une histoire de suicide qu’il avait écrite, en faisant croire à Lucien qu’il avait tenté de s’empoisonner à cause de Simone. À un médecin qui riait de Freud devant lui, il avait lu aussi cette prose, en ajoutant :

– Il n’y a pas de meilleure preuve de freudisme. Je croyais aimer Simone, parce que je n’avais pas de femme à montrer, et je racontais un suicide parce que ma timidité savait bien que je ne pourrais même pas feindre une déclaration.

Philippe s’était bien gardé de ces réflexions devant Lucien, parce que, ayant peu d’amis, Philippe était jaloux des liens, si lâches fussent-ils, qui retenaient encore à lui ses amis ; parce que c’était un beau mensonge et enfin parce que Lucien avait la religion de quelques sentiments. Or plus Lucien s’enfonçait dans l’anormal plus il tenait à ses alibis, qui étaient sans doute sa vraie nature.

– Dis-moi où tu l’as vue ?

Lucien avait un visage d’enfant en ce moment, d’enfant qui quête un plaisir. Philippe eut honte de son mensonge : il aimait à faire plaisir et ne fut jamais cruel qu’à son corps défendant. Il lui fallut donc se « rhabiller » par un autre mensonge :

– Je t’écrirai une longue lettre là-dessus au cours de la journée et j’irai te la porter moi-même au journal.

Songeant à Claire, Philippe croyait que Lucien serait aussi heureux de recevoir une lettre de lui, il s’en promettait du reste un plaisir, celui des confidences, fussent-elles mensongères. Il se trouvait aussi que Lucien se réjouissait de cette conclusion, qui ajoutait du romanesque à leurs amours, un romanesque livresque en diable, comme ils l’aimaient.

– Si tu voulais vivre autrement, Philippe ?

C’était un cri parti du cœur bourgeois de Lucien, de son cœur amical et fraternel aussi. Aurait-il pu comprendre ? Aurait-il cru que, plus que le goût du vin et des drogues, c’était l’orgueil, un orgueil timide, qui s’imaginait toujours blessé, qui avait conduit Philippe à cette vie ? Elle était la condition, le tremplin de ses fiertés : il n’aurait jamais eu le courage de monter, et il était déchu. Philippe fut toujours l’un de ces hommes, de ces écrivains qui ne montrent que des fragments. C’est un risque à prendre, un risque presque sûr, on joue à coup sûr, parce qu’il y a toujours de beaux fragments. Il y avait en Philippe de ces bouffons, comme il les appelait, que Dostoïevski ne s’est pas lassé à présenter. Quand on n’a pas de théâtre, le coin d’une rue fait l’office des tréteaux, Philippe s’y était installé et, dès longtemps, il y avait un public, et pas trop mauvais. Seulement le rôle coûtait cher, et à Philippe encore plus qu’à un autre, parce que sa vanité bourgeoise n’avait su encore guérir le cuisant des blessures. Il y avait tellement de grossiers maladroits qui n’observaient pas les règles du jeu et qui traitaient Philippe en parasite, voire en vulgaire mendiant, lorsque lui ne joua jamais qu’un rôle, et, à la vieille mode, en interrompant constamment son jeu pour faire des remarques à la salle, indiquant bien qu’il n’était pas dupe.

Lucien ne pouvait plus attendre. Il tendit la main à Philippe :

– Ne vends pas ta serviette aujourd’hui. Samedi, je te donnerai des sous, et je garderai ta serviette pour t’éviter les occasions...

– Je pourrais la vendre, j’ai rencontré Pierre tout à l’heure : il m’assure qu’il m’en aura une demain ou après-demain...

Philippe ne pouvait s’empêcher d’y faire allusion. Quand le hasard lui avait mis dans les mains cette serviette, un diable le poussait comme toujours à s’accuser cyniquement. Il voulait aussi que Lucien, qu’il avait vu regarder les initiales ne devinât rien et, paradoxalement, comme toujours, il donnait des indices, il se mettait les pieds dans les plats. Souvent, c’est parce qu’il était étourdi et maladroit que Philippe paraissait tellement cynique : en vérité son cynisme ne mettait jamais que le dernier paraphe livresque et littéraire à sa gaucherie.

– Tu ne devrais pas voir des gens comme Pierre, qui te font boire et qui te mettront dans des embarras... Mais je suis pressé...

– Je t’accompagne un bout...

– Il faudra que tu marches vite, j’ai à peine le temps.

Philippe s’accrochait. Il comptait s’expliquer : « Je n’ai pas besoin des autres pour boire ou me doper... » Philippe était jaloux même de cette indépendance, et, si lui-même, dans ses discours, rendait les autres responsables, il n’acceptait jamais que ses compagnons lui enlèvent l’initiative de ses actions, il n’acceptait pas cette excuse dans la bouche des autres, il la réservait à ses tirades. « Et puis Pierre a des raisons de boire. Ce n’est pas sa faute si le monde est si mal fait, qu’il ne nous offre pas d’autre évasion. Pour moi, c’est autre chose encore : je ne crois qu’au moment présent, et je choisis le plaisir le plus vif, je ne me soucie pas du moi de demain. Je suis logique... »

Mais Philippe n’osait pas s’expliquer ainsi. Il perdait tous ses moyens, parce que Lucien, partant, le blessait. De plus, il avait honte de le suivre, il se sentait de trop, mais il fallut que la dépression commençât à le prendre pour qu’il se décidât à lâcher prise.

– Je te reverrai samedi, je te laisse ici.

Philippe s’en voulait de ce mot qui lui était échappé : « Lucien s’aperçoit bien que je ne le vois que pour le taper. Dieu que je suis fatigué de cette vie ! » Lucien répondait, du reste :

– Ce n’est pas sûr, essaie ailleurs, mais je ferai mon possible pour te donner ce que je pourrai. Surtout, prends sur toi, ne fais pas le fou.

Philippe était déjà parti. Mais il ne savait où aller si tôt. Il y avait déjà des passants dans la rue et plus de voitures. Philippe aperçut même un camion de Langlais, ce richard qu’il avait connu au collège, le
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