Argot du corps et dépréciation. Formes et valeurs d’une pratique discursive de moquerie








titreArgot du corps et dépréciation. Formes et valeurs d’une pratique discursive de moquerie
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date de publication21.01.2020
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1. D’un argot l’autre
On sait que le sociolecte de la pègre (qui est aussi celui de la police et vice versa) tient une place prépondérante dans le roman noir français (depuis ses origines jusqu’au néo-polar des années 70-80). Il n’est pas étonnant de le retrouver en bonne place dans la bouche du narrateur-héros et des différents personnages de San-Antonio dont les aventures relatées dès le début des années 50 coïncident d’abord avec la période de l’Occupation puis avec celle de l’après-guerre. La part du lexique dévolue au corps est d’autant plus développée qu’elle est inscrite au cœur des thèmes de prédilection du Milieu, en particulier celui du sexe et celui de la violence, directement issus de l’univers de la prostitution et du banditisme.

Avant toute chose, il s’agit de tordre le coup à une idée reçue que Frédéric Dard alias San-Antonio a su répandre dans les esprits puis savamment entretenir et qui n’est finalement qu’une posture d’écrivain. L’auteur ne s’est certainement pas engagé dans la carrière avec quelques centaines de mots, et n’a certainement pas inventé tous les autres. L’évolution vers la néologie s’est faite progressivement et de nombreux exemples le prouvent (voir infra). Ce qu’atteste en revanche l’annexe 1, c’est que Frédéric Dard possédait ou du moins employait un argot extrêmement riche et varié. Les appellatifs référant à des parties du corps très ordinaires comme la tête, le visage, les yeux, les mains, les jambes ou les pieds sont nombreux et donc bien connus de l’auteur. La large palette de mots servant à dénoter le corps sont l’illustration même de sa parfaite maîtrise de la langue argotique. Ainsi par exemple, et tous les romans du corpus confondus, ceux référant au « visage » (1) et au(x) « pied(s) » (2) :
(1)  fraise, frime, frite, gueule, moule à gaufre, poire, terrine, tronche, vitrine
(2) arpions, latte(s), nougats, panard, pinceaux, pompes, targettes, tatanes
Évidemment, le lexique érotique n’est pas en reste, bien au contraire. Si Dard reprend ce champ lexical cher au roman noir, la sexualité (et souvent la sexualité la plus débridée) fait partie de la marque de fabrique de la série des San-Antonio [7]. Le goût immodéré du commissaire pour les femmes et pour la « chose » est présent dès le début et il s’intensifiera par la suite, si bien que l’auteur accordera aux scènes érotiques une place de plus en plus importante [8]. Les termes d’argot renvoyant aux parties « intimes » sont donc légion, et « testicule(s) » (3) nous servira d’exemple :
(3) burettes, burnes, claouis, couilles, noix, noix vomique, précieuses, roubignoles, roustons, valseuses

Néanmoins, et cela mérite d’être noté, la fréquence et le choix des termes érotiques évoluent dans le temps. Alors que le « pénis » (4) n’est pas évoqué en 1955 dans Le fil à couper le beurre (FCB) et l’est encore avec une certaine retenue en 1965 dans Vas-y Béru (VB) avec le mot quasi hypocoristique coquette, le propos gagne en vulgarité dans les romans plus récents. La fréquence d’emploi est aussi en général plus importante :
(4) chibre, paf, zob (Un os dans la noce (ON))

biroute, braque, chibre, paf(x 3) [9], bite(x 5) (Chauds, les lapins ! (CLL))

braque, queue(x 4), bite(x 5) (Mesdames, vous aimez « ça » (MA)) [10]

Les dénominations de « vulve » (5) vont dans le même sens. Alors qu’elles sont absentes dans les trois premiers romans, on rencontre quatre formes dans les deux romans qui suivent, et celles-ci connaissent le même type d’évolution :
(5) moule, frifri(x 2) (CLL)

foufoune, frifri(x 2), chatte(x 9) (MA) [11]

Pour en revenir à l’exemple (3), les premières dénominations (claouis, noix, précieuses valseuses (FCB), noix (VB) paraissent plus « sobres » que certaines relevées dans les romans ultérieurs :
(3) roustons, burnes(x 2) (ON)

roustons, burnes(x 2) (VB)

burnes(x 2), couilles(x 4) (MA) [12]
En dehors de leur emploi (choix des lexèmes et fréquence d’utilisation), il faut encore noter que dans certains cas les termes argotiques subissent des variations orthographique (6) et phonétique (7) qui sont à prendre en considération.
(6) badigoinsses « lèvres » (CLL p. 177)

frifri « vulve » (CLL pp. 37 et 83 ; MA pp. 26 et 185)
(7) chaglatte « vulve » (MA p. 184)

Au phonème /s/ correspond le graphème c dans l’attestation que font les dictionnaires du mot badigoinces (DAFP, DFNC, TLFi), et frifri s’écrit fri-fri dans les dictionnaires de référence (DAFP, TLFi mentionne cache-fri-fri « slip ») [13]. Quant à la forme chaglatte, elle n’est pas attestée. Seul le mot chagatte est enregistré par les ouvrages lexicographiques (DAFP, DFNC). Ce que nous souhaitons faire remarquer ici en présentant ces variations, c’est qu’une meilleure connaissance de l’idiolecte de Dard dans San-Antonio présenterait un grand intérêt dans l’enrichissement des connaissances lexicographiques portant sur l’argot [14]. Précisément parce que l’argot n’est pas une langue normée, les dictionnaires spécialisés auraient tout intérêt à présenter, à côté de la forme la plus « commune », d’autres formes particulières.



      1. Lorsque se croisent argot et néologie


Quelquefois les mots d’argot ne sont pas utilisés stricto sensu. Ils participent alors à l’innovation lexicale et y font office de « terreau ». La création de nouveaux mots se fait selon des mécanismes habituels de construction, le changement strictement formel (8), la dérivation sémantique (9), la dérivation préfixale (10) et la composition (11). Concernant le mécanisme de dérivation suffixale (10), nous pouvons d’ores et déjà faire remarquer que le suffixe n’apporte bien souvent pas de sens nouveau à la base (caberluche et d’autres exemples) mais sert simplement à donner au mot nouveau une coloration particulière. Cette « suffixation gratuite » selon Mandelbaum-Reiner s’explique par le fait que les suffixes argotiques possèdent principalement une « valeur de marqueur et signal textuel d’argot » (1991 : 106).

(8) bibite « pénis » (MA p. 201) : redoublement de la consonne initiale de bite « pénis » [15]

bitoune « pénis » (CLL p. 95 et MA pp. 29 et 147): base nominale bit(e) « pénis » associée à la terminaison -oune à valeur hypocoristique [16] sans doute par analogie avec le mot provençal pitchoune « enfant ».

(9) radaduche « pénis » (ON p. 155) : par métonymie sur la base radaduche « coït ». La base elle-même est déjà créée à partir de radada (même sens) et du suffixe argotique –uche [17].

(10) bitounette « pénis de petite taille » (CLL p. 147) : base nominale bitoun(e) (supra) + suffixe diminutif -ette.

caberluche « crâne » (CLL p. 176 et MA p. 47) : base nominale caberl(ot) « crâne » + suffixe -uche.

caberlure « crâne » (ON p. 232) : base nominale caberl(ot) « crâne » + suffixe -ure (var. de -uche)

cranibard « crâne » (FCB p. 140) : base nominale élargie [18] (forme cran(e)-ib-) + suffixe -ard

nichemards « seins » (CLL p. 174) : base nominale élargie (forme nich(on) -em-) + suffixe -ard

loloches « seins » (ON p. 169) : base nominale lolo « sein » + suffixe -che (var. de -uche)

prosibe « postérieur » (ON p. 160) : base nominale élargie (forme pros(e) -ibe) sans suffixation attendue en -ard. La construction de ce mot reste obscure. Peut-être s’agit-il d’une apocope de °prosibard ?
(11) garde-mou « larynx » (ON p. 154 ) : composition de type V – N, avec garder et mou « poumon » (« Le rush de l’oxygène dans mon garde-mou me reconnexe [sic] avec la vie »)

mono-burnes « terme injurieux » (ON p. 74) : composition savante à partir de l’élément grec mono- et du substantif argotique burnes « testicules » (« Ces mono-burnes, ces charançonnés de la rate, ces flétris de toute part pensent m’humilier par leur déclaration […]. »)

L’esprit ludique de Frédéric Dard ne s’arrête pas à la néologie « traditionnelle » et les ouvrages de San-Antonio regorgent de fantaisies de tous ordres parmi lesquelles l’argot a toute sa place. Dans une expression pratiquement lexicalisée, il arrive qu’un terme argotique se substitue à un autre terme sans qu’il en partage le sens. Ainsi, dans « sur les burnes de seize plombes »  (ON p. 187), le mot argotique burnes remplace le mot coups que l’on attend dans l’expression sur les coups de X heures [19]. Notre corpus comporte aussi de nombreux jeux de mots. L’argot est présent dans l’un d’entre eux, une sorte de mot-valise (12)
(12) d’autrouducuns « terme injurieux » (ON p. 74) : mot-valise dont le pivot est trou du cul « anus » (« D’aucuns. D’autrouducuns, devrais-je plutôt dire, me réputent [sic] rocambolesque. »)
3. Vers la néologie

D’année en année, l’écriture de Dard tend à davantage d’innovation lexicale. Bien entendu, celle-ci se réalise au niveau des dénominations corporelles, aussi les mots d’argot cèdent-ils le pas sur de multiples créations lexicales. Cette tendance se retrouve dans toutes les dénominations, mais plus particulièrement dans celles référant aux « parties intimes ». L’exemple de « testicules » (13) est tout à fait significatif puisque le nombre de créations va croissant :
(13) ON : rognons sauce madère (p. 142)

VB : sœurs siamoises (p. 168)

ON : aumônières (p. 168), pendeloques (p. 198), tiroirs [du] kangourou (p. 163) CLL : aumônières (p. 88), bontés divines (p. 152), frangines (p. 208), hémisphères (p. 146)

MA : aumônières bouddhistes (p. 122), œuvres vives (p. 123), roustonnerie (p. 102), siamoises (p. 160)
Il en va de même pour « vagin », « pubis (femme) », « appareil génital de l’homme dans son ensemble », « pénis » (voir annexe 2).

Les mécanismes de création sont nombreux mais certains apparaissent plus productifs que d’autres. Ainsi, concernant les procédés associant changement de forme et changement de sens, la dérivation suffixale est peu usitée (quelques exemples cependant (14)) :
(14) pensarde « cervelle » (VB p. 141 et p. 163) : pens(er)V + -ardesuff

dossard « dos » (CLL p. 174) : dosN + -ardsuff

laitance « poitrine de femme » (CLL p. 102) : laitN + -ancesuff (« qui a pour fonction de donner du lait)

michier « postérieur » (CLL p. 22) : miche(s)N + -iersuff (« qui contient les miches « fesses »)

roustonnerie « testicules » (MA p. 102) : rouston(s)N +eriesuff (nom collectif « qui comprend les roustons « testicules »)
Alors que la composition (15) est très prisée par Dard [20] :
(15)  compositions de type N de N :

calotte à touffe « cuir chevelu » (ON p. 128)

centre d’hébergement « vagin » (CLL p. 33)

tiroirs [du] kangourou « testicules » (ON p. 163)

compositions de type N à N :

boîte à rêves « crâne » (CLL p. 165)

cages à miel « oreilles » (VB p. 185) [21]

éventails à mouche tsé-tsé « oreilles » (MA p. 214)

appareil à distribuer des tickets de bonheur « pénis » (FCB p. 68) [22]

composition de type N Ø ADJ [23] :

oiseau verseur « pénis » (VB p. 165)

moustaches australes « pubis » (MA p. 134)

sœurs siamoises [24] « VB p. 168)

La dérivation sémantique est le procédé de renouvellement du lexique le plus important, et il est tout naturel que nous en rencontrions énormément d’exemples dans San-Antonio. La métaphore (16) constitue la figure la plus utilisée et l’analogie de forme entre le comparé et le comparant y est très active (16a) [25]. Le sème permettant la métaphore peut par exemple être ‘rotondité’ (16b), ‘contenant’ (16c) ou ‘animal’ [26] (16d) :

(16a) pendeloques « testicules » (ON p. 198) : « Petit bijou qui se porte suspendu […] En partic., le plus souvent au plur. Bijou de formes diverses, souvent en forme de poire qui pend à une boucle d’oreille » (TLFi)

aumônières « testicules » (ON p. 168 et CLL p. 88) : « Bourse que les hommes et les femmes du Moyen Âge portaient à la ceinture, pour y contenir, à l’origine, l’argent destiné aux pauvres » puis par extension « petit sac porté ou non à la ceinture » (TLFi)

alambic « tube digestif » (ON p. 119)

scoubidou « pénis » (ON p. 198 et p. 223) : le scoubidou est un petit objet formé de fils électriques tressés très à la mode dans les années 1960 après que Sacha Distel eut chanté Des pommes, des poires et des scoubidous en 1958.
(16b) mappemonde « crâne » (FCB p. 200) : au sens de « globe représentant la sphère terrestre » (TLFi).
(16c) bol « crâne » (FCB p. 67 et ON p. 217)

coquille « crâne » (MA p. 183)
(16d) grizzli « appareil génital de la femme dans son ensemble » (MA p. 134)

kangourou « pénis » (CLL p. 105)
La dérivation sémantique par métonymie (17) ne se rencontre qu’une seule fois dans notre corpus et il n’est pas du tout certain que cette figure soit une exclusivité de San-Antonio :
(17) muqueuses « lèvres » (ON p. 172)
Parmi les modes de formation de néologisme il faut encore mentionner l’antonomase (18) et la substitution d’un terme par son équivalent dans une langue étrangère [27] (19) :
(18) Henri II « poitrine d’homme » (ON p. 158) : le rapport avec le mobilier type Henri II et sans doute dû au terme buffet ayant le même sens

Rasuel « poitrine » (ON p. 159) : de la marque Rasuel, ancien fabriquant de maillots de bain
(19) trou de noze « narine » : nez est remplacé par le mot anglais noze (ON p. 85)
La néologie observée est évidemment à mettre sur le compte de l’aspect créatif et ludique de l’œuvre, car au milieu d’un savant mélange de jeux de mots, contrepèteries et autres calembours, s’opère un véritable travail sur la langue. L’innovation lexicale participe d’une poétique où l’expressivité l’emporte sur la concision et l’économie de moyens propres au polar d’après-guerre d’inspiration américaine.

Conclusion
Dans cet article, nous avons tenté de décrire les caractéristiques et l’évolu-tion du lexique consacré au corps dans San-Antonio. Il appert que l’argot y joue un rôle particulier, tant dans le large emploi qu’en fait l’auteur, tant dans sa contribution à l’innovation lexicale. Frédéric Dard est un bon con-naisseur de la langue argotique et les exemples de notre corpus nous le prouvent amplement. Néanmoins, grand créateur de nouveaux mots, Dard remplace peu à peu les termes d’argot par des néologismes de plus en plus variés et expressifs. In fine l’étude de la langue san-antonienne s’avère être de grande utilité à quiconque souhaite avoir une vue d’ensemble de la langue argotique de le deuxième moitié du XXe siècle notamment dans son emploi et dans ses changements. Cette petite étude apportera, nous l’espé-rons, une pierre de plus à cet immense édifice.
Notes
[] À raison de trois à quatre romans par an en moyenne, Frédéric Dard a écrit 174 romans et 9 hors-série sur la période 1949-1999. Outre les San-Antonio, sous son nom ou sous d’autres noms de plume, l’auteur a produit un grand nombre d’autres romans. L’image de l’artisan remettant chaque jour son travail sur l’établi se rencontre dans de nombreuses déclarations de l’écrivain, le même motif se retrouvant d’ailleurs chez Louis-Ferdinand Céline, l’un de ses pères spirituels.

[2] Grâce à son succès et donc à ses ventes record (200 à 300 millions de livres d’après les estimations de Jeannerod (2010 : 148)), Dard a touché un lectorat aussi important que diversifié.

[3] Parmi ces études, il faut surtout mentionner celles entreprises sur des questions linguistiques : Baldinger (1988 et 1997-1998) et Brňáková (2003, 2006 et 2009).

[4] Les raisons de cette fébrilité sont multiples mais elles sont au moins de deux ordres. D’abord, du fait de son appartenance à la « paralittérature », genre rela-tivement boudé en général, cette œuvre a été longtemps mise au ban de l’exé-gèse universitaire (exception faite de la sociocritique qui a abordé San-Antonio sous son angle socio-historique dès les années 60 (Robert Escarpit (dir.) (1965), Une forme du roman noir au XXe siècle  : le phénomène San-Antonio, Centre de sociologie des faits littéraires, Université de Bordeaux), mais notons qu’elle n’a pas été spécialement tendre à l’égard de l’auteur). Ensuite, parce qu’elle est très étendue, cette œuvre devient difficilement appréhendable. Il est permis ici de penser que l’immensité du corpus a sans doute déconcerté bien des chercheurs, mais il faut remarquer – et c’est tout à son honneur – que la critique « profane » a conduit des projets intéressants même s’ils sont largement perfectibles (S. Le Doran et al. (1993) ou B. Vié (2011)).

[5] Nous avons pu empiriquement vérifier la validité des résultats, notamment lors du dépouillement d’un certain nombre d’ouvrages effectué dans le cadre du relevé systématique des néologismes san-antoniens.

[6] Pour plus de lisibilité, les parties du corps sont classées « de haut en bas » et les exemples sont rangés alphabétiquement.

[7] Au point d’ailleurs d’y consacrer un hors-série en 1971, et de l’intituler La sexualité.

[8] Les femmes rencontrées par San-Antonio sont toutes plus ou moins portées sur les jeux érotiques, et les personnages principaux – en particulier l’inspecteur Bérurier et sa femme Berthe – en sont très friands. Les mots et expressions éro-tiques occupent un tel espace dans le texte que les auteurs du Dictionnaire San-Antonio ont consacré spécialement deux parties à ce phénomène (« L’érotisme » pp. 593-809 et « Les positions amoureuses » pp. 811-826).

[9] Il s’agit à chaque fois du nombre d’occurrences.

[10] Certains mots sont sans doute plus vulgaires que d’autres dans cette liste, mais il est difficile de dire lesquels. Zob nous paraît plus grossier que chibre ou biroute mais il s’agit là d’une interprétation personnelle, avec ce qu’elle contient de plus subjectif. Reste que le terme coquette possède clairement une valeur hypocoristique qui fait qu’axiologiquement il est pressenti comme moins vulgaire que tous les autres.

[11] Ici les termes frifri et foufoune sont moins grossiers que les termes moule et chatte car le redoublement des syllabes initiales fri- et fou- leur confère également une valeur hypocoristique.

[12] Si certains termes donnent l’impression d’être moins grossiers parce qu’ils semblent désuets, c’est le cas pour claouis dont on sait que le mot a été emprunté à l’arabe au début de la colonisation de l’Afrique du Nord, ce sentiment est bien souvent contredit historiquement. Le terme couilles apparaît déjà au XIIe siècle avec ce sens quand noix (dep. 1957), précieuses (dep. 1920) ou valseuses (dep. 1905) sont des créations contemporaines.

[13] Lorsque les deux orthographes sont proposées, la référence est soit trop vague (« D’après Simonin, utilisé uniquement dans l’expression cache-frifri » (DÉ) soit renvoie directement à un exemple tiré d’un ouvrage de San-Antonio où l’orthographe est frifri (DFNC).

[14] Colin déplore d’ailleurs le manque de sources documentées en argot et affirme qu’« [i]l est extrêmement difficile, voire impossible dans certains cas, de parvenir à dater toutes les acceptions et locutions concernant un item, d’établir une stricte corres-pondance entre article et partie historique […]. » (2003 : 88), or nous avons déjà re-marqué que le corpus san-antonien permettrait parfois d’obtenir plus de pré-cision dans les datations : « Selon le Dictionnaire de l’Argot Français et de ses origines (DAF), pégreleux a été attesté pour la première fois dans Laissez tomber la fille de San-Antonio (1950), d’où la mention « vers 1950 » or le terme a été relevé par nous dès Réglez-lui son compte, soit un an auparavant. » Galli (2011 : 129).

[15] Remarquons ici que le changement formel a un impact sur le sens en discours puisque la modalité hypocoristique y est désormais associée.

[16] La valeur diminutive est à écarter comme nous le prouve l’exemple suivant : « Ça m’est arrivé, mais je me faisais l’effet d’un affreux satyre violeur de chagrin, qu’à la fin, tu sais plus où fourrer ta grosse bitoune à veine bleue. » (MA p. 29)

[17] « le suff. et ses formes élargies sont surtout productifs au XIXe s. […] et dans la 1re moit. du XXe s. dans la lang. arg. et pop. » (TLFi)

[18] Concernant ce préfixe et son emploi dans la formation des mots argotiques, le TLFi précise qu’« il peut y avoir élargissement de la base » ([en], [in] et [z]) lors de ce type de dérivation. Nous partirons du principe que les formes -ib(e)- / [ibe] et -em- / [em] rencontrées ici jouent le même rôle.

[19] On retrouve ce type de tournures ailleurs : « sur les couilles de cinq plombes » (Bosphore et fais reluire (1991 : 85). Le procédé de substitution permet aussi à Dard de détourner une expression : « Il faut de tout pour défaire un monde. » (Réglez-lui son compte (2010 : 49)).

[20] Nous ne présentons ici que quelques occurrences. Pour les autres, voir annexe 2.

[21] Cette composition est si fréquente (on la trouve d’ailleurs dans quatre de nos romans) qu’elle devient pratiquement le seul et unique terme dénotant cette partie du corps dans San-Antonio.

[22] La plupart du temps, ces néologismes de type N1 prép. N2 ne se comprennent qu’en contexte (cf. dernier exemple : « J’en ai des frémissements dans l’appareil à distribuer des tickets de bonheur. ») même si le groupe prépositionnel complément du nom est un indicateur précieux dans la compréhension du sens métaphorique de N1. Ainsi par exemple et pour prendre un autre exemple, on pourrait très bien saisir le sens du terme boîte à idées « crâne » (ON p. 45) en se passant du groupe prépositionnel à idées, néanmoins ce dernier identifie à coup sûr le référent de N1 souvent trop vague dans sa dénomination métaphorique. D’autres exemples : boîte à pafs à ouverture verticale « vagin » (MA p. 125), ligne Maginot à moustache « vulve » (ON p. 170) ou encore panier à idées noires « cervelle » (VB p. 147), ont tous en commun de présenter des sens métaphoriques (boîte, ligne Maginot et panier) qui sont compréhensibles (notamment en contexte) mais qui le sont d’autant plus grâce au groupe prépositionnel.

[23] Même si le nom et l’adjectif ne sont pas reliés par un trait d’union, nous avons pris le parti de faire de ces termes des compositions car ces formes sont lexicalisées. Ici, l’expansion adjectivale joue le même rôle que le groupe prépositionnel dans les compositions de type N1 prép. N2. Le terme oiseau par exemple sert souvent à dénoter « le pénis » (DÉ p. 468) mais ici son sens est renforcé par l’adjectif verseur qui en indique l’utilité (on le retrouve d’ailleurs dans bistougnet verseur « pénis » (CLL p. 70).

[24] L’idée de paire se retrouve dans sœurs siamoises où l’auteur insiste sur la gémellité, mais aussi dans frangines (CLL p. 208).

[25] À ce titre, le terme devanture « visage » (CLL p. 81) est très intéressant dans la mesure où Dard créée ce mot à partir d’une métaphore existant déjà en argot (cf. le terme argotique vitrine « visage »).

[26] Très fréquent dans le lexique érotique notamment dans la dénomination du sexe de l’homme et de la femme (voir à ce propos DÉ pp. 33 et 39).

[27] Les emprunts à l’anglais deviennent d’ailleurs de plus en plus importants à partir des années 1970. Ils reflètent la tendance observée dans la langue française dans son ensemble et dans l’argot contemporain – encore appelé « langue des jeunes » – en particulier.

[28] FCB : San-Antonio (1984). Le Fil à couper le beurre. Paris : Fleuve Noir [1955].

VB : San-Antonio (1985). Vas-y Béru, Paris : Fleuve Noir [1965].

ON : San-Antonio (1974). Un os dans la noce. Paris : Fleuve Noir.

CLL : San-Antonio (1986). Chauds, les lapins ! Paris : Fleuve Noir.

MA : San-Antonio (2012). Mesdames, vous aimez « ça ». Paris : Pocket [1994].

[29] FCB : San-Antonio (1984). Le Fil à couper le beurre. Paris : Fleuve Noir [1955].

VB : San-Antonio (1985). Vas-y Béru. Paris : Fleuve Noir [1965].

ON : San-Antonio (1974). Un os dans la noce. Paris : Fleuve Noir.

CLL : San-Antonio (1986). Chauds, les lapins ! Paris : Fleuve Noir.

MA : San-Antonio (2012). Mesdames, vous aimez « ça ». Paris : Pocket [1994].
Bibliographie
Corpus
San-Antonio (1984). Le Fil à couper le beurre. Paris : Fleuve Noir [1955]. (FCB)

_____________ (1985). Vas-y Béru. Paris : Fleuve Noir [1965]. (VB)

_____________ (1974). Un os dans la noce. Paris : Fleuve Noir. (ON)

_____________ (1986). Chauds, les lapins ! Paris : Fleuve Noir. (CLL)

_____________ (2012). Mesdames, vous aimez « ça ». Paris : Pocket [1994]. (MA)
Autres œuvres de San-Antonio citées
San-Antonio (2010). Réglez-lui son compte. In : San-Antonio, t. 1. Paris : Robert Laffont [1949].

_____________ (1968). Sérénade pour une souris défunte. Paris : Fleuve Noir [1954].

_____________ (1974). Si, signore ! Paris : Fleuve Noir.

_____________ (1991). Bosphore et fais reluire. Paris : Fleuve Noir.
Baldinger, K. (1988). « Le langage argotique moderne (San Antonio) et les dictionnaires de langue (Rob 1985 ; Lar 1971/78) ». In : Actes du colloque international « La lexicographie française du XVIIIe au XXe siècle », 23-26 septembre 1986, Düsseldorf, Von Gemmingen, B. & M. Höfler (éds.), Travaux de linguistique et de philologie, XXVI, 251-304.

_____________ (1997-1998). « Examen critique du Dictionnaire San-Antonio 1993 ». Travaux de linguistique et de philologie, XXXV-XXXVI, 31-67.

Brnakova, J. (2003). « Dérivation suffixale dans l’œuvre de Frédéric Dard ». Romanistica, 3, Universitas Ostraviensis, Acta Facultatis Philosophicae, 29-40.

_____________ (2006). « Composition san-antoniesque ». Romanistica, 6, Universitas Ostraviensis, Acta Facultatis Philosophicae, 21-27.

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Colin, J.-P. (2003). « L’impossible récolte : heurs et malheurs d’un lexico-graphe argotologue ». Marges linguistiques, 6, 83-92.

(DAFP) Le dictionnaire de l’argot et du français populaire, Colin, J.-P., J.-P. Mével & C. Leclère (2010). Paris : Larousse (Dictionnaire de l’argot [1990]).

(DÉ) Dictionnaire érotique, Guiraud, P. (2006). Paris : Payot & Rivages (Payot [1978]).

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(DSA) Dictionnaire San-Antonio, Le Doran, S., F. Pelloud & P. Rosé (1993). Paris : Fleuve Noir.

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Annexe 1 : relevé des termes argotiques dénotant le corps dans 5 romans de San-Antonio [28]



Parties

du

corps

Termes

argotiques

Nombre d'occurrences

FCB 

(1955)

VB

(1965)

ON

(1974)

CLL

(1986)

MA

(1994)

cheveux

crins

1













tifs

1

2

1




1

crâne

bocal

1

1










calebasse













1

tête

boule










1




calebasse













1

citrouille

1













cocarde







1







tête

hure




2










théière

1







1




visage

fraise










1




visage



frime

1

1




1




frite

1







3




gueule

1










1

moule à gaufre

1













poire




1

2

1




terrine

2







1




tronche

3







1

1

vitrine

1




1







oreille(s)

étiquettes

feuilles

1






1






portugaises













1

manettes













1

yeux

carreaux







1







châsses

1







1

1

lampions

2

1




1




lotos




1




1

1

vasistas

1







2




nez

blair

1













naze

1













pif




2

8

3




tarin







1







lèvre(s)

badigoinsses










1




limaces







1







bouche

boîte à dominos













1

clapoir







3







trappe










1




dents

chailles










1




ratiches

1




1

1




langue

menteuse

1




4

1

2

barbe

barbouze







1







gorge

gargane

1







1




cou

corgnolon













1

poitrine (femme) /seins

nichon










2




roberts

1

1

1







poitrine (homme)



















cœur

battant

1




1







poumon(s)

éponges

4













soufflets







1







bras

ailerons




1










ailes

1













brandillons

1













main(s)

battoirs







1




1

louche




1

1

2



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