Argot du corps et dépréciation. Formes et valeurs d’une pratique discursive de moquerie








titreArgot du corps et dépréciation. Formes et valeurs d’une pratique discursive de moquerie
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date de publication21.01.2020
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Après les années 1990, les recherches sociolinguistiques effectuées ont montré que chaque culture possède une représentation différente de la jeunesse. Par exemple, comme l’affirme Julie Lefort (2012 : 82) dans son article Nouvelles pratiques linguistiques dans le dongxiang, si pour les européens la jeunesse est d’habitude associée à l’adolescence, vue comme période de passage de l’enfance à la vie adulte, où le sujet n’a ni profession, ni responsabilités parce qu’il est encore en formation, pour les Chinois de la région de Dongxiang cette catégorie est relative. Tout d’abord, il n’existe dans la langue dongxiang qu’un seul terme, nienquin, emprunté au chinois pour désigner le « jeune », et ce terme fait référence à une personne plus jeune comparativement à une autre, mais ne renvoie pas à une catégorie définie. Ensuite, dans la communauté de Dongxiang le passage à la vie adulte est lié avant tout au statut marital d’une personne, qui diffère en fonction du sexe : 16-18 ans pour les femmes et 21-30 ans pour les hommes. Julie Lefort (2012 : 82) montre que parallèlement, l’activité professionnelle constitue un élément très important pour caractériser un adulte. Si pour un européen un individu de 16 ans est considéré comme « adolescent », donc « jeune », en Chine, s’il exerce déjà une activité professionnelle et s’il gagne sa vie, il est déjà « adulte » (nous dirons plutôt « jeune adulte »), tout comme une jeune fille si elle est déjà mariée.

Les cinq articles que regroupe le dossier démontrent, à l’aide d’enquêtes et de discussions sur le terrain avec des sujets qui diffèrent par l’âge, la culture, la profession, la formation, les conditions économiques, l’état civil, etc., que la variable âge n’est pas toujours pertinente dans la catégorisation de la notion de jeune. Les chercheurs s’efforcent donc de trouver d’autres facteurs à prendre en considération pour appliquer l’étiquette de jeune à un individu, telles que les marques culturelles et linguistiques de leur parler, les registres de langue utilisés, la participation des sujets à une culture vernaculaire de groupes de pairs (cf. Chestshire, 1982), etc.

Avec comme point de départ les études de Parkin (1977), Laks (1977), Eckert (1989), les sociologues contemporains envisagent la catégorie de la jeunesse en étroite relation avec les aspects identitaires d’appartenance à des groupes, et avec d’autres facteurs comme le niveau d’études, la mobilité sociale ou géographique et les types de relations interpersonnelles. Or, les ouvrages de Trimaille et Billiez (2007) et Bulot (2004, 2007 a et b), Gadet (2003 a et b) ont montré que la catégorie jeune est associée à celle de parler jeune. Mais ce parler jeune n’est pas homogène et d’autres critères permettent des analyses plus fines : le parler « jeune urbain » par exemple caractérise les individus éduqués ou les travailleurs mobiles, influencés par les nouvelles technologies, le niveau grandissant d’instruction et la multiplication des contacts interpersonnels ; la classe sociospatiale (Singy, 2012 : 101) permet à l’auteure de comparer le français parlé dans l’Ile de France, centre de l’espace francophone et à ce titre considéré comme la valeur de référence incontestable d’une variété de langue, au français parlé par les jeunes générations de la Suisse romande.

L’article de Michelle Auzanneau et de Caroline Juillard, Jeunes et parlers jeunes : catégories et catégorisation fait le point des recherches variationnistes après Labov et pose les questions générales de ce dossier : est-ce que l’âge a vraiment une pertinence sociologique et si oui, quel est son impact sur les regroupements des jeunes locuteurs ; comment peut-on aborder la catégorisation en tant que processus idéologique concrétisé (construit et / ou actualisé) dans l’interaction ; comment fonctionnent les catégories de jeunes et de parlers jeunes ; quel est leur impact sociologique tant pour les sujets que pour les chercheurs ?

Les réponses données à ces questions sont le résultat de leur dernière recherche portant sur les stagiaires en formation, notamment en France, dans le contexte sociopolitique et socioéconomique des dix dernières années et des problèmes relatifs à l’éducation, la formation et l’insertion des jeunes sur le marché du travail. L’article reconsidère, sans rejeter d’avance, les catégories de jeunes et de parlers jeunes, catégories soumises à une analyse attentive de leur fonctionnement et des situations de communication diverses où l’on fait voir en égale mesure le point de vue des locuteurs et celui des chercheurs. Les auteures estiment que leurs interrogations et réflexions « apporteront un éclairage sur ce qui peut rendre les catégories envisagées opérationnelles socialement et scientifiquement et donc de l’utilité des catégories et des catégorisations tant pour les chercheurs que pour les acteurs sociaux » (p. 9).

Carole de Féral dans « Parlers jeunes »: une utile invention? s’intéresse, à partir de questionnaires, à la diversité des représentations des «jeunes» et de leurs façons de parler en France et au Cameroun. Elle part également du constat de Bourdieu (1984 : 144) qui estimait que « l’âge est une donnée biologique socialement manipulée et manipulable et [...] le fait de parler des jeunes comme d’une unité sociale, d’un groupe constitué, doté d’intérêts communs, et de rapporter ces intérêts à un âge défini biologiquement constitue déjà une manipulation évidente ». En effet, on sait que « jeune » comme attribut catégoriel est problématique, parce que la jeunesse et la vieillesse ne sont pas des données, mais des construits sociaux.

De Féral estime que dans une société donnée il n’y a pas une seule jeunesse, mais plusieurs et que les « parlers jeunes », ainsi nommés par certains linguistes, n’ont pas toujours pour locuteurs les mêmes « jeunes ». Son analyse prend en considération pour la France la façon de parler des « jeunes » issus de l’immigration, qui habitent dans des « cités », dans des quartiers « défavorisés », alors que pour l’Afrique elle envisage les « jeunes » francophones qui sont socialisés en milieu urbain et, par conséquent plurilingues (le camfranglais parlé au Cameroun), quels que soient leur appartenance sociale et leur niveau d’études.

À l’instar de Calvet dont elle partage le point de vue, de Féral considère que les parlers jeunes sont des phénomènes langagiers urbains, parce que la ville est « par définition un lieu de variation et de contacts de langues » (Calvet, 2002 : 48). C’est le lieu qui a donné naissance à ce que certains linguistes ont appelé des « langues urbaines » (cf. le titre de Bulot et Bauvois 2002), d’autres des «parlers urbains» (Billiez 1999, Calvet 1994). Pourtant, la catégorie de parlers jeunes ne se superpose pas à celle de parlers urbains. Pour Calvet (1994 : 62) les parlers urbains se caractérisent par deux tendances contradictoires : l’une à la véhicularité et l’autre à la grégarité ou à l’identité, en distinguant ainsi, d’un côté, « les formes véhiculaires urbaines », et, de l’autre côté, « les formes identitaires » (Ibidem : 63-67). De Féral rappelle, en citant Bulot, Caubet & Miller (2004 : 7), que les parlers jeunes présentent des usages « à la fois perçus comme déviants et innovants » pour ceux qui ne les parlent pas.

La question qu’elle se pose dans le contexte du camfranglais ou du francanglais est de savoir si ces « langues » sont déviantes et innovantes et par rapport à quoi ? Pour de Féral il est évident qu’elles ne le sont pas par rapport à l’image que les acteurs sociaux camerounais ont du français standard, mais plutôt par rapport à l’image qu’ils ont du français ordinairement parlé au Cameroun. Par ailleurs, son étude centrée sur la morphosyntaxe du camfranglais ne fait que renforcer les idées avancées par Bulot, Caubet & Miller (2004 : 13) qui affirment que, si l’on regarde, dans les parlers jeunes, les faits linguistiques proprement dits, « en dehors du renouvellement lexical, des néologismes et des procédés de code-switching, les procédés morpho-syntaxiques semblent relativement peu novateurs, que ce soit en français […], en swahili […] ou en Juba Arabic […] ».

L’article de Michelle Auzanneau, Caroline Juillard et Malory Leclère-Messebel intitulé Elaboration et théâtralisation de catégorisations linguistiques en discours, dans une séance de formation continue. La catégorie « jeune » en question porte sur le processus de catégorisation mise à l’œuvre dans l’interaction entre les jeunes stagiaires en parcours d’insertion et leurs formateurs / éducateurs dans un centre de formation en Ile de France. La démarche utilisée par les auteures – la théâtralisation des énoncés et leur mise en scène par les interactants – est très intéressante et assez peu utilisée dans les recherches de ce type.

Les trois sociolinguistes ont essayé de mettre en évidence le « travail catégoriel des acteurs sociaux dans l’interaction » (Mondada, 2007 : 324), le processus de catégorisation et l’usage pragmatique que les énoncés utilisés manifestent et construisent. Leur but avoué est de montrer, à partir de l’analyse d’une interaction dans un centre de formation continue, comment, au croisement des différentes dimensions qui interviennent dans la construction du sens, « les locuteurs réexploitent et / ou élaborent des catégorisations sociales et sociolinguistiques. Notre attention se porte pour cela sur la construction du discours dans laquelle peuvent se manifester, linguistiquement, tant le procès de catégorisation que le procès d’interprétation des catégories, par les locuteurs » (p. 48).

Par la théâtralisation elles veulent mettre en vedette le fait que la jeunesse fait sens dans les rôles, les relations, les activités et la manière caractéristique de parler. Les résultats de leur enquête prouvent que l’ensemble des participants tend, dans la plupart des interactions analysées, entre jeunes et adultes, mais aussi entre jeunes, à converger vers l’usage de traits d’un français que l’on pourrait qualifier de français oral courant, norme d’usage partagée par le groupe dans l’espace sociolinguistique considéré. Parallèlement, les jeunes locuteurs utilisent entre eux, dans le cadre de relations de connivence entre pairs, certains traits linguistiques (par exemple, la verlanisation, la suffixation en -ave, le renforcement de l’accentuation sur la pénultième, etc.) non observés dans l’usage des adultes et exclus des échanges avec ceux-ci.

Ces traits, peu nombreux et variés, qui s’ajoutent aux traits employés par l’ensemble des participants, suffisent à distinguer des façons de parler et ainsi à construire symboliquement des clôtures sociolinguistiques, des facettes identitaires et des rapports de place de pair à pair. La conclusion de leur enquête est que « la variabilité des pratiques langagières était liée à diverses pressions normatives, mais également à la construction des rapports de place dans la dynamique interactionnelle ainsi que, d’une façon plus générale, à la construction du sens » (p. 52)

Julie Lefort dans son article Nouvelles pratiques linguistiques dans le dongxiang : vers une catégorisation d’un parler jeune ? montre, en utilisant des enquêtes de terrain et une très fine analyse ultérieure du corpus ramassé, que la langue dongxiang, parlée par environ 300.000 locuteurs dans la province de Gansu, au Nord-Ouest de la République Populaire de Chine, est en situation de changement et que ces changements reflètent l’état de transition socioéconomique de leur société. Ces changements sociaux et linguistiques touchent notamment les jeunes, éduqués dans des écoles, plus dynamiques et plus mobiles, à la recherche d’un endroit de travail de préférence dans une ville, plus réceptifs aux nouvelles technologies et branchés aux informations diverses.

Comme la langue dongxiang n’est pas standardisée et qu’il n’existe pas de norme prescrite ou prescriptive liée à cette standardisation, les variétés des parlers qui diffèrent d’un village à l’autre dans le cadre de la même région ne jouissent pas d’un prestige plus grand l’une que l’autre. Les nouvelles façons de parler de l’échantillon des sujets « jeunes » qui ont participé à l’enquête et qui diffèrent par leur milieu, éducation, attitude, comportement, conception de vie, etc., conscientes ou non, sont la plupart du temps liées à l’influence des variétés de chinois introduites récemment dans la communauté, et qui se manifestent notamment sur le plan phonétique, lexical et syntaxique (variation du débit de parole et / ou de l’usage d’em-prunts, alternance des codes, calques linguistiques, etc.). La conclusion de l’auteure est que les effets de stéréotypie ou de distinction sont renforcés par la reconnaissance de tous les participants de la valeur de marque des traits linguistiques proposés à des moments donnés de l’interaction, le processus de marquage étant intimement lié à la catégorisation.

Le dernier article, Les autocitations en sciences humaines et sociales. Pour une analyse dynamique de collectifs cognitifs de Béatrice Milard, qui ne semble pas s’apparenter à la thématique des articles précédents, s’avère être extrêmement intéressant et convainquant par la façon de présenter les multiples usages des citations, allant de la simple reformulation dans le cadre de la transmission du savoir jusqu’à la recherche d’une caution scientifique, mais aussi la valorisation de celui qui cite ou qui s’auto-cite. Même si l’auteur mentionne la dimension rhétorique de la citation, elle développe plutôt le côté cognitif de cette opération. Son but avoué est de « montrer ici que les auteurs des articles se servent des personnes ou entités référencées pour réaliser des alliances (mais aussi des mises à distance) et pour constituer des collectifs cognitifs et les signaler aux autres. Ce phénomène est à l’origine d’une dynamique collective importante, au cœur des échanges scientifiques ». (p. 120) En fait, ce que l’au-teure veut mettre en évidence c’est que la langue marque la place du locuteur au sein de sa collectivité.

Les cinq articles du dossier illustrent, dans l’esprit des recherches variationnistes, la nécessaire complémentarité des approches et des points de vue, de sorte que la réflexion engagée dépasse largement la question des catégories de jeunes et de parlers jeunes.





A c e s t prim număr al revistei A r g o t i c a

a fost aşezat în pagină de către Laurenţiu Bălă,

la Craiova, începând din luna septembrie 2012

până în luna februarie 2013. Pentru scrierea

textului s-a folosit B o o k Antiqua corp 11,

pentru titlurile articolelor corp 14, pentru

sub-titluri corp 11, pentru note corp 10 şi

pentru bibliografie corp 11. Coperta a fost

realizată de acelaşi Laurenţiu Bălă, cu

programul C o r e l Draw. Volumul

a apărut la editura Universitaria

din C r a i o v a, R o m â n i a,

în trimestrul I din 2 0 1 3.










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