Argot du corps et dépréciation. Formes et valeurs d’une pratique discursive de moquerie








titreArgot du corps et dépréciation. Formes et valeurs d’une pratique discursive de moquerie
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L’objet du manque : ouille ouille ouille !


N RACONTE – JE NE SAIS si cela est exact – que l’ancien Président de la République française, Jacques Chirac – avait coutume de dire – quand il voulait signifier qu’il n’était pas affecté par un problème quelconque ou par l’attaque d’un adversaire : « ça m’en touche une, sans bouger l’autre ». Pour un bon vivant, ayant la réputation d’aimer le sexe prétendu « faible » tout autant que la bière Corona (ce qui n’est pas peu dire !), Corona étant une marque mexicaine qu’il contribua grandement à faire connaître et populariser dans l’Hexagone, une telle expression ne manquait pas de piquant dans la mesure où « corones » en argot espagnol signifie « couilles ». Message subliminal donc ou – comme aurait pu dire Freud – au travers du choix de cette marque (à la sonorité féminine toutefois), un inconscient (vraiment inconscient, irresponsable même, surtout à ce niveau de responsabilités politiques) qui parle et nous indique le « siège » de sa vitalité. Vie, vit, vitalité, virilité, la langue française nous offre un éventail d’associations d’idées très ouvert, quasi infini.

Mais ce qui était ici « indubitablement » [2] plaisant et drôle, dans cette expression utilisée par un homme malgré tout cultivé et qui – entre autres choses, se piquait d’arts premiers et de poésie japonaise, notamment de haïkus qu’il dégustait sans doute après avoir assisté à des combats de sumos, combats qu’il appréciait particulièrement et qui furent l’un des objets d’incompréhension et de discorde d’avec son « fils spirituel » Nicolas Sarkozy, c’est qu’il y avait dans cette façon de le dire une puissance d’évo-cation forte, les « bijoux de famille » du Chef de l’État, étant étalés au grand jour et se transformant, pour un moment, dans l’esprit incrédule et halluciné des auditeurs, en une partie de billard français à deux boules, une queue [3] et trois bandes.

Ce qui est « magique » dans cette formulation, c’est que l’absence du « gros mot » le rend encore plus présent que s’il avait été prononcé. Autrement dit, « Quand ne pas dire, c’est ne pas taire », pour plagier Austin [4] ! Comme le bon génie d’Aladin sortant du « flacon » après avoir été frotté et astiqué par une main innocente mais experte, le « service trois-pièces » [5] présidentiel se trouve ainsi brusquement invité à la table des négociations devant nos yeux incrédules. « Pour en être Président, on n’en est pas moins homme », aurait dit, en cette occasion, le Tartuffe de Molière ; ce qui, je vous le « concède », ne constitue pas un scoop ou un secret de fabrication, tant on sait que désir et exercice du pouvoir ont partie liée avec la libido. Chirac, homme d’action, et selon son rival François Mitterrand, homme d’agitation, plus que tout autre vraisemblablement.

La réalité crue de cette scène iconodoulique – car après tout nous sommes invités à assister au spectacle de ce qui se passe dans l’intimité du pantalon du Président – est d’autant plus forte qu’elle évite la violence du « gros mot », lequel éteint souvent – souffle même, comme les pompiers le font pour éteindre des incendies de puits de pétrole jaillissant – le propos incendiaire.

Jacques Chirac – une fois n’est peut-être pas coutume – avait d’ailleurs été un précurseur en la matière, puisque quelques années plus tard devait surgir dans nos banlieues, puis dans les quartiers plus résidentiels, l’ex-pression cocasse, regrettable peut-être, mais désormais admise (mais pas encore par l’Académie Française quand même !) « j’m’en bats les couilles », expression signifiant sensiblement la même chose que la précédente c’est-à-dire, « je n’en ai cure » [6], « je m’en moque », « cela ne me touche guère », ou dit autrement, « je m’en bats l’œil », expression aujourd’hui vieillie et menacée de disparaître du champ de vision lexicale.

Tout mâle « nor-mâle-ment » constitué sentira une douleur aiguë dans son bas-ventre à l’évocation d’une telle auto-punition, tant ces parties de l’anatomie masculine peuvent être sensibles. Mais ceux qui – à tout bout de champ, « s’en battent les couilles » sur la belle terre de France, ne semblent pas préoccupés par la réalité douloureuse d’une telle action. Bien au con-traire, « ils s’en battent les couilles » allègrement, sans la moindre grimace de douleur, sans le moindre rictus de déplaisir, sans le moindre frémissement de crainte. C’est qu’en effet, l’expression, si forte dans sa formulation, a été progressivement déréalisée et finalement dévaluée, tant elle est excessive. Elle a perdu de sa violence intrinsèque, un peu comme le verbe « étonner », qui de nos jours signifie « être quelque peu surpris », alors, qu’à l’origine, cela laissait entendre qu’on avait été touché par le tonnerre et sa foudre.

Une preuve supplémentaire de ce décrochage de sens, de cette perte de substance de cette expression faite, à l’origine, pour choquer le bourgeois et la bourgeoise, est donnée par les jeunes filles françaises – des banlieues, mais plus seulement – qui, elles aussi, désormais, « s’en battent les couilles » à leur tour, sans d’ailleurs jamais trouver à redire à cette absence anatomique, ce handicap de base dont Freud a fait ses choux gras pour son complexe d’Œdipe, et ce, après avoir adopté, quelques années auparavant, l’expression virile, elle aussi, et elliptique « On s’les gèle ! » pour dire qu’il fait froid, le pronom « les » permettant évidemment bien des ambigüités, même si au départ, personne ne doute qu’il désigne un domaine réservé.

Comme nous l’avons remarqué ni les unes ni les autres ne semblent souffrir de ce « battage », alors que battre les dites « joyeuses » n’est pas en pratique – nous semble-t-il du moins et même si nous n’avons jamais essayé – une partie de plaisir. Nous serions donc là en présence d’une forme de surréalisme poético-anatomique dont la langue française a le secret et que n’aurait sûrement pas renié Salvador Dali ou le mouvement Dada de Tristan Tzara.

Mais le mot « couilles », comme avant lui « con », est aussi, aujourd’hui, en perte de sens, et risque de ne plus toujours renvoyer à la réalité sexuelle qu’il désignait autrefois. En effet, le « con », attribut essentiellement féminin (ironiquement de genre masculin !) et les « couilles », attribut masculin (ironiquement du genre féminin, et de préférence, pluriel !), transmutent, changent de sens, voire de catégorie grammaticale. À cet égard, dans le Sud de la France, l’expression « putain-con » est devenue un syntagme bloqué, en forme de couteau suisse, servant à diverses choses : par exemple, d’in-strument phatique, d’embrayeur conversationnel, de cheville du discours, autrement dit de « bouche-trou », de conclusion d’une période ou bien d’ou-til pour exprimer un état dont seul le contexte pourra fournir la clé.

Quant au « con » lui-même, on sait qu’il peut être un « petit con » ou « un gros con », suivant le type de reproche qu’on veut faire à une personne avec laquelle on entretient un désaccord. Il ne désigne plus dans ce cas là le sexe féminin, c’est-à-dire une partie d’une anatomie pour le tout, mais un individu de sexe masculin dans sa totalité. Double translation synecdochique, donc. Pour redonner tout leur sens premier à ces « gros mots », tout leur poids, il faut donc aujourd’hui que le locuteur promette à son allocutaire quelque chose de mieux, de plus puissamment argumenté, par exemple de lui « arracher les couilles » (avec ou sans les dents), en même temps que les oreilles et la queue.

On pourra avancer l’hypothèse que les « gender studies » de Judith Butler [7], après Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir [8], sont passées par là, qu’il y a aujourd’hui « trouble dans le genre », et que les femmes et les hommes hésitent moins qu’autrefois à traverser les catégories du genre, à s’attribuer de façon « post-moderne » ce qui appartenait autrefois exclusivement à l’un ou à l’autre. Bien sûr l’histoire – notamment du vêtement – est pleine d’emprunts faits d’un genre l’autre. Le célèbre et séculaire kilt écossais est une jupe qui troublerait volontiers les esprits, s’il n’était porté par des hommes qui n’ont pas du tout l’air de chercher leur catégorie d’appartenance.

Mais peut-être certaines femmes sont-elles secrètement désireuses de voir passer nos mâles écossais, telle Marylin Monroe, sur une « bouche » d’aéra-tion au souffle puissant, pour soulever d’un coup, l’épaisse et rude étoffe et révéler aux yeux du monde (féminin) ces attributs virils, d’autant plus présents aux esprits échauffés qu’ils sont tenus cachés, là, si près. Ainsi, Coco Chanel, qui fit une partie de son succès mondial avec des coupes de cheveux et des tailleurs « à la garçonne », ainsi également dans les années 70, ma « petite amie » qui m’empruntait mes chemises, mes pulls et mes T-shirts (la nuit surtout, pour dormir, au lieu d’une chemise de nuit à la Maman).

Aujourd’hui, un homme de la génération Y [9] empruntera de plus en plus souvent les crèmes de jour de son amoureuse (et parfois ses crèmes de nuit !), ses anti-rides, son sac (porté à la façon des « métro-sexuels», c’est-à-dire l’anse au coude!), demain, pourquoi pas, sa trousse de maquillage. Depuis la mode du sarwell pour hommes, on voit de plus en plus de vêtements « féminins » proposés par les couturiers aux jeunes hommes « trend-setters » ou « early-adopters », voire « girly ». Le temps où les sexes seront indifférenciés n’est peut être pas de la SF, de la Sexe Fiction.

La catégorie du genre, nous disent les études de genres, est une construction culturelle, et on observe donc que le lexique, et singulièrement, l’argot du corps, est touché lui aussi par ce « brouillage » de codes et de frontières. L’expression elliptique de Jacques Chirac renforce la présence de la « chose », fonctionne comme l’inverse de La Lettre Volée d’Edgar Allan Poe. Celle-ci est invisible tant elle est exposée en évidence aux yeux de tous. Au contraire, dans l’expression chiraquienne, « les lettres voilées » de l’ob-jet du délit occupent tout l’espace de l’imaginaire. Dans le couple présence-absence, c’est bien sûr l’absence du mot qui rend la chose présente. Si « la carte n’est pas le territoire et le mot n’est pas la chose », selon Alfred Korzybski, que dire de la force criante d’un tel refoulement ?

On sait depuis Vladimir Propp et sa Morphologie des Contes que l’origine de l’action est le manque. Le manque est ce qui pousse le sujet à partir en quête de son objet. Pourrait-on suggérer que la mise en évidence, sur la table, par le truchement de mots d’argot, d’attributs sexuels, risque d’avoir – à terme – un effet contre-productif, de ne plus provoquer le désir de l’objet obscur, le désir de découvrir ces attributs ? À force de « s’en battre les couilles », le mot finira par se dégonfler comme une baudruche, par se réduire comme une peau de chagrin et disparaitre du registre ordinaire. Car les mots d’argot apparaissent et disparaissent dans le ciel des usages socio-linguistiques ; puis parfois réapparaissent, tel ce « C’est le pied » déjà présent chez Louis-Ferdinand Céline et que les soixante-huitards avaient cru inventer. Sans doute, ceux-ci étaient-ils tentés par la régression du bébé qui prend son pied, gazouille et fait des risettes quand il est heureux. Quelques années plus tard, le Club Méditerranée tentait une campagne énigmatique et approximative – en « teasing » – titrée « R E », une campagne censément nous indiquer le chemin du bonheur.

Le successeur de Jacques Chirac à la magistrature suprême, Nicolas Sarkozy, bien que revendiquant d’être lui aussi « couillu », parut, malgré tout, bien falot et d’une vulgarité consommée, quand il eut la mauvaise idée de répondre – au Salon de l’Agriculture - à un visiteur à qui il voulait mécaniquement serrer « la paluche » et qui la retira (sa paluche) en lui disant « Touche moi pas » : « Alors, casse-toi, pôv con ».

Ce « Alors, casse-toi, pôv con » présidentiel eut un succès médiatique considérable, fut décliné dans nombre de manifestations, et finit sa destinée avec l’échec dudit candidat à sa réélection en mai 2012. La virilité des propos n’est pas toujours, au pays de Molière, bien rétribuée. On se souviendra sans doute que l’ami dudit Nicolas Sarkozy, le comédien Christian Clavier, fut quant à lui, pour la France entière, l’éternel « Jacouille la fripouille », cela n’étant pas – comme on pourrait l’imaginer – le surnom du susdit père putatif (Jacques Chirac) mais le surnom d’un personnage du Moyen-âge dans le film comique célébrissime, Les Visiteurs.

Ce « con » et ces « couilles », on l’aura compris, constituent un enjeu fort chez l’être humain puisqu’ils sont le point de l’équilibre du corps et qu’ils sont situés dans la région que les Japonais, férus de sport de combat, appellent le « Ki » (comme dans « Aikido »), point qui doit être le plus bas possible si l’on veut ne pas être déstabilisé par l’adversaire, par exemple un judoka, façon Teddy Riner, notre Champion du Monde toutes catégories, ou un Sumo de 250 kilos par exemple qui vous fonce dessus.

À bon entendeur, salut ! Une femme courageuse sera d’ailleurs parfois complimentée par un elliptique « Elle en a ! » ou par un plus explicatif « Elle a des couilles », le courage étant, on le sait bien, une vertu exclusivement masculine ! Et selon ces mêmes dires, plus les « coucougnettes » [10] seraient grosses, c’est-à-dire plus l’homme serait « bien doté » par Dame Nature, plus grand serait – a priori – le courage du valeureux.

Côté pile de l’argot, « le con » et « les couilles », donc, côté face, « le cul ». Ainsi, en France, quand on en a assez de quelque chose, on n’en a pas « plein le con » ou « plein les couilles » mais « on en a plein le cul » ou « on en a ras le cul ». Curieusement, quand on a de la chance, on a « du cul » ou « on a le cul bordé de nouilles », image peu ragoûtante, qui signale sans doute

le goût immodéré des Français pour la Grande Cuisine.

Toutes les régions du corps sont investies par l’argot, parce que le corps est le fond anthropologique universel, le territoire ultime de l’individu, celui qu’on peut inventer, développer, en refusant l’oracle parental ou sociétal « tu auras le corps de ta mère ou de ton père, ou le corps de ta classe sociale ». Le sport de masse ou de compétition, plus largement les pratiques corporéistes développées dans les pays occidentaux depuis les années 60, le body-building, le stretching, le yoga, la power-plate, l’aérobic, mais aussi tout ce qui permet de « brander » sa peau (cette ultime frontière, selon Malaparte), les tatouages, le piercing, les scarifications, les implants et bien sûr la chirurgie esthétique, vont permettre à l’individu d’être le créateur créatif de lui-même, d’être « un unique dans un peuple d’uniques » [11], de cultiver son corps comme un jardin à l’anglaise (avec un certain flou artistique, les cheveux en désordre, en bataille, en poireau, etc.) ou à la française (un corps discipliné, les cheveux parfaitement coiffés avec la raie impeccable).

L’argot, de tout temps, a revendiqué cette créativité et cette revendication à faire de son corps un « objet » personnel, une enseigne publicisant la vraie nature de son ethos, un territoire d’expression linguistique. Ainsi, avons-nous pu voir apparaître dans les années 2000 le surprenant « ça coûte un bras » pour dire « ça coûte très cher », « c’est hors de prix ». Cette terrible image qui convoque d’ailleurs, au premier plan de l’échange conversationnel, la souffrance de la torture d’époques ou de milieux barbares, (le Moyen-âge ou certaines maffias – on imagine un individu à qui on aurait arraché un bras pour lui faire payer une dette sans jamais évoquer une anesthésie générale) est-elle de l’argot ? Rien n’est moins sûr. Mais dans ce cas, comme dans le cas de « C’est le pied », la réprobation faite par l’establishment linguistique (les parents, l’école, la société, les dictionnaires) suffit à lui fournir ses lettres de noblesse argotique, à la « classer » comme argot.

Ce qui est fascinant dans l’argot, et au-delà, dans le langage des jeunes, c’est qu’il effraie souvent l’establishment linguistique, et sa bourgeoisie gardienne du Temple du bien parlé, par de simples opérations logiques de la réalité de la langue : les opérateurs de l’addition, de la soustraction, de la division, de la multiplication, de l’inversion et celui de la géométrie dans l’espace, la translation. Ainsi, que le scandale soit le fait des maths (je retranche) a quelque chose de « méga-réjouissant », d’ « over-génialissime » ! (et là, en bon épicier de la langue, bon poids, je vous augmente le fond et la forme, en hyperbolisant et en affixant).

Quand un Français dit « Cette meuf est trop », il opère la réalité linguistique par l’opération de l’inversion (« femme » en verlan devient alors « meuf ») et par l’opération de la soustraction-troncation, l’adverbe « trop » devenant un attribut du sujet employé de façon intransitive et dont le sens ne sera d’ailleurs compris que par le contexte (elle sera, suivant le cas, trop belle, trop pénible, trop drôle, etc.). Un non-natif, ou une personne âgée, un peu perdue, sera tentée de demander « Mais elle est trop quoi ? ». Eh bien, non, « elle est trop », Madame, un point c’est tout.

De la même manière, est apparue dans les années 80, l’expression « ça craint » ou « il craint ». L’opération consistait simplement à soustraire, retran-cher, amputer, une construction verbale, à faire passer un verbe transitif direct en un verbe intransitif absolu et péremptoire, ce qui avait pour effet de désorienter, là aussi, les personnes d’un certain âge qui demandaient bêtement : « Qui craint quoi ? » ou « Mais il craint qui ? Quoi ? ». Non, Monsieur, « ça craint », « il craint », un point c’est tout. Le sens était d’ailleurs à rechercher dans le contexte, la situation et la définition de la relation conversationnelle, ce qui excluait d’emblée les individus pas « au parfum », non-informés de la dite situation. Il y a évidemment une forme de clanisme dans cette expression, d’endogamie linguistique. En effet, il y aurait les « outsiders » de la langue française, pour reprendre autrement le titre de l’essai d’Howard Becker [12], et les « insiders » ; « ça craint » « il craint » ne signifie d’ailleurs pas qu’il y ait en jeu un véritable sentiment de peur mais qu’on n’est pas à l’aise, voire qu’on n’aime pas une situation ou une personne dont il faut se tenir éloigné.

Si Maxime est bon en mathématiques, on dira aujourd’hui que « Max est un super Dieu », s’il est mauvais on dira que « Maxou est un deb, un gol ou un gogol » (pour débile ou mongolien !). Hyperboles, troncations, redouble-ments hypocoristiques, la langue, particulièrement l’argot utilise à foison ces opérations. Qu’on se souvienne seulement du sort de la négation en français. Jusqu’à une époque pas si éloignée que cela, la charge négative en français était portée par le « ne » issu du « non » latin dans des phrases comme « je ne marche (un) pas » ; « je ne vois (un point) » ; « je ne bois (une) goutte » ; je ne mange (une) mie », etc. Où l’on voit que « pas » « point » « goutte », « mie » étaient des substantifs, mes grands parents les utilisant souvent en concurrence et parfois de façon fautive, notamment du fait de la proximité du « b » et du « v » (comme en espagnol), ce qui leur faisait dire « je n’y vois goutte » au lieu de « je n’y vois point ». Au fur et à mesure de l’usage, la charge négative s’est déplacée du « ne » vers le substantif, notamment « pas » qui élimina les autres au point d’être le grand gagnant du XXe siècle, puisqu’il est presque passé dans l’usage aujourd’hui d’entendre, et même de lire, « je sais pas », « je veux pas », « je marche pas », avec la disparition à la trappe de l’histoire de la langue parlée du « ne ». À l’oral, on trouvera même des « chais pas ».

Au fond, l’argot, comme la langue, exprime sa créativité à partir d’un matériau linguistique déjà existant, en le recombinant par des opérations logiques. Le « j’m’en bats les couilles » dérive sans doute de l’association-addition de deux expressions existant déjà : « je m’en bats l’œil » et le mot « couilles ». Il y a un déplacement de la tête vers les parties génitales qui en dirait peut-être long sur la société française à un anthropo-psychanalyste.
Pour ne jamais en finir, une bonne fois pour toutes, avec l’argot, et avec cet articulet
Pour celui qui souhaiterait s’initier à l’argot du corps et du sexe, qu’il soit Roumain ou Français, un seul conseil : lire Apollinaire. En effet, quand on mouline ces catégories avec le sel des « relations » franco-roumaines, on en revient, inévitablement, inéluctablement, invariablement, « forcément » [13], aurait dit Marguerite Duras, au sublime et célébrissime Prince [14] Mony Vibescu [15], création fascinante d’un roman d’un des plus grands poètes français, mort au combat, dans les tranchées de la Grande Guerre, (« celle que j’préfère ») [16], la guerre de 14-18.

Guillaume Apollinaire, on le sait, s’est illustré, par ses Alcools [17] et par son Pont Mirabeau, sous lequel coule la Seine, mais aussi – on le sait moins (parce qu’on le dit moins et qu’on ne l’enseigne pas dans nos écoles non plus que dans nos universités) – par un roman érotique [18], Les Onze Mille Verges, roman longtemps interdit par la censure et donc indisponible en librairie sauf pour l’adolescent fouineur que j’étais, grand amateur – « forcément » – de littérature érotique.

Qu’on en juge par ces quelques extraits. Dès le deuxième paragraphe du premier chapitre de ce roman publié en 1907, le poète pose le « problème » :
De même que les autres Roumains, le beau prince Vibescu songeait à Paris, la Ville-lumière, où les femmes, toutes belles, ont toutes aussi la cuisse légère. Lorsqu'il était encore au collège de Bucarest, il lui suffisait de penser à une Parisienne, à la Parisienne, pour bander et être obligé de se branler lentement, avec béatitude. Plus tard, il avait déchargé dans maints cons et culs de délicieuses Roumaines. Mais il le sentait bien, il lui fallait une Parisienne.
L’ensemble du roman nous donne à lire, au travers de scènes érotiques, une langue de spécialité, comme on dit en Didactique des Langues et des Cultures [19], celui du corps et du sexe, que les jeunes gens des années 50-60, étaient désireux de s’approprier, tant les « sources » pouvaient à l’époque leur manquer. Foin de films ou de sites pornographiques en effet pour faire, ou parfaire, notre éducation « amoureuse », foin de livres (la censure veillait), hormis peut-être Sœur Monika d’Hoffman. Emmanuelle et Histoire d’O, vien-draient beaucoup plus tard, trop tard ! Nous en étions réduits à devoir aller nous informer en Suède, où l’édition pornographique avait quelques lon-gueurs d’avance, ou, à défaut, à Pompéï pour admirer les statues ithyphal-liques et les Apollon parfois ambigus, les statues d’Apoxomiène, de Polyclète et autres déesses callipyges ; ou bien encore les scènes bibliques de la peinture du XVIIe siècle, ce siècle janséniste qui nous donnait à voir, pour l’expiation de nos pêchés de chair, les plus belles scènes sado-masochistes qu’on ait pu imaginer.

Les Onze mille verges était donc notre bréviaire et notre encyclopédie en matière de langue verte, d’argot, d’érotisme et même de pornographie. Ce qui était pour nous le plus surprenant, c’est que la langue n’y était jamais vulgaire, bien au contraire elle se piquait d’élégance, elle était littéraire, le recours à l’argot se fait autant par jeu que par la nécessité de cette dite « langue de spécialité ». Le choix du patronyme du héros, le Prince «Vibescu », nous introduisait directement dans le vif du sujet : « Vit baise cul ». C’était d’ailleurs le seul et unique argument du roman. Du moins, le pensions-nous. Bien sûr, la France pouvait, avant apollinaire, s’enorgueillir – en matière de littérature érotico-pornographique – de posséder une abondante littérature du divin marquis embastillé par le Roi de France, le Marquis de Sade. Mais si les scènes étaient, chez ce grand écrivain, crues, le vocabulaire n’était jamais argotique. Apollinaire, lui, entendait écrire, non une littérature « à l’estomac », mais une « littérature d’une main », où le langage populaire et l’humour se mélangent aux stéréotypes du sexe et à l’aristocratie salonarde. Qu’on en juge une seconde et dernière fois :
Un jour, le prince s’habilla correctement et se dirigea vers le vice-consulat de Serbie. (…) Le vice-consul Brandi Fornoski était tout nu dans son salon. Couché sur un sofa moelleux, il bandait ferme ; près de lui se tenait Mira, une brune monténégrine qui lui chatouillait les couilles. Elle était nue également et, comme elle était penchée, sa position faisait ressortir un beau cul bien rebondi, brun et duveté, dont la fine peau était tendue à craquer. Entre les deux fesses s'allongeait la raie bien fendue et poilue de brun, on apercevait le trou prohibé rond comme une pastille. (…) Dans un autre coin, sur une chaise longue, deux jolies filles au gros cul se gougnottaient en poussant des petits "Ah" de volupté. (…) Comme cela semblait exciter considérablement la porteuse de ce gros cul, il se mit à taper de toutes ses forces, si bien que la douleur l’emportant sur la volupté, la jolie fille dont il avait rendu rose le joli cul blanc, se releva en colère en disant :

- Salop, prince des enculés, ne nous dérange pas, nous ne voulons pas de ton gros vit. Va donner ce sucre d'orge à Mira. Laisse nous nous aimer, n’est-ce pas Zulmé ?

- Oui ! Toné! répondit l’autre jeune fille.

Le prince brandit son énorme vit en criant:

- Comment, jeunes salaudes, encore et toujours à vous passer la main dans le derrière !

(…) Le vice consul de Serbie avait allumé une mince cigarette de tabac d’Orient. Lorsque Mony se fut relevé, il lui dit :

- (…) Viens, mon joli cœur, mon enculé chéri, viens ! que je te le mette.

Vibescu le regarda un moment puis, crachant sur le vit que lui présentait le vice-consul, il proféra ces paroles :

- J’en ai assez à la fin d'être enculé par toi, toute la ville en parle.

Mais le vice-consul s’était dressé, bandant, et avait saisi un revolver. Il en braqua le canon sur Mony qui, tremblant, lui tendit le derrière en balbutiant :

- Brandi, mon cher Brandi, tu sais que je t’aime, encule moi, encule moi.
« Con, cul, couille, vit, salaudes, salop, Prince des enculés », mais aussi « se gougnotter », il y a chez Apollinaire un plaisir évident à mettre en bouche ou à donner à lire de telles canailleries. Le « vice consul » est lui-même tout un programme, puisque dans ce titre improbable on trouve aussi bien « le vice » que le « con » et subliminalement le « cul ». S’encanailler, c’est aussi, et surtout, pour certains intellectuels dont ce n’est pas toujours la culture et le milieu, à défaut de vivre comme elle et d’en partager les us et pratiques, parler comme la canaille, ou, aujourd’hui, dirait-on, comme « la racaille », pour reprendre un mot célèbre de Nicolas Sarkozy, promettant de nettoyer les cités au karsher. Apollinaire, le poète, s’encanaille farouchement.

Parler comme des « sauvageons », pour reprendre maintenant, le mot du ministre socialiste Jean-Pierre Chevènement, voilà le vrai plaisir, la vraie jouis-sance de certains, notamment, il faut bien l’avouer, des bobos [20]. D’où le succès de cette langue, a priori destinée, théoriquement, sinon à disparaître, du moins à être casernée dans sa zone de chalandise. « Et pourtant, elle tourne », cette langue argotique. Et plutôt sept fois qu’une, dans les bouches des Français ! Etrange destin ! C’est que cette terre étrangère qu’est l’argot a le goût, pour certains, de l’exotisme, le goût de interdit et du frisson, c’est un voyage en troisième classe dans les bas-fonds, là où le bourgeois ne risque pas d’ordinaire à s’aventurer tant il peut être effrayé par les mauvais garçons. Cet argot est alors, pour lui, un temps, la cerise à l’eau-de-vie sur le gâteau de la langue française, une cerise extra-ordinaire.

Bon, rompons là, tout net ! Cessons. Cet article vous « gave » [21] ? Je vous comprends. Moi aussi. Il est interminable. Pourquoi m’escrimé-je sur cette fin improbable ? Et ce, alors que Maître Gustave disait que « l’essentiel est de ne pas finir ». Pas finir ? Soit, mais quand même ! Il faut bien conclure ! On doit bien terminer un article, non, comme « il faut savoir terminer une grève» [22] ? J’aurais dû vous laisser pendant avec les Onze Mille Verges ou bien vous recopier – en fin d’article – les deux cents pages

suivantes du roman. C’eut été « couillu » [23] ! Non ? Si !

Nous avons déjà parlé de cuisine et vu que les mots d’argot pouvaient être mis à toutes les sauces. Au premier chef, le mot « couille » : pour commenter la fin d’un tel argumentum, nous pourrions écrire, par exemple, que « ça s’barre en couille », pour dire que c’est en train de dériver et que la suite risque de ne pas être à la hauteur de ce qui précède, ou bien encore qu’il y a « une couille dans le potage », pour dire qu’il y a une difficulté, un sérieux problème. On imagine bien, à entendre de telles expressions, que c’est l’image incongrue de cette dite « couille », sa survenue subite dans la conversation, qui crée le choc, la rupture apportée par l’argot. Sans parler de cette expression sur laquelle nous pourrions terminer, presque attestée par l’Académie française, tant certains grands capitaines d’industries, sportifs, acteurs, hommes politiques, ont pu « en croquer » ces dernières années, l’expression « se faire des couilles en or », pour dire « gagner beaucoup d’argent, gagner une fortune » ; cette image de Goldfinger figé, statufié, dans ses parties génitales (nous devrions donc plutôt dire « Goldballs ») ne semblant pas d’ailleurs les inquiéter outre mesure.

Une universitaire de talent, littéraire de surcroît, avec qui je tchatchais mollement tout en essayant de terminer cette contribution et à qui je confiais plaintivement que je ne parvenais pas à conclure, me fit parvenir ce conseil : « Ne conclus donc pas, c’est chiant les conclusions ! » Puis, un peu plus tard : « C’est pourrave [24], les concluses ! » Les contributions et les concluses, c’est con ? Tant mieux. Alors, advienne que pourra. Advienne que pourrave.
Notes
[] Guillaume Apollinaire, Les Onze Mille Verges ou les Amours d’un Hospodar, Paris 1907. Disponible aussi sur le site : .

[2] Où il faudra savoir que cet adverbe, formé sur l’adjectif « indubitable », est susceptible de faire dresser l’oreille de ceux qui entendront en son sein le mot « bite », mot d’argot désignant le phallus. De façon incompréhensible, s’est formé ces dernières décennies, l’adjectif « inbitable » pour dire « incompréhensible ». Qu’est-ce que le membre masculin peut bien avoir comme rapport avec le fait qu’une chose est incompréhensible, l’histoire de la langue ne le dit pas, si ce n’est que celui-ci, le membre viril, a des rections et des réactions, pas toujours compréhensibles, et que chez l’homme, le cogito dépend terriblement de son pénis ?

[3] Le terme « queue » désigne, pour le billard, la longue tige de bois servant à frapper la boule mais aussi, en argot, le phallus, supposément lui aussi, long, raide, et, bien sûr, aussi dur que du bois.

[4] John Austin, Quand dire, c’est faire, Paris : Seuil, 1970.

[5] On aura compris qu’il s’agit d’une forme imagée et presque « précieuse » pour désigner, en argot, les parties génitales masculines.

[6] Ce type de registre de langue, tenu, suranné, est susceptible aujourd’hui de créer la même désorientation, le même choc, auprès de certaines catégories de populations, que l’utilisation de l’argot dans les classes bourgeoises éduquées.

[7] Judith Butler, Trouble dans le Genre. Le féminisme et la subversion de l’identité. Paris : La Découverte, 2005.

[8] Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe. Les faits et les mythes. Paris : Gallimard, Coll. « NRF », 1949.

[9] « Y », non comme Yaiche, mais comme « Why » ou comme les trois fils des écouteurs en permanence vissés à l’oreille des « digital natives ».

[10] Terme hypocoristique surtout utilisé dans le sud de la France, en général à destination des petits garçons.

[1] Expression empruntée à Paul Valéry.

[2] Howard Becker, Outsiders, Études de sociologie de la déviance. Paris : Métailié, 1985 (éd. originale 1963).

[3] Allusion au texte de Marguerite Duras « Sublime, forcément sublime Christine V.  » publié le 17 juillet 1985 dans le journal Libération et traitant de l’Affaire Grégory, un enfant mystérieusement assassiné.

[4] En réalité « hospodar », c’est-à-dire l’équivalent français de sous-préfet.

[5] Autrement dit « Vit baise cul » !

[6] « Moi, mon Colon, celle que j’préfère, c’est la guerre de 14-18 », chante ironiquement G. Brassens (Chanson La Guerre de 14-18, album Les Trompettes de la renommée, 1961).

[7] Guillaume Apollinaire, Alcools, poèmes. 1898-1913, Paris : Gallimard, Coll. « NRF », 1913.

[8] Curieusement, on le qualifie aujourd’hui de « pornographique ».
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