Bruce Bégout, Zéropolis, Paris, édition Allia, 2002








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mercredi 22 février 2012

Bruce Bégout, Zéropolis, Paris, édition Allia, 2002.

Grâce à une fréquentation approfondie de ses espaces, à la lecture des grands articles de Hunter S.Thompson, Tom Wolfe ou Joan Didion et à l'étude de travaux d’architectes et d’urbanistes américains (F.Anderton et J.Chase,Alan Hess), Bruce Bégout a composé une description surprenante de Las Vegas, fondée sur une thèse radicale. Las Vegas serait la matrice de la ville du futur, la cité qui annonce toutes les cités à venir, le point zéro de l’urbanité de demain. Las Vegas est Zéropolis. La ville du rien, de la négation de la culture, de l’omission des héritages historiques, de la simplification extrême de toute fonctionnalité. Un lieu de giration sensorielle, dévolu à la consommation de l’unique produit que le marché peut fournir à foison à l’Occidental nord-américain accro : le fun, défini par l’auteur comme l’alternance basique d’une exaltation soudaine et d’une passivité qui ne porte jamais à conséquence. Si Las Vegas peut prétendre à ce statut effrayant de ville prophétique, c’est qu’elle est la ville utopique par excellence, celle du non-lieu (Las Vegas est, à proprement parlé, située au milieu de nulle part), qui ingurgite et digère les influences de l’urbanisme contemporain en une tabula rasa permanente (elle est voisine des zones d’essais nucléaires du Nevada, très actives dans les années 1950 –Vegas est une sœur urbaine de la bombe A), pour redéfinir des critères généraux inédits en matière d’organisation de la ville à l’échelle du monde.
Selon Bruce Bégout, Las Vegas est une métropole dépourvue de centralité, une edge city étendant sans fin ses périphéries pavillonnaires en une progression métastatique. Auprès des touristes qui la fréquentent, elle entretient l’illusion d’incarner le territoire de la liberté, du moins de la licence et de l’inconséquence morales : jouer au casino des jours durant en état d’hébétude, se goberger de safe sexe, errer de spectacles en spectacles. A certains de ses habitants, elle confère le pouvoir de s’abstraire des devoirs de l’urbanité, grâce à des gated communities proliférantes, à l’entre-soi social choisi et sécurisé. Mais cette licence morale ou ce repli spatial, qui ne sont que l’expression radicale d’un désenchantement des rapports humains, sont encadrés par des caméras, des forces de sécurité privées, de sévères règlements de quartier et un autocontrôle implicite. L’utopie de « tout les possibles » est rigoureusement circonscrite. Elle cache une pratique de la ville désespérante parce qu'individualiste et onaniste. Las Vegas nie toute notion d’urbanité, de sociabilité ou d’échanges. L’habitant qui travaille dans des hôtels-casinos est un automate au sourire et à l’amabilité automatiques (« Have a nice day »), qui fait fonctionner sans fin le système. Le touriste (souvent issu de la lower middle class) est un forçat au bout du rouleau arrimé à sa machine à sous, ou un drogué, adict non à l’appât d’un gain illusoire, mais au rêve d’un gain possible, éternellement réactivé après chaque défaite. Entre les deux acteurs, l’échange est mécanique, dépourvu de la moindre humanité. Au spleen du joueur (qui fait beaucoup penser à celui de Keith, le héros pathétique de l‘Homme qui tombe de Don DeLillo), répond le taux de suicide affolant des jeunes citadins locaux. Las Vegas lessive ses invités et dévore ses enfants.
Cette négation du collectif transparaît dans l’organisation même de la voirie. Espace de circulation piétonne en partie dévolu à la sociabilité ou à la mixité, la rue de Las Vegas ignore le passant, qui ne déambule pas mais marche de manière halluciné. Elle préfère consacrer la voiture. L’architecture de la métropole ou les fonctions du Strip (parkings, motels, stations-service) se reconfigurent au gré des impératifs matériels de l’automobile, copiant son esthétique en un mimétisme forcené : carénage, aérodynamisme outrancier, profilage perforant des bâtiments. Déniant au promeneur tout droit à la méditation ambulante, la rue de Las Vegas laisse le spectacle déborder des casinos, envahir les trottoirs, aguichant le quidam par des promesses de divertissements perpétuels et décuplés à l'intérieur. Le dedans, polarisé par l’entertainment, retourne l’espace public entier comme un gant. Il prolonge ses effets stroboscopiques au dehors, saturant l’espace -et l’œil du piéton. Las Vegas génère des sensations hallucinogènes continues, plus puissantes qu’un cachet de LSD. En un sens, elle est la concrétisation urbaine des rêves de paradis artificiels des hippies. L’impératif du fun à tout prix se conjugue au triomphe d’un capitalisme décomplexé. Dans le Strip, l’argent semble avoir disparu. Les buffets éphémères, les attractions de plein air ou les jetons en plastique des casinos donnent à tout plaisir une saveur de gratuité, qui conditionne et justifie toutes les futures dépenses des gogos hypnotisés. Dans sa volonté d'imposer la consommation générale comme unique horizon de l'Humanité, le capitalisme marque la cité dans sa chair en usant de la monumentalité pour recomposer le paysage. Cette monumentalité passe par l’érection d’enseignes de néon et la profusion de panneaux géants, qui rappellent à l'auteur, à la fois l’art gothique (la profusion de détails, prisonnière de formes étales et sans reflets qui absorbent la lumière et ne sont comptables que de leur propre apparence, ne renvoyant jamais l’image de celui qui les contemple) et de l’art baroque (la saturation de détails élevée au rang de délire), en ce qu'ils furent des manifestations de l'empreinte forte de l'Etat et l'Eglise sur les territoires urbains. En un sens, à l'heure du capitalisme triomphant, Las Vegas témoigne des forces profondes qui mènent le monde contemporain. Ses casinos, ses établissements de nuit, sont autant de temples ou de panthéons dédiés aux idoles du fun marchandisé, saturés de pyrotechnies électroniques, couverts de milliers de chiffres cryptiques. Et le Strip est devenu la matrice monstrueuse de toutes les rues commerçantes du monde.
Dans cette cité constituée de cubes de béton dégoulinant de kitsch et d’effets lumineux la nuit venue, Bégout réussit à entrevoir pourtant quelques fugaces beautés. Beauté de certains bâtiments (les motels fatigués, les casinos de deuxième zone) ou de certains accessoires (les panneaux au néon), abandonnés en plein désert ou dans la périphérie urbaine, qui entrent enfin dans une historicité que l’utilité quotidienne à laquelle ils étaient condamnés leur interdisait. Las Vegas s’enorgueillit de ne cultiver aucune mémoire, donc aucune nostalgie, de ne consacrer son incroyable énergie qu’à l’accomplissement d’une jouissance immédiate, répétitive, qui empêche toute tentative de remémoration. A l’instar de Los Angeles, elle se réinvente en un chantier perpétuel, aspirant toutes les influences architecturales et historiques du monde en plus grand, en plus grotesque (l’empire romain au Caesar Palace ; l’Egypte pharaonique avec la pyramide du Luxor, qui ne peut prétendre au sublime parce que sa taille déraisonnable fait sourire l'observateur). Las Vegas ne veut rendre aucun hommage aux splendeurs des autres villes. A travers cette accumulation de références hétéroclites, elle raconte une histoire (storytelling) au fil de ses rues et de ses quartiers, qui tient en haleine le touriste, captivé par une attraction proprement cinégénique. Elle porte au plus haut le culte du N’importe quoi (Michael Ventura), dont le kitsch est le corollaire visuel. Elle ne peut cependant échapper à l'histoire qu'elle a écrite. Si Las Vegas est amnésique, elle a inventé, presque malgré elle, quelques pages notables de l'urbanisme américain au XXe siècle, notamment par le truchement d’un style propre (le Googie style) qui transpose à l’échelle des quartiers et des bâtiments, l’esthétique enfantine des comic’s, faite de couleurs primaires, de formes serpentines et bulbeuses, de matières souples et résilientes (le plastique) et d’une capture saisissante du sentiment de vitesse.
Récit philosophique, poétique et géographique écrit il y a dix ans, constat à la fois effrayé et fasciné, Zéropolis est une lecture passionnante de la ville américaine, qui prolonge et complète les souvenirs laissés par le grand City of Quartz de Mike Davis, tout en annonçant les derniers admirables romans de Don DeLillo.

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«Le texte de ce volume est conforme à celui de l’édition originale : Trois contes, Paris, G. Charpentier, éditeur, 1877.»

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