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« Une deuxième Sodome »

Cette main-d’œuvre fit des planteurs et des commer­çants français des hommes riches et généra d’énormes revenus pour la France. À la fin du XVIIIe siècle, Moreau de Saint-Méry pouvait ainsi écrire : « La partie française de l’île Saint-Domingue est, de toutes les possessions de la France dans le Nouveau-Monde, la plus importante par les richesses qu’elle procure à sa Métropole et par l’influence qu’elle a sur son agriculture et sur son commerce » (1984 : 25) 135. Il ressort de nombreux écrits de l’époque que le territoire de Saint-Domingue, tour à tour premier producteur mondial de café, de rhum, de coton ou d’indigo, était fabuleusement riche. À la veille de la révolution américaine, l’île, d’une superficie comparable à celle du Maryland, était d’un rende­ment supérieur à celui des treize colonies. En 1789, elle produisait les trois quarts du sucre mondial. « En 1791, écrivent Heinl et Heinl (1978 : 32), il y avait 792 plantations sucrières, 2 180 de café, 705 de coton, 3 097 d’indigo, 69 de cacao et 623 de cultures vivrières. Les seules exportations d’Haïti vers la France atteignirent cette année-là environ quarante et un millions de dollars. La valeur nette de la colonie était estimée à trois cents millions de dollars. L’ex­pression « riche comme un Créole » était d’usage commun en France. »

Si ces chiffres donnent une idée de l’économie esclavagiste à son apogée, ils occultent les souffrances sans nombre engendrées par ce système. Les planteurs de Saint-Domingue étaient connus pour les mauvais traitements qu’ils infligeaient aux hommes qui leur appartenaient, comme on le voit dans les relations de voyage de l’époque. Quelques esclaves ont pu relater par écrit leur histoire, tel le Baron de Vastey : « N’ont-ils pas pendu des hommes la tête en bas, ne les ont-ils pas noyés dans des sacs, crucifiés sur des planches, enterrés vivants, écrasés dans des mortiers ? Ne les ont-ils pas forcés à manger de la merde ? Et, après les avoir écorchés à coups de fouet, ne les ont-ils pas laissés dévorer vivants par les vers, ne les ont-ils pas jetés sur des fourmilières ou attachés à des poteaux dans les marais pour que les moustiques les dévorent ? Ne les ont-ils pas jetés dans des chaudrons de sirop de canne bouillant ? » (cité par Heinl et Heinl 1978 : 26-27).

Originaires d’innombrables tribus et parlant des langues différentes, les Africains de Saint-Domingue avaient en commun l’asservissement et la haine de leurs oppresseurs. Ainsi naquit cette « langue de survie », selon le terme d’Archer (1987), qu’est le créole haïtien ; ses principales caractéristiques étaient fixées à la fin du XVIIIe siècle. De même pour le vaudou : si l’on « ne peut donner une explication complète des origines de cette religion hybride, estime Simpson (1978 : 491), il semble toutefois que le vodun haïtien a adopté sa forme définitive entre 1750 et 1790 ». On exagère peut-être le rôle du vaudou dans la défaite du système esclavagiste mais il ne fait pas de doute que de nombreuses formes de résistance s’organisèrent autour de thèmes magico-religieux.

Les ouvrages sur le sujet mettent bien souvent l’accent sur les apports africains (Herskovits 1975, ou H. Trouillot 1983, par exemple). Mais le vaudou, comme dans une certaine mesure l’ensemble culturel dont il participait, est le produit du système des plantations : « Le vaudou appartient à notre monde moderne, sa langue rituelle dérive du français et ses divinités se meuvent dans un temps industrialisé qui est le nôtre ; ne serait-ce qu’à ce titre, il relève de notre civilisation » (Métraux 1958 : 323). Le vaudou est marqué depuis l’origine par les cosmogonies européennes. Pluchon (1987) a étudié les apports de la magie venue de France à ce qu’on appellerait par la suite la « superstition des Noirs », à Saint-Domingue et dans les autres possessions françaises ; il démontre que cet apport a été particulièrement significatif au cours du XVIIe siècle, quand les colons étaient pour la plupart d’origine rurale : on relève « entre maîtres et esclaves du XVIIe siècle, même conception magique de la nature, mêmes erreurs d’interprétation, qu’aggravent, chez les Blancs, les incertitudes de la foi et les faiblesses de la science » (Pluchon 1987 : 29-30).

Les conceptions magico-religieuses des Français contribuèrent à leur faire redouter les esclaves auxquels ils attribuaient des pouvoirs maléfiques. Ces craintes, les souffrances des Africains, la menace permanente d’une révolte, le fouet omniprésent, faisaient régner l’épouvante à Saint-Domingue. « On n’est jamais cruel et injuste avec impunité ; l’anxiété qui se développe chez ceux qui abusent de la force prend souvent la forme de terreurs imaginaires et d’obsessions démentielles. Le maître méprisait son esclave, mais redoutait sa haine. Il le traitait en bête de somme, mais se méfiait des pouvoirs occultes qu’il lui attribuait. La crainte que les Noirs inspiraient augmentait donc leur avilissement. La peur diffuse que l’on perçoit dans les témoignages de l’époque s’est concrétisée dans cette hantise du poison qui, tout au long du XVIIIe siècle, a été cause de tant d’atrocités. Que certains esclaves désespérés se soient vengés de leurs tyrans en usant de substances toxiques, la chose est possible et même probable, mais la peur qui régnait sur les plantations avait sa source dans des couches plus profondes de l’âme : c’étaient les sortilèges de la lointaine et mystérieuse Guinée qui troublaient le sommeil des gens de la « grande case » (Métraux 1958 : 11).

Dans son histoire des lois coloniales françaises, Moreau de Saint-Méry souligne que les onze édits royaux pris en juillet 1682 concernaient trois corrupteurs et huit empoisonneurs. À en juger par la législation, les possesseurs d’esclaves du XVIIIe siècle se souciaient plus encore que leurs prédécesseurs de la magie noire ; toutefois, ces lois « n’empêchent pas les Nègres et les gens de couleur d’être ce qu’on appelle des Kaperlatas, et d’employer entre eux, et quelquefois sur les Blancs, des pratiques grossières, supers­titieuses et souvent nuisibles », écrivait un médecin du Cap-Français en 1791 (Pluchon 1987 : 19). Au cours des dernières décennies du siècle, la peur de la magie et des empoisonne­ments sembla s’emparer de toute la population blanche. Un autre médecin du Cap-Français se plaignait que tous ses malades soutenaient qu’ils avaient peut-être été empoisonnés. Les Blancs, « obsédés par la sorcellerie noire qu’ils croient omniprésente, […] décèlent le poison partout » (Pluchon 1987 : 34).

L’une des rebellions d’esclaves les plus célèbres est révélatrice de l’atmosphère qui régnait sur l’île au milieu du siècle. Né en Afrique, François Macandal (qui s’écrit parfois Mackandal ou Makandal) s’était enfui de sa plantation après avoir eu la main coupée dans un moulin à cannes, devenant ainsi un esclave marron. On le tint pour responsable de la mort par empoisonnement de plusieurs Blancs. Moreau de Saint-Méry (1984 : 630) affirme que Macandal « tenait école » dans « cet art exécrable » de l’empoisonnement et que la colonie était infestée par ses agents : « Dans son vaste plan, il avait conçu l’infernal projet de faire disparaître de la surface de Saint-Domingue tous les hommes qui ne seraient pas noirs. » Selon le juge devant lequel il comparut par la suite, de nombreux esclaves le révéraient : « On dit qu’il n’y a rien de plus grand sur la terre passé Bondieu, et après Bondieu, c’est F. Macandal » (Courtain 1989 : 139).

Un tel programme et le soutien des esclaves valurent à Macandal de devenir le fugitif le plus recherché de l’île. Il fut arrêté avec ses complices le 17 janvier 1758 et brûlé sur le bûcher trois jours plus tard. On trouve dans les actes du procès certains termes qui apparaissent de nos jours dans les discussions sur la maladie. Au nombre des charges retenues contre Macandal et les hommes et femmes exécutés avec lui, apparaît la fabrication de « ouanga ou poison, qui sont synonymes parmi les gens que nous avons interrogés ». Le juge en donne la recette et note que le ouanga, également appelé macandal, est attaché à la cuisse de celui qu’il doit protéger : au moment où l’on attache le macandal « on lui demande la grâce qu’on attend de lui, qui est de rendre fort dans les combats, de faire gagner au jeu, d’être aimé des négresses, de n’être pas battu par son maître pour marronage ou autrement, de le rendre aveugle sur les plus grands désordres et, pour se servir de leur expression, de rendre son cœur mou comme l’eau » (Courtain 1989 : 138). La possession de ces charmes maléfiques, qui allaient de pair avec le blasphème, les pactes avec le démon et la rébellion, fut décrétée crime capital.

L’exécution de Macandal devait se tenir en public, un public d’esclaves s’entend. Le poteau auquel on attacha le rebelle était pourri et se brisa sous les spasmes du condamné. Macandal tituba hors des flammes : « Les nègres crièrent : Macandal sauvé ; la terreur fut extrême ; toutes les portes furent fermées. Le détachement de Suisses qui gardait la place de l’exécution la fit évacuer ; le geôlier Massé voulait le tuer d’un coup d’épée, lorsque d’après l’ordre du Procureur-général, il fut lié sur une planche et lancé dans le feu. Quoique le corps de Macandal ait été incinéré, bien des nègres croyent, même à présent, qu’il n’a pas péri dans le supplice » (Moreau de Saint-Méry 1984 : 631).

Le mot macandal devint synonyme à la fois de poison et d’empoisonneur ; Moreau de Saint-Méry note qu’il devint également une insulte injurieuse pour les esclaves. Cependant, Macandal fait aujourd’hui figure de martyr et de nombreuses rues portent son nom 136.

Cet épisode célèbre ne constitue qu’une des innom­brables histoires similaires relatées dans les traités et les mémoires du XVIIIe siècle. Les accusations d’empoisonne­ment se firent de plus en plus fréquentes au cours du siècle. Avec « l’obsession collective du poison [et la] répression impitoyable motivée par de simples soupçons et d’inébranlables convictions, le Nord de Saint-Domingue se cloître dans un cycle infernal et, croyant côtoyer le crime, se livre à des supplices » (Pluchon 1987 : 176). La spirale des répressions et de l’hystérie suivies de nouvelles atrocités arrivait à son terme : « Cette colonie d’esclaves, observait le marquis du Rouvray en 1783, est comme une ville menacée d’une attaque imminente ; nous marchons sur des barils de poudre » (Heinl et Heinl 1978 : 37).

La formation de la République noire

On a beaucoup écrit sur la révolution haïtienne 137. C.L.R. James intitulait son étude Les jacobins noirs car ce fut la révolution française qui mit le feu aux poudres. Williams décrit la fragilité de la colonie, où il distingue cinq classes : « La première se composait des planteurs, les grands Blancs [...], très remuants sous le système de l’Exclusif [qui régissait le commerce avec la France]. La deuxième regroupait les officiers royaux, représentants de l’Exclusif et symboles du refus de la métropole d’accorder des institutions autonomes à la colonie. Puis venaient les petits Blancs, régisseurs, artisans et de professions diverses, détestant les planteurs et déterminés à maintenir l’écart qui les séparait des gens de couleur, leurs inférieurs dans la hiérarchie sociale. Ces trois groupes de Blancs représentaient environ quarante mille personnes. La quatrième classe, celle des gens de couleur [que l’on appellera « Mulâtres » au XIXe siècle] et des Nègres libres, soit vingt-huit mille per­sonnes, possédait un tiers de la terre et un quart des biens [y compris les esclaves] mais se voyait refuser l’égalité sociale et politique avec les Blancs. Enfin, la prospérité et la supériorité de Saint-Domingue reposait sur 452 000 esclaves, arrivés récemment d’Afrique pour la plupart » (Williams 1970 : 246) 138.

Ces rapports démographiques allaient jouer contre les propriétaires de plantations. Dans la confusion qui suivit les événements de 1789, les grands Blancs prirent le contrôle de la nouvelle Assemblée coloniale en excluant leurs rivaux économiques, les Mulâtres, et en mettant des restrictions à l’accession à la propriété qui éliminaient de fait les petits Blancs. La plantocratie, et en particulier ses puissants représentants du Nord de l’île, aspirait à un régime d’autonomie qui n’aurait pas mis en cause son pouvoir. Favorable à une allégeance toute nominale au roi de France, désormais impuissant, elle refusa l’autorité de l’Assemblée nationale de Paris, et travailla ouvertement à mettre fin à l’Exclusif. Elle se heurta à l’opposition des nouvelles autorités coloniales, des Mulâtres et du reste de la population blanche qui redoutaient à juste titre l’institution d’un régime qui aurait les mains libres. Les petits Blancs, estimant que leurs intérêts seraient mieux défendus si la colonie restait liée à la métropole, firent cause commune avec ceux qui vivaient des échanges avec la France, commerçants, hommes de loi et autres. Cette convergence provisoire de leurs intérêts économiques avec ceux des Mulâtres permit de tenir en échec les patriotes, ainsi que s’étaient eux-mêmes baptisés les grands Blancs.

Ces derniers ripostèrent par des attaques sans pitié contre les Mulâtres qui eux-mêmes se révoltèrent ouvertement contre le statu quo au début 1791. Si les Mulâtres poursuivaient un but économique, ils trouvèrent un appui politique auprès d’une société abolitionniste française, les Amis des Noirs. Cependant, comme le note Williams (1970 : 247), « l’enjeu était l’égalité pour les Mulâtres. Personne ne parlait des esclaves. » En fait, le problème des esclaves figurait bien dans les débats de 1790 : les représentants des Mulâtres avaient clairement signifié qu’ils voulaient jouir des droits civiques accordés aux Blancs pour pouvoir défendre, sur un pied d’égalité avec eux, le système esclavagiste. Les troupes coloniales écrasèrent sans difficulté les trois à quatre cents insurgés ; les meneurs furent torturés et exécutés en mars 1791, avec la brutalité coutumière. La nouvelle suscita l’indignation à Paris ; on reprit les débats sur l’injustice raciale et l’esclavage mais il apparut vite que rares étaient les membres de l’Assemblée disposés à mettre en pratique les principes qu’ils clamaient si bruyamment. La liberté, l’égalité et la fraternité étaient certes à la mode mais l’esclavage jouait un rôle économique trop important pour qu’on l’abolisse en vertu d’un idéal.

Jusque-là, les esclaves n’étaient que des pions, réservoir de main-d’œuvre où se servaient Blancs et Mulâtres. En août 1791, ils prirent les choses en main. Révoltes, accusations d’empoisonnement, incendies et brutalités menèrent lentement à l’insurrection. Elle fut précipitée par la célèbre cérémonie vaudou de Bois-Caïman. Le 22 août, sous une violente tempête tropicale, des dizaines de milliers d’esclaves marchèrent vers la vengeance. Armés de pics, de machettes, de bâtons et de feu, ils détruisirent environ cent quatre-vingt plantations de canne et neuf cents plantations de café, de coton et d’indigo. L’insurrection coûta la vie à un millier de Blancs et à plus de dix mille esclaves ; vingt-cinq mille esclaves s’enfuirent dans les hauteurs 139.

Comparée aux révoltes précédentes, celle-ci se distingua par son ampleur et son organisation. Limitée géographique­ment à la moitié nord de l’île, elle concernait bien sûr toute la colonie. Les représailles violentes de la plantocratie grossirent le nombre des rebelles. À la fin de 1791, l’armée d’esclaves comptait presque cent mille personnes (James 1980 : 96). La révolte eut des répercussions en Europe comme dans le Nouveau Monde. Les États-Unis entretenaient un commerce florissant avec la colonie : cinq cents navires américains mouillaient chaque année dans les ports de Saint-Domingue à l’époque de la révolution française. Afin de protéger ses intérêts, la jeune république fournit aux colons une aide militaire de 750 000 dollars et leur envoya quelques troupes. L’Espagne, bien que moins directement intéressée au maintien du statu quo, participa également. L’Angleterre s’engagea beaucoup plus loin dans la mêlée : début 1793, à la mort de Louis XVI et la guerre ayant éclaté entre les grandes puissances européennes, elle envahit les colonies françaises des Caraïbes 140. Les grands Blancs, entrevoyant une nouvelle fois la possibilité de conquérir leur indépendance économique, accueillirent favorablement les Anglais. Mais les aléas de l’histoire et l’ingéniosité de Toussaint Louverture firent échouer les ambitions britanniques.

On dit que Toussaint, esclave affranchi à l’âge de quarante-cinq ans, aurait introduit des tactiques de guérilla dans l’armée des esclaves 141. Ses talents d’organisateur et son savoir-faire militaire lui valurent l’admiration de tous ; la majorité de la population de l’île lui obéissait. En avril 1796, il se proclama Lieutenant Gouverneur d’une colonie de l’Empire français. Toussaint ne visait rien moins que le retour de la prospérité économique, l’esclavage en moins. Il ne s’agissait pas de remettre en cause le système de production des plantations ; il remplaça donc l’esclavage par le travail forcé, sous le contrôle de l’armée 142. L’Exclusif fut ouvertement démantelé par la signature de traités commerciaux avec la Grande Bretagne et les États-Unis. La France, en guerre en Europe, ne pouvait intervenir à Saint-Domingue ; les différents représentants envoyés par la métropole en 1797 et 1798 furent expulsés.

Même Napoléon, qui arriva au pouvoir en 1799, dut se contenter d’« offensives de charme à l’égard de Louverture qu’il ne pouvait encore affronter ouvertement » (Auguste et Auguste 1985 : 9). Il passa aux actes le 23 octobre 1801, en plaçant le général Leclerc, son beau-frère, à la tête d’une force expéditionnaire réunie à Brest. Leclerc arriva à Saint-Domingue en janvier 1802, avec une formidable armée de plus de vingt mille hommes, l’une des plus importantes à s’être jamais embarquée pour le Nouveau Monde. Son effectif doubla par la suite 143, grâce à des troupes qui n’étaient pas exclusivement françaises : Auguste et Auguste (1980) dressent le tableau d’une véritable croisade dans laquelle combattirent des soldats polonais, hollandais, allemands et suisses. Leclerc s’efforça de suivre les instructions très précises de Napoléon qui voulait rétablir la domination française et, comme on le soupçonnait à juste titre, l’esclavage. Traîtreusement capturé à l’occasion de pourparlers, l’architecte de l’indépendance haïtienne fut envoyé dans une prison du Jura où il « mourut lentement de froid et de misère » (Schoelcher 1982 : 357) 144.

Après l’enlèvement de Toussaint, les chefs militaires qui avaient combattu à ses côtés poursuivirent la lutte à laquelle il avait consacré sa vie. Malgré un rapport de forces défavorable, les anciens esclaves, aidés par l’environnement inhospitalier, s’avérèrent de redoutables adversaires pour les troupes venues d’Europe. Le 16 septembre 1802, Leclerc annonçait à Napoléon que vingt mille soldats, sur vingt-huit mille, étaient morts ; la plupart avait succombé à la fièvre jaune, les autres aux attaques des esclaves, intelligemment menés et qui ne craignaient rien plus que le retour à l’ordre ancien. La dernière lettre de Leclerc à son beau-frère est aussi désespérée que révélatrice : « Voici mon opinion sur ce pays. Il faut détruire tous les nègres des montagnes, hommes et femmes, ne garder que les enfants au-dessous de douze ans, détruire moitié de ceux de la plaine et ne laisser dans la colonie un seul homme de couleur qui ait porté l’épaulette, sans cela jamais la colonie ne sera tranquille » (Auguste et Auguste 1985 : 236). Mais il était trop tard, la France avait d’ores et déjà perdu sa colonie. Deux semaines plus tard, assiégé au Cap-Français, Leclerc tombait malade et décédait de la fièvre jaune dix jours après.

Généralement considéré comme le père fondateur d’Haïti, Jean-Jacques Dessalines, successeur de Toussaint, avait désormais compris que seule l’indépendance totale serait satisfaisante. Après une longue décennie de violence, presque trois cents ans d’esclavage prirent fin quand les dernières troupes napoléoniennes furent mises en déroute en novembre 1803. Le 1er janvier 1804, les nouveaux dirigeants de l’île proclamaient la république et rendaient au pays son nom indien d’Haïti 145. La république d’Haïti devenait ainsi la première nation indépendante des Caraïbes et de l’Amérique latine. Sur le continent américain, seuls les États-Unis avaient gagné leur indépendance avant elle. Haïti a un autre exploit à son actif : c’est le seul exemple d’un peuple en esclavage qui ait brisé ses chaînes et repoussé par la force une grande puissance coloniale. « Haïti fut plus que la deuxième république du Nouveau Monde ou la première république noire du monde moderne. Haïti fut la première nation libre d’hommes libres à se dresser au sein de la constellation d’empires occidentaux qui se mettait en place » (Lowenthal 1976 : 656-657).

Les enfants haïtiens savent par cœur la phrase que prononça Toussaint Louverture lorsqu’on le menait en capti­vité, et qui résume la volonté indomptable de ces esclaves et leur aspiration à la liberté : « En me renversant, on n’a abattu à Saint-Domingue que le tronc de l’arbre de la Liberté des noirs ; il repoussera par les racines parce qu’elles sont profondes et nombreuses. »

Deux cents ans après Bois-Caïman, une dure conclusion s’impose : tout aussi tenaces étaient les racines pourries mais profondément ancrées du colonialisme, du racisme et de l’injustice. Leurs souches jonchaient la nouvelle nation en 1804 et, contrairement aux arbres d’Haïti, elles se sont avérées indéracinables. L’héritage de la société coloniale, rejeté, proscrit ou déformé, n’en a pas moins forgé le pays que nous connaissons. Pionnier une fois encore, Haïti est vite devenu le premier pays du « tiers monde » de la planète. Le néocolonialisme a opposé une résistance efficace à la liberté, tandis que le nouvel État œuvrait dans le sens du mercan­tilisme, du racisme et des inégalités les plus grossières. Comme nous le verrons, ce passé a modelé l’épidémie de sida, la plus récente des innombrables infortunes qui ont accablé le peuple haïtien.

SIDA en Haïti. La victime accusée.

Quatrième partie. Sida, histoire et économie politique
Chapitre XVI
Le XIXe siècle :
cent ans de solitude ?


« Haïti est toujours vivant après avoir été boycotté par l’ensemble du monde chrétien ; en vingt ans, le pays a progressé et il fait désormais partie du train planétaire. Devant ces constats, je ne veux pas, je ne peux pas croire que son étoile s’éteindra. Je crois que, quoi qu’il advienne de la paix ou de la guerre, Haïti restera au firmament des nations et, comme l’étoile polaire, continuera de briller pour l’éternité. »

F. Douglass, conférence sur Haïti, 1893
« Les expériences du Libéria et d’Haïti montrent que les races africaines sont dépourvues de toute capaci­té d’organisation politique et n’ont pas le génie du gouvernement. »

R. Lansing, Secrétaire d’État des États-Unis, 1918

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La révolution qui s’acheva en 1804 avait détruit la majeure partie des infrastructures agricoles de Saint-Domingue 146. Selon certaines estimations d’auteurs britanniques contemporains, environ 340 000 Noirs et Mulâtres survécurent aux événements, sur le demi-million que comptait la colonie en 1792. La moitié d’entre eux seulement était jugée apte au travail agricole (Lacerte 1981 : 507). Qui plus est, les Haïtiens se trouvaient dans un monde hostile à l’autonomie des Noirs 147. Mintz (1974b : 60) résume bien le problème lorsqu’il écrit que la naissance d’Haïti fut un véritable « cauchemar » pour tous les pays qui pratiquaient l’esclavage. La nouvelle nation était entourée d’îles dirigées par des propriétaires d’esclaves ; pendant plusieurs décennies, souligne Campbell (1975 : 35), « toute tentative de la part des non-Blancs de la Jamaïque pour améliorer leur sort passa pour une action fomentée de mèche avec Haïti. »

De même, on vit la main d’Haïti dans les soulèvements cubains de 1843, quand un groupe de planteurs appela à la fin de la traite des Noirs non pour des raisons éthiques mais parce que le recensement montrait que les esclaves surpassaient en nombre les Blancs et les affranchis. Les planteurs déclarèrent à cette occasion qu’Haïti offrait certes un exemple effroyable mais qu’il ne fallait pas le perdre de vue afin que l’histoire ne se répète pas (cité in Paquette 1988 : 211). Un riche planteur cubain se plaignait « de la stupidité et des fanfaronnades » de ses esclaves qu’il attribuait à la situation haïtienne : « Du fait même qu’il existe dans le monde des abolitionnistes, comme Haïti et l’Angleterre, il est nécessaire de corriger sévèrement [les esclaves], de leur faire courber le dos et de les fouetter car c’est cela qui les mate. [Les propriétaires] sont tout à fait disposés à travailler dans ce sens » (Paquette 1988 : 180) 148.

La même inquiétude saisit les planteurs du Sud des États-Unis. En 1793, note Jordan (1974 : 147), « les réfugiés blancs venant d’Haïti affluèrent dans les ports américains, accompagnés de leurs esclaves pour bon nombre d’entre eux. Cette année-là vit s’installer un malaise singulier, particulièrement en Virginie où beaucoup de réfugiés s’étaient regroupés. » À partir de cette date, les écarts de conduite, collectifs ou individuels, de la part des esclaves furent attribués à l’influence néfaste de « l’île française ». « Les événements haïtiens horrifiaient l’Amérique autant qu’ils la fascinaient, écrit Jordan (1974 : 147). La presse populaire régalait ses lecteurs de récits d’atrocités effroyables (pimentés de phrases comme celle-ci : « Qui pourrait lire ces lignes sans verser une larme ? »). Saint-Domingue prenait l’aspect d’un terrible volcan, bouillonnant de violence, susceptible d’entrer en éruption à tout moment. Une révolte noire, c’était déjà inquiétant mais là il s’agissait d’une chose sans fin, un cauchemar se traînant sur des années. Pire encore, les Noirs réussissaient dans leur entreprise. Pour la première fois, les Américains découvraient à quoi ressemblait un pays à l’envers. » Certains Haïtiens, semble-t-il, ne faisaient rien pour décourager cette réputation. Ainsi, après le massacre des Français 149 en 1804, Dessalines proclama : « Plus jamais un colon ou un Européen ne posera le pied sur ce sol en tant que maître ou propriétaire. Cela sera désormais le fondement de notre Constitution. » La nouvelle Constitution établie par Dessalines visait à souligner aux yeux du monde le refus catégorique par Haïti du statu quo en vigueur dans cette région du globe. Le pays fut officiellement déclaré terre d’asile pour les esclaves marrons et pour toute personne d’origine africaine ou amérindienne (Bryan 1984 : 32-33, Campbell 1975 : 35).

La classe dirigeante, favorable au système des plantations, ne pouvait se permettre des positions trop tranchées et la virulence de telles déclarations s’atténua progressivement. Dessalines fut assassiné en 1806. La nouvelle élite haïtienne voulait cultiver des produits exportables tandis que les esclaves devenus paysans entendaient se consacrer, sans que personne s’en mêle, aux cultures vivrières destinées à leur propre consommation et aux marchés locaux. Mintz considère la constitution de la paysannerie haïtienne comme une forme de résistance, un acte par lequel « une nation entière tourna le dos au système des grandes propriétés fonctionnant grâce au travail forcé » (Mintz 1974b : 61). Cette orientation avait ses origines dans l’interrègne désordonné entre Bois-Caïman et la Constitution de 1801 mise en place par Toussaint Louverture, ou plus loin encore, dans les jardins d’esclaves de la colonie. Mintz estime qu’Haïti représente un cas extrême dans le processus qui toucha toute la région : « Les paysanneries caribéennes sont « reconstituées » en ce qu’elles sont formées, dans une large mesure, d’Afro-Caribéens qui ont profité du déclin, long ou bref, des plantations pour s’installer sur les terres et produire une part substantielle des denrées dont ils avaient besoin ainsi que des produits qu’ils pouvaient commercialiser, à titre individuel, sur les marchés locaux et à l’étranger » (Mintz 1974b : 61). À l’étranger, donc, cette paysannerie reste liée, par l’intermédiaire d’une bourgeoisie haïtienne ou d’origine étrangère, à des systèmes économiques plus vastes. Pour bien comprendre la dynamique de ces structures qui continuent d’évoluer, il faut se pencher sur les mécanismes grippés du commerce international et sur la diplomatie qui s’est efforcée d’en huiler les rouages.

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