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Les remarques de Christian font écho à celle de Métraux (1958 : 244-245) lorsqu’il écrit que « les « morts », s’accrochant à l’organisme dans lequel on les a logés, on a beaucoup de peine à leur faire lâcher prise » 56. Finalement, mon interlocuteur me suggéra d’interroger Alourdes en prenant bien soin de ne pas lui révéler ce qu’il m’avait dit.

Il n’y avait qu’un houngan digne de ce nom à Vieux-Fonds, Tonton Mèmè 57, mais je ne pouvais pas me rendre chez lui sans risquer de croiser Manno que cela aurait gêné. Un entretien avec Alourdes m’apprit que son mari, en réalité, n’était pas à Vieux-Fonds. Christian s’était trompé ou avait légèrement modifié les faits, le reste de son récit devant se confirmer par la suite. Je suivis donc les conseils de mon informateur et je lançai la conversation avec Alourdes en remarquant que « certaines maladies exigeaient plusieurs types de traitements ». Après un moment de surprise, Alourdes me donna assez volontiers des détails sur le traitement que suivait son mari. Elle prit d’abord la précaution de mettre le recours au houngan sur le compte des croyances de son mari : « Manno pense qu’on lui a fait ça par jalousie parce qu’il avait trois emplois, l’enseignement, la porcherie et la pompe à eau. » Puis elle oublia d’afficher son hypothétique scepticisme et me dit : « Les gens qui lui ont fait ça savent déjà [...] quel genre de maladie ils lui ont envoyé. Il ne survivra pas : ce sont des gens qui savent envoyer un mò tebe à une personne ; comme ça, elle attrape la tuberculose 58. » Elle ne mentionna pas le sida ce qui me laissa dans le doute : pensait-elle que la nouvelle maladie n’avait aucun rapport avec les vrais problèmes de Manno, ou voulait-elle dire par là que quelqu’un avait envoyé un mò sida à son mari par le même procédé ? Quand je remarquai que Manno semblait en bonne forme pour une personne condamnée, Alourdes me répondit par un proverbe : « Une feuille ne pourrit pas le jour même où elle tombe dans l’eau. »

Alourdes montra plus de réticences à nommer les auteurs du sort jeté contre Manno ; elle me rappela que son mari préférait ne pas en parler, même avec elle. Toutefois, devant mon insistance, elle finit par me dire : « Tu connais les gens qui ont fait ça. L’un vient du pays de mon mari, l’autre est d’ici et le troisième est même un parent à moi bien qu’il prétende le contraire ; deux d’entre eux travaillent à l’école. Celui qui vient du pays de mon mari a mené les choses [...], c’est le chef, c’est lui qui a tout organisé. » Maître Fritz, l’un des professeurs, était de Saut d’Eau : Alourdes admit qu’il s’agissait de lui et ajouta rapidement que Pierre, un autre enseignant, faisait partie du trio. Elle refusa catégoriquement de nommer le troisième, précisant seulement qu’il était « encore plus proche » ; le pronom li signifiant à la fois « il » et « elle », je ne pus deviner si elle parlait d’un homme ou d’une femme.

Jusqu’à quel point ce cas de sida transmis par la magie était-il typique des pratiques de sorcellerie dans les zones rurales haïtiennes ? Le processus d’expédition des morts est associé aux maladies graves, telles que la tuberculose. Dans son étude sur la tuberculose dans le Sud d’Haïti, Weise (1971 : 95 et 98-99) note que la maladie peut être « envoyée à la victime par un autre être humain ». Les actions de Manno et de sa famille rappellent celles qui sont généralement entreprises par la victime dans le Sud du pays : « La divination est utilisée pour rechercher l’agresseur. Même si l’on ne parvient pas à l’identifier, tout est mis en œuvre pour rompre le maléfice. » La divination, généralement pratiquée avec des cartes ou une bougie, est alors synonyme de diagnostic : « Les diagnostics mettent en évidence un désordre dans les relations entre les gens [...]. Les cartes révèlent souvent que la victime souffre à cause de la « jalousie » des autres. On reconnaît à ce sentiment assez de force pour perturber gravement la vie de celui qui en est l’objet. Dans le système vaudou, l’objet de la jalousie porte souvent une part du blâme. Cette condamnation partielle de la victime est révélatrice d’une société qui attend d’une personne qui a beaucoup qu’elle donne beaucoup » (Brown 1989a : 53).

Dans le cas de Manno, la divination allait probablement confirmer les soupçons de sa famille, en répondant à la question : qui furent les perdants quand Manno obtint ses trois emplois ? Bien évidemment, ses collègues enseignants à qui le père Alexis préféra Manno comme bras droit. Pierre, par exemple, était « un moun Kay [une personne de Kay] qui aurait dû avoir la priorité sur un étranger », ainsi que l’affirma sa tante. Plusieurs habitants interrogés soulignèrent que Pierre était plus pauvre que Manno, de même que Maître Fritz ; le père Alexis n’aimait pas beaucoup ce dernier qui, du coup, méprisait encore plus Manno.

Tonton Mèmè n’étant pas impliqué dans l’affaire, une visite à Vieux-Fonds promettait de m’apporter quelques éclaircissements. Je découvris d’abord que le houngan ne savait rien « du jeune professeur atteint d’une maladie persistante », selon mes termes. Il m’interrogea avec insistance, trahissant sa surprise qu’un cas aussi grave ne lui ait pas été soumis. Pourtant, tout Do Kay semblait au courant. Madame Alexis aborda le sujet à plusieurs reprises, s’agaçant contre la « superstition obstinée » des habitants : « Je sais, les gens croient qu’on peut voye yon mò pwatrine [envoyer à quelqu’un une mort tuberculeuse] mais comment peuvent-ils croire qu’il s’agit de malveillance quand ils connaissent le diagnostic ? J’étais convaincue que la famille de Manno renoncerait à l’idée que quelqu’un était responsable de sa maladie en recevant les résultats des analyses. »

J’étais persuadé que Manno partageait les idées de sa femme mais un mois s’écoula avant que je puisse lui parler. Passant près de chez lui pour me rendre à une réunion, début mai, je fis un détour chez la mère d’Alourdes. La famille possédait deux petites maisons séparées par un grenier à grains. L’une des deux avait été vidée pour accueillir la famille de Manno ; la mère d’Alourdes occupait l’autre en compagnie de deux ou trois enfants, tandis que son mari vivait tout seul, à quelques centaines de mètres de là. Quand je l’appelai depuis la cour, Manno sauta de son lit avec une belle vigueur. « Décidément, Manno, on ne se voit jamais ! » Il rit nerveusement, comme à l’accoutumée, mais il paraissait mal à l’aise. Sa santé semblait revenue, il avait repris au moins huit kilos et il me serra la main d’une poigne solide. « Oh, fit-il, je ne suis pas passé par Do Kay, ces temps-ci. »

Un mois plus tard, Manno respirait toujours la santé mais, si les choses allaient bien d’un point de vue médical, ses rapports avec les habitants du village restaient problématiques. Il voyait beaucoup moins de gens. Lui et sa famille reprochaient à leurs amis sa maladie ; il avait abandonné sa maison et rebuté son employeur, qui était également celui de sa femme. Fin juin, quand la fièvre et les diarrhées firent vaciller sa santé, j’appris par Christian que Manno et sa famille se préoccupaient de plus en plus des origines de la maladie, au détriment de sa progression. Mais il ne voulait pas parler ouvertement des accusations de sorcellerie et nous nous en tînmes dans nos entretiens réguliers à des considérations sur l’évolution de son mal.

Nous abordâmes finalement le sujet en début juillet. Un après-midi, avant une visite de contrôle à Port-au-Prince, Manno était assis à l’ombre du grenier à grains, tenant dans ses bras son fils de seize mois. Comme d’habitude, il me salua de son air gêné et m’annonça qu’il se portait « bien, à part quelques crampes d’estomac ». Il prenait toujours ses médicaments. Quand je lui demandai s’il pensait à son rendez-vous, il répliqua, en m’indiquant un baluchon posé sur la fourche d’un arbre : « Je m’en suis souvenu. J’attends le bus depuis ce matin. » Il accepta avec joie que je l’emmène jusqu’à Mirebalais où il trouverait plus facilement un bus pour la capitale. Mais il devait attendre qu’Alourdes rentre de l’école pour s’occuper des enfants. J’avais à peine fait quelques centaines de mètres à pied vers Do Kay que j’entendis Manno me héler. Sa belle-mère venait de rentrer et il pouvait faire le chemin avec moi.

Je lui demandai de me parler de sa maladie, des choses dont nous n’avions pu discuter faute de moments en tête à tête. Il me répondit aussi directement que je l’avais questionné : « Je sais que je suis très malade même si ça ne se voit pas. On me dit qu’il n’y a pas de traitement mais je n’en suis pas convaincu. Si on peut trouver la cause, on peut trouver le remède. » Alourdes avait nommé la cause : Fritz, Pierre et une troisième personne. « Et quelle est cette cause ? », demandai-je. Manno répondit sans hésiter : « Un microbe. » Après un moment de silence, je l’interrogeai sur la raison pour laquelle il ne vivait plus chez lui : « Eh bien, ma belle-mère nous a proposé de nous installer chez elle jusqu’à ce que j’aille mieux. » « Mais ça fait des mois que tu vas mieux... » Il marqua une hésitation : « Oui... C’est vrai. » « On dit, poursuivis-je, que tu as quitté ta maison parce que tu pensais que quelqu’un de Do Kay cherchait à te nuire. » Manno réfléchit un moment avant de reprendre : « C’est peut-être ce qu’on dit mais ça ne veut pas dire que c’est vrai... Je ne suis pas sûr que quelqu’un cherche à me faire du mal mais je ne suis pas sûr que personne n’essaie. Peut-être, peut-être pas. » Nous approchions de Do Kay ; nous avons interrompu notre conversation en décidant de nous revoir la semaine suivante.

Durant l’été 1987, il s’avéra difficile de respecter des rendez-vous. La junte militaire au pouvoir depuis le départ de Duvalier était universellement détestée ; dans la région de Kay, on aurait eu du mal à trouver un partisan du gouvernement. Quand ce dernier tenta une nouvelle fois de fausser les élections, des milliers de Haïtiens envahirent les rues de Port-au-Prince et des villes, exigeant la démission des autorités. L’armée tua des dizaines de manifestants. À plusieurs reprises, les principales agglomérations furent paralysées par les soulèvements 59. Une grève bloqua la plupart des routes ; elle m’empêcha de voir Manno qui, de son côté, manqua deux visites médicales à Port-au-Prince. À l’occasion de l’une d’elles, il se retrouva dans une clinique vide à la suite d’une fusillade qui fit s’enfuir le personnel et les patients. « Haïti n’est pas un pays où être à la fois pauvre et malade », commenta amèrement le père Alexis.

Fin juillet, Manno se plaignit à nouveau de diarrhées. Christian, son voisin, m’informa que sa toux avait réapparu. Le jeune homme ne put se réapprovisionner en médicaments antituberculeux à cause des manifestations quotidiennes dans la capitale, des bombes lacrymogènes et des tirs ; de nombreux magasins, dont des pharmacies, restaient fermés pendant plusieurs jours d’affilée. Début août, il vomissait et souffrait de terribles migraines. Il semblait avoir du mal à parler mais soutenait qu’il lisait sans difficulté. Je le trouvai plus d’une fois au lit, lisant sa Bible tout usée : « Pour me donner de la force, pour me protéger », me disait-il.

La troisième semaine d’août, Manno était dans un état grave. Des jeunes gens de Do Kay, pour la plupart membres du Projè Veye Sante, demandèrent à être conduits chez Manno, pour « une réunion de prière ». « Nous avons entendu dire que lui et sa femme sont en danger spirituel », précisa l’un d’eux. Nous arrivâmes vers neuf heures du soir. La famille était couchée ; les enfants, ainsi que leur mère me sembla-t-il, occupaient une natte de paille posée sur le sol. Manno parut un peu embarrassé par notre arrivée mais accueillit avec plaisir les salutations particulièrement chaleureuses de Saul, l’un des visiteurs 60. Quelqu’un entonna des chants, le Credo de Nicée, quelques versets de la Bible et un psaume. Un autre proposa une prière, demandant à Dieu d’envoyer un « remède spirituel » au malade. Une ou deux formules me laissèrent perplexe : l’homme implora Dieu « d’aider [Alourdes] à s’abstenir de faire quelque chose qu’elle pourrait regretter », il fit allusion à la femme de Loth et pria pour qu’Alourdes ait « le cœur de Job ». Évoquait-il l’infidélité dont la rumeur accusait Alourdes ? Ou la désignait-il comme celle qui avait poussé Manno à entreprendre une « thérapie magique » ? J’appris par la suite qu’elle préparait activement sa vengeance.

À la fin du mois, Manno respirait avec peine ; les calmants n’avaient plus d’effet contre la douleur et il n’arrivait pas à dormir. Il vomissait la plupart de ses repas et avait à nouveau perdu beaucoup de poids. On organisa une autre réunion de prière à laquelle je fus convié. Au moment où nous partions de Do Kay, Pierre me demanda s’il pouvait venir. J’acceptai, non sans appréhension quant à la réaction de Manno et d’Alourdes : pour eux, Pierre faisait partie du trio qui avait envoyé le sida à Manno, et voilà que je l’amenais jusque dans leur maison. Pierre ignorait-il donc que la rumeur l’accusait, avec d’autres, d’avoir ensorcelé Manno ? Non, puisqu’il s’empressa de raconter à Saul que la famille d’Alourdes l’avait dénoncé publiquement. À notre arrivée, Pierre fut reçu de la même manière que nous tous.

Manno continua de décliner. Le 12 septembre, au cours d’une réunion du Projè Veye Sante, Christian nous apprit que le jeune homme était au plus mal. Après la réunion, Christian voulut me parler en tête-à-tête. Il tourna d’abord autour du sujet puis me dit que je pourrais peut-être l’interviewer pour mes recherches. Au cours de la conversation qui suivit, je découvris que j’avais négligé une donnée importante : la sœur de Christian, donc la cousine d’Alourdes, allait bientôt devenir la femme de Maître Fritz. C’était donc elle la troisième personne à qui Alourdes avait fait allusion... Christian réagit vigoureusement à cette supposition : « Ma sœur n’a rien à voir avec ça, elle ne s’occupe pas de magie. » Il en oublia de faire montre de scepticisme à l’endroit de ces pratiques : « On dit que ma famille lui a envoyé un mò sida. Mais où aurions-nous trouvé quelqu’un mort de cette maladie ? Nous n’en avons jamais vu par ici. [...] Je ne dis pas que personne ne veut de mal [à Manno] mais c’est clair que celui qui a fait ça a beaucoup voyagé, qu’il connaît les façons de la ville. » Il n’avait pas idée, me dit-il, de qui il s’agissait.

Nous sommes arrivés chez Manno en fin d’après-midi. Sa mère était là, la famille savait donc qu’il ne vivrait pas longtemps ; son frère et un cousin me furent présentés. On entendait la respiration oppressée de Manno depuis la cour. Saul et Christian attendirent dehors pendant la demi-heure que je passai avec le malade. Il avait beaucoup de mal à parler, il roulait des yeux mais il semblait lucide ; il était aussi maigre qu’en janvier. Il allait mourir, c’était évident. On avait attaché un coq au montant du lit ; la pièce amplifiait bizarrement son chant. Le père d’Alourdes refusa de laisser Manno partir à l’hôpital : « Non, je le traite avec des herbes », dit-il calmement mais fermement. « Vous pourrez le prendre mais pas avant vingt et un jours. »

Manno mourut le lendemain matin. Un petit comité de gens de Do Kay se rendit immédiatement à Ti-Bwa. À l’ombre du grenier étaient assis en silence une dizaine d’amis et de parents. La mère d’Alourdes se lamentait sur le seuil de sa maison. Alourdes était assise à l’intérieur, sur le lit, et semblait plus fatiguée que triste ; elle allaitait son bébé. Sans préambule, elle se mit à me raconter les dernières heures de son mari : ni Manno ni elle-même n’avaient dormi de la nuit. Manno avait demandé une boisson sucrée et du lait tôt le matin mais les avait vomis presque immédiatement. Vers 10 h 30, il s’était plaint d’être à bout de souffle ; pensant que son régime aux rations réduites contribuait à son épuisement, il avait demandé à sa femme de lui préparer une banane plantain. « Quelques minutes plus tard, dit Alourdes, j’ai remarqué qu’il ne gémissait plus et je suis retournée dans la maison. Il était mort pendant que je préparais à manger. » L’enterrement aurait lieu le lendemain, me dit-elle ; elle avait commandé le cercueil et son père s’occupait de trouver un emplacement dans un cimetière voisin.

Je pensai à prévenir le père Alexis, en visite dans une mission à l’autre bout du lac. Je le rejoignis sur la rive, alors qu’il rentrait en bateau avec son équipe. Pendant tout le trajet de retour dans la Jeep, il parla de Manno : « Vers la fin, il n’avait plus la même foi. Il était convaincu d’être victime de la magie. » Il rappela que le jeune homme avait été voir un houngan au début de sa maladie : « Peut-être qu’il a attribué l’amélioration de son état [en février] à l’efficacité d’un autre système. On n’en sait rien... Il a peut-être cessé de prendre ses médicaments au printemps. »

Pour la veillée, vers 19 h 30, rien n’avait changé, la famille était là, dans les mêmes tenues sauf pour Alourdes qui avait mis un foulard. Il y eut beaucoup de larmes mais aucun effort pour pratiquer le genre d’humour propre aux funérailles de Haïtiens plus âgés. Il ne se passait rien : pas de jeux de cartes, pas de contes, pas d’évocation de souvenirs, pas de boisson ou de nourriture, rien de ce qui marque traditionnellement le départ d’un mort. Ceux de Do Kay se retirèrent assez vite après avoir présenté leurs condoléances. Alourdes me demanda alors d’attendre un instant pour qu’elle puisse écrire un mot au père Alexis et à son assistant. Elle revint avec une feuille dépliée qu’elle me tendit en attendant ma réponse. « Chers pères Jacques Alexis et Bruno Robin, y lisait-on, il est de notre triste devoir de vous présenter nos profondes excuses. Nous vous supplions également, chers pères, de venir célébrer le service funèbre de notre regretté Maître Manno Surpris, qui s’est éteint ce matin à onze heures. Nous voudrions fixer les obsèques pour demain matin à dix heures, chez nous. Nous sommes convaincus, chers pères, que vous pourrez nous accorder cette requête. Merci. » La lettre était signée « Madame Alourdes Surpris et famille ».

Je promis à Alourdes de remettre sa lettre au père Alexis mais celui-ci était absent et rentra bien après l’heure de l’enterrement, ce qu’Alourdes interpréta comme un geste de désapprobation. Finalement, ne sachant à quelle heure le prêtre reviendrait, Maître Gérard, prédicateur laïc de la mission de Do Kay et proviseur de l’école où Manno avait travaillé, me demanda de le conduire à Ti-Bwa. Nous arrivâmes vers midi, la cérémonie était terminée ; une dizaine de personnes se tenaient encore dans la cour. Je crus distinguer les effets de Manno sous une bâche en plastique. Maître Gérard proposa son « ministère au moment de la mort ». Il entra dans la pièce où était décédé Manno, suivi d’Alourdes portant son bébé et de la mère du disparu, et m’invita à les suivre. Il lut des passages de la version haïtienne du Livre de la prière commune, et évoqua le défunt devant un auditoire poli mais distrait.

« Manno n’a jamais fait de mal à personne, dit-il. Au contraire, il souriait à tous, il était connu pour ça. Pourquoi quelqu’un aurait-il voulu lui faire du mal ? C’est une très mauvaise chose d’accuser quelqu’un de ça, c’est un poids très lourd. Non, nous savons tous ce qu’il avait. Il avait le sida. » Gérard se tourna vers moi : « N’est-ce pas ? » Si chacun dans la pièce savait cela, c’était la première fois que le mot était prononcé publiquement devant la famille. Je redoutai qu’Alourdes croie que j’avais trahi sa confiance. Je me tus.

Alourdes et sa belle-mère pouvaient penser tout à la fois que Manno était mort du sida et, dans le même temps, que quelqu’un lui avait envoyé la maladie : Gérard avait peut-être compris cela mais il parla comme si les deux hypothèses s’excluaient. Il évoqua sa femme, morte quelques années plus tôt d’un cancer : certaines maladies mènent invariablement à la mort, souligna-t-il, avant de me demander confirmation une deuxième fois. Le père d’Alourdes entra alors dans la pièce et, nullement décontenancé, commença à raconter en chuchotant les dernières preuves de la malveillance de Maître Fritz 61.

Beaucoup de questions demeuraient sans réponse, y compris pour ceux qui étaient convaincus que Manno avait succombé à un sida envoyé. Comment pouvait-on envoyer cette maladie ? En quoi différait-elle d’autres maladies envoyées ? Le sida était-il forcément envoyé ou pouvait-on l’attraper d’une autre façon ? Avait-il un rapport avec certains troubles sanguins ? Ou avec la tuberculose ? Quelques semaines après l’enterrement, j’interrogeai Tonton Mèmè : « Il s’agit d’une maladie envoyée, ça c’est clair. Et les gens qui la lui ont envoyée étaient très proches de lui, ils travaillaient avec lui. N’importe qui ne peut pas envoyer un mò sida. Il faut savoir où lever le mort et comment l’envoyer de façon qu’il puisse s’accrocher. C’est la différence avec les autres maladies envoyées : un mò sida peut partir pour attaquer d’autres gens. Il faut le faire rete sou moun nan [« rester sur la personne »]. Tout le monde n’est pas capable de faire ça. »

Un fils de Mèmè demanda si « tous les homosexuels de Port-au-Prince mouraient de sida envoyé et, dans ce cas, qui l’envoyait ? » Saul, également présent, observa qu’il y avait peut-être plusieurs façons de contracter la maladie. Cette question laissa Mèmè perplexe, ce qui était rare chez lui. Comment fallait-il traiter un sida envoyé ? Mèmè dit qu’il n’était pas sûr de la méthode à employer et qu’il étudiait toujours la question, selon ses termes. Une semaine plus tard, il observa : « S’il s’agit d’une mort sida, il faudra la traiter par la magie puis par des racines. Il faudrait faire appel à eskòt petro », le lwa brutal associé à la sorcellerie et à la violence en général. Je n’en sus pas plus, Mèmè semblant absorbé dans d’autres pensées 62.

Lorsque le sida frappe, les accusations suivent rapidement. Mais ce que l’on peut observer dans un village haïtien comme Do Kay ne ressemble en rien à l’hystérie observée en Amérique du Nord. Sur le continent, on fuit les gens atteints du sida, on les licencie sans raison, on se refuse parfois à les soigner. À Do Kay, c’est l’employé qui fuit son employeur jusqu’à provoquer la colère de ce dernier. Cette différence frappante dans les réactions face au sida ne peut être mise sur le compte d’une quelconque ignorance des modes de transmission de la maladie de la part des Haïtiens. Au contraire, dès le début de l’épidémie, mes informateurs me répondaient que le sida était causé par un « microbe » et qu’il avait un rapport avec l’homosexualité, opinion révélatrice de l’influence des théories nord-américaines en la matière. Toutefois, ces points de vue furent bientôt submergés sous les conceptions haïtiennes relatives aux maladies et à leurs causes.

Ainsi une information à la radio sur un lot de sang contaminé qui aurait joué un rôle dans l’épidémie haïtienne, semble avoir incité les gens de Kay à considérer le sida comme un trouble sanguin. En 1985 et 1986, les termes de sang « sale » ou « gâté » de même que celui de move san apparaissaient souvent dans les discussions sur le sida. Plusieurs habitants de Do Kay estimèrent, avant que le résultat du test de dépistage du vih soit connu, que Manno était atteint de move san. « Il a de gros problèmes, dit ainsi Madame Sonson, ce n’est pas étonnant que son sang se soit gâté. » Cependant, l’évolution de sa maladie ainsi que les conceptions haïtiennes sur l’action de l’homme dans la transmission des maladies graves, rendirent caduque cette association entre sida et troubles sanguins. Les conceptions relatives à la tuberculose et à l’« expédition » de la maladie modelèrent la représentation du sida qui se mettait en place en 1987 63.

Pour bien des Haïtiens, certaines maladies mortelles peuvent à la fois être transmises par des « microbes » ou être envoyées par des êtres humains. Le sida allait entrer dans cette catégorie et les accusations de magie qui fusèrent dans son sillage n’auraient dû surprendre personne. Si le père Alexis opposait christianisme et vaudou, mes informateurs et mes collègues avaient une approche beaucoup moins tranchée : à cette opposition, ils préféraient plusieurs hypothèses combinables entre elles. Une maladie pouvait être provoquée par un « microbe », par la malveillance ou par les deux (certains évoquèrent même la nuit où la foudre avait jeté Manno à bas de son lit, affirmant que cela l’avait rendu vulnérable au sida). La nouvelle maladie pouvait être soignée par un médecin, par un prêtre vaudou, par un « docteur feuille », par la prière ou par une combinaison des quatre. Je ne sais pas si Manno reconnaissait un pouvoir à ces différentes formules thérapeutiques mais peut-être se réjouit-il de les avoir toutes à sa disposition.


SIDA en Haïti. La victime accusée.

Deuxième partie. Un village haïtien frappé par le sida
Chapitre VIII
Anita


« Et plût à Dieu que vous demeurassiez dans le silence, afin que vous pussiez passer pour sages.

« Écoutez donc ce que j’ai à dire contre vous ; prêtez l’oreille au jugement que mes lèvres prononceront. »

Job, chap. 13, 5-6

« Si ces hommes gardaient le silence et écoutaient, ils apporteraient la preuve qu’ils possèdent la sagesse dont ils se targuent. Ceux qui connaissent de près les souffrances des pauvres ou des affligés abandonnés de tous savent l’importance de ce que Job demande. Les pauvres et les rejetés ont la conviction profonde que personne ne s’intéresse à leur vie et à leurs malheurs. Ils ont l’habitude de recevoir une sympathie décevante de la part de gens qui, en fin de compte, ne font qu’aggraver leurs problèmes. »

G. Gutierrez,
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«Que sais-je ?», 1995 (2e éd.), 128p.; trad indonésien (Penerbitan Universitas Atma Jaya, Yogyakarta) [En préparation dans Les Classiques...

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