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du rituel vaudou, et des phrases en créole. Les fils de Mèmè commencèrent à jouer du tambour mais cessèrent dès qu’il se mit à agiter vigoureusement une crécelle de la main gauche et une petite cloche de la main droite, en les tenant à la hauteur de ses oreilles. Quelques minutes plus tard, son buste fut pris de secousses, comme des hoquets silencieux. Alors Mèt Kafou s’empara du corps du vieil homme, nous saluant d’une petite voix aiguë et satisfaite. À la suite des fils de Mèmè, chacun se pencha vers le lwa assis et l’embrassa sur les deux joues.

Fixant la bougie, Mèt Kafou entama une longue chanson de sa voix de fausset. Certains vers évoquaient directement la maladie de Dieudonné :

Ils te l’ont envoyé
Bibilo bibi
Ils te l’ont envoyé
Bibilo bibi
C’est un homme qui a fait ça
Un homme de la ville
C’est un citadin.

Mèt Kafou posa de nombreuses questions, souvent sans attendre la réponse ou en interrompant celui qui prenait la parole. Parfois, il entamait un chant perçant ; tout le monde semblait savoir quand il fallait intervenir, avec des percussions ou des antiennes. Dans l’assistance, certains furent surpris par le soudain claquement d’un fouet, un fwèt kach, dissimulé jusque-là près des tambours. À un moment, Mèt Kafou s’avança jusqu’à Dieudonné et agita les mains au-dessus de sa tête et de sa poitrine tout en chantant. D’une voix radoucie mais audible, Kafou demanda : « Qui a envoyé cette mort sida sur toi ? Ça venait de la ville ! Elle a été envoyée par un homme ! »

Je m’étais trompé, il ne s’agissait pas d’une cérémonie de guérison mais d’une séance de divination, d’un diagnostic. L’assistance avait prié pour le rétablissement du malade, Mèt Kafou l’avait aspergé de son breuvage et les choses en étaient restées là ; pas de manje lwa, pas de destruction de l’esprit mauvais.

Mèt Kafou ayant ouvertement diagnostiqué le sida, je pus le lendemain interroger Dieudonné de façon plus directe. évitant toujours le mot, le jeune homme mit en cause les conclusions du guérisseur : « C’est peut-être ça mais c’est peut-être autre chose. De toute façon, je sais qu’on me l’a envoyé et je sais qui l’a fait. » Il mentionna également « un nouveau médicament pour cette maladie, découvert récemment à New York », et se demanda si on pouvait l’acheter à Port-au-Prince 91. Quand je lui dis qu’on ne trouvait pas en Haïti de traitements antiviraux efficaces, il soupira : « Je n’en aurai probablement pas besoin de toute façon. » Yonèl s’interrogea aussi sur le diagnostic mais son ton trahissait son manque d’assurance, lui qui en 1987 décrétait ne pas croire à l’existence de la maladie 92. Toute la famille vit dans les affirmations de Mèmè une confirmation de la culpabilité du jeune homme de Port-au-Prince, qui innocentait le « beau-père » de Dieudonné.

Le lendemain, le malade fit cette remarque : « Le sida est une maladie de la jalousie. » Il me fournit les explications suivantes : « Ce que je vois, c’est que les pauvres l’attrapent plus facilement. On dit que les riches attrapent le sida mais ce n’est pas ce que je constate. Je vois qu’une personne pauvre l’envoie à une autre personne pauvre. C’est comme l’armée, des frères qui tirent sur leurs frères. Le petit soldat (ti solda) est l’un de nous, il fait partie du peuple, mais on lui fait exécuter les ordres de l’état et il tire sur son propre frère quand on lui crie : Feu ! Peut-être qu’ils ont fini par le comprendre. »

Son optimisme s’appuyait sur le récent coup d’état dont on croyait alors qu’il avait été mené par un groupe de ti solda. Dieudonné poursuivit ses considérations avec beaucoup de passion : « C’est une nouvelle chose pour affaiblir le peuple. C’est une maladie que nous nous envoyons les uns aux autres. Le sida descend, il ne remonte pas. C’est quelque chose pour endormir le peuple, comme le slogan « Longue vie à la nation haïtienne à tout jamais unie ! » Ce qui est arrivé à Saint-Jean-Bosco, voilà la vraie bataille, pas toutes ces disputes, tous ces sorts. » Il conclut notre conversation par un profond soupir et la prédiction suivante : « Haïti ne changera jamais tant que les pauvres gens continueront à envoyer des maladies aux pauvres gens. »

Dieudonné, un peu fortifié par la séance chez Mèmè, ne faisait cependant guère autre chose que d’écouter la radio. Il entendit ainsi, comme bien d’autres, le correspondant de Radio Soleil à Mirebalais décrire Do Kay comme « un endroit ravagé par le sida ». Considérée comme une provocation, cette affirmation fournit le principal sujet de conversation dans le village au cours des journées qui précédèrent la mort de Dieudonné 93. Les habitants soulignaient que « seulement deux ou trois personnes de Kay étaient mortes du sida ». Ils y incluaient déjà le jeune homme.

Dieudonné s’éteignit la deuxième semaine d’octobre. Sa mère m’avoua par la suite qu’elle avait été avisée de l’imminence de son décès : « J’étais à la clinique et une femme que je connaissais s’est assise à côté de moi. Elle m’a dit : « Oh, regarde comme la mort est près de toi ! » J’ai su une semaine avant. » Dieudonné fut enterré dans le cimetière de fortune où reposait déjà Anita 94.

Quelques uns estimèrent que « la tuberculose l’avait tué parce qu’elle avait circulé trop longtemps dans son sang ». Mais la plupart des habitants de Do Kay se rangèrent à l’avis de Madame Charité qui expliquait ainsi la relation entre tuberculose et sida : « Ils se ressemblent beaucoup. On dit que la tuberculose est la petite sœur du sida parce qu’on les voit ensemble. Mais s’il s’agit d’un sida envoyé, alors c’est vraiment lui qui vous rend faible et vulnérable à la tuberculose. On peut le traiter mais on meurt quand même. Le sida est le grand frère de la tuberculose et ce n’est pas facile de trouver un traitement contre lui. »

Quelques années plus tôt, le sida était associé avec des problèmes sanguins mais aussi avec la pneumonie, l’homosexualité, les transfusions et la vie en ville. Après la disparition de Dieudonné, on pouvait qualifier le sida de « grand frère de la tuberculose » sans susciter le moindre désaccord. Tilibèt, par exemple, précisait bien volontiers ce qu’il fallait entendre par cette analogie : « Le sida est comme la tuberculose, en plus mortel et plus froid » 95. Si bon nombre de mes interlocuteurs, interrogés en fin 1988 et début 1989, mentionnaient les différences entre les deux maladies, il ressortait clairement de ces entretiens que, aux yeux de la majorité, les deux étaient intimement liées.

La possibilité d’une mort envoyée constituait l’une des principales ressemblances entre le sida et la tuberculose. À Kay, l’opinion générale estimait que la maladie avait été envoyée à Dieudonné par le domestique qui était autrefois son rival à Port-au-Prince, ou par la famille de celui-ci. Quand je suggérai que l’intervalle semblait bien long entre l’offense et la vengeance, Absalom Cola me répondit sous forme de proverbe : bay cou bliye, pote mak sonje, c’est-à-dire : « celui qui frappe oublie, celui qui porte la marque se souvient. » Madame Charité, qu’aucun lien de parenté n’unissait au disparu, soutenait que le mal venait de son « beau-père ». Une minorité adhérait à la théorie de la maladie contagieuse telle que la formulait Ti-Zout, l’un des premiers habitants du village à avoir poursuivi des études secondaires : « Dieudonné travaillait à Port-au-Prince quand il est devenu le plase 96 d’une fille de Thomonde qui avait elle aussi longtemps travaillé dans la capitale. Elle est tombée malade, elle avait plusieurs maladies comme la diarrhée, des croûtes sur la peau. Elle a même eu la tuberculose. Puis elle est morte. À mon avis, elle avait une maladie grave et il l’a attrapée, car elle avait déjà eu plusieurs maris. »

Personne ne sembla s’interroger sur l’inefficacité de l’intervention de Mèmè. On savait déjà que le sida tuait et les morts envoyés lâchaient difficilement leur prise sur les vivants. « Ce n’est pas n’importe quelle maladie », me dit Tonton Mèmè deux mois après la disparition de Dieudonné. « Il faut la prendre au début et il faut avoir de grandes connaissances pour la traiter. »

Boss Yonèl se donna beaucoup de peine pour découvrir le coupable. Tenta-t il de venger la mort de son fils ? On pourrait le croire au vu des ouvrages sur le sujet : « Quand les parents d’un mort soupçonnent qu’il y a eu « empoisonne­ment », écrit Métraux (1958 : 242), ils n’épargnent ni leur argent ni leur peine pour découvrir le coupable et le frapper avec l’arme même dont il s’est servi. » Toutefois, au moment où j’écris ces lignes, il semble que Boss Yonèl se soit abstenu de contre-attaquer. C’est du moins l’opinion de Tonton Mèmè, le seul houngan que Yonèl voit régulièrement. Madame Sonson confirme : « Yonèl sait qu’ils ont envoyé cette maladie à son fils parce qu’il avait essayé de se débarrasser de quelqu’un. Il n’aurait pas dû faire ça. On ne peut pas envoyer un sort à quelqu’un qui vous a envoyé un sort parce que vous lui avez envoyé un sort. Ça ne tient pas debout ! »

La maladie envoyée suit une logique qui évite que chaque acte de magie ne devienne le point de départ d’une spirale d’attaques et de contre-attaques. Nous reviendrons sur la logique et la signification attribuées aux actes de sorcellerie dans un autre chapitre. Pour Dieudonné, le sida avait un sens : celui d’une maladie de la jalousie, emblématique d’une nation de gens pauvres distraits de la vraie lutte par les maux qu’ils s’infligent les uns aux autres.

SIDA en Haïti. La victime accusée.

Deuxième partie. Un village haïtien frappé par le sida
Chapitre X
« Un endroit ravagé par le sida »
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La souffrance d’individus atteints d’une maladie mortelle ne peut se réduire aux « modèles culturels » de la souffrance. Nous avons donc suivi de près l’expérience des trois premiers habitants de Do Kay frappés par le vih. Manno, Anita et Dieudonné vivaient dans l’intimité relative d’un petit village : les attitudes des habitants ont donc façonné leur perception de leur propre expérience. Ce sont ces voix nombreuses qui se mêlent dans les trois chapitres qui racontent leur histoire. Certains éléments échappent toutefois à ces récits. Avec le malheur de Manno, d’Anita et de Dieudonné, la nouvelle maladie est devenue une préoccupation collective. Après le décès de Manno, l’indifférence au sida que la population de Do Kay avait manifestée au cours des années précédentes a cédé le pas à une fascination et une peur durables ; d’innombrables récits se sont mis à circuler, publiquement ou plus confidentiellement, tous révélateurs des enjeux que la maladie comportait pour les villageois. À l’époque où Dieudonné fut frappé à son tour, chacun à Do Kay se sentait interpellé par les questions que soulevait le sida.

Le spectre des maladies graves est omniprésent dans les régions rurales d’Haïti où l’espérance de vie reste courte. Les gens de Kay et des alentours parlent beaucoup de leurs problèmes de santé, importants ou mineurs. Je constatai donc avec étonnement qu’aucun de mes informateurs n’avait mentionné le sida au cours de longs entretiens réalisés en 1983 ; cette maladie n’apparaissait pas non plus dans des conversations plus informelles. De mai 1983 à avril 1984, le sujet ne fut abordé qu’à la suite de questions précises de ma part. Je demandai une fois à un habitant de Do Kay si ses amis montraient des réticences à parler du sida : « Pourquoi ça, personne ne nous interdit d’en parler, me répondit-il. Mais c’est quelque chose que nous n’avons jamais vu ici. C’est une maladie de la ville. » La population n’avait pas peur d’aborder le sujet qui n’était ni tabou ni gênant : il était tout simplement hors de propos dans ces vies déjà accablées de difficultés.

La plupart des gens avait entendu parler de la maladie et plusieurs personnes estimaient même pouvoir en donner les principales caractéristiques. La définition proposée par une femme de trente-six ans, qui gagnait sa vie en vendant des produits agricoles sur les marchés, est assez représentative des descriptions que je recueillis en 1984 : « Le sida est une maladie de Port-au-Prince ou des États-Unis. Elle vous donne une diarrhée qui commence très lentement mais continue jusqu’à ce que vous soyez complètement desséché. Il ne reste plus une goutte d’eau dans votre corps. On rencontre le sida chez des hommes qui vont au lit avec d’autres hommes. » Si deux informateurs considéraient que « le sida et la tuberculose, c’est la même chose », la plupart des personnes interrogées mentionnaient trois caractéristiques : la nouveauté de la maladie, son rapport avec l’homosexualité, l’apparition de diarrhées. Les habitants de Do Kay fournissant ce type de définition avaient entendu parler du vih à la radio ou au cours d’un séjour à la capitale.

En 1984, ils connaissaient donc la maladie mais ne s’y intéressaient pas. Moins de trois ans plus tard, la situation avait totalement changé. Tout le monde s’interrogeait sur le syndrome qui était perçu de façon radicalement différente, qu’il s’agisse de ses causes, de son évolution ou de ses manifestations. Le cas de Manno Surpris avait joué un rôle particulièrement important dans la mise en place d’une représentation collective de la maladie. Tous les habitants s’accordaient à reconnaître que ce cas était le premier à Do Kay. C’est avec la mort du jeune instituteur que le virus fit son entrée dans le discours quotidien des habitants. Fin 1987, il constituait le sujet principal des conversations « semi-privées ». On s’interrogeait : pourquoi, dans la région, les seules personnes contaminées étaient-elles de Kay ? S’il s’agissait bien d’une maladie nouvelle, pourquoi frappait-elle le village en premier ? Certains habitants suggérèrent que deux morts mystérieuses dans des villages avoisinants n’étaient peut-être pas dues à la tuberculose, comme on l’avait cru. D’autres questions couraient plus discrètement : des gens malades, comme Dieudonné et Celhomme, étaient-ils contaminés ? Est-ce qu’un « simple microbe » causait cette maladie ou fallait-il soupçonner une intervention humaine ?

Les rumeurs circulaient. On disait qu’Acéphie, en portant les vêtements d’une parente d’un autre village, avait contracté la maladie ; qu’une société nord-américaine avait signé un contrat avec un bokòr de Vieux-Fonds pour qu’il « charge des grenades lacrymogènes de zonbi sida », afin d’exterminer à retardement les protestataires. Par ailleurs, un tuberculeux se vit conseiller d’éviter de se tenir à un carrefour, de traverser un chemin important ou de passer sous un perchoir à poules, sans quoi sa maladie risquait de « dégénérer en sida » 97. Enfin, les habitants de Do Kay avaient peur : Anita, disaient-ils, « est des nôtres, elle est moun lakay, de la famille » ; si elle avait pu tomber malade, tout le monde était menacé.

Pendant cette période, le personnel de Projè Veye Sante poursuivit un travail parallèle à ses activités habituelles. Le père Alexis réunit en janvier 1988 le comité de santé du village afin de discuter de la mise en place d’un programme contre la tuberculose, dont la nécessité se faisait grandement sentir et qui comporterait également une action d’information sur le vih. Le personnel de Projè Veye Sante tint une autre réunion sur le sida et décida de procéder à la distribution gratuite de seringues 98. Ces tentatives se heurtèrent à la résignation générale devant un mal contre lequel « les médicaments des docteurs » ne pouvaient pas grand chose. Les médecins eux-mêmes semblaient découragés et avaient un sentiment d’impuissance.

Un scepticisme las entravait d’ailleurs toutes les formes d’action, dû selon certains au massacre de novembre à l’occasion des élections. Le peuple avait essayé de lutter, il avait payé le prix fort et il avait échoué. « Je ne m’occupe plus de politique, je m’occupe de mon jardin » 99, me dit un paysan, résumant ainsi l’état d’esprit qui régnait dans le pays. Selon les termes d’un journaliste haïtien (Desinor 1988 : 172), l’espoir de vivre enfin s’était évanoui et l’habitude de survivre avait vite repris sa place : la population, démobilisée, ayant perdu la foi et la confiance, adopta une nouvelle fois la politique du pain quotidien. L’élan fébrile des deux années précédentes s’effaça en même temps que tout enthousiasme collectif pour des activités civiques, y compris dans le domaine de la santé publique. Réunions et rassemblements cessèrent d’attirer les foules ; les quelques personnes qui y assistaient montraient des réticences à exprimer leurs idées. On ne parlait plus que du « climat d’insécurité », une expression à la mode trop faible pour décrire la violence et les assassinats. La fin 1987 fut marquée par « l’absence de Noël », une fête partout célébrée en Haïti, toutes confessions confondues. Arguant du climat d’insécurité, des prêtres catholiques, au nombre desquels le père Alexis, décidèrent de ne pas officier pour la messe de minuit 100. Une station de radio parla d’un « Noël de destruction, de délabrement et de désespoir ». On entendit souvent dans la région de Kay un chant intitulé « Nowel an Ayiti » où figurait le couplet suivant :

Les gros bonnets vont à la ville
Pour stocker des provisions ;
Ils remplissent leurs maisons
Pour fêter Noël.
Les pauvres essaient de calmer la dureté
De jeûnes dont ils ne veulent pas ;
Ils prient le Seigneur
Pour que la manne pleuve.
Que vont-ils manger ?
Noël n’est-il pas pour eux aussi ?
Pour ceux qui ne peuvent pas payer leur loyer ?
Pour ceux qui dorment dans des taudis ?
La tristesse remplit leur cœur,
Ils vivent sans espoir
Et ne trouvent personne
Pour leur tendre la main.
Voilà Noël en Haïti.

La peur croissante du sida à Kay cadrait parfaitement avec cet hiver apocalyptique. La maladie ne constituait qu’une épreuve supplémentaire dans la dure vie du « peuple », au même titre que la tournure effrayante prise par les événements nationaux avec le retour prévisible des tontons macoutes, forcés à l’exil après février 1986. On murmurait que les plus cruels d’entre eux, vivants ou morts, revenaient avec des armes nouvelles. Un lycéen de Do Kay me dit qu’Albert « Ti-Boule » Pierre, l’un des plus célèbres gros bras de Duvalier, rentrait d’Amérique latine avec un savoir nouvellement acquis : « On dit qu’il est allé en Amérique du Sud pour étudier la bactériologie. Il a appris à créer des microbes puis il est allé en Amérique du Nord pour étudier la guerre bactériologique. Maintenant, ils savent mettre des microbes dans l’eau des endroits gênants. Ils peuvent faire disparaître tous les jeunes militants et en même temps obtenir plus d’aide [internationale] pour arrêter l’épidémie. »

La mort d’Anita à la mi-février 1988 coïncida avec un net recul des conversations sur la maladie. Ce qui apparaissait avant comme une sorte de rivalité entre deux sujets, la politique et le sida, la première l’emportant dès que l’actualité s’y prêtait, se révélait être une relation de symbiose. Soit la bride était lâchée, et elle l’était dans tous les domaines, soit la vis se resserrait et tout le monde se taisait. Les habitants de Do Kay cessèrent d’évoquer la maladie en même temps que la politique nationale 101. Le père Alexis prit acte de ce silence avec amertume : les habitants des zones rurales « sont exclus de la politique depuis plusieurs siècles. Ils savent que le pouvoir n’a pas envie d’entendre leur opinion. Ils savent qu’ils ne sont pas invités à la fête. » Cette atmosphère persista tout au long de ce que les gens de Kay baptisèrent le « printemps zombi ».

La chape de silence se souleva enfin durant l’été 1988, quand les événements nationaux reprirent leur place dans les discussions tant publiques que privées. Haïti était une fois encore la proie de la répression d’État qui atteignit de nouveaux sommets au début de l’automne. Les habitants des régions rurales se voyaient comme les spectateurs passifs d’une mascarade de plus en plus absurde et brutale où se mêlaient les coups d’État, les exactions des escadrons de la mort dans les villes et la violence omniprésente d’une économie à la dérive. Mes interlocuteurs évoquaient le « climat d’insécurité » comme une explication en soi répondant à bon nombre de mes questions. Le sida recommença à préoccuper le village bien avant la mort de Dieudonné, en octobre 1988.

En septembre, le massacre de Saint-Jean-Bosco avait traumatisé tous les Haïtiens, sur place et à l’étranger. L’événement eut une résonance particulière dans les campagnes. « C’est incroyable, quand on croit que ça ne peut pas être pire pour les Haïtiens, voilà ce qui leur arrive », me dit Madame Sonson, deux semaines après la tuerie. Un autre coup d’État suivit ces atrocités, brièvement applaudi dans les régions rurales avant une reprise en main duvaliériste, car le groupe d’officiers rebelles avait condamné le massacre. Les « attachés » qui avaient perpétré l’attaque contre Saint-Jean-Bosco subirent la justice de la rue.

À Kay, quantité de gens pensaient que la bride était à nouveau lâchée ; certains se montraient plus sceptiques. Toujours est-il qu’une troisième vague de discussion publique du sida, moins importante, suivit les événements sanglants. Peu avant la mort de Dieudonné, le village apprit qu’il était victime d’un « sida envoyé ». Dans les cas de Manno et d’Anita, les médecins, les houngans, bref les spécialistes, avaient contribué à forger l’opinion. Avec Dieudonné, la population avait opté pour l’hypothèse du sida avant toute confirmation médicale ou magique. Désormais, les gens de Kay reconnaissaient le sida et avaient des idées sur ses causes, son évolution et d’éventuels traitements. Ceux que j’interrogeais durant l’été et l’automne 1988 semblaient très sûrs de leurs connaissances en la matière et affirmaient : « La chose est claire. » Les interprétations contradictoires de la maladie et l’ignorance affichée à son égard s’enfonçaient dans le passé. Une représentation collective se dessinait, ainsi qu’allaient le souligner les événements de l’automne.

Fin septembre et début octobre, les langues se délièrent donc. On parla beaucoup du sida, en particulier lorsque le correspondant de Radio Soleil à Mirebalais, effectuant un petit reportage local, décrivit Kay comme « un endroit ravagé par le sida » : « Kay est un endroit où il y a beaucoup de sida, poursuivait-il. Il faut que les gens de la région le sachent. » Le père Alexis s’inquiéta des conséquences de cette émission pour la clinique : « Les patients vont hésiter à venir ici s’ils pensent que le village est peuplé de gens porteurs du virus. » En effet, pendant deux semaines, la fréquentation de la clinique baissa considérablement 102.

Mais ce sont les élèves du lycée de Kay qui eurent le plus à souffrir du reportage de Radio Soleil, ainsi que l’expliquait l’un d’eux : « Ça a créé des problèmes à l’école. Tout le monde a entendu l’information et beaucoup d’élèves ont dit qu’ils refusaient de s’asseoir à côté d’enfants de Kay parce qu’ils ne voulaient pas attraper le sida. Selon eux, c’était bien connu que Kay avait été anéanti par cette maladie. »

Étant donné l’atmosphère de compétition qui régnait dans le lycée, pareille discrimination semblait remplir la même fonction que les accusations de sorcellerie. Les « enfants de Kay », c’est-à-dire tous ceux qui sortaient de l’école Saint-André quel que soit leur village d’origine, se réunirent et décidèrent de demander conseil au père Alexis. Ils espéraient, par son intermédiaire, obtenir un rendez-vous avec le journaliste et lui demander sur quoi il fondait ses affirmations 103. Certains lycéens lui attribuaient des motifs inavouables : « Plusieurs personnes de Mirebalais sont mortes du sida mais ils ne l’ont pas dit à la radio. C’est pour ça qu’à notre avis, cette information avait pour but de discréditer la région de Kay. » Le fils de la marraine d’Anita ajouta que les jalousies locales avaient contribué à la dissémination rapide de la « nouvelle » : « Certains ne sont pas contents de tout ce que le père Alexis a fait pour Kay, de la belle clinique au milieu des mauvaises herbes alors que la ville [de Mirebalais] n’en a pas de bonne. »

La réunion avec le père Alexis n’eut pas lieu, sans doute parce que les lycéens étaient en pleine période d’examens. Le père et les membres du conseil paroissial aboutirent toutefois à la même conclusion que les élèves : « La clinique avait si bonne réputation, tout le monde chantait ses louanges. On sait que ça fait des jaloux et c’est pour ça qu’ils ont discrédité la région. » Le prêtre ajouta qu’il était de notoriété publique que la clinique Saint-André offrait de meilleurs services que ceux qu’on trouvait à Mirebalais, la « grande ville ».

Les habitants s’inquiétaient plus des conséquences pratiques de l’émission de Radio Soleil. En effet, les paysans haïtiens dépendent totalement des « transports publics » et les dires du journaliste avaient provoqué le refus des chauffeurs de camions de s’arrêter à Do Kay. La mauvaise publicité faite au village appelait une réponse. Le père Alexis contacta le correspondant qui m’expliqua par la suite : il « nous a dit que le reportage était mauvais, que les gens de Kay protestaient et qu’il fallait corriger notre erreur. Ce que nous avons fait quelques jours plus tard. » La grève des camionneurs cessa immédiatement après cette rectification 104. Le journaliste souligna qu’il voulait simplement dire que « les gens de Kay devaient éviter les contacts sexuels avec les personnes contaminées mais pas les poignées de main et tout ça. C’était leur mauvaise compréhension des choses qui avait poussé les camionneurs à refuser de les transporter. » Selon certains avis, les conséquences furent beaucoup plus durables. Ainsi un lycéen me dit que lui et d’autres avaient eu des difficultés à se déplacer pendant deux mois entiers. Tout le monde s’accordait toutefois pour condamner l’attitude des camionneurs et des lycéens de Mirebalais.

Dans ce tourbillon de sentiments confus, peur de la sorcellerie et des accusations de sorcellerie, colère sous-jacente aux théories du complot, peur et préjudices du fait des camionneurs, les dissensions qui avaient marqué les premières années de l’épidémie cédaient cependant la place à des idées claires et consensuelles. Plusieurs de mes interlocuteurs affirmèrent que désormais, on comprenait le sida dans la région. « Ça a fait la même chose avec la tuberculose, me dit Madame Charité. Les gens la redoutaient et quand ils étaient malades, ils le cachaient. Comme dit le proverbe, maladi kache pa gen remèd, la maladie cachée n’a pas de remède. La tuberculose, avant qu’on trouve un traitement, c’est comme le sida aujourd’hui. »

Pour de nombreuses personnes, le nouveau mal ne ressemblait pas seulement à la tuberculose, ce fléau familier : il était intimement lié à elle. Quelqu’un le définit comme « la pire forme de tuberculose ». Madame Lamandier qualifia la tuberculose de « petite sœur du sida » : « Les deux maladies se ressemblent, elles ont les mêmes symptômes. Et elles détruisent les gens de la même façon. » Elle établissait cependant une distinction importante : « Une personne qui a la tebe [la tuberculose] a plus de chances de guérir que quelqu’un avec le sida. Si elle est suivie de près par une clinique, si elle respecte les ordonnances, elle survivra. Quelqu’un avec le sida, dès qu’il attrape la maladie, a plus de chances de mourir que de vivre. »

Cette conscience de la virulence du nouveau mal, couplée avec une liberté d’expression passagère, donna naissance à un débat public sur le sida d’une ampleur sans précédent. Le témoignage d’Acéphie Laurent, chez qui on avait diagnostiqué en février 1988 une tuberculose pulmonaire active, en constitua la première manifestation. Fin octobre, deux semaines à peine après le décès de Dieudonné, Acéphie demanda à prendre la parole devant les fidèles, à la fin de la messe : « Mes frères et mes sœurs, je vous salue. J’aimerais témoigner devant vous. Tout a commencé par une douleur au-dessous du cœur 105. Elle m’a enlevé l’appétit et j’ai maigri. Puis j’ai recommencé à manger mais je suis restée maigre. J’étais si maigre qu’on a dit que j’avais le sida mais je savais que je ne l’avais pas. Le docteur m’a dit qu’il y avait quelque chose de mauvais dans ma salive. J’étais vraiment malade mais ce n’était une raison pour que les gens me critiquent, disent que j’avais une mauvaise maladie. Je vis dans la maison de ma mère, mes parents s’occupent de moi, je ne cherche pas les ennuis. Et voilà que les gens se sont mis à dire que c’était ça que j’avais. J’étais si contrariée que je suis tombée malade de move san. Mais Dieu m’a soutenue et m’a aidée à rester debout. Je suis ici dans Son église pour le remercier. Pour le remercier de m’avoir donné le courage de faire face aux critiques que tout le monde m’a faites. Seule Tilibèt [une femme du Projè Veye Sante] qui me faisait mes piqûres ne m’a pas critiquée. Elle venait me voir tous les jours. Certains disent que je devrais emmener devant un juge ceux qui m’ont calomniée. Mais je les laisse à la justice de Dieu. »

Son épanchement ne suscita que quelques « amen » et un sentiment général de sympathie. « Tout le monde était sombre, se souvint Saul Joseph par la suite. Personne ne savait que répondre quand elle a demandé : « Au lieu de me calomnier, pourquoi ne m’aidez-vous pas à prier pour qu’une chose pareille n’arrive plus jamais ? » Quand je demandai à Acéphie qui la critiquait ainsi, elle me répondit seulement : « Les gens. » Elle se félicitait de sa démarche : « Quand on a compris que la rumeur [selon laquelle elle était contaminée par le vih] était fausse, tout le monde s’est senti plus à l’aise autour de moi. »

Son initiative généra une réaction collective face au sida 106. Le groupement communautaire décida de se réunir pour discuter « des problèmes que rencontre le village » à une date où le père Alexis serait absent car, comme me le confia Dieugrand, membre du conseil, « s’il avait été là, les gens n’auraient peut-être pas osé critiquer la clinique ». En effet, certains estimaient que Kay était le seul village des alentours à connaître des cas de sida car la clinique constituait un pôle d’attraction pour les malades. La clinique Saint-André recevait bien sûr des moun sida mais pas plus sans doute que les autres grands centres. Elle devait probablement sa réputation à ses vigoureuses campagnes publiques d’information.

Aucune critique de cet ordre ne s’exprima à la réunion, fin octobre, du fait peut-être de la présence de Boss Yonèl, le père de Dieudonné. Cet homme qui avait si énergiquement nié l’existence du sida et son rôle dans la disparition de son fils, se faisait désormais l’avocat des malades contaminés par le vih. Il rappela à l’assistance la nécessité d’œuvrer tous ensemble. Saul, qui enregistra la séance, se souvenait « qu’il était là, confiant, semblant considérer le sida comme le sujet principal de la réunion ». « Il est de notre devoir d’aider les malades, quelle que soit leur maladie. Ceci vaut aussi pour le sida », affirma Boss Yonèl. Personne ne le contredit 107. Pour la première fois, une réunion publique organisée par d’autres que le père Alexis ou le personnel du Projè Veye Sante abordait le problème du sida.

À l’évidence, on savait beaucoup de choses sur le nouveau mal dans Kay et ses alentours. Au printemps 1989, à peine plus de deux ans après son apparition, les habitants de Do Kay étaient parvenus à une sorte de modus vivendi. Ils n’exprimaient pas de peur en public, on était très loin d’un climat de panique. « Je sais qu’on dit qu’il y a le sida à Kay, commentait Madame Charité en février, mais je ne le vois pas encore. » Le même mois, Madame Fardin formulait l’espoir qu’on trouve un jour un traitement efficace : « Voici quelque temps, on disait qu’un traitement viendrait de New York dans six ans. Les six ans ne sont pas encore passés. »

Quant au sida lui-même, maladie infectieuse ou maladie envoyée, on en parlait peu tout en le redoutant au même titre que les innombrables malheurs qui frappent les paysans haïtiens. Métraux observait voici plus de vingt ans (1958 : 239) que « dans la vie courante la menace des charmes, des sortilèges et des envoûtements n’est qu’un souci ajouté à ceux que créent la sécheresse et le cours du café ou des bananes. Du moins la magie a-t elle l’avantage d’être un mal contre lequel l’homme n’est pas entièrement impuissant. » Hurbon lui fait écho lorsqu’il note à propos des amulettes que les wanga font partie du combat quotidien dans un monde déjà semé d’embûches.

Les chapitres qui précèdent nous obligent à réviser cette idée si souvent reprise d’une « résignation » des Haïtiens pauvres des régions rurales. Nous avons vu l’acharnement que les familles de Manno, d’Anita et de Dieudonné ont mis à soigner leurs enfants. Si l’on appelle cela de la résignation, elle est d’un genre bien énergique, une sorte de « résignation opportuniste » 108. Quand les Haïtiens ruraux ont les moyens de lutter contre leur sort, ils n’hésitent pas à se battre. Mais ils ne peuvent faire abstraction de leurs conditions de vie qui exigent un certain réalisme 109. Madame Sonson exprimait ainsi la chose : « Ce n’est pas que ça nous est égal. C’est que nous sommes tout le temps malades. »

En dépit des épreuves, les gens de Kay ont prouvé qu’ils restent capables de réagir. Accablés par la perte de leurs terres et la pauvreté qui en a résulté, ils tiennent quand même un discours humain sur la souffrance. L’apparition du sida n’y a rien changé. Jamais les familles n’ont refusé de s’occuper d’un malade comme on l’a vu aux États-Unis et ailleurs. Saul avait son idée là-dessus : « Une famille ne niera jamais l’existence d’un de ses membres à cause d’une maladie. Nous avons peur de cette maladie parce que les Américains disent qu’elle vient de nous et parce qu’on sait bien qu’elle ne laisse pas d’espoir. Mais ce n’est pas une excuse pour tourner le dos à sa famille. Les Haïtiens sont déjà un peuple de misère [yon pèp la mizè] ; les pauvres doivent avoir la patience de se battre contre les maladies de leurs proches. »


SIDA en Haïti. La victime accusée.
Troisième partie
Le discours et les faits :
le VIH en Haïti

« D’un certain point de vue, il est devenu banal de dire que nous vivons dans un « monde unique ». Les articulations sont nombreuses d’un bout à l’autre de la planète. Elles sont d’ordre écologique : New York se ressent de la grippe asiatique tandis que des parasites venus d’Amérique détruisent les vignobles européens. Elles sont démographiques : des Jamaïcains émigrent à Londres et des Chinois à Singapour. Elles sont économiques : la fermeture des puits de pétrole du Golfe persique empêche les centrales électriques de l’Ohio de fonctionner ; une balance des paiements déficitaire aux États-Unis draine les dollars américains vers des comptes en banque de Francfort ou Yokohama ; les Italiens fabriquent des Fiat en Union Soviétique ; les Japonais ont construit une centrale hydroélectrique à Ceylan. Elles sont politiques : des guerres européennes ont des répercussions dans le monde entier ; les troupes américaines interviennent aux marches de l’Asie ; des soldats finlandais gardent la frontière entre Israël et l’Égypte. »

E. Wolf, Europe and the People
without History, p. 3

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Les chercheurs n’ont pas trouvé trace du virus de l’immunodéficience humaine en Haïti avant la fin des années 1970 mais le pays compte parmi les plus touchés du globe. Le 20 mars 1990, Haïti déclarait 2 331 cas de sida à l’Organisation panaméricaine de la santé, se classant ainsi parmi les vingt nations les plus contaminées. Si aucune grande enquête statistique n’a été menée dans le pays, plusieurs études épidémiologiques auprès de populations urbaines asymptomatiques ont révélé un taux de séroprévalence du vih de 5 à 9%. Certains chercheurs haïtiens vont jusqu’à penser que les maladies liées au vih constituent depuis peu la première cause de mortalité dans la classe d’âge des 20 à 49 ans.

Les chapitres qui suivent présentent l’épidémiologie du sida et du vih en Haïti. Comment le vih a-t-il provoqué une épidémie si dévastatrice en si peu de temps ? Que sait-on de la transmission du vih en Haïti ? S’agit-il toujours d’un « mystère » ?

De telles questions sont cruciales car les réponses qu’on y apporte ont d’énormes conséquences. En février 1990, une décision de la Food and Drug Administration (fda), office américain de contrôle pharmaceutique et alimentaire, interdisait aux Haïtiens de faire don de leur sang. Ces derniers défilèrent par milliers devant les bureaux de la fda à Miami, au cri de « Racistes ! », tandis qu’une grande manifestation, de 50 000 personnes selon la police, plus du double selon les organisateurs, se déroulait à New York, bloquant le pont de Brooklyn pendant toute une journée. Qu’est-ce qui avait poussé la fda à prendre une telle décision ? L’édition du New York Times du 14 mars 1990 fournissait l’explication suivante : le Centre national de dépistage et de contrôle des maladies infectieuses « a cessé de dire publiquement que les Haïtiens forment un groupe à risque mais ses statistiques comportent toujours une catégorie regroupant « les pays de type ii » c’est-à-dire ceux où la transmission du vih par contact hétérosexuel constitue le mode de contamination le plus répandu. D’après l’Organisa­tion mondiale de la santé (oms), ces pays regroupent Haïti et l’Afrique subsaharienne. »

Dans les études sur l’épidémie mondiale, on voit sou­vent revenir cette classification en trois grands « types ». Le type i, pour utiliser la terminologie du Programme mondial de lutte contre le sida de l’oms, se trouve en Europe et aux États-Unis ; il se caractérise par une prépondérance de cas au sein de la population masculine homosexuelle ou bisexuelle, et des taux de contamination variables parmi les usagers de drogue par voie intraveineuse. Haïti, et parfois toutes les Caraïbes, ainsi qu’une bonne partie de l’Afrique, correspondraient au type ii qui se définit ainsi : il diffère du type i « en ce que les rapports hétérosexuels constituent dans ces pays, depuis le début, le principal mode de transmission du vih. Les transfusions sanguines, le réemploi de seringues usagées ou la consommation de drogue par voie intraveineuse contribuent à l’épidémie dans des proportions variables tandis que l’homosexualité joue un rôle secon­daire » (Osborn 1989 : 126). Quand au type iii, il désigne les régions peu touchées par le virus.

Cette troisième partie, qui fait le point sur les connaissances en matière de transmission du vih en Haïti, montrera en quoi la terminologie de l’oms brouille le problème plus qu’elle ne le clarifie, particulièrement en ce qui concerne Haïti et une bonne partie des Caraïbes. En fait, les recherches épidémiologiques ont battu en brèche bien des suppositions sur l’épidémie haïtienne et sur son rôle dans celle de l’Amérique du Nord. Nous verrons aussi comment les structures politiques et économiques de cet ensemble que forment les pays bordant la mer des Caraïbes, établies de longue date, ont infléchi l’évolution de la pandémie dans cette région du globe et plus spécifiquement en Haïti.


SIDA en Haïti. La victime accusée.

Troisième partie. Le discours et les faits : le VIH en Haïti
Chapitre XI
Chronologie de l’épidémie en Haïti
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Les spécialistes s’accordent généralement pour dire que le syndrome a été observé pour la première fois en Californie, en 1980. Plusieurs médecins de Los Angeles remarquèrent cette année-là que le Pneumocystis carinii, un parasite non pathogène chez un individu non immunodéprimé, avait été à l’origine de pneumonies (pneumocystoses pulmonaires, ou pcp) chez des jeunes gens auxquels on ne connaissait pas d’état d’immunodéficience. L’homosexualité des malades constituait le seul indice épidémiologique commun aux différents cas. En juin 1981, le Centre national de dépistage et de contrôle des maladies infectieuses (Centers for Disease Control, ou cdc), qui supervisait la distribution de médicaments utilisés dans le traitement de la pneumonie, rapportait que « d’octobre 1980 à mai 1981, cinq jeunes gens, tous homosexuels, ont été traités pour des pneumonies, confirmées par biopsie, dans trois hôpitaux différents de Los Angeles ». À la fin de l’été 1981, le cdc avait enregistré 108 cas de sarcome de Kaposi et d’infections opportunistes inexpliquées. La plupart des cas venaient de Californie et de New York ; 107 étaient des hommes, dont 90% se disaient homosexuels.

Envisageant l’hypothèse d’une épidémie, les spécia­listes nord-américains de la santé se penchèrent sur des données plus anciennes et découvrirent ainsi que plusieurs cas de sarcome de Kaposi et d’infections opportunistes avaient commencé à apparaître début 1977. Les médecins haïtiens relevèrent des cas tout aussi surprenants d’immunodépression peu de temps après. En Haïti, le premier cas de sarcome de Kaposi fut détecté en juin 1979 par le dermatologue Bernard Liautaud, chez une femme de vingt-huit ans venant d’une ville de l’Ouest du pays. Elle souffrait d’un œdème des membres inférieurs et de lésions nodulaires et papuleuses de la face, du thorax et des extrémités. Sa tumeur progressa rapidement jusqu’à l’issue fatale. Ni la malade ni la maladie ne correspondaient à ce qu’on savait alors du sarcome de Kaposi : en général, il affectait des hommes âgés originaires d’Europe de l’Est ou des pays de la Méditerranée, et il évoluait lentement. De plus, il s’agissait d’un syndrome rare. Lorsque le docteur Liautaud confirma, la même année, qu’un jeune Haïtien de ses patients était également frappé par le mal, il souleva la question suivante : le sarcome de Kaposi était-il répandu depuis longtemps en Haïti, à l’insu du corps médical, ou venait-il d’apparaître dans le pays ? Après avoir interrogé bon nombre de ses collègues, il conclut que la maladie était pratiquement inconnue en Haïti. Liautaud et son équipe présentèrent les résultats de leurs travaux à une conférence médicale internationale qui se tint à Port-au-Prince en avril 1982 (Liautaud et al. 1983).

Les nombreux cas de sarcome de Kaposi enregistrés en Californie et à New York, de même que les cas de plus en plus fréquents d’infections opportunistes inexpliquées, accré­ditèrent l’idée que la tumeur était peut-être liée de quelque façon à une épidémie déclenchée par un agent infectieux 110. Plusieurs cas d’infections opportunistes, dont les premiers étaient apparus en février 1980, furent présentés à la confé­rence de Port-au-Prince. Ces symptômes d’immunodépression ressemblaient de façon frappante à ceux regroupés sous le sigle « aids » dans la littérature spécialisée nord-américaine. Ce constat, révélateur d’un phénomène nouveau, présida à la création en mai 1982 d’un groupe d’étude compo­sé de treize médecins et scientifiques, le Groupe haïtien d’études sur le sarcome de Kaposi et les infections opportu­nistes, ou gheskio ; ses membres allaient soigner des cen­taines de malades tout en menant une importante recherche clinique et épidémiologique.

En mai 1983, l’Association médicale haïtienne, ou amh, consacra sa conférence annuelle au sida. Les travaux ne laissèrent aucun doute : dans les zones urbaines, on rencontrait un nombre croissant de cas d’immunodéficience parmi les jeunes adultes, et particulièrement parmi les hommes. Au sein du corps médical haïtien, peu de spécialistes mettaient encore en doute le fait que les patients souffraient de ce sida récemment défini par le cdc. En mai 1983, on avait enregistré dans le pays vingt cas de sarcome de Kaposi et soixante cas d’infections opportunistes inexpliquées (cf. tableau ii). À partir des critères proposés par le cdc, les chercheurs haïtiens diagnostiquèrent soixante et un cas de sida entre juin 1979 et octobre 1982.
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