Anthologie d’histoire de la civilisation française








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Les temps carolingiens

Charlemagne empereur


Le rétablissement de l’empire en Occident semble bien avoir été une idée pontificale, et non carolingienne. Charlemagne avait surtout le souci de consacrer393 la division de l’ancien Empire romain en un Occident dont il serait le chef et un Orient qu’il ne songeait pas à disputer au basileus394 byzantin, mais il se refusait à395 reconnaître à celui-ci un titre impérial évoquant une unité disparue. Dans les Libri Karolini de 792, il se présente comme « roi des Gaules, de la Germanie, de l’Italie et des provinces voisines » tandis que le basileus est « le roi qui réside à Constantinople ». Il lui paraît d’autant plus nécessaire de marquer396 cette égalité et son indépendance que la poussée397 iconoclaste398 à Byzance a refait des Francs, comme à l’époque de Clovis en Occident, les champions de l’orthodoxie et qu’il veut protester contre le second concile de Nicée de 787 qui a prétendu régler la question des Images pour l’Église universelle.

Mais le pape Léon III vit en 799 un triple avantage à donner la couronne impériale à Charlemagne. Emprisonné et persécuté par ses ennemis romains, il avait besoin de voir son autorité restaurée en fait et en droit par quelqu’un dont l’autorité s’imposerait399 sans conteste400 à tous : un empereur. Chef d’un État temporel, le Patrimoine de Saint-Pierre, il voulait que la reconnaissance de cette souveraineté temporelle fût corroborée401 par un roi supérieur à tous les autres, en titre comme en fait. Enfin il songeait avec une partie du clergé romain à faire de Charlemagne un empereur pour tout le monde chrétien, y compris Byzance, afin de lutter contre l’hérésie iconoclaste et d’établir la suprématie402 du pontife403 romain sur toute l’Église.

Charlemagne se laissa faire avec quelque répugnance404. S’estimant « roi couronné par Dieu », rex a Deo coronatus, il jugeait peut-être superflu le geste du pape, un homme qui n’était pas tenu par tous pour le vicaire405 de Dieu. Roi des Francs avant tout, il n’était que médiocrement406 séduit par une cérémonie qui faisait de lui au premier chef un roi des Romains, et très concrètement de ces habitants de la Rome de 800 bien dépourvue407 du prestige de la Rome antique. Il se laissa pourtant convaincre et couronner le 25 décembre 800. Mais il ne s’attaqua à Byzance que pour faire reconnaître son titre et son égalité. Les démarches408 diplomatiques, y compris un projet de mariage avec l’impératrice Irène, ayant échoué, il mena une série d’opérations dans le nord de l’Adriatique, aux confins409 des deux empires. Ici encore le manque de navires le fit échouer contre les flottes grecques. Mais sa supériorité militaire sur terre lui permit de s’emparer de Frioul, de la Carniole, de l’Istrie et surtout de Venise qui avait, déjà, vainement tenté de rester neutre et de sauvegarder410 son commerce naissant. Finalement l’accord se fit en 814, quelques mois avant la mort de Charlemagne. Les Francs rendaient Venise, gardaient les terres au nord de l’Adriatique, et le basileus reconnaissait à Charlemagne son titre impérial.

Ce vaste espace, Charlemagne eut le souci de l’administrer et de le gouverner efficacement. Si les grands officiers411, les conseillers, les secrétaires qui composaient la cour du souverain étaient à peu près les mêmes que sous les Mérovingiens, ils étaient plus nombreux et surtout mieux instruits. Bien que les actes412 gouvernementaux restassent surtout oraux, l’usage de l’écrit fut encouragé, et l’un des principaux buts de la renaissance culturelle dont on parlera plus loin fut de perfectionner l’outillage413 professionnel des officiers royaux. Surtout – c’est bien connu – Charlemagne s’efforça de faire sentir son autorité dans tout le royaume franc en développant les textes administratifs et législatifs et en multipliant les envoyés personnels, c’est-à-dire les représentants du pouvoir central.

L’instrument écrit, ce furent les capitulaires ou ordonnances414, tantôt particulières à une région, tels les capitulaires des Saxons, tantôt générales, tels le capitulaire de Herstal (ou Héristal) sur la réorganisation de l’État (779), le capitulaire De villis sur l’administration des domaines royaux, le capitulaire De litteris colendis sur la réforme de l’instruction. L’instrument humain, ce furent les missi dominici, grands personnages laïcs et ecclésiastiques envoyés pour une mission annuelle de surveillance des délégués415 du souverain – les comtes, et aux frontières les marquis ou les ducs – ou de réorganisation administrative. Au sommet une assemblée générale réunissait chaque année à la fin de l’hiver, autour du souverain, les personnages importants de l’aristocratie ecclésiastique et laïque du royaume. Cette sorte de parlement aristocratique – le mot populus qui les désigne ne doit pas faire illusion – qui assurait à Charlemagne l’obéissance de ses sujets, devait au contraire imposer à416 ses faibles successeurs la volonté des grands.

La grandiose417 construction carolingienne allait en effet, au cours du IXe siècle, se déliter418 rapidement sous les coups conjugués419 d’ennemis extérieurs – de nouveaux envahisseurs – et d’agents internes de désagrégation420.
Jacques Le Goff, La Civilisation de l’Occident médiéval, Arthaud, 1977.

L’armée carolingienne


Comme on l’a dit, l’assemblée annuelle coïncidait421 généralement avec le rassemblement de l’armée, qui, lui aussi, pour une nation guerrière comme l’était celle des Francs, était un événement régulier : chaque année, la belle saison422 le ramenait423 avec elle. Sous Charles Martel, Pépin et Charlemagne, l’armée franque guerroya424 tous les étés. C’était d’ailleurs pour le roi et son royaume presque une nécessité, une condition de survie, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, comme il ressort425 des pages que nous avons consacrées aux événements politiques.

En principe, tous les hommes libres étaient tenus de426 répondre au « ban* de l’ost427 ». Puisqu’ils ne recevaient pas de solde428 et qu’ils devaient, d’autre part, apporter de la nourriture pour trois mois, des vêtements et des armes pour six mois, le service militaire était la charge la plus lourde des hommes libres. Aussi429 les guerres annuelles les ont-elles appauvris à un tel point que beaucoup d’entre eux, n’en pouvant plus supporter le poids écrasant430, finirent par vendre leurs biens et leur personne pour entrer dans l’Église ou devenir plus simplement mendiants, bandits ou malfaiteurs.431 Cette situation s’aggrava432 vers la fin du règne de Charlemagne, lorsque les guerres ne rendaient433 plus, c’est-à-dire lorsque les fantassins434 qu’étaient les hommes libres ordinaires avaient de moins en moins l’occasion d’emporter du butin435. Aussi, malgré certaines mesures436 prises par Charlemagne pour alléger437 les charges militaires des hommes libres, et notamment celles des hommes libres pauvres, l’arme438 des fantassins diminua-t-elle en valeur et en importance, cédant439 progressivement le pas à la cavalerie, dont Charlemagne s’efforça d’augmenter les effectifs440 en employant la vassalité pour des buts militaires. L’armement et l’équipement du cavalier, spécialement du cavalier lourd, cuirassé441, était, en effet, très onéreux442 – on peut l’évaluer443 au prix de dix-huit à vingt vaches – et les Carolingiens commencèrent à concéder444 des terres à des vassaux directs, dont ils multiplièrent445 le nombre, afin de les mettre à même446 d’accomplir le service militaire de cavalier et pour disposer ainsi dans les diverses parties du royaume d’éléments sûrs, bien armés et montés447. Ils encouragèrent448, d’autre part, les grands – comtes, évêques, abbés et riches propriétaires – à entretenir à leur tour des vassaux, développant ainsi, sans dépenses pour le roi, leur cavalerie aux dépens449 de l’aristocratie.
Adriaan Verhulst, La construction carolingienne, in Histoire de la France, éd. Georges Duby, Larousse, 1970.

La vassalité carolingienne


Cette introduction de la vassalité et du « bénéfice450 », c’est-à-dire du fief, dans l’organisation de l’État constitue d’ailleurs l’une des réalisations majeures des Carolingiens. Le système auquel elle a donné naissance, et que l’on appelle la féodalité, a été pleinement développé après l’époque carolingienne dans tous les États nés du démembrement451 de l’Empire, imposant même à toute la société occidentale, de haut en bas, et pour longtemps, l’un de ses caractères les plus essentiels. Dans son principe, la vassalité était fondée sur un contrat privé entre deux hommes libres, dont l’un, le vassal, « se commandait452 » au service de l’autre, qu’il reconnaissait pour seigneur en échange de la protection garantie par celui-ci. Comme telle, la vassalité existait déjà à l’époque mérovingienne, dans une société où la notion d’ordre public se perdait peu à peu et où l’insécurité obligeait bien des hommes libres à se chercher des protecteurs. Or, dans le courant du VIIIe siècle, une pratique nouvelle vint concrétiser l’engagement du seigneur protecteur : celui-ci était amené453 de plus en plus à gratifier454 son vassal de quelque terre ou de quelque autre bien, que celui-ci tenait de lui à titre de « bienfait » ou « bénéfice », et qu’à partir du Xe siècle on appela « fief », complément455 et contrepartie456 désormais457 du vasselage458. Les Carolingiens ont généralisé cette pratique vis-à-vis de leurs propres vassaux, les « vassaux royaux », dont ils ont fait progressivement des vassaux « chasés459 », en leur concédant460 une terre ou des terres en bénéfice, au lieu de les entretenir directement dans leur maison comme c’était le cas auparavant. Ces bénéfices étaient pris parmi les domaines royaux ou prélevés461 de plus en plus, à cause des insuffisances des réserves royales, sur les biens des monastères et des églises. De cette façon, la vassalité royale put fournir en premier lieu les cadres de l’armée carolingienne et son arme462 la plus efficace, la cavalerie lourde. D’autre part, les vassaux royaux constituèrent, dans les régions où l’autorité royale semblait moins assurée, des sortes de colonies militaires, comme ce fut le cas, par exemple, en Aquitaine. Enfin, Pépin et Charlemagne ont mis la vassalité également au service de leur administration, en engageant463 les comtes à entrer dans leur vasselage. Ils espérèrent ainsi les attacher plus étroitement à leur personne, doublant464 leurs devoirs d’État de devoirs personnels. Ce ne fut qu’à l’époque post-carolingienne que l’on se rendit compte des inconvénients465 de ce système, lorsqu’un pouvoir royal fort eut disparu. Dans l’immédiat, cependant, les souverains carolingiens y ont vu un moyen commode466 de renforcer leur contrôle sur l’appareil467 administratif de l’État.
Adriaan Verhulst, La construction carolingienne, in Histoire de la France, éd. Georges Duby, Larousse, 1970.

La renaissance carolingienne


Pierre Riché a révélé que la renaissance carolingienne n’était que l’aboutissement468 d’une série de petites renaissances qui, après 680, s’étaient manifestées à Corbie, à Saint-Martin de Tours, à Saint-Gall, à Fulda, à Bobbio, à York, à Pavie, à Rome. Il nous aide à mieux ramener à469 ses véritables dimensions cette Renaissance trop surfaite470.

D’abord elle n’est pas novatrice. Son programme scolaire, c’est celui des écoles religieuses antérieures : « Que dans chaque évêché et dans chaque monastère on enseigne les psaumes, les notć (la sténographie471), le chant, le comput472, la grammaire et que l’on ait des livres soigneusement corrigés. »

La culture de la cour carolingienne est celle des rois barbares, d’un Théodoric ou d’un Sisebut. Elle se réduit souvent aux jeux puérils qui séduisent les Barbares. Prouesses473 verbales, devinettes474, « colles475 » scientifiques, elle est voisine de nos jeux radiophoni­ques et de la page de récréations476 des magazines. L’Académie royale ne dépasse pas le divertissement de société, de cénacle477 provincial autour du prince qu’on s’amuse à appeler tantôt David, tantôt Homère. L’empereur qui sait lire – ce qui est beaucoup pour un laïc – mais non écrire, s’y amuse comme un enfant en se faisant fabriquer un alphabet de grosses lettres qu’il cherche à déchiffrer478 la nuit en les tâtant479 avec ses doigts sous l’oreiller480. L’enthousiasme pour l’Antiquité se limite souvent à la retrouver chez Cassiodore et Isidore de Séville.

Comme l’a bien montré Aleksander Gieysztor, les limites de la Renaissance carolingienne viennent surtout de ce qu’elle répond aux besoins superficiels d’un petit groupe social.

Elle doit assurer un minimum de culture à quelques hauts fonctionnaires. Malgré l’intention de la législation carolingienne d’ouvrir dans tous les évêchés481 et dans tous les monastères une école, Louis le Pieux n’oppose pas de résistance à Benoît d’Aniane qui veut faire fermer les écoles extérieures des monastères pour garder les moines de la corruption étrangère, c’est-à-dire pour maintenir le monopole culturel du clergé.

Pour ce petit groupe d’ailleurs, la culture signifie davantage, outre482 un amusement, un objet de délectation483 esthétique et surtout un instrument de prestige qu’un moyen de s’instruire et d’administrer. Si elle sert à gouverner, c’est en impressionnant484 le vulgaire485, non en l’instruisant.

Les manuscrits deviennent de plus en plus des objets de luxe détournés486 de tout usage utilitaire, y compris intellectuel. On les regarde plus qu’on ne les lit. La réforme de l’écriture qui instaure487 la minuscule caroline488 est dirigée vers la calligraphie489, souci de non-intellectuel, voire d’inculte490.

La culture carolingienne est un luxe comme le goût des étoffes précieuses et des épices.

Il reste que491 la Renaissance carolingienne a été une étape dans la constitution de l’outillage intellectuel et artistique de l’Occident médiéval.

Plusieurs de ses œuvres sont venues grossir le bagage492 intellectuel des hommes du Moyen Age. Les manuscrits corrigés et amendés493 des auteurs anciens ont pu servir plus tard à une nouvelle diffusion de textes de l’Antiquité. Des œuvres originales sont venues constituer une nouvelle couche de savoir, après celle du Haut Moyen Age, mise à la disposition des clercs des siècles futurs.

Alcuin offre un relais494 dans la mise au point495 du programme des sept arts libéraux. Raban Maur, fils spirituel d’Alcuin, abbé de Fulda, puis archevêque de Mayence, « précepteur de la Germanie », donne au Moyen Age une encyclopédie, De universo, et un traité de pédagogie, De institutione clericorum, (démarquage496 du De doctrina christiana de saint Augustin qu’il remplacera pour beaucoup de lecteurs médiévaux), qui figureront dans la bibliothèque de base des clercs du Moyen Age, à côté de Cassiodore et d’Isidore. Et puis il y a le génial et obscur497 Jean Scot Érigène que le XIIe siècle découvrira.

Auréolés498 du prestige de Charlemagne, le plus populaire, au Moyen Age, des grands hommes, les auteurs carolingiens fourniront une des couches d’« autorités » intellectuelles, tout comme certains monuments de l’époque, dont le plus célèbre est la chapelle du palais d’Aix, seront un modèle souvent imité.

Bien que ses réalisations aient été très éloignées de ses aspirations et de ses prétentions499, la Renaissance carolingienne, à travers ses slogans superficiels, communique­ra500 aux hommes du Moyen Age des passions salutaires501 : le goût de la qualité, de la correction textuelle, de la culture humaniste même fruste502, l’idée que l’instruction est un des devoirs essentiels et l’une des forces principales des États et des princes.

Et comment ne pas reconnaître que la Renaissance carolingienne a aussi produit d’authentiques chefs-d’œuvre : ces miniatures où réapparaissent le réalisme, le goût du concret, la liberté du trait503, et l’éclat504 de la couleur ?

En les regardant, on comprend qu’après avoir été trop indulgent505, il ne faut pas être trop sévère pour la Renaissance carolingienne. Tout comme l’essor économique des VIIIe-IXe siècles, elle a sans doute été un démarrage506 avorté507, qui a tourné508 ou a été prématurément brisé. Mais elle est en fait la première manifestation d’une plus longue et plus profonde Renaissance, celle qui s’affirmera509 du Xe au XIVe siècle.
Jacques Le Goff, La Civilisation de l’Occident médiéval, Arthaud, 1977.
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